CHAPITRE IV
LES PARISIENS FRAPPÉS DE FOLIE. — UN AMATEUR TRES DISTINGUE. — LES HABILETES DE CÉSARINE. — UN MARIAGE A L' ANGLAISE.
Dans ses Souvenirs et Portraits, Lamartine a raconté les émotions qu'il éprouva la première fois qu'il se rendit sur la tombe de Mme Charles.
« L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et, quoique mes yeux fussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété. »
C'est à cet amour, c'est à son inspiratrice qu'Alphonse de Lamartine a dû de s'élever si haut dans une spiritualité si intense. C'est à eux qu'il doit ce souffle de vie et de passion grâce auquel les Méditations sont plus qu'une œuvre de poésies.
Sans doute, en les Usant, on évoque parfois les poètes de la Pléiade ; on y trouverait aussi l'influence des Nuits de Young et des poètes anglais ; celle d'Ossian est incontestable ; celles du Tasse et de Pétrarque également. Mais ce sont là des parentés littéraires,
dégagées après coup ; et les Méditations n'eussent pas survécu au temps, si Elvire ne leur avait donné sa propre vie.
Vivante, elle avait été pour le poète une Muse et un guide ; morte, elle semble encore veiller sur lui. C'est par elle, par sa protection auprès de M. de Rayneval et du baron Mounier qu'il entrera dans la diplomatie ; il lui doit une amie cordiale, au plus profond de sa détresse, dans la personne d'Eléonore de Canonge ; il lui devra plus tard sa femme, par l'influence des Méditations.
Lui-même, d'ailleurs, adressé dans son âme un autel à la disparue; il lui dédie Saiil ; il la fait revivre dans Jocelyn ; il écrit en mémoire d'elle son drame de Toussaint-Louverture. Que de vers dans son œuvre nous parlent d'Elvire ou l'évoquent !
Mais la vie l'a repris.
Cette vie, il va la traverser non pas seulement en poète, mais comme la poésie même.
On peut dire que, dès à présent, s'il se laisse aimer, Alphonse de Lamartine ne connaîtra plus, ne voudra plus connaître la passion pour aucune femme. Il la reportera sur la vie, sur l'art, sur la beauté.
D'âme généreuse, détaché de tout, ayant la nostalgie du ciel, paré d'un amour malheureux, il se montre dans les salons avec la plus aristocratique des élégances, celle de la race et du génie.
Un an avant que paraissent les Méditations, aux vitrines des libraires, on savait par cœur au faubourg Saint-Germain, la plupart de ces pièces harmonieuses et la duchesse de Broglie, Mme de Saint- Aulaire, Mme de Raigecourt, Mme de Montcalm, disputaient au duc de Rohan et au prince Mathieu de Montmorency ce jeune demi-dieu à l'âme sainte.
Si nous en croyons les Mémoires de Brifaut, « Alphonse de Lamartine était alors l'un des hommes les plus remarquables qu'on pût rencontrer. Sa belle et noble figure frappait à la première vue :
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la poésie se jouait sur son front ; ses grands cheveux bouclés lui donnaient quelque ressemblance avec l'Apollon du Belvédère : il paraissait la réalisation vivante de cet idéal jeté en marbre. S'il prenait par les yeux, c'était bien autre chose quand ses paroles d'or tombaient avec un bruit délicieux dans l'oreille. »
« En le quittant, on souhaitait le revoir. Il débitait ses vers comme un prophète sur un trépied; l'inspiration lui donnait je ne sais quoi de surnaturel. Quand il avait achevé son hymne lyrique, les assistants demeuraient haletants, muets, étonnés, éperdus de s'être élevés si haut, « comme si quelque grand événement avait changé la marche des choses sur la terre ». Mais, lorsqu'en 1820, parurent ces Méditations si ardemment désirées, ce fut bien autre chose ! Les Parisiens « frappés de folie comme les Abdéritains qui répétaient sans cesse le chœur d'Euripide : Amour, puissant amour ! » s'abordaient en récitant quelques stances du Lac. »
L'élite de la société n'était pas moins enthousiaste : depuis le baron Mounier jusqu'au grave Mole, il n'était pas un doctrinaire qui ne célébrât le nouveau poète avec mille dithyrambes ; Villemain, qu'il redoutait follement, se déclarait avec netteté pour lui; Talleyrand sacrifiait une nuit à sa lecture ; Louis XVIII l'annotait de sa main et, sur sa cassette, pensionnait le chantre d'Elvire.
