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I, HOMME POLITIQUE. 183O-1848. I

hommes avec lesquels il n'avait certes pas de frappantes ressemblances, Talleyrand et Déranger. Et pourquoi? qui l'aurait cru, s'il ne l'avait dit lui-même? Il voyait dans ces deux hommes ses deux parrains en poésie et en politique. C'était Talleyrand qui Tavait sacré poète par ce petit billet de 1S20 où il saluait Taurore dtsMéditations ; c'était Béranger qui le baptisait homme d'état par une lettre d'admiration et de prophétique enthousiasme au lendemain des Girondins! Il n'y a que lui pour avoir de ces combinaisons imprévues de noms, d'hommes, servant ensemble à élever un piédestal au génie satisfait de lui-même.

Lamartine a eu toujours une autre ennemie intime cachée en lui, ou, si l'on veut, une autre dangereuse séductrice en politique : c'est l'imagination, une imagination inépuisable d'illusions, de mirages et de fictions. Assurément il n'en croyait rien ; il pensait être le

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mortel le mieux doué de toutes les aptitudes positives, un diplomate aussi habile à conduire les hommes qu^à manier les intérêts, un économiste au courant de tous les secrets de la richesse des nations, même un administrateur des plus entendus. Au fond, c'était surtout et avant tout un poète voyant les choses , les hommes, les événements, les révolutions, la politique, à travers le prisme de Timagination. Et c'est lui-même qui le dit dans ces Entretiens qui sont si souvent des confessions : « les révolutions de 1814 et de 181 5 auxquelles j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent, comme les passions de Tadolescence m'étaient apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes yeux , même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi. )>

Vous souvenez- vous de cet enfant de la Comédie infernale^ de ce petit George à qui son

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père, le comte Henri, fait réciter une prière, l'Ave Maria? L'enfant commence la prière, et, dès les premiers mots, il est emporté par rimagination, il s'échappe en effusions lyriques. Le père le ramène sans cesse au texte simple et pur , et sans cesse l'enfant recommence ses effusions sans pouvoir réciter jusqu'au bout la prière dans sa simplicité. C'est l'image de ce poète orateur, pour qui la réalité n'est qu'un thème qu'il est toujours prêt à broder d'innombrables et merveilleuses variations. H le dit lui-même avec une naïveté singulière , (c Page en avançant a changé la note, mais non l'instrument. » Vieux ou jeune , en politique comme en poésie , il brode , il improvise , il ajoute presque malgré lui au texte sacré de la vérité, et c'est certainement un des hommes qui, sans calcul et sans en avoir conscience , ont eu au plus haut degré la faculté de l'inexactitude.

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Tout se transfigure naturellement dans son esprit. Il ne se souvient pas même avec précision des événements auxquels il a pris part, des circonstances dans lesquelles il a joué un rôle , et qu'il ne rapporte pas moins avec toute la magie de l'éloquence. En poésie , soit encore; en politique cela peut conduire loin. Pour ne citer qu'un exemple, Lamartine raconte qu'à l'époque de la coalition de i SSq, après un vote qui partageait la chambre et mettait en doute l'existence du ministère, le comte Mole, président du conseil, rassemblait ses collègues pour provoquer leur délibération sur l'opportunité de la dissolution du parlement. Lamartine, comme le plus éminent défenseur du cabinet, était de ce conseil. Il fit, à ce qu'il assure, un discours

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pour montrer le danger de la dissolution de la chambre, l'agitation semée dans le pays, le retour probable des coalisés retrempés dans le suffrage populaire , Thumiliation de la couronne , et, dans le lointain, la ruine inévitable de la monarchie comme conséquence d'un enchaînement de fatalités parlementaires. Ce discours tit une impression telle que les ministres, les uns après les autres , se ralliaient à l'opinion de Lamartine, lorsque M. Mole brusquait la délibération en disant avec impatience qu'il n'était plus temps, et en tirant de son portefeuille un décret de dissolution déjà signé par le roi.

La scène est assurément curieuse, presque dramatique, et rien n'est négligé dans le récit, ni ie geste de l'orateur, ni l'attitude des ministres, ni la mobilité des physionomies. Or j'ai voulu recueillir le témoignage d'un des ministres les plus honorables et les plus éclairés de ce temps.

