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BONHEUR PARFAIT

A peine marié, Lamartine gagne Naples par Florence et Rome. Il y arriva au début du mois d'août pour prendre ses fonctions d'attaché d'ambassade sous les ordres de M. de Narbonne, et la vie qu'il y trouva lui valut les six mois assurément les plus heureux de son existence.

Dans la douceur du climat, parmi les sites exquis, il passe des heures légères en compagnie de sa jeune femme qu'il emmène faire à cheval des excursions à travers la campagne napolitaine.

Que ce soit dans sa villa de la Sentinelle, qu'il a louée à Ischia, « montagne de la Suisse jetée au milieu de la mer de Naples..., chef d'oeuvre de la baie de Naples, de l'Italie, du monde » ou « à Naples même, sur le quai de la Riviera di Chiaja, dans la plus délicieuse habitation du monde, la mer à nos pieds, le Vésuve et Pompéi à ma gauche, à droite la colline de Pausilippe, couverte de verdure et de villas », Alphonse de Lamartine vit dans l'enchantement d'un bonheur complet que lui valent l'admirable ciel d'Italie et l'amour absolu de la femme qu'il vient d'épouser. « Nous passons

mollement nos jours à ne rien faire, à lire, à errer dans les bois ou sur la mer. Nous nous aimons ; nous ne connaissons pas l'ennui. »

Cette inaction n'est pourtant pas absolue et stérile.

Grâce aux loisirs que lui laissent ses occupations diplomatiques, le poète peut encore consacrer aux Muses des instants précieux ; le succès de ses premières Méditations ne fait d'ailleurs que l'engager à exploiter une veine poétique qui est loin d'être épuisée.

Dans ce prestigieux pays, l'âme d'autrefois, celle qu'il y avait apportée lors de son premier voyage, se réveille en lui. I^a mélancolie de l'heure l'enveloppe ; il chante les étoiles et la clarté lunaire ; il se reporte à l'être disparu hier, et dont la perte lui a fait une blessure au cœur, à peine cicatrisée ; dans sa douleur il l'évoque à ses derniers instants, et son chant se hausse de la créature au Créateur.

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu !...

Mais bientôt sa tristesse se fait plus grave, tourne en sagesse. Un autre amour est éclos, et les souvenirs, aussi poignants qu'ils soient, ne sont jamais que du passé. Or, dans cette baie deNaples, il faut s'abandonner à la fascination de la vie, à l'instant qui passe...

Viens, l'amoureux silence occupe au loin l'espace ; Viens, du soir près de moi respire la fraîcheur ; C'est l'heure.

Et c'est l'enchantement, la volupté de vivre, une volupté sereine, presque orientale, et conseillère :

Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sàrons, Choisissez une vierge éclose Parmi les lys de vos vallons ; Enivrez-vous de son haleine ; Écartez ses tresses d'ébène ; Goûtez les fruits de sa beauté.

Vivez, aimez, c'est la sagesse ; Hors le plaisir et la tendresse Tout est mensonge et vanité !

I/hiver est venu ; il a fallu reprendre sa place dans les bureaux de l'ambassade et il regrette douloureusement les orangers de Sorrente et les lauriers du Pausilippe.

« Les années de verve s'enfuient, je sens l'évaporation insensible de l'esprit poétique, je le pleure, je l'invoque, je viens même de lui faire mes adieux dans une odula du style d'Horace (il s'agit des Adieux à la poésie) ...mais tout est inutile ; il faut vivre... J'immole des poèmes à ce Dieu infernal, la Nécessité. Pourquoi ne puis-je avoir en même temps le loisir et l'argent ! »

Malade, il a quitté Naples pour Rome le 21 janvier 1821 ; il y passe son temps « à rêvasser le matin à Saint Pierre et à causailler le soir, chez la duchesse de Devonshire. Un nouveau Saiil, un nouveau Clovis ; mieux : « un poème des poèmes » le hante.

« En sortant de Naples, le samedi 20 janvier, un rayon d'en haut m'a illuminé : j'ai conçu... J'ai conçu l'œuvre de ma vie, si j'ai une vie ; un poème immense comme la nature, intéressant comme le cœur humain, élevé comme le ciel... Si je le fais jamais, je dirai avec confiance Exegi, et ce que j'ai fait est bon. »

Ce beau projet le détourne pour un temps de son prochain volume de vers :

« Je ferais bien des Méditations, mais elles m'ennuient à présent. »

Cependant, le 15 février 1821, Mm* de Lamartine avait mis au

monde un garçon délicatement constitué, que l'on baptisa à Saint- Pierre de Rome, du prénom d'Alphonse.

