XII
C'était un idéal magnifique, ce n'était malheureusement qu'un idéal. Au fond, ce livre fait avec Tarrière-pensée de populariser un nom et le mot de révolution, peut-être de les identifier dans l'esprit des masses, ce livre était moins une histoire que le roman passionné et fascinateur d'une époque de pitié, de sang, de grandeur sinistre, d'héroïsme et de terribles mystères laissés comme un poids sur la conscience française. Ce
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n'était pas le livre d^une raison forte et sévère •s'appliquant à dégager la moralité des révolutions humaines, c'était l'œuvre éblouissante et hasardeuse d'un esprit qui s'était dit qu'il voulait être le « dramaturge du plus vaste événement des temps modernes. )^
Historien, Lamartine ne faisait que transporter dans un autre cadre les procédés, les séductions et les faiblesses de sa nature. Homme de génie tout personnel, il se cherchait lui-même dans le drame qu'il racontait , il poursuivait son image et son idée dans ces mêlées puissantes. Jocelyn, devenu tribun, se retrouvait dans ces visages d'un Mirabeau, d'un Vergniaud, et il se retrouvait, bien entendu, en beau, avec son profil serein et superbe. Homme d'imagination avant tout, Lamartine parlait à l'imagination de ses contemporains en transfigurant tout par l'imagination. Il n'absolvait pas le crime et les implacables fureurs sans doute, il en atténuait le
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caractère et l'horreur par des magies de style, des profusions de couleurs et des impartialités de pinceau qui ravivaient sans cesse Tintérêt en régarant.
Hommes et événements, il voyait tout par le (( côté littéraire, » presque en peintre indifférent à la moralité des choses, en écrivain uniquement préoccupé de captiver, de passionner l'opinion par la puissance de ses évocations, par l'inépuisable fascination du talent.
Tout y était, hormis la sûreté du jugement; on aurait dit plutôt un esprit devenu la proie de son sujet, s'enivrant de ses propres récits, et, par un entraînement singulier ou par une préoccupation plus étrange encore , après avoir paru prendre pour héros ces brillants, chevaleresques et légers girondins , il semblait n'arriver, à mesure qu'il avançait dans son œuvre, qu'à subir la supériorité des montagnards ou du moins des
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chefs de la montagne. Après avoir arboré la pensée généreuse d'écrire une histoire impartiale et morale , de faire dans la révolution la part des grandeurs et des crimes, il finissait par tout confondre dans une sorte d'apothéose. Ses dernières pages ressemblaient à une ode qui étendait (( une glorieuse amnistie sur toute la scène, )^ qui entourait « d'une commune auréole tous les actes et tous les acteurs, » en inscrivant sur eux (( une épitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne faisait justice ni aux uns ni aux autres, en chantant Vlur^auna à la révolution... »
Ces pages, Lamartine les a depuis désavouées ou expliquées et ramenées à une mesure de vérité plus sévère- elles révélaient alors la passion d'imagination, rentraîncmcnt , ce qu'il a luimême appelé un enthousiasme plus poétique qu'historique, et, comme il arrive souvent, c'est moins peut-être par ses qualités que par ses dé-
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fauts que cette œuvre éloquente, pathétique et décevante enlevait presque violemrnent le succès.
Les livres ont leur destin et pour ainsi dire leur date nécessaire. A un autre moment, VHisîoire des Girondins eût été toujours sans doute Tœuvre d'une imagination merveilleuse, elle n'aurait pas eu ce retentissement soudain, elle n'eût pas été surtout un événement politique. A Theure où elle paraissait, elle tombait indubitablement dans un monde tout préparé , elle répondait à des dispositions indistinctes, et elle faisait plus pour la popularité de Lamartine que toutes les poésies, de même qu'elle faisait plus que tous les discours de parlement ou de banquet pour une révolution possible*, elle mettait la révolution en poésie et en littérature courante.
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Le retentissement et le sens du livre de Lamartine, je ne les nie pas. Il y aurait peut-être seulement une question curieuse à se faire. Estce parce qu'il avait déjà ouvert son esprit à une inspiration toute révolutionnaire que Lamartine avait été conduit à écrire les Girondins? ne serait-ce pas plutôt en écrivant son histoire, en s'inspirant, en s'enivrant lui-même de son sujet, qu'il aurait été conduit à être plus révolutionnaire le lendemain que la veille? Toujours est-il que d'un seul coup et par la toute-puissance de son imagination Lamartine avait conquis ce qu'il ambitionnait peut-être le plus au monde, l'ascendant sur les multitudes, la popularité universelle, et il commençait à s'en douter.
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XI v^
Je me suis toujours souvenu d'une circonstance que Sainte-Beuve me racontait au moment même où cela venait de se passer, et que je lui rappelais, à lui qui n^oubliait rien, peu avant sa mort.
