ENSANGLANTÉ
IL n'avait pas encore cependant parcouru entièrement sa carrière diplomatique. Le 2 octobre 1825, il arrivait à Florence occuper le poste de secrétaire d'ambassade qu'il avait réussi à se faire octroyer.
Il y arrivait jeune, comblé d'honneurs, célèbre, et le marquis de la Maisonfort, son ambassadeur, l'accueillit avec toute la sympathie due à son génie naissant. M. de la Maisonfort était un homme de l'ancienne France, au sourire aimable, aux mots spirituels, qui avait jadis connu Rivarol, collaboré aux Actes des Apôtres, bon vivant, épicurien de nature, aimant à s'entourer d'une société choisie, de mœurs abandonnées, d'esprit élégant et souple.
On accueillit le nouveau secrétaire d'ambassade et sa jeune femme joyeusement. Ce fut à qui s'empresserait à leur plaire dans le monde diplomatique de Florence. Les Saint-Aulaire, les Castellane, de Virieu, profitaient de leur passage pour leur rendre visite ; et le grand duc de Toscane mandait le poète, le matin, dans
la bibliothèque du palais Pitti pour s'entretenir avec lui dans ses appartements privés.
Lamartine menait grand train de vie ; il avait loué une vaste villa comportant terrasses et jardins ; il caracolait aux Cascines. Un incident, né du Dernier chant de Childe Harold, mit le comble à sa popularité italienne, en le révélant à ceux qui l'ignoraient encore.
Assez légèrement, pour un homme qui prétendait à une charge en Italie, le poète avait écrit ces deux vers :
...Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine !) Des hommes, et non pas de la poussière humaine.
Un réfugié politique italien, le colonel Pepe, prit ombrage de cette phrase et fulmina dans une plaquette qui semblait un défi. Lamartine releva le cartel. Un duel eut donc lieu sur les bords de l'Anio; et le poète se laissa blesser au bras. Bien plus, comme le colonel Pepe, en sa qualité de réfugié politique n'avait d'asile que la Toscane et qu'il allait en être expulsé, le duel y étant interdit, Lamartine s'entremit auprès du grand-duc qui oublia l'incident.
Ainsi l'affaire se terminait par un succès pour le secrétaire d'ambassade. On l'accueillit par des acclamations quand il reparut au théâtre, et il reprit dès lors son existence enchantée.
ALivourne, il passe l'été, à cent mètres de la mer, dans une villa délicieuse que prolonge un champ de figuiers. Le 15 octobre, le marquis lui laisse la charge de l'ambassade, et le voilà avec vingtdeux mille francs d'appointements; dès lors son train de maison devient princier ; il achète une villa, emprunte sans compter, y fait faire des agrandissements et des embellissements sans fin. Il entend y recevoir « toute l'Europe en voyage » et sa dépense surpasse trois fois son traitement. Qu'importe !
C'est à cette époque que Lamartine, sous les ombrages de Terni,
près des cascades de Velino, rencontra pour la première fois, assise sur un tronc d'arbre, dans une pose fatidique, la Muse de la Patrie, Mlle Delphine Gay qui venait de France, accompagnée de sa mère, après avoir passé par Lyon où Mme Desbordes- Valmore avait admiré sa beauté « imposante comme la Rachel de la Bible ». Delphine Gay était alors à ses vingt-deux ans. En quatre années, habilement dirigée par sa mère, elle avait conquis Paris, autant par sa bonté que par sa beauté. L'Abbaye aux Bois avait été le cloître littéraire où cette fleur blonde s'était épanouie dans l'intimité de Mme de Récamier, grâce aux savants enseignements de M. Alexandre Soumet, le poète. Elle devait à ce dernier de connaître la métrique de Racine, et quand elle eut déclamé, sous la coupole du Panthéon, son hymne à Sainte-Geneviève, entre ciel et terre, son auditoire d'élite la reconnut digne des espoirs que l'Académie française avait déjà fondés sur elle.
