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rôle de Lamartine, c'est son génie, c'est l'expansion d'une somptueuse et prodigue nature se déployant dans sa liberté, et mieux faite assurément pour une sorte de prosétytisme tout personnel d'imagination que pour une action collective et définie.
Puisqu'il a voulu être un politique, il l'a été, mais il Ta été en restant toujours luimême, un être singulièrement multiple sous une apparence d'harmonieuse unité, homme de la restauration métamorphosé en républicain, conservateur avec des vues et des impatiences de radicalisme, radical avec des habitudes, des traditions conservatrices, et pardessus tout poète, homme d'inspiration et d^entratnement.
Il l'a dit, et il faut le croire, il portait en lui le germe des grandes ambitions, le pressentiment des destinées agitées ; il aspirait à la po-
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litique comme à la vocation de sa vie, comme à un autre mode de manifestation plus retentissant et plus populaire. C'est ainsi qu'en i833, revenant d'Orient, il entrait dans les chambres de la monarchie de juillet , protégé par sa renommée de poète , mais inconnu comme homme public et comme orateur, indépendant des partis , cherchant F occasion et le moyen de se faire une place dans la mêlée des opinions, et au fond, sans l'avouer, sans sortir d'une séduisante modestie d'attitude , il dépassait déjà dans l'intimité de sa pensée le cerc'e de ce qui existait, il se considérait luimême comme une réserve dans des événements futurs.
Quoique dès ses premières années il écrivît dans une lettre récemment divulguée qu'il n'était pas (( antirépublicain le jour et l'heure donnés, » il ne songeait probablement guère encore à la république. Il étudiait le terrain,
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il sondait rhorizon, il tenait à se désigner à l'opinion comme un de ces hommes disponibles et préparés à des interventions heureuses qui, en dehors des combinaisons parlementaires dû moment, peuvent devenir une ressource dans une heure de crise publique. Je ne veux certes point aujourd'hui suivre pas à pas Lamartine dans toutes ses luttes et ses évolutions, dans ce travail de quinze ans pour se faire une position devant le public, pour conquérir la popularité; je voudrais seulement ressaisir quelques-uns des traits caractéristiques de cette brillante nature.
En réalité, quel était le fond de la pensée de Lamartine au moment où il entrait dans la vie parlementaire? quel est son vrai rôle sous cette monarchie de i83o qu'il devait un jour contri-
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buer si puissamment à précipiter dans Tabîme ? Il ne Ta jamais peut-être bien su lui-même, parce que c'était avant tout un homme d'impression , d'intuition , d'instinct , d'improvisation.
Évidemment, Fauteur des Méditations avait plus d'une raison de n'être point un ennemi pour cette monarchie constitutionnelle de juillet, reconstruite après un orage de trois jours. Les liens de patronage qui avaient existé autrefois entre la maison d'Orléans et sa famille étaient faits pour le rapprocher de la royauté nouvelle. Au lendemain de i83o, il avait ardemment désiré lui-même, selon son aveu, monter sur la brèche à la suite de Casimir Périer pour défendre la société ébranlée, pour repousser l'assaut qui menaçait de livrer la France aux séditions des rues et à la recrudescence des passions militaires, c'est-à-dire à la révolution et à la guerre.
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Pendant les premiers temps, il ne laissait entrevoir assurément aucune pensée d'hostilité irréconciliable, et même en certaines circonstances critiques, notamment dans les luttes passionnées de la coalition parlementaire de 1889, il prenait une sorte de plaisir à se constituer le chevalier du ministère de M. Mole, à se porter au secours de la monarchie de juillet contre ceux qui lui faisaient une vie difficile et dure après l'avoir créée. Jusque-là c'était un conservateur par chevalerie ou par coquetterie, si Ton veut, un conservateur libre et indépendant, faisant sa cour à tous les partis au moment m.ême où il défendait la ro^^auté, mais enfin c'était un conservateur par Tattitude comme par le langage.
Il ne faut cependant pas trop s'y méprendre. Sans être un ennemi, Lamartine n'a jamais été précisément un ami pour le régime de i83o, et, si dans la coalition de 1839 il semblait venir en aide à une royauté menacée d'un assaut parle-
mentaire, c'était peut-être bien plutôt par antipathie contre ceux qui l'attaquaient que par une préférence décidée pour Tinstitution elle-même. Au fond, voilà la vérité, Thomme de la restauration vivait toujours en lui, et dans le secret de son âme il gardait à la monarchie nouvelle ce qu'il a lui-même appelé « la rancune décente d'un royaliste tombé. » Sans vouloir se mêler aux combinaisons de partis, aux coalitions meurtrières, il ne voyait dans la monarchie élue qu'une transition précaire conduisant à une extension inévitable de Tidée démocratique, et avant tout une dérogation violente et périlleuse aux lois héréditaires de la royauté.