C'était un matin pluvieux de 1S47. Sainte- Beuve revenait de Tenterrement du poète Guiraud, où il avait rencontré Lamartine, alors dans le feu des Girondins, mais encore un peu inquiet. Sainte-Beuve, sans goûter beaucoup ce genre de succès, le rassurait peut-être un peu ironiquement, a Soyez tranquille, lui disait-il, vous voilà populaire, et plus que vous ne le pensez. Enfin, s'il y avait maintenant deux hommes à choisir dans la rue par acclamation pour faire
un président de la république, vous seriez un des Lieux. — Peut-être bien, répondit Lamartine, si Ton avait à en prendre dix. » Sainte-Beuve maintenait son chiffre de deux, et au fond Lamartine pensait peut-être que, quand même on n'aurait qu'un homme à choisir, il serait celuilà. 11 était prêt. Il avait fait tout ce qu'il fallait pour se mettre à la disposition de la fortune ou d'une révolution dont il ne connaissait, il est vrai, ni rheure ni la date.
C'était vers 1847, disais-je. Lamartine avait fait du chemin depuis ces jours de i83o où il avait vu avec chagrin disparaître la royauté de sa jeunesse, et même depuis ces luttes de 1839, de 1840, où il défendait encore une monarchie qu'il ne considérait que comme une institution de nécessité et de préservation. Longtemps il avait paru rester dans les liens d'une éducation toute conservatrice dont il gardait les habitudes, les traditions, le ton et le lanc^age. Il ne dévoilait
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que peu à peu les pensées nouvelles qui germaient dans son esprit, qui grandissaient dans son imagination, et c'est tout au plus si dans un jour de hardiesse mesurée, dans une saillie inoffensive, il se laissait aller à dire que la France avait besoin d'être occupée ou distraite.
Longtemps il avait paru n'aspirer qu'à un rôle tout moral d'influence et de pacifique initiation. Maintenant tout était changé. Il ne disait plus seulement : (c La France s'ennuie ! » il disait : « La France s'attriste ! la France s'inquiète ! » il avait des mots bien plus cruels encore pour caractériser la marche des choses et des programmes qui impliquaient de radicales transformations. A défaut du parlement, où il ne pouvait trouver un écho, il cherchait une force, un appui dans les spectacles excitants de l'histoire ou dans les libres émotions de l'opinion extérieure. Ce n'était plus un éloquent dissident xie Tarmée conservatrice, c'était visiblement un ennemi.
Il ne faut pas dépasser le vrai. Lamartine n'était point sans doute un fauteur vulgaire de révolution, ce n'était point un conspirateur^ jamais nature d'homme ne répugna plus que la sienne aux conspirations, aux actions occultes ou violentes. Il affectait même de se tenir en dehors de cette campagne des banquets qui commençait alors; il refusait d'aller présider plusieurs de ces réunions où il était convié. « Le rôle de courrier national ne me convient pas, écrivait-il à un de ses amis*, je voudrais m'en tenir à Mâcon, où je ne puis rien refuser, et aux villes où je réside par hasard... »
Même dans celles de ces réunions où il assistait, comme ce banquet de Mâcon où, au mi-.
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lieu de la foudre et des éclairs qui sillonnaient un ciel d'automne, il semblait allumer la tempête des esprits en la prédisant, le mot de république n'était pas sur ses lèvres, le nom de la royauté n'était ni omis ni supprimé dans ses discours. Il gardait la décence de l'orateur constitutionnel et légal; mais il aspirait en quelque sorte la révolution, il la laissait éclater dans son geste, dans son attitude, dans ses appels et jusque dans ses précautions de langage. Il concentrait sous la forme la plus éloquente et la plus avouable cette agitation qu'on croyait factice, et qui n'était que le frémissement avant- coureur d'une révolution nouvelle.
Certes, si à ce moment extrême Lamartine, qui croyait si bien lire dans l'avenir, avait pu en-
trevoir les conséquences de la commotion qui se préparait en France dans cette paix apparente où l'on vivait encore, il se serait arrêté sans doute, il eut reculé devant cette terrible partie. Il se serait dit que le sort d'un pa^^s n'était point un enjeu fait pour être livré légèrement au coup de dé des convulsions et des dictatures , que des institutions libérales , tant qu'elles sont lidèlement et sincèrement maintenues, ont en elles assez d'élasticité et de vitalité intime pour se redresser et s'étendre par leur propre vertu.
Il se serait dit. . ^ mais alors il ne voyait que ce qui était dans sa pensée, il marchait dans une confiance pleine d'illusions , il se laissait aller à ce souffle de faveur publique qui le portait, et lorsque peu après la république naissait dans un jour d'hiver, le 24 février 1848, nul mieux que lui n'était fait pour la représenter au premier rang , puisqu'il l'avait préparée bien plus que d'autres , puisqu'il l'avait rendue pos-
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sible, puisqu'il lui oiTrait un nom aimé, considéré, retentissant, populaire, gage de conciliation et de sécurité.
Ce jour-lcà, par un jeu étrange de la fortune, il voyait se réaliser mot pour mot ce qu'il disait dix-huit ans auparavant dans son discours de réception à l'Académie : « ... On cherche un homme ! Son mérite le désigne : point d'excuse, point de refus, le péril n'en accepte pas ; on lui impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces, les plus répugnans à ses goûts... L'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui crée une force, chaque emploi un mérite... » Sainte-Beuve l'a dit, Lamartine, l'académicien de i83o , prophétisait le Lamartine du gouvernementprovisoire, avec cette nuance pourtant que certainement Lamartine avait fait ce qu'il avait pu pour que sa prophétie ne restât pas un vain mot.