A cette époque, elle était célèbre dans les salons pour l'art avec lequel elle récitait l'élégiaque Pauvre fille de son maître, pour la simplicité virginale de sa toilette : robe de mousseline blanche unie, coupée d'une écharpe de gaze bleue, pour son « organe plein et vivant, son attitude décente, son air noble et sévère ». Au lendemain de l'Empire, elle faisait effet par sa beauté antique, son profil aquilin, son œil clair et lumineux qui lui donnaient un air de Sibylle façonnée à la mode du temps.
A cette mâle beauté Mlle Delphine Gay joignait une bonté sans égale. Elle s'était instituée la patronne des petits Savoyards du bon Guiraud, dans les salons, et la déclamation de son poème La Quête leur avait valu quatre mille francs !
Enfin sa renommée naissante avait vite pris une ampleur considérable ; on avait gravé sur la tombe du général Foy une épitaphe en vers de sa façon ; sa Vision, au moment du sacre de Charles X, avait fait grand bruit, et le roi lui-même n'avait pas dédaigné de la recevoir en audience privée.
La femme enfin avait, non pas une légende, mais une histoire : sous la Première Restauration, certains courtisans ne s'étaient-ils pas avisés de songer à son rire juvénile pour chasser les langueurs de Monsieur, frère du Roi? Les gens bien informés chuchotaient même que le comte d'Artois avait dû céder le pas à un guerrier dont le nom montait aussi au ciel de la Gloire : Alfred de Vigny.
I/histoire, certes, avait du vrai ; elle ne s'était pas dénouée par un mariage, parce que Mme de Vigny n'entendait pas que son fils épousât une fille sans dot.
Alphonse de Lamartine savait tout cela, et quand les dames Gay passèrent à Terni, pour se rendre à Rome, il s'empressa d'aller à leur rencontre. Delphine lui apparut dans le prestige de sa renommée et dans la jeunesse de sa beauté.
« Elle était à demi assise... son bras, admirable de forme et de blancheur était accoudé sur le parapet. Il contenait sa tête pensive ; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux, noué par un fil qui tramait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.
« Elle se leva au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme, celle de l'Apollon du Belvédère en homme ; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre. »
A Terni, Alphonse de Lamartine, dans la jeune fille qu'il avait sous les yeux, ne vit que poésie.
Profondément charmé, il invita Delphine et sa mère à venir passer quelque temps à Florence ; mais elles se rendaient à Rome, et elles s'y engagèrent, à la condition que le secrétaire d'ambassade leur enverrait un poème dans la Ville Eternelle. C'est pour leur tenir parole qu'il écrivit La Perte de l'Anio. Quelques jours après
avoir reçu cette pièce de vers, Delphine et sa mère venaient à Florence pour une quinzaine de jours, et Lamartine visitait en leur compagnie et celle de sa femme les montagnes et les vallées toscanes. De ces jours fleuris, une amitié profonde allait naître. Elle se poursuivra à travers les années malgré le tumulte de leurs deux existences.
Tandis que Delphine regagnait Rome, Alphonse de Lamartine se remettait à un ouvrage qu'il préparait depuis quelque temps et où son génie allait se renouveler dans une inspiration nouvelle.
Après les passions de l'amour, la sérénité d'âme qu'il doit à son bonheur présent, le ramène aux premiers enseignements d'une mère admirable. Sa poésie se fait chrétienne, non pas d'un christianisme dogmatique, mais à la façon des premières religions, toute d'amour et d'émoi, sans théorie ni logique. Du divin, elle s'étend sur la nature, la décrit dans sa beauté et dans l'épanouissement des êtres qui la peuplent, preuve double de l'existence de Dieu.
C'était là un thème inépuisable d'évocations sublimes où Lamartine, naturellement, laissa monter son âme dans une ascension continue vers le Beau éternel.
Dès lors ce n'est plus le poète élégiaque des Méditations; c'est le poète lyrique dans toute l'ampleur que donne à ses paysages l'envolée de son génie.
