SA VIE POLITIQUE
La révolution du 24 février 1 848 a passé pour une surprise née d'un malentendu croissant d'opinion, d'une défaillance de gouvernement et de la complicité d'un poète popularisé par Péloquence, transformé en tribun d'une insurrection triomphante. Les surprises de Thistoire ne sont souvent que le nom d'emprunt ou le déguise-
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ment d'une certaine logique mystérieuse des choses. La vérité est que depuis longtemps en France la logique des idées, des situations, mène à la république sans que la nation ellemême soit encore très-républicaine de mœurs ou de traditions, et c'est de là que viennent ces conflits, ces oscillations, ces réactions, ces mouvements obscurs d'un pays habitué à se montrer tour à tour bien plus et bien moins révolutionnaire qu'il ne le croit, d'un pays où tout est logique, même ce qui a une apparence de contradiction et de hasard.
Quel était Tétat moral de la France à la veille de cette surprise de février où Fauteur des Girondins allait jouer le rôle de l'homme qui déchaîne les tempêtes? Extérieurement, politique-
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ment, rien sans doute ne semblait conduire à une révolution prochaine. La monarchie de 1 83o avait traversé les grandes crises, sa phase militante, et elle était arrivée à ce moment où les ennemis désarmés ajournent leurs espérances. Le jeu des institutions s'accomplissait régulièrement.
On croyait avoir devant soi le temps et l'espace, puisqu'on avait triomphé jusque-là de tous les obstacles, puisqu'on avait vu s'amortir le feu des luttes ardentes des premières années, puisqu'on avait duré. C'était beaucoup en effet -, à n'observer que l'apparence des choses, Tavenir semblait promis à un régime qui trouvait sa force tout à la fois dans une fixité consentie par le pays lui-même et dans une flexibilité d'institutions qui pouvait se prêter à tous les progrès. L'œuvre politique de la fondation d'une monarchie nouvelle semblait accomplie. Moralement la France était plus malade qu'on ne le croyait.
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Elle avait ce mal que Lamartine résumait dans un mot, — Tennui! — le mal de la stagnation et de rimmobilité, le mal d"un dégoût instinctif, irréfléchi peut-être, mais croissant, pour une politique qui lui faisait, elle le pensait ainsi, la paix trop modeste à l'extérieur, un 'progrès libéral trop lent à Tintérieur.
La France souffrait un peu de ce mal des peuples qui ne vieillissent pas quant à eux, qui se renouvellent sans cesse au contraire, qui se retrempent chaque jour pour l'action, en face d'un règne vieillissant, et c'est ce que le prince de Joinville lui-même caractérisait merveilleusement lorsque vers 1847, seul sur son navire, au fond du golfe de la Spezzia, il sondait l'avenir, dont il commençait à s'elTrayer, lorsque de loin,
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dans une lettre à un de ses frères, avec un respect filial qui n'excluait pas une clairvoyance rare, il parlait de la situation qu^il voyait s'aggraver rapidement, du danger de « la vieillesse d^un roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile. » En d'autres termes, à côté ou en dehors de la France officielle qui se laissait vivre, qui parlait par ses conseils, par ses journaux, par son parlement, il y avait une France inquiète, agitée, chatouilleuse, impatiente, fatiguée de voir toujours les mêmes hommes et les mêmes choses, se nourrissant avec complaisance de ses mécontentements et de ses malaises, prompte à s'émouvoir de tout et à chercher dans des accidents de corruption ou dans d'effroyables drames de famille les fatalités d'un régime politique.
Que dirai-je ? Il y avait la France telle que la voyait M. Guizot lorsque, pour écarter des réformes, il affirmait que « toutes les grandes conque-
tes étaient faites, ^) que « tous les grands intérêts étaient satisfaits, » qu'on n'avait plus besoin eue de stabilité et de bonne conduite, que tout le reste n'était qu'un superficiel prurit d'innovation, la démangeaison d'une petite société maladive s'agitant au détriment de la grande société saine et tranquille. Il y avait aussi, à n'en pas douter, cette France entrevue, sentie ou devinée par Lamartine, lorsque, plaçant la monarchie de i83o entre le danger de revenir en arrière et la nécessité de marcher en avant, il ajoutait avec une exagération menaçante, comme s'il eût déjà sonné le tocsin de la catastrophe : « Si la royauté trompe les espérances que la prudence du pays a placées en i83o moins dans sa nature que dans son nom -, si elle s'entoure d'une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple tout entier ^ si, sans attenter ouvertement à la volonté de la nation, elle corrompt cette volonté et achète^ sous le nom d'influences, une dictature d'autant plus dangereuse qu'elle aura été achetée sous le
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manteau de la constitution-, si elle fait rougir la France de ses yïcqs officiels, et si elle nous laisse descendre, comme nous le vo3^ons en ce moment, jusqu'aux tragédies de la corruption, elle tomberait, cette royauté, soyez-en sûrs, elle tomberait, non dans son sang comme celle de ^Sq, mais elle tomberait dans son piège, et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous auriez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris !... »
Cest au mois de juillet 1847, dans Tenivrement du succès des Girondins, que Lamartine parlait ainsi, laissant entrevoir je ne sais quelle vieille amertume de rovaliste vaincu jusque dans ses proicssions de foi démocratiques, jusque dans
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Tardente et implacable prophétie des révolutions nouvelles.