En juin, accompagné de sa femme et de son enfant, il a regagné Aix, où il s'installe, près de la colline de Tresserves, dans une villa enguirlandée de pampres. Il y est « malade comme un chien » ; mais bientôt l'air des montagnes, la splendeur des paysages aimés, ramène son génie vers son enfance et il se plaît à évoquer le moi d'autrefois, dans une forme d'un modelé large et vigoureux.

J'aimais les voix du soir dans les airs répandues, Le bruit lointain des chars gémissant sous leur poids Et le lourd tintement des cloches suspendues Au cou des chevreaux dans les bois.

Enfance, jeunesse, jours d'hier, jours d'à présent, il se plaît à les chanter, aux lieux mêmes de la terre natale. En cet été resplendissant, il hausse le ton jusqu'à l'histoire et frappe en strophes vigoureuses son Bonaparte.

En automne, à « la saison où il faisait jadis ses bons vers », tout en s'occupant de faire réparer Saint-Point, il crayonne l'Ode à de Virieu, par les sentiers de chèvres qui environnent Milly.

Et l'hiver revenu, il ouvre à Mâcon la séance de l'Académie provinciale, en qualité de président. Il y fait l'éloge de M. de Lacrételle ; ses collègues se chargent de faire le sien.

« Le premier devoir, c'est de vivre et de faire vivre le plus heureux possible ce qui nous entoure. J'y pense donc avant tout. Les lettres sont un luxe de l'existence et il n'y faut donner que son superflu. »

Aussi, en janvier 1822, est-il venu à Paris pour postuler non plus un poste d'attaché, mais de secrétaire d'ambassade.

Il écrit dans cette ville sa méditation : De l'Esprit de Ditu qu'il

placera à la tête de son second volume. Et c'est à cette époque aussi que Lamartine, amené par le duc-abbé de Rohan à la retraite de Victor Hugo, encore dans le deuil de sa mère, se lie avec lui d'une amitié que rien ne viendra briser.

Sans doute ses fonctions et ses voyages le tiendront éloigné du poète des Orientales, mais leur correspondance, toute d'enthousiasme, marquera la sincérité de leur sympathie.

« Que nos noms confondus, écrira Lamartine, apprennent à l'avenir, si nous allons si loin, qu'il y a des poètes qui se sont aimés » ; il invitera, dans L'Epitre familière Victor Hugo à venir le visiter à Saint-Point.

Plus tard, dans ses Souvenirs et Portraits, il tracera, d'une main sûre, les caractéristiques de son tempérament et de celui de Hugo, caractéristiques qui leur permettaient de ne pas se porter ombrage.

« L'un ne demandait rien qu'au jour qui passe, comme un improvisateur sans lendemain, comme un amateur désœuvré du beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique ; l'autre était un souverain artiste, qui força quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa guère une de ses pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chefd'œuvre. »

Au printemps de 1822, il retourna à Mâcon, où, le 14 mai, Mme de Lamartine accouchait d'une fille à laquelle le père et la mère donnent les trois noms de Marie-Louise- Julia.

C'étaient ceux de Lamartine, de sa femme, et de... Mme Charles. Le souvenir d'un premier amour, auquel son mari devait une partie de son génie, n'avait pas été pour offenser Mme de Lamartine ; et, en le fixant dans l'avenir sur la jeune âme qui venait de s'ouvrir au monde, elle crut rendre un devoir de reconnaissance à l'inspiratrice d'immortels cris de passion.

A la fin de mai, le poète malade faisait une cure à Plombières

puis partait pour l'Angleterre avec son fils et sa femme qui voulait le présenter à sa famille.

Pendant les mois d'août et de septembre, Lamartine, tout en maudissant le climat, s'est enthousiasmé pour les châteaux et leurs ornements néo-gothiques. Il raffole de ce style.

« J'en ai pris la passion, la manie, la rage. Je crois que c'est le seul genre que supporte notre médiocrité. Je suis au désespoir d'avoir mis une pierre à Saint-Point avant d'avoir ouvert mes yeux à cette nouvelle lumière ; je me repens de ce que j'ai fait et je vais finir dans un meilleur sens. »

Ce sera du joli ! Mais le garçonnet son premier enfant n'avait pu supporter les brumes de Londres. Malgré un déplacement à Richmond, malgré le retour à Paris, où on l'installe au 327 de la rue Saint-Honoré, dans une maison donnant sur un jardin, le petit être s'étiole et meurt.