Jamais il n'a été plus abondant, plus varié, plus sincère, et plus pénétré de sérénité.
Alphonse de Lamartine avait commencé Les Harmonies en 1824. Il les acheva cinq ans plus tard. Parfois une lassitude le prenait. Il enfermait alors son manuscrit et le laissait de côté.
« J'ai mis dans un sac, écrivait-il au printemps de 1827 à son ami de Virieu, tous les vers achevés, commencés, interrompus depuis un an. Je l'ai fermé à clef, et je n'en veux plus entendre parler de trois ou quatre ans. Ma verve lyrique est épuisée ; depuis
trois mois je n'ai pas aligné un vers ; ma verve épique me reprend depuis quelques jours... Peut-être ferai-je quatre ou cinq chants cet été à Livourne... »
Et il se remettait à son poème des Visions qu'il ne terminera jamais. Mais L'Hymne du Matin et La Perte de l'Anio, mis en valeur par Delphine chez Victor Hugo, et à la Sorbonne par Villemain, le ramenèrent vers Les Harmonies, en soulevant de nouveau son enthousiasme poétique.
L' arrivée à Florence d'un nouvel ambassadeur, le baron de Vitrolles, avec lequel Lamartine ne sympathisait pas, le libérèrent de la carrière diplomatique et le ramenèrent au ciel des lettres.
Il avait repris contact avec Paris ; certain soir de juin 1829, on put le voir dans le petit salon de Victor Hugo, rue Notre-Damedes-Champs, lire aux membres du Cénacle plusieurs pièces, nouvellement composées, de ses Harmonies. Il semblait à ses auditeurs « une statue de bronze et l'on eût dit qu'il allait prendre place parmi les astres ».
Transporté par le grand air du poète, David d'Angers acheva le buste en marbre qui devint la propriété de M. Chéramy et qui doit figurer un jour dans la salle des séances de l'Académie française. Ce buste fut l'objet d'une admiration unanime et Lamartine, plus que tout autre, dut en apprécier la beauté. Mais, emporté déjà par la poli tique, il remit au lendemain ï Harmonie par laquelle Sainte-Beuve l'engageait à remercier le sculpteur, et le pauvre David n'eut jamais « les quelques lignes tracées par le plus grand poète de l'Europe » qu'il eût été si heureux de posséder.
A cette époque, en effet, Lamartine était à la veille de publier Les Harmonies. Sa munificence florentine était devenue légende dans la société parisienne : Théophile Gautier disait que « d'une main qui ne compte jamais, il prenait aux trois puits d'Aboulcassem les dinars pour les répandre autour de lui en pluie d'or », Ajoutez
à cela la sublimité des pièces que l'on connaissait de son nouvel ouvrage ; soleil étincelant, il touchait à son zénith et quand, dédaigneux de poser sa candidature, il fut élu par l'Académie, les visites qu'il fit à ses collègues furent celles d'un dieu.
En sous-main, Delphine Gay s'était employée à son élection, elle avait mis en batterie Brifaut, Villemain et Rocher, l'ami des premiers jours.
Delphine, depuis les jours de Terni, avait gardé pour Lamartine une pure, mais brûlante affection.
Quel est ce sentiment, ce charme de s'entendre, Qui, montrant le bonheur, le détruit sans retour. . . Qui dépasse en ardeur l'amitié la plus tendre... Et qui n'est pas l'amour?
Elle lui avait écrit ces vers en juin 1829. Ils s'étaient rencontrés depuis, et leurs petits chiens, Nisida et Fido, avaient lié connaissance. Quand l'Académie reçut son poète, Delphine, au premier rang dans l'hémicycle, sous la coupole, écouta les discours, et, la cérémonie terminée, Lamartine, par les couloirs, gagna lentement la cour de l'Institut, en l'ayant à son bras.
« J'étais bien fière ce jour-là et toutes les femmes étaient bien envieuses de moi ! »
Les hommes se contentaient d'admirer. Jamais couple humain ne se montra en effet plus magnifiquement assorti que ces deux êtres, aussi parfaitement beaux l'un que l'autre, et qui parurent à la foule des spectateurs se ressembler comme frère et sœur.