Qui était dans le vrai, qui se trompait de M. Guizot ou de Lamartine ? Ce qu'il y avait de vrai, c'est que réellement un étrange problème s'agitait dans Tâme de la France, c'est que, sous cette apparence de prospérité tranquille et de régularité constitutionnelle qui frappait M. Guizot, le pays se sentait atteint d'un mal vague, d'autant plus dangereux qu'il était peut-être en partie dans l'imagination, et c'est précisément parce que c'était un mal d'imagination qu'un poète semblait prédestiné à être l'orateur, le politique de cette agitation indistincte. Plus que tout autre, Lamartine semblait fait pour représenter cette France inquiète, désaffectionnée, révolutionnaire sans le vouloir et sans le savoir, prête à se rallier à tous ces programmes d'une démocratie enveloppée de la plus merveilleuse éloquence.
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C'est là le secret de cette popularité grandissante, popularité d'imagination et de séduction, de même que cette impatience agitée qui allait en se propageant dans le pays, que les hommes d'état dédaignaient trop, était le secret de la révolution de février, de cette surprise devant laquelle on se trouvait subitement désarmé parce qu'on ne s'y était pas préparé.
Jusqu'aux approches de la catastrophe sans doute, jusqu'en 1847, rien n'était compromis, et même cette campagne des banquets qui s'ouvrait sous un drapeau de réforme électorale, à laquelle Lamartine restait étranger, cette campagne plus bruyante que sérieuse, plus tumultueuse que menaçante, ne ressemblait guère encore au prologue d'une révolution. Elle passait à tra\ers les villes sans laisser de ces traces de feu où s'allument les incendies populaires.
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I.e malheur est qu'il y a des moments où tout arrive parce qu'on n'a rien prévu, où les situations entraînent les hommes quand ce ne sont pas les hommes qui font les situations, et où un dernier hasard brouillant tout, confondant tout, achève dans la précipitation d'une surprise ce que rimprévoyance a commencé. Lorsqu'on en est arrivé à ce point , on dirait que la volonté des hommes sommeille pour laisser toute carrière à je ne sais quelle force invisible.
Qu'était-ce que ce dernier banquet organisé à Paris au mois de février 184S pour couronner la campagne de la réforme électorale ? Par luimême sans doute et en toute autre circonstance.
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il n'aurait pas eu un caractère plus menaçant que bien d'autres réunions , il n'eût été qu'un banquet de plus. Au moment où l'on se trouvait , c'était un rendez-vous donné à toutes les passions, à tous les mécontentements accumulés depuis quelques années , une provocation au gouvernement, un défi jeté à l'inconnu ; c'était entin le péril â\me joiiiiiéc au milieu d'une ville en fermentation , un combat possible entre un gouvernemep.t avouant l'intention de réprimer désormais toute réunion publique et une opposition prenant la responsabilité d'un de ces rassemblements populaires d'où jaillit si aisément l'étincelle.
La situation devenait plus grave et plus redoutable en se précisant. Au dernier instant , il est vrai, on réfléchissait dans les deux camps, on sentait d'heure en heure le danger d'un conflit, et on se rencontrait dans une sorte de transaction négociée par quelques amis prévoyants du gou-
vernement , acceptée par les organisateurs du banquet : mais c'est là justement que se nouaient toutes les complications. Les chefs de Topposition parlementaire ne voyaient pas qu'ils avaient mis en mouvement des passions de combat , des forces inconnues dont ils n'étaient plus maîtres , qui échappaient à leur direction. Le gouvernement de son côté, hésitant entre les nécessités de. la répression et le désir de faire honneur à la transaction acceptée par ses amis , le gouvernement passait d'une résolution à l'autre, s'armant et se désarmant tour à tour, sans savoir s'il avait devant lui la paix ou la guerre.
L'imprévu descendait dans la rue avec la multitude. Le roi Louis-Philippe lui-même, ému du sang versé, assiégé par les craintes des siens.
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troublé par les défections de la garde nationale et encore plus vaincu par Page, le roi croyait pouvoir racheter un trône en livrant un ministère impopulaire dans le combat, et alors sous ce mot d'ordre de la réforme électorale qui allait retentir jusqu'au seuil des Tuileries, alors commençait ou se précipitait cette confusion dont le dénoùment est tout entier dans cette parole prononcée depuis devant une cour de justice par un des vainqueurs de février : « Croyez-vous donc que les révolutions se fassent en disant le mot pour lequel elles se font? Non *, on s'empare de toutes les circonstances qui peuvent émouvoir Topinion publique, et à l'aide d'un coup de main on renverse le gouvernement ! ))
Encore une fois le « coup de main )) avait réussi. Je rappelle à peine quelques traits de cette vieille histoire qui pourrait toujours avoir pour titre : comment se font les révolutions î II est vrai qu'il y a toujours aussi un autre chapitre prcHmi-
naire : comment les révolutions se préparent, comment elles deviennent possibles.