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Il n'y a qu'un malheur d'après lui, c'est que cette scène elle-même est une fiction, une illusion rétrospective de l'auteur des Girondins. M. Mole n'aurait jamais fait cette violence à ses collègues et les collègues de M. Mole ne l'auraient jamais souffert. La seule chose vraie, c'est que, par déférence pour un concours aussi éloquent que désintéressé, on avait demandé l'avis de Lamartine simplement, sans aucun appareil, et Lamartine allant chez M. Mole avec AL de Montalivet avait donné l'avis qu'on lui demandait. Tout le reste est l'effet de ce don singulier de colorer, d'idéaliser la plus simple réalité, de la voir « par le côté littéraire. »

C'est le signe de la prédominance de cette faculté d'illusion, de cette puissance de l'imagination que Lamartine portait dans le récit des événements, dans les affaires publiques comme dans sa vie, et cette imagination du poète, il l'attestait jusque dans ses ambitions.

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A travers les modesties du présent, il entreverrait aussitôt ou il imaginait je ne sais quel avenir indéfini où les impatiences inassouvies d'un talent grandissant trouveraient une destination inconnue. Que Lamartine, en passant peu à peu du camp conservateur dans un camp d'opposition et jusque dans la démocratie la plus avancée, obéît à une certaine logique et eut une conviction excitée , fortifiée par une politique qui ne lui suffisait plus, soit, je n^en veux pas douter; mais un mobile avoué ou inavoué chez lui, c'était aussi certainement ce besoin de trouver un rôle à la mesure et à la hauteur de son imagination dans un ordre nouveau fait pour mettre d'accord ses pressentiments et ses intérêts d'ambition.

Le point central où viennent se rencontrer en quelque sorte ce sentiment presque naïf d'une personnalité débordante, ces passions d'imagination, ces impatiences d'un avenir élargi, ces fermentations d'idées démocratiques et de progrès social auxquels Tauteur de Jocelyn avait déjà ouvert son âme avant que le politique en fît son dogme et son programme, c'est ce livre des Girondins, livre-événement dont Lamartine luimême ne soupçonnait pas la retentissante fortune, et qui par le fait devenait l'apprentissage intellectuel ou la préface d'une révolution nouvelle. Que voulait, que poursuivait Lamartine, et dans quelles dispositions d'esprit abordait-il cette redoutable tache de l'évocation de tout un

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passé? Il n'est rien de tel pour préparer une révolution que de trop la prévoir, de s'y intéresser, de s'accoutumer à la considérer comme inévitable parce qu'on en a d'avance accepté les périls et les responsabilités.

Le jour où Lamartine, revenant aux flottantes aspirations de son esprit, s'était éloigné par degrès de la monarchie de i83o en se disant que ce régime ne pouvait être qu'une halte entre deux orages, une étape précaire dans le mouvement de rénovation qui emportait la France depuis un demi-siècle, ce jour-là il avait fomenté dans son âme une révolution-, il saisissait en quelque sorte son rêve, ce rêve de « poésie en action » dont il berçait secrètement sa pensée ambitieuse, et « cette poésie en action, » avant de la chercher dans la réalité contemporaine, il la cherchait dans un passé encore mal refroidi, dans le plus dramatique événement des temps modernes.

Assurément, dans sa conception première et avouée, ce livre, que Lamartine méditait comme une préparation aux événements, n'avait rien que de juste et d'élevé. Il s'agissait, c'est lui qui l'assure, d'écrire pour ce peuple de France une histoire impartiale, morale et pathétique à la fois de sa première révolution, afin de lui montrer par tous les faits de cette révolution « qu'en histoire comme en morale chaque crime, même heureux un jour, est suivi le lendemain d'une

véritable expiation, que les peuples comme les

* individus sont tenus de faire honnêtement les

choses honnêtes, — que le but ne justifie pas les moyens, comme le prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques, que la conscience ne subit pas d'interrègnes, et que si la révolution de I 7C)3 a noyé les plus belles pensées philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des philosophes aux mains des tribuns, des mains des tribuns aux mains des Syllas et des Césars, lavant le sang dans le sang, et res-

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taurant facilement la tyrannie que les sociétés préfèrent justement aux crimes... » Et Lamartine ajoutait : « Une histoire écrite dans cet esprit sera pour le peuple une haute leçon de moralité révolutionnaire propre à Pinstruire et à le contenir la veille d'une prochaine révolution. »

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