Alphonse de Lamartine était donc tout à la joie de son triomphe quand un coup terrible vint l'atteindre.
A la veille de partir pour Mâcon, le comte Aymon de Virieu tomba chez lui au milieu des préparatifs de départ.
« Montons ; j'ai à t'entretenir de tristes nouvelles... Recueille toute la force de ton âme pour les apprendre. »
Mme de Lamartine, cette mère dont le cœur avait tant de fois communié avec celui de son enfant n'était plus. Un stupide accident, le robinet d'eau chaude d'une baignoire, ouvert par mégarde, l'avait si cruellement brûlée que ces blessures avaient déterminé la mort, après une agonie douloureuse, mais résignée.
Quand Lamartine arriva à Mâcon, la maison était déjà vide et le cercueil reposait sous la terre couverte de neige du cimetière suburbain. Or, Mme de Lamartine avait souvent marqué son désir d'être enterrée à l'ombre de la petite église de Saint-Point.
Le fils fit exhumer sa mère. On rouvrit le cercueil que rien, à l'extérieur, ne distinguait des autres ; et Alphonse de Lamartine put poser un dernier baiser sur le front glacé de la morte. Puis les paysans de Milly, dans la nuit, transportèrent le cercueil refermé à travers la montagne. On fit une halte dans la cour de la maison où elle avait vécu jeune femme, pour que le peuple des chaumières pût lui dire son dernier adieu, et le cercueil fut déposé sur le lit même où elle avait dormi.
On repartit. On gagna Saint-Point ; on y arriva à la nuit. De nouveau le cercueil fut placé dans la chambre qu'avait occupée de son vivant la défunte. Le fils la veilla seul, étendu à son chevet.
Enfin, dans le jardin même de Saint-Point, « reliquaire de tendresse et de sainteté », on enterra Mme de Lamartine et, tandis qu'elle commençait son éternel sommeil, son fils regagna, l'âme en deuil, la Ville et le Monde.
« Pourquoi remuer? Pourquoi travailler? Pourquoi grandir devant les hommes? »
Un instant désemparé sous le coup qui le frappe, il succombe au désespoir. Mais une frénésie d'action le saisit. Justement, au dehors, dans la rue, souffle un vent de révolution. Le devoir du poète n'est plus de demeurer dans l'infini des cieux avec Y Hymne au Christ; mais d'écrire pour les hommes, de se mêler à la foule et de se donner à l'heure qui passe.
Dans cet esprit, au lendemain des journées de juillet 1830, il écrit la pièce Sur les Révolutions; puis c'est l'Ode au Peuple contre la peine de mort; il y ajoute la souveraine Réponse à Néntésis.
...C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste, C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté, Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté !
Il y monta. Cette poésie politique, qu'il avait voulu populaire en « se servant du mot propre et de grosses et fortes images qui pussent être saisies par toutes les rudes imaginations auxquelles elle s'adresse » n'était qu'un prélude à la chevauchée éblouissante qu'il allait mener en dix-huit années à travers la politique.
Dès le début, il marqua l'esprit avec lequel il s'engageait dans la lutte : dédaigneux de l'outrage, ne se donnant aux affaires publiques que pour défendre des intérêts primordiaux, il résolut de mener à la Chambre ce qu'il appelait la bataille de Dieu.