Chose curieuse, Lamartine s'était tenu jusquelà en dehors de cette campagne des banquets qui allait se dénouer par une si étrange fatalité. Il restait seul au milieu des partis comme on le lui reprochait quelquefois • il semblait dédaigner les alliances, se complaisant dans cette solitude retentissante qu^il se faisait, et où la popularité allait le chercher.
Il avait résolument et patriotiquement refusé de s'associer à des réunions qui , en évoquant les souvenirs de 1790, donnaient à la démocratie la couleur d\ine secte ou d'un despotisme sanglant. Au moment même où s'était organisé
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le dernier banquet réformiste de Paris ^ il ne s'était pas montré un des promoteurs les plus empressés de cette manifestation , quoiqu'il eut défendu avec véhémence le droit de réunion en montrant dans le lointain la salle du jeu de paume fermée par la main du roi , rouverte par la main du peuple.
En un mot, il était jusque-là, il semablait vouloir rester encore un agitateur pacifique, et tout d'un coup, par une transition singulière, il changeait de rôle et d'attitude.
A mesure que les circonstances s'aggravaient, on aurait dit qu'il sentait venir l'heure de l'action , et qu'il était impatient de devancer tout le monde par son impétuosité à se porter dans la mêlée, par le radicalisme audacieux de ses idées et de ses résolutions. Tant que la question du droit de réunion n'était qu\irie affaire de discussion , l'objet d'une transaction négociée entre
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les chefs de Topposition parlementaire et le gouvernement, Lamartine restait froid et relativement modéré; le jour où Tinutilité d^unc transaction devenait évidente , où la question changeait de face par l'irruption possible de la multitude, Lamartine aspirait le combat, il prononçait des discours enflammés pour réchauffer l'ardeur déjà refroidie des députés de l'opposition, il donnait le signal de la résistance en s'écriant : « Si les fusils de nos soldats ont des balles, il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. Ne délibérons plus, agissons... »
Tant que dans cette crise grandissante il ne s'agissait que d'un ministère, d'une évolution de pouvoir mettant à la place de ^L Guizot M. Mole, M. Thiers ou même M. Odilon Barrot, l'auteur des Girondins se montrait assez inditférent; dès que la question de gouvernement apparaissait sur les barricades, il devenait le plus impla-
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cable des hommes, le plus impatient d'en finir, allant d'un seul bond jusqu'à la dernière extrémité, ne se contentant ni de l'abdication du roi, ni de la régence de la duchesse d'Orléans , et plus que tout autre décidant d'une impitoyable parole, dans la séance de la chambre du 24 février, la chute de cette monarchie qui était allée chercher une dernière et trompeuse sécurité à l'abri de l'inviolabilité parlementaire.
Une fois décidé, Lamartine dépassait les républicains eux-mêmes , qui lui avaient offert de s'arrêter à cette étape d'une régence, en lui promettant de l'appuyer comme le ministre populaire de cette minorité.
(^^est lui qui, dans une réunion secrète, s'était
prononcé le premier pour la république, et lorsque les partisans de la duchesse d'Orléans attendaient encore de lui un dernier secours d'éloquence dans cette séance fameuse où la ro3'auté restait livrée au roulis populaire, il était déjà lié. Il fallait même qu'il eut bien pris son parti pour résister à la fascination de cette grande et dramatique scène où il pouvait apparaître comme le protecteur d'une femme et d'un enfant, comme le garant, devant le peuple, d'une royauté rajeunie.
Cette scène, il l'a refaite un jour par l'imagination , et il a refait aussi le rôle qu'il aurait pu y jouer; mais ce n'était plus que le rêve rétrospectif de son orgueil substitué à l'implacable fatalité dont il s'était fait l'instrument à cette heure unique où sa parole avait le pouvoir de trancher une destinée.
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tées et fiévreuses par lesquelles Lamartine dépassait d'un seul coup les plus hardis sur le chemin des révolutions ? Il croyait Toccasion venue pour la démocratie française de se couronner ellemême ^ il voyait une justitication suffisante d'une révolution nouvelle et définitive dans la réalisation graduelle et sincère des deux ou trois grands perfectionnements moraux demandés par Tépoque : l'avènement des masses à la vie politique, la liberté religieuse. Il ne croyait pas à la possibilité de terminer la crise où l'on s'était laissé engager par une régence qui, à ses yeux, ne serait qu'une fronde du peuple en permanence, une anarchie intermittente , conduisant un peu plutôt, un peu plus tard, à une catastrophe infaillible.