« Ce fut, dit Théophile Gautier, comme un souffle de fraîcheur et de rajeunissement, comme une palpitation d'ailes qui passait sur les âmes. Les jeunes gens, les jeunes filles, les femmes s'enthousiasmèrent jusqu'à l'adoration. Le nom de Lamartine était sur toutes les bouches. Sa noblesse semblait tout ignorer des laideurs et des trivialités de la vie ; le meilleur frontispice qu'on eût pu choisir pour son volume de vers, c'était son portrait. La lyre entre ses mains, et, sur ses épaules, le manteau fouetté par l'orage, ne semblaient pas ridicules. »
« On attendait depuis vingt ans un Chateaubriand en vers » dit excellemment M. Emile Faguet. On l'accueillit avec des airs
d'effarement. « Qui était-il? D'où venait-il? » C'était une source qui avait jailli.
Alphonse de Lamartine aurait pu devenir le chef d'une école ; sa noblesse distante s'y refusa. Il n'avait pas — et il n'aura jamais — la vanité de l'homme de lettres. Il lui suffisait de se savoir physiquement et moralement un être d'élite ; il était heureux qu'on admirât ses attitudes splendides, ses gestes hautains, son naturel chaste, élégant et noble. Pour la poésie, il s'estimait, non sans un dédain, juste peut-être, mais exagéré, « un amateur distingué ». Voulait-il dire par là qu'il n'attachait pas à la ciselure de la forme une attention d'orfèvre ? Sa manière et la matière qu'il traitait : amour, foi, panthéisme et paysages d'âme ne l'eussent pas permis.
Mais par cela même qu'il aspirait à tous les dons de la beauté, il souffrait affreusement de la gêne à laquelle le condamnait sa situation. Quand, au sortir de salons dorés, il retombait dans la chambre modeste de l'hôtel Richelieu, sa misère lui paraissait insupportable et il se sentait prêt à tous les sacrifices, trop vexé qu'il était par sa pauvreté.
Sa sœur, Césarine, qui venait d'épouser le comte Xavier de Vignet, le frère même de son intime, Louis de Vignet, résolut de marier le poète. Adroitement, en femme, elle sut profiter de la dépression que lui causait son oisiveté et, tandis qu'il s'en lamentait à Mlle de Canonge, Césarine, de complicité avec Louis de Vignet, prenait des mesures contre l'oisiveté de son frère.
Lui cependant, à Paris, dans le monde, poursuivait sa carrière d'astre, bornant son opinion politique au premier mot du Credo ; Mathieu de Montmorency mettait à sa disposition une petite retraite, jadis l'ermitage de Chateaubriand, dans la Vallée aux Loups; le duc de Rohan, à la veille de devenir abbé, devant la sauvagerie de Lamartine, venait le visiter dans son pauvre entresol.
Il l'invitait à passer la semaine sainte dans son domaine de
La Roche-Guyon ; et là, le poète, au hasard d'un dîner, faisait la connaissance d'un jeune abbé, dont le monde répétait le nom pour le bruit que faisait son ouvrage intitulé : Essai sur l'indifférence en matière de religion, M. l'abbé de Lamennais.
C'était Mme de Montcalm qui avait fait connaître l'ouvrage à Lamartine. Quel fut leur entretien? La hauteur d'esprit des deux convives en laisse deviner l'éloquence. Lamennais y affirma son influence sur le poète que déjà Y Essai sur l'indifférence avait conquis.
A Chambéry, les choses allaient leur train. Césarine et Louis de Vignet avaient jeté leur dévolu sur une jeune Anglaise venue passer quelque temps chez la marquise de la Pierre, leur voisine.
Sous la Révolution, cette grande dame, émigrée, s'était réfugiée à Londres où elle avait connu sir William Henri Birch, majorcommandant au service de Sa Majesté britannique. La marquise avait elle-même des jeunes filles qui s'étaient élevées à la mode anglaise, aux côtés de Mlle Birch un peu plus âgée qu'elles ; maintenant que la paix était revenue sur la France, au moment de rentrer en Savoie, elle avait ramené avec elle pour une saison Mme Birch et sa fille dans son domaine de Caramagne, sis aux environs de Chambéry.