En novembre, il avait été chercher à Mâcon sa petite fille « qui était superbe », mais rien ne le consolait de la mort de son fils. Pourtant, dans « le bon petit intérieur, bien confortable, bien large » de la rue Saint-Honoré, il groupe et dispose les pièces des Nouvelles Méditations qu'il a déjà vendues quinze mille francs, Parallèlement il achève le manuscrit de son poème philosophique La Mort de Socrate. « Cela va comme de l'eau courante. » Un mois plus tard, Socrate est fini, et il l'estime son morceau capital.

Lamartine s'était remis au grec appris pendant les années de collège, chez les Pères de la Foi, à Belley. Il rendait là un suprême hommage à Platon, qu'il avait pris pour maître ; il lui avait emprunté les plus beaux traits de ses dialogues pour en faire une harmonieuse adaptation en vers.

Trois éditions successives marquèrent, en septembre 1823, ce succès de librairie, à la devanture de Ladvocat. A l'aurore du dixneuvième siècle, l'élite, qui s'était ralliée au spiritualisme i^latonicien, Joubert, qui se disait « Platone platonior », Jouffroy, Victor

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Hugo, Alfred de Vigny, Emile Chasles, accueillirent le poème avec intérêt.

Les Nouvelles Méditations suivirent presque immédiatement. Le 27 septembre 1823, elles paraissaient chez Urbain Canel, et étaient assez froidement accueillies du public. Alfred de Vigny luimême les déclarait fort inférieures aux premières ; il en trouvait le ton désuni : « On a l'air d'avoir réuni toutes les rognures du premier ouvrage et les essais de l'auteur depuis qu'il est né. » Il ajoutait, à la vérité :

« Cependant je ne crois pas que M. de Lamartine ait rien fait qui égale Les Préludes et les dernières strophes surtout, Bonaparte et le Chant d'Amour. Il y a, en général, dans ses ouvrages, une verve de cœur, une fécondité d'émotion, qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs. Il ne lui reste plus qu'à l'être avec l'esprit par la pureté et avec les yeux dans les descriptions. »

Les Nouvelles Méditations, en fait, étaient loin d'être inférieures au petit ouvrage paru chez Nicolle. Elles lui étaient supérieures, au contraire, par une maîtrise qui s'affirmait, une hauteur de vues, une sûreté de forme, une hardiesse puissante et noble ; mais elles avaient ce tort impardonnable de n'être plus une nouveauté. Et ce « chef d' œuvre lyrique », ainsi que le baptise M. René Doumic, parut une répétition aux contemporains du poète.

Lamartine avait compris son insuccès ; après s'être étonné de l'acharnement qu'on mettait à dénicher ses fautes de grammaire et de sens commun, il avait démêlé la cause de l'indifférence publique.

Il retourna à Mâcon pour y passer l'hiver. En mai 1824, l'idée qui le hante depuis son séjour à Londres, de faire de Saint- Point un manoir néo-gothique prend corps.

Trois fois hélas ! la gentilhommière ancestrale est « tout occupée

d'ouvriers, de prés, de jardins, de chemins et de chevaux » que le poète dirige « en lisant Homère ».

A Paris, Victor Hugo a songé à l'enrôler dans son armée ; mais Lamartine est trop éloigné de toute coterie, trop amant de la solitude et de la liberté pour accepter ; il s'est contenté d'envoyer au fondateur du Cénacle de la Muse française son obole — un billet de mille francs — en gage de son amitié.

« Songez que nous sommes des frères en poésie, en doctrine, en religion, et j'espère en sentiments. Ce serait d'un mauvais cœur de refuser. »

Et quand la revue lui arrive, il écrit à son ami de Genoude :

« Je reçois quelquefois cette Muse française qui vous amuse tant ; elle est en vérité fort amusante. C'est le délire au lieu du génie. Mais je trouve qu'avec votre autorité en littérature vous dites des niaiseries aussi. L'autorité est bonne en matière de foi, mais en matière de goût, le goût est à lui-même son juge. Il faudrait donc parler comme parlaient nos bons pères, en gaulois, penser et sentir comme pensaient et sentaient nos barbares aïeux, et chaque mot, chaque idée, chaque sentiment, apportés par les temps et les hommes nouveaux auraient été autant de crimes contre l'autorité précédente. »

Il conclut que ce sont là des « sottises suffisantes » et qu'en définitive, la vérité en littérature peut se résumer en : « vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression. »

Il avait posé en août sa candidature à l'Académie française. Il échoua. Mme de Lamartine en fut peut-être plus affectée que son fils et, bien qu'elle s'y résignât, ce n'était pas sans regrets.