Lamartine, par sa nature, par le tour de ses idées, par les habitudes de son esprit, n'entrait d'aucune façon dans les considérations qui avaient pu rendre la révolution de i83o nécessaire et légitime. C'était pour lui affaire de sentiment ou de tempéramment, et, à vrai dire,
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rien ne peint mieux ces nuances morales qu'un mot attribué par Lamartine à Déranger.
Un jour, Lamartine, revenu des illusions de 1848, et Déranger, revenu de toute chose, s'entretenaient de ï83o, du rôle des hommes et des partis dans cette révolution, et l'auteur des Méditations disait à l'auteur du Dieu des bonnes gens que lui, le chansonnier libéral, que tous les hommes de i83o avec lui, avaient eu tort de faire un roi d'usurpation en brisant ou en abaissant la monarchie , que , puisqu'ils ne croyaient pas la république possible encore, ils devaient, en sauvegardant la victoire populaire de juillet sur la royauté, « couronner l'héritier légitime dans la personne d'un enfant innocent du règne. » Déranger, penchant sa
lourde tête, répondait, non sans finesse : « Peutêtre avez-vous raison *, mais, moi, je n'avais pas tort. Vous étiez Lamartine, j'étais Béranger. »
C'est là tout le secret, Lamartine n'était pas Béranger, il était Lamartine; il n'était pas de cette génération qui avait fait i83o, qui avait trouvé le couronnement de ses vœux et de ses espérances dans cette monarchie nouvelle fondée sur une acclamation populaire. Il ne pensait pas, il ne sentait pas comme elle.
Cette génération née ou élevée sous l'empire, jetée tout à coup sur la scène en 181 5, formée aux luttes libérales de la restauration, arrivée au pouvoir en i83o, cette génération, une des plus intelligentes qui aient paru, avait des traditions, des opinions, un but précis, qu'elle se définissait clairement à elle-même, et qui lui traçaient en quelque sorte une sphère d'action politique. Elle a pu ne point réussir définitivement dans
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son œuvre, elle savait du moins ce qu'elle voulait.
Lamartine, lui, avait des traditions différentes, des opinions vagues comm.e ses instincts, et quant à un but, s'il en avait un, il se dérobait encore à ses yeux dans je ne sais quel nuage empourpré et confus. De là cette indépendance d'attitude qui le rapprochait ou l'éloignait alternativement de tous les camps en lui ménageant tour à tour les flatteries ou les sourires presque dédaigneux des uns et des autres, — des conservateurs, auxquels il restait suspect en défendant souvent leur cause, de l'opposition, dont il combattait les turbulences anarchiques en reprenant et en dépassant quelquefois ses idées.
C'était en vérité un personnage oratoire écouté pour son talent et pour Téclat de sa parole, mais sans action bien réelle, « avide d'encens plus que d'empire, selon le jugement un peu
sévère de M. Guizot , prodigue envers tous d'espérances et de promesses, mais n'ouvrant que ces perspectives vagues et incohérentes qui trompent les désirs qu'elles excitent... promenant partout ses caresses pour se faire partout admirer et suivre... )> Au fond, Lamartine était un royaliste émancipé par une révolution, affranchi de toute solidarité par les événements, et qui portait dans la politique des instincts supérieurs , tous les goûts d'une personnalité dominatrice, des réminiscences du passé, avec des pressentiments superbes et quelquefois des coups d'œil de voyant jetés sur l'avenir.
La politique, Lamartine la faisait avec ses souvenirs et son imagination. En réalité cependant il voyait, il sentait juste souvent, et
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même dans les moments où il semblait se séparer le plus des partis qui avaient coopéré au mouvement de i83o, qui prétendaient le consolider ou rétendre, ce n'est pas toujours lui qui s'est trompé. Il y a notamment un point où son instinct a été une sorte de prescience.
Le royaliste vivait toujours en lui, disais- je, et comme royaliste il était sans doute un peu trop facilement consolé des patriotiques doukurs laissées par les souvenirs de 18 14 et de 181 5. Il ressentait moins que bien d'autres cette vieille blessure d'une époque attristée par une invasion qu'on croyait, du moins alors, devoir être la dernière, et c'est par là peut-être qu'il a toujours différé le plus de cette génération de i83o, pour qui la révolution de juillet était tout à la fois une victoire de libéralisme et une revanche indirecte de patriotisme.