Mlle Elisa Birch n'était pas précisément jolie ; mais agréable, élégante, cultivée, elle joignait aux qualités de l'âme une éducation allant de la musique et de la peinture à l'équitation ; elle parlait en outre la langue française avec un rien d'exotisme qui la rendait singulièrement attrayante. Enfin sa fortune, assez intéressante, faisait d'elle un bon parti pour un jeune homme tel que Lamartine.
Quand ils se rencontrèrent, elle le connaissait déjà. Louis de Vignet, avec quelques-uns de ses propres poèmes, lui avait présenté certaines des Méditations, notamment l'Isolement et La Semaine Sainte que Lamartine venait de faire imprimer à quelques exemplaires « pour voir l'effet qu'ils produiraient sur les yeux » et, très pieuse, très franche aussi, Mlle Marianne-Elisa Birch n'avait pas
hésité à dire au poète son émoi pour les œuvres, sa sympathie pour leur auteur.
« De l'amour en a-t-on deux fois? Ou du moins le second n'est-il pas l'ombre du premier? » Cette pensée que Lamartine avait transmise à Mlle de Canonge dut lui retraverser l'esprit quand il leva les yeux sur la jeune Anglaise.
Aucun frisson, aucune commotion dans son âme ! Mais, lentement, sûrement, à pénétrer ce visage délicat et long, à lire ce sourire estompé, il conçut, il comprit, il eut l'assurance, la conviction que cette femme allait être pour lui l'ange de son chevet, à travers les années, les événements, les luttes, les désillusions et l'éblouissement de la Gloire.
Alors, lui tendant la main en toute loyauté, dans ces lieux où flottait encore l'image d'Elvire, il fit loyalement à la jeune fille l'aveu de l'affection qu'il lui portait ; il lui dit quelle passion avait secoué son existence ; il la mit en garde contre les oppositions qu'on allait leur faire.
Ils eurent les obstacles qu'il avait prévus. La jalousie d'une des filles de la marquise de la Pierre travestit d'abord Alphonse de Lamartine en viveur : Mlle Birch sourit. Le chevalier de Lamartine se révolta à l'idée que son fils, catholique de vieille race, allait épouser une protestante. Mlle Birch promit d'abjurer, et Mme de Lamartine acheva de vaincre la résistance paternelle.
A son tour, la mère de la fiancée opposa deux raisons au mariage : le manque de situation du futur et la différence de religion.
Alphonse de Lamartine reprit le chemin de Paris. A nouveau, il mit en batterie le ban et l' arrière-ban de ses connaissances pour acquérir ce malheureux poste diplomatique à l'obtention duquel le baron Mounier et M. Mole n'avaient pu atteindre.
Maintenant on parlait de l'expédier dans le Nord, et l'illustre docteur Pinel s'y opposait, assurant qu'il n'y résisterait pas un an.
Lamartine cependant était résigné à tout. « Je serai mort dans trois ans, écrivait-il à de Virieu, mais c'est égal. Je m'y traînerai mourant. »
Désespéré, souffrant de sa maladie de foie, rentré chez lui au sortir d'ovations de salon, un mois avant l'apparition des Méditations, il déclarait encore à de Virieu :
« Je t'écris peut-être pour la dernière fois, pour te dire adieu selon toute apparence, et que je te regrette le plus en ce monde après ma mère. Il y a un meilleur asile que la mort, c'est le sein de Dieu et sa religion ici-bas. Il n'y a que cela. Crois-moi et fais comme moi : Jette-toi les yeux fermés, vivant ou mourant. Adieu.
« Ne dis pas que je t'écris, et ne laisse jamais imprimer de mes lettres, brûle-les; ni d'autres vers que ceux qui s'impriment aujourd'hui, excepté Saiïl. Je mourrai le meilleur de tes amis, comme tu fus le premier des miens. »
Un mois plus tard, les Méditations paraissaient en un volume de 116 pages, comportant 24 pièces, sans nom d'auteur, chez H. Nicolle, à la librairie grecque, latine, allemande, le 13 mars 1820, et, cette fois, c'était la Gloire.
Alphonse de Lamartine triomphait aussi de sa maladie pendant laquelle, se croyant frappé à mort, « il s'était jeté avec la plus tendre confiance entre les bras de Dieu » édifiant son entourage par la grandeur de ses sentiments chrétiens.