Le 4 décembre 1824, elle écrivait dans son journal :

« Mon fils revient de Paris ; il n'a pas été nommé à l'Académie française ; c'est M. Droz qui l'a emporté sur lui ; j'ai été fâchée d'avoir trop engagé mon fils à se présenter. J'ai été affligée surtout pour mon mari qui mettait un grand intérêt à ce succès ; enfin,

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Dieu et les hommes ne l'ont pas voulu, il faut accepter cette peine sans aigreur et sans murmure. »

Quatre mois plus tard, le roi donnait une compensation à Alphonse de Lamartine en le nommant chevalier de la Légion d'Honneur, le même jour que Victor Hugo.

Est-ce en reconnaissance que Lamartine écrivit Le Chant du Sacre? La chose ne lui réussit pas. Dès la composition du manuscrit, j^me de Lamartine avait dû user de « son autorité de mère » pour que le poète n'omit pas dans ses vers la famille d'Orléans à laquelle elle était redevable ; il le fit avec une précision si malheureusement historique que le prince s'en plaignit co fiocchi au Roi, et qu'il fallut supprimer les quatre vers, cause de l'affaire.

Lamartine n'assista pas au sacre et dut mettre au fond de ses tiroirs ce qu'il appelait « son poème de Fontenoy, fait par pure conscience royaliste », « l'horreur des horreurs poétiques ».

Un peu plus d'un an auparavant, Lord Byron était mort sous les murs de Missolonghi, le jour de Pâques, tandis que la foule grecque s'envoyait à la volée, par les rues, le joyeux salut de : « Christ est ressuscité ! » Sa dernière phrase : « Maintenant, je vais dormir! » avait fait le tour de l'Europe littéraire, et ses disciples racontaient partout, avec ses poèmes, les événements de cette vie, toute romantique, où le poète défunt apparaissait dressé dans sa révolte et dans son dédain. Lamartine se souvint du temps où il avait aperçu, lors d'un voyage en Suisse, l'illustre désespéré errant en compagnie de Shelley . Il avait conservé le souvenir de cette grande figure ; il avait puisé dans son œuvre un enthousiasme de plus en plus profond ; il lui avait dédié son épitre intitulée : L'Homme ; la mort de Byron lui valut une émotion poignante. Childe Harold était demeuré inachevé ; Lamartine résolut de le terminer pour rendre en quelque sorte hommage au poète disparu.

Alors paraît Le dernier chant de Childe Harold, poème philosophique où, sans doute, il substitue son âme à celle du héros ;

(dites doue au cygue de voler avec les ailes de l'aigle ! a dit Jules Janin), mais où chantent des vers que M. Emile Faguet n'a pas hésité à qualifier « les plus beaux vers de philosophie naturaliste qui eussent été écrits jusque-là», ajoutant «qu'on pouvait les mettre à côté de tous ceux qui sont nés depuis ».

Le dernier chant de Childe Harold fut accueilli avec une faveur qui se manifesta par cinq éditions en une seule année. Lamartine chérissait son œuvre.

« Les amateurs véritables ont été, à ce qu'il m'a paru, réellement contents... Son succès me paraît assez clair, par les lettres de toutes parts que je reçois et par les attaques mêmes des journaux hostiles, qui conviennent tous que, malgré ses défauts innombrables, c'est le meilleur morceau de poésie que j'ai fait, et peut-être de l'époque. »

Cependant les platoniciens en trouvaient la philosophie panthéiste et Mme de Lamartine s'en montrait alarmée.

« Il y a des passages qui me font de la peine ; je crains qu'il n'ait un enthousiasme dangereux pour les idées modernes de philosophie et de révolution, contraires à la religion et à la monarchie, ces deux jalons de ma route qui devraient être aussi la sienne... Je trouve autant de poésie dans la soumission d'esprit que dans la révolte... J'aimerais mieux que mon enfant n'eût aucun de ces vains talents du monde, que de se tourner contre ces dogmes qui font ma force, ma lumière et ma consolation. »

Avec Le dernier chant de Childe Harold, Alphonse de Lamartine venait de terminer son œuvre de jeunesse. Elle le mettait au premier plan parmi les poètes du dix-neuvième siècle ; elle faisait de lui l'émule et l'égal de Mme de Staël et de Chateaubriand dans l'aube naissante du romantisme.

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