En cela surtout, Lamartine n'était point Bé-
ranger; sans être insensible aux grandeurs et aux malheurs de la France, il n'avait rien du patriote gardant à travers tout l'amertume du vaincu, et même, si Ton veut, les idées qu'il s'est toujours faites de la politique extérieure, du rôle européen de la France, se sont inévitablement ressenties de cette sorte de malentendu avec l'instinct public. Lamartine n'a jamais consenti à reconnaître le droit des immortelles rancunes de i8i5, à pactiser avec les impétuosités guerrières qui ont si longtemps grondé au cœur de la France. Sur ce point, il a rompu avec la popularité, avec toute une génération; même aujourd'hui, je ne voudrais point dire qu'il a toujours eu raison de sentir autrement que la France, de se mettre au-dessus des frémissements, des susceptibilités inquiètes du patriotisme.
Ce qui est certain, c'est que, mieux que bien d'autres et avant bien d'autres, il a vu le danger
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de cette confusion de militarisme et de libéralisme qui a si longtemps frappé d'inconséquence et d'équivoque la politique française , qui a conduit à une sorte d'apothéose nationale du grand vaincu de i8i5, et dont le dernier mot était., à un moment donné du règne de juillet, ce retour triomphal des cendres impériales, identification souveraine d'un nom de césar et du pays lui-même, consécration de rimage napoléonienne dans la mémoire du peuple , présage des résurrections futures qu'on préparait moralement sans les vouloir, et sans les croire même possibles politiquement.
Lamartine, c'est une justice à lui rendre, ne s'y est jamais trompé, lui qui prétendait avoir appris de l'empire ce que valait la liberté « par le sentiment de la compression publique qui pesait alors sur toutes les poitrines, » en vivant sous ce « régime de silence et de volonté unique. » Il a été du petit nombre de ceux
qui sont restés toujours rebelles à la grande ombre et qui ne l'ont même jamais crue inoffensive.
Poète, il s'est dérobé à cette fascination du génie sur l'imagination de ses contemporains, et dès 1821 il écrivait cette méditation sur Bonaparte qui , sans diminuer l'impérial exilé , était sans complaisance pour cette grandeur posthume. Homme public , député , il redoutait pour un pays impressionnable et toujours amoureux de la guerre cette contagion des souvenirs militaires, cette déification d'un nom, ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces spectacles de la force relevés par la gloire ou par le malheur, ces ovations rétrospectives ajoutant chaque jour à la légende im-
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périale, et lorsqu'en 1840 le gouvernement de juillet obtenait de FAngleterre comme une sorte de victoire nationale la restitution des cendres de Napoléon, Lamartine, presque seul dans la chambre, au risque de froisser un fanatisme public, faisait entendre des paroles qui prennent aujourd'hui comme un accent prophétique. Il V a trente ans de cela.
(( Je vais faire un aveu pénible, disait Lamartine, qu'il retombe tout entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique admirateur de ce grand homme . je n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne , de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque temps substituer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon de déiiier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang
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français, qu'on nous représente comme impatient
de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations!... Je le sens, ce n'est ni le moment ni l'heure de juger l'homme. Le jugement lent et silencieux de l'histoire n'appartient pas à la tribune, toujours palpitante des passions du moment; il conviendrait moins encore à cette pompe funèbre et nationale que vous préparez... Qui ne pardonnerait pas à une destinée tombée de si haut?... Cependant, messieurs, nous qui prenons la liberté au sérieux , mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce qui l'ébloui t que ce qui le sert. Gardons-nous de lui faire prendre en mépris les Histitutions moins éclatantes, mais mille fois plus populaires sous lesquelles nous vivons. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique: elle finirait par disparaître aux veux du peuple... »
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Et cherchant où Ton pourrait placer ce toutpuissant et dangereux revenant de la gloire , énumérant tour à tour les Invalides, la place Vendôme, la Madeleine, le Panthéon, Saint- Denis, Lamartine ajoutait en finissant :
€ ... Que vous choisissiez Saint-Denis, ou le Panthéon, ou les Invalides, souvenez-vous d'inscrire sur ce monument, où il doit être à la fois soldat, consul, législateur, empereur, souvenezvous d'y écrire la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence, la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l'époque difficile où vous vivez : A Napoléon... seul! Ces trois mots, en attestant que ce génie militaire n'eut pas d'égal, attesteront en même temps à la France, à l'Europe, au monde, que, si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes , elle sait aussi les juger , elle sait séparer en eux leurs fautes de leurs services, elle sait les séparer même de leur
race et de eaux qui la menaceraient en leur nom. -— et qu en élevant ce monument, e:i y recueillant nationalement cette grande mémoire, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ri la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs... ))
Qui pourrait dire aujourd'hui que Lamartine, en parlant ainsi, n'avait pas ce don de seconde vue qu'ont quelquefois les poètes^ ou plus simplement cette faculté de prévoyance qui fait les politiques ? Certainement il avait le droit de se permettre cette innocente représaille dont il usait un jour avec Béranger en lui disant, vers i852, en face de l'empire ressuscité : (( Ceci est une chanson de Béran-
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Il voyait juste et de haut sur ce point*, il sentait merveilleusement quels périls obscurs ou lointains créaient pour cette monarchie libérale et pacifique tous ces souvenirs de dictature guerrière et de gloire dont les hommes d'état, par une étrange illusion, croyaient pouvoir se faire une brillante armure, et en réalité c^est par là, c'est par ce sentiment supérieur des grands mouvements humains, des grands courants de l'histoire que Lamartine s'est créé sans eftbrt une originalité et une puissance.