Un instant désigné pour Francfort, il venait d'obtenir, grâce à l'intervention de Lamennais, le poste de secrétaire d'ambassade à Naples, que lui cédait Denys Benoît d'Azy. Enfin une association passée avec MM. de Bonald et Lamennais devait lui rapporter de huit mille à dix mille francs par an.
En attendant, il commençait par emprunter douze cents francs sur la seconde édition de ses Méditations, gagnait Chambéry et entamait la lutte contre le second obstacle qu'opposait Mme Birch : celui de la différence de religion,
M. Léon Séché a raconté par le menu l'intrigue romanesque nouée par Alphonse de Lamartine et Louis de Vignet, pour vaincre l'opposition de la dame anglaise. Des lettres, empruntées, à l'insu de leur auteur, au portefeuille de M. Xavier de Maistre, parent de Louis de Vignet, parurent dans Le Défenseur, organe de MM. de Bonald, Lamennais, Saint-Victor, Genoude et Alphonse de Lamartine. L'une, adressée à une dame protestante, traitait de la question de savoir si le changement de religion n'était point contraire à l'honneur ; l'autre, adressée à une dame russe se préoccupait de connaître « si deux religions (la grecque et la latine) ne différant que sur deux points très peu importants, on ne pouvait pas dire qu'il n'y avait pas réellement de schisme. »
Quelle influence eurent-elles exactement sur Mme Birch? On ne saurait le dire. Le fait est que Xavier de Maistre protesta et que Mlle Birch, sans paraître d'ailleurs s'en être inquiétée autrement, décida avec un esprit de résolution tout britannique, d'abjurer en secret, puisqu'elle n'avait pu fléchir sa mère.
Au mois d'avril 1820, accompagnée de son fiancé, elle se présentait chez M. Vuarin, curé de Genève, auquel l'abbé de Lamennais l'avait recommandée, et qui reçut, dans le secret du confessionnal, son abjuration, lui permettant aussi de se marier à l'anglaise à l'issue de la cérémonie catholique.
Par ce moyen Mme Birch obtenait satisfaction, et les jeunes époux conservaient tous leurs droits sur les biens situés en Angleterre qui pourraient leur faire retour plus tard.
Le mariage eut donc lieu avec le plus grand apparat. Dès le 25 mai, le contrat de mariage avait fixé l'apport de chacun à la communauté. Mrae Birch donnait à sa fille 10.000 livres sterling placées sur les fonds publics anglais, dont le revenu continuait à lui appartenir, sauf trois mille cinq cents francs à Lamartine et quinze cents francs à sa femme. Le chevalier donnait au poète son domaine de Saint-Point, évalué alors à cent mille francs, à charge
par lui de payer une somme de vingt-quatre mille francs à ses sœurs Eugénie et Césarine. Les oncles et tantes lui faisaient don de l'hôtel familial sis rue Solon, à Mâcon. Les deux apports se balançaient ; mais ils ne faisaient à eux deux qu'une situation très modeste pour les jeunes époux.
Le 6 juin, dans la chapelle du château de Chambéry, l'abbé d'Etiola, représentant peut-être l'évêque d'Annecy, leur donnait la bénédiction nuptiale en présence du gouverneur, de sa femme, de son aide de camp, de la marquise de la Pierre et de ses quatre filles, des de Maistre et des de Vignet. Avec sa robe de mousseline brodée et son voile de dentelle superbe, la mariée ne pouvait avoir une contenance plus remplie de dignité, de modestie et de grâce.
Après la messe et le déjeuner, elle se mit en costume de voyage et partit pour Genève avec sa mère et son époux. Elle allait assister à la cérémonie protestante pour la conservation de ses biens.
Quant à Lamartine, il venait de réaliser, le projet que lui imposait sa conscience et dont il avait fait part à de Virieu quelque temps auparavant :
« Cest par la religion que je veux absolument me marier et que je m'y donne tant de peine. Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines ; le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va ; profitons du reste ; donnonsnous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible. Pour cela, enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous, tout autour de nous, appuyons-nous sur les soutiens qui ont servi à nos pères ; faisons à Dieu le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure qu'il nous donnera à la juste dose que nous pouvons comporter ici-bas : ergo marions-nous ! »