Le monde parlementaire sourit avec condescendance. Les Harmonies, parues vers avril 1830 avaient atteint, chez le libraire Gosselin, cinq éditions en trois mois. Et Lamartine apparaissait plus poète que jamais. Cependant lui-même ne se montrait pas satisfait de son œuvre : « Cela fait peine à voir ! » murmurait-il en corrigeant les épreuves des Harmonies. Il n'en estimait qu'une quinzaine dignes de subsister et il disait à de Virieu : « Ces choses-là doivent être lues comme des Heures, par heures. »
Pour tout dire, un autre homme venait de se lever en lui : l'homme politique que tourmentait une activité irrésistible,
Dès avant la Révolution de Juillet, Lamartine estimant « que la palinodie ne pouvait lui convenir » avait envoyé au roi sa démission de diplomate. En octobre, il prédisait déjà un nouvel ordre de choses, né du bouleversement de l'ordre, mais gardé de l'émeute par l'intervention divine. Il proclamait à de Virieu :
« Je dis : les grands principes de 89 sont vrais, beaux et bons, l'exécution seule a été atroce, inique, infâme, dégoûtante... La Révolution-principe est une des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en temps la forme de la société humaine. »
Peu à peu il sentit en lui l'étoffe d'un orateur politique. Comme l'a dit M. René Doumic, « il se reconnaissait l'instinct des foules, le don de double vue, le sens prophétique de l'avenir. »
Il posa sa candidature à Bergues, dans le Pas-de-Calais, tandis que deux propriétaires à Hyères la posaient pour lui à Toulon. Il échoua des deux côtés ; mais à Bergues, il avait fait la connaissance de Mme Caroline Angebert, et cette femme exceptionnelle se dévoua désormais pour lui.
Elle était née en 1793 de parents fermiers en Seine-et-Marne, et le mariage l'avait unie, toute jeune, à un marin, ayant vingt ans de plus qu'elle, qui l'avait emmenée à Corfou, puis à Trieste où il remplissait les fonctions de chef d'administration.
Revenue en France, à Dunkerque, où son mari avait été nommé commissaire de marine, cette petite femme mince, distinguée, aux yeux aussi vifs que l'esprit, s'était mise à étudier seule le grec, le latin, l'anglais et l'italien, pour comprendre, dans ces langues, les philosophes et les poètes. Elle commençait, faute de maîtres, à se décourager — car elle ne pouvait aller plus avant — quand elle fit, par correspondance, la connaissance de Victor Cousin et engagea avec lui des relations qui devaient se poursuivre plusieurs années.
C'est à cette époque qu'Alphonse de Lamartine la connut. Il était venu dans les Flandres chez sa sœur Eugénie, mariée avec M. de Coppens d'Hondschoote et, comme son beau-frère le poussait à se porter à la députation dans le deuxième arrondissement de Dunkerque, le poète sollicita Mme Caroline Angebert, qu'il avait rencontrée chez sa sœur, afin qu'elle intervînt auprès de ses amis dans les Flandres.
Ce fut une campagne vigoureusement menée. Pendant que Mme Angebert agissait autour d'elle, Lamartine priait Aimé Martin d'intervenir auprès du directeur des Débats, M. Bertin.
Mais un programme assez nébuleux, le manque d'antécédents politiques chez le candidat, firent échouer toutes les intrigues; les Flamands préférèrent s'en tenir au député sortant.
L'échec ne désola pas Lamartine. Il quitta la Flandre, remerciant le Ciel de lui avoir fait connaître Mme Angebert et conservant l'espoir de se représenter un jour avec succès à Bergues.
Il avait du moins compris que la politique est ennemie du rêve et saisissant la nécessité dans laquelle il se trouvait d'arrêter les esprits sur ses idées, il définit la Politique rationnelle qu'il voulait instaurer, et adressa une brochure, demeurée fameuse, au directeur de La Revue Européenne. Elle lui valut d'Emile de Girardin, la lettre de bon sens robuste que voici :
« Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire en ce temps, Monsieur, mais des articles ; les journaux sont le pain quotidien de l'esprit. Comme pour la cuisson du pain il faut un four chauffé à l'avance ; pour l'effet d'un article, il faut cette publicité dont l'ardeur est entretenue par la périodicité. Tout autre mode de publicité est froid.
« Le public est souvent dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est rarement injuste. Cette haute et impartiale raison que vous avez n'échappe point au bon sens dont il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage de l'avoir pour interprète sera brigué par autant d'arrondissements que député populaire ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu dans une même session. »