Comme politique, comme homme de parti ou de parlement, qu'a-t-il été? Un hôte de tous les camps, un volontaire de génie dans la mêlée des opinions, un orateur plus écouté que suivi , un homme aux pressentiments hardis dépaysé dans les partis du gouvernement, ou mieux encore un homme de tradition et de gouvernement dépaysé dans les oppositions, en
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un mot un glorieux dissident de toutes les causes, de tous les groupes. Comme observateur des phénomènes extérieurs ou intérieurs d'une société en révolution, il a eu souvent des intuitions inattendues, des mots résumant toute une situation et allant frapper les imaginations.
Il a vu quelquefois ce que les autres ne voyaient pas, et de même qu'il signalait un jour recueil possible, encore invisible, des superstitions napoléoniennes, il montrait un autre jour quel danger il y avait pour le gouvernement de juillet à trop rétrécir sa politique intérieure, à s'épuiser dans des débats stériles, à laisser les impatiences françaises se dévorer elles-mêmes : « i83o, )> disait-il, — et notez que c'était en député conservateur, en chevalier d'un ministère constitutionnel qu'il parlait, — « i83o n'a pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas refaire de la légitimité, les ruines de la restau-
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ration étaient sous vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'empire avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une place de Paris. Le passé vous était fermé, il vous fallait une idée nouvelle. Vous ne pouviez pas emprunter à un passé mort je ne sais quel reste de chaleur vitale insuffisant pour animer un gouvernement d'avenir. Il ne faut pas se figurer, messieurs , parce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas lasses, elles-, elles veulent agir et se fatiguer à leur tour; quelle action leur avezvous donnée ? La France est une nation qui s'ennuie! » Voilà un de ces mots qui ont fait le tour de la France et du monde.
« La France s'ennuie! » Elle a eu depuis,
elle n'a pas tarde à trouver, j'en conviens, des distractions auxquelles l'orateur qui prononçait ces paroles n'a point été étranger. Ce que je veux montrer simplement, c'est la disposition d'esprit que Lamartine portait dans ce camp conservateur où il était encore et d"où il allait s'élancer vers l'inconnu avec Timpatience d'un homme qui faisait probablement déjà comme la France, qui s'ennuyait. N'y aurait-il pas eu quelque moyen de retenir ce vaillant athlète qui arrivait aux tribunes et aspirait à l'action politique après a\'oir épuisé la popularité du poète? N'aurait-on pas pu le rattacher plus intimement à cette monarchie de i83o, pour laquelle il montrait volontiers de la froideur, mais qu'il défendait après tout comme un gouvernement de nécessité ou de raison , et dont il n'était pas l'ennemi implacable, puisqu'il cherchait à le prémunir contre ses périls et ses faiblesses? Est-ce enfin pour quelque mécompte inavoué
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d'ambition vulgaire, parce qu on ne lui aurait pas offert un ministère, une grande ambassade ou la présidence de la chambre, qu'il aurait songé à préparer sa retraite dans le camp de Imposition la plus extrême , comme un Coriolan méditant ses vengeances? Ce serait la plus banale des explications.
Sans doute il s'est complu à raconter luimême , non sans une certaine satisfaction rétrospective, que le roi Louis-Philippe avait eu des vues sur lui, que pressé un jour par un de ses familiers , qui -demandait pourquoi on ne récompenserait pas d'un portefeuille les services libres et indépendants de l'auteur de Jo~ celyn, le chef de la dynastie de ï83o aurait répondu : « Non, non, ne m'en parlez pas encore, son temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure. M. de Lamartine, ce n'est pas un ministre, c'est un ministère... .> Que serait-il arrivé de Jocelyn premier ministre sous
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un roi constitutionnel ? On ne le distingue pas bien. Lamartine ambassadeur aurait voulu tout au moins qu'on lui donnât un congrès à diriger. Premier ministre, il ne lui aurait fallu rien moins que quelque grande révolution pacifique à conduire.
La vérité est que Lamartine était l'homme le moins fait pour ces situations régulières, pour Faction collective, disciplinée et quotidienne du pouvoir ou des partis, et que, dans le moment même où il semblait mûr pour les honneurs ministériels, il proposait au gouvernement de i83o les plus hardies extensions de démocratie, (c l'idée des masses, » comme il disait, l'organisation, la moralisation , la constitution des droits, des intérêts, du travail dans la classe la plus nombreuse..., » de sorte que ce politique étrange, parti de la légitimité, campé un instant sous la tente de AL Mole en iSSc), dépassait d'un seul coup les oppositions les plus
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avancées, réunissant en lui tous les contrastes d'idées, de situations, et justifiant déjà ce mot de M. de Humboldt : « Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé lorbite.
Non, en vérité, le secret des évolutions de Lamartine, comme de son rôle politique, n'est point dans un vulgaire mécompte; il est dans son caractère, dans la nature de son ambition grandissant avec ses succès de tribune et avec les retentissements de sa parole, dans les complaisances et les illusions d'un génie gâté par la fortune et instinctivement personnel. Un politique ordinaire ou même un premier ministre des jours tranquilles, Lamartine n'aurait pu rétre, lui qui a toujours été la brillante
et généreuse proie de ces deux éternelles fascinations des hommes, une vanité naïve et une imagination décevante.
Que ce soit sa grandeur ou sa faiblesse, son originalité ou son malheur. Lamartine n'a été jamais qu'un de ces êtres merveilleusement et dangereusement doués qui ne voient partout que leur propre image, qui ne cherchent partout que l'écho de leurs propres paroles ou de leurs propres pensées. Le sentiment de la personnalité déborde ingénument en lui, si bien qu'on dirait un privilégié du génie passant à travers ses contemporains sans les connaître, laissant échapper le secret contentement de lui-même en banale bienveillance pour tous et naturellement fait pour régner partout où il paraît. Il ne connaît que ce qui lui ressemble ou ce qui le tiatte. Il a laissé passer auprès de lui Alfred de Musset sans y prendre garde, et, quand il a su qu'il existait, il ne l'a même pas com-
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pris-, il a comparé la vie et la poésie de l'auteur des Niiils au Due! de Pierrot du peintre Gérome, et de cet étincelant génie il a fait le rival d'Hervey , de Young et de Novalis. Qu'il parle de Chateaubriand lui-même, il ajoutera aussitôt : « Du reste nous n'avons jamais eu d'attrait l'un pour l'autre, jy Qu'il rencontre sur son chemin Royer-CoUard, celui qu'il appelle quelque part « l'oracle des hautes pensées et des hautes convenances, )> il dira d'un ton dégagé : « Royer-CoUard aimait en moi mon isolement des partis. Je le cultivai sans en faire mon modèle jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que nos âges. Il voulait trop discuter, et moi trop agir. »
Je ne veux pas certainement mettre en doute que Lamartine, qui avait reçu son éducation politique de la restauration et qui a gardé jusqu'au bout un sentiment d'autorité assez prononcé, n'exprimât une conviction spontanée et
sincère lorsqu'il défendait les prérogatives de la couronne, — fût-ce de la couronne de i83o, — contre les coalisés parlementaires de 1839. Qui pourrait cependant lire dans le secret de cette âme ? qui pourrait affirmer que Lamartine ne cédait pas à la tentation de se jeter dans un camp déserté par ses chefs naturels , et de couvrir de Téclat de sa parole une cause qu'il voyait attaquée par M. Guizot, par M. Thiers, par ceux qu'il appelait les « ministres défectionnaires de la monarchie ? »
M. Thiers, M. Guizot, Lamartine ne pouvait évidemment suivre ces deux têtes de colonnes, il ne s'est jamais mis à leur suite; et qu'on remarque bien que, lorsqu'il se rejetait dans une hostilité grandissante contre rétablissement de i83o, il ne tenait pas davantage à se confondre avec les chefs de l'opposition d3mastique ou démocratique : il tenait à rester lui-même. Lamartine n'a eu jamais quelque faiblesse que pour deux