‹ LamartineChapitre 9 sur 11 · LA CHUTE D'UN ANGE · texte numérisé non relu

LA CHUTE D'UN ANGE

exprime une pitié ardente, lui offre son amitié de femme, se fait raconter ses amours avec Daïdha, frémit d'envie à l'idée de ces pures ivresses qu'elle rêve sans les connaître, et use de perfides paroles pour rendre Cédar jaloux de Daïdha. Elle renouvelle ces entretiens où elle se complaît, se passionne de plus en plus, découvre une fois son amour, et, repoussée, demande humblement pardon de son audace. Nemphed, sachant le complot d'Asrafiel, communique à sa confidente Lakmi le plan qu'il a arrêté pour se défendre : il enivrera les dieux dans une orgie; alors, elle, feignant d'aimer Asrafiel, lui versera le poison dans un baiser. Lakmi va trouver Asrafiel, lui dévoile la combinaison de Nemphed. Puis elle va vers Daïdha; celle-ci se désole sur l'esclavage de Cédar, sur l'abandon de ses enfants, qui, sans elle, souffrent de la faim et de la nudité; elle coupe sa chevelure et la donne à Lakmi pour les couvrir. Lakmi va dire à Cédar que, le lendemain, grâce au combat des dieux, il pourra s'enfuir avec Daïdha; quant à elle, elle lui apportera les enfants au bord du fleuve. Au milieu de l'orgie concertée par le chef des dieux, Lakmi tue Nemphed lui-même avec un dard caché entre ses dents. Les dieux combattent. Lakmi se couvre des cheveux de Daïdha; ainsi voilée, et à la faveur de la nuit, elle fait sortir Cédar du cachot souterrain : trompé aux cheveux de Daïdha, il saisit Lakmi et l'emporte; ils s'endorment ensemble au bord du fleuve; au premier rayon du jour, il reconnaît Lakmi, il la repousse

dans le fleuve, elle meurt avec joie. 11 revient vers la ville, en secouant comme un étendard la chevelure de femme prise pour l'abuser; il excite le peuple à la révolte au nom du dieu d'Adonaï. Asrafiel, vainqueur dans le palais, a fait paraître devant ses yeux Daidha; il veut la saisir, elle proclame son amour pour Gédar; afin de la réduire, le Titan ordonne qu'on brise ses enfants contre les murs ; elle va céder et se jeter dans les bras d'Asrafîel, lorsque Gédar se montre, suivi du peuple. Les dieux s'enfuient. Gédar attaque Asrafiel d'un coup de tête; le tyran le mord; Gédar, alors, de ses dents lui fouille la poitrine, et, lui ouvrant le cœur, le tue. Le reste des tyrans se réfugie dans la citadelle. Le peuple se livre à d'horribles vengeances; il dévide les entrailles des tyrans morts, les fait cuire et les mange. Gédar a horreur de ces représailles des esclaves, plus atroces encore que les crimes des dieux; il désespère de l'humanité. Il arrache quelques tyrans aux fureurs de la foule : un des tyrans, enfermés dans la citadelle, comprenant (juc leur seul recours est dans Gédar, vient le trouver et lui dit (pi'il a été fait esclave des tyrans, qu'il est né dans une tribu sainte de la Mésopotamie, adorant le vrai Dieu; il lui demande de l'y laisser retouriKT loin des iiii()uilés. Gédar veut l'y suivre avec les si(;jis. Goiidiiils par Stagyr (c'est le nom du foiirix'). ils senfonccp.l dans le désert, vers l'orient. Stagyr amène iiii'- cliaiiicllc (pii a du lait j)Our les enfants, cl pi-ciid d<s oiili-cs pleines d'eau. Au milieu du df'scrl, les époux s endoiiiu iiL dans l(Mir sécurité

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et leur mutuelle tendresse. Mais Stagyr les a abandonnés, emmenant la chamelle et crevant les outres. Le désespoir définitif les envahit. Les enfants meurent. Daïdha, dans le délire, insulte Gédar qu'elle prend pour le meurtrier de ses enfants. C'est la douleur suprême infligée à l'-ange déchu qui a voulu partager le sort humain :

N'être plus reconnu de cet œil fixe et sombre,

Du seul point lumineux qui restât dans son ombre!

Cédar va seul à la recherche d'une source ; il trouve le fleuve; quand il revient avec de Feau, il n'est plus temps, Daïdha est morte. Cédar jette des imprécations contre cette terre de malheur. Stagyr et les géants ont entendu ses cris; leur rire s'ajoute à sa douleur sans bornes. Cédar se dresse contre Dieu, et veut anéantir son âme. 11 amasse un bûcher de broussailles et s'y brûle avec ses chers morts. Une voix céleste dit alors : « Ton crime d'amour, toi qui as voulu descendre, ne sera expié qu'au bout de neuf épreuves douloureuses ». Une goutte de pluie tombe, le déluge commence.

Pour ce qui regarde spécialement la forme, un aspect dont on est frappé et quelque peu rebuté en abordant ce vaste poème, c'est que les onze mille vers dont il se compose sont des alexandrins se succédant avec une inflexible perpétuité. Sauf au début, le Chœur des Cèdres, aucun chant ne vient interrompre cette masse considérable, l'uniformité du rythme n'est variée par aucun accident lyrique.

Le poète pouvait procéder d'autre manière : il lui suffisait d'y penser et de le vouloir, comme pour Jocelyn\ le sujet de la Chute d'un ange offrait, en plusieurs endroits, des repos de l'action où les strophes auraient trouvé la place pour s'étendre; les mœurs pastorales de la première partie font regretter que le poète n'y ait pas essayé des chansons antiques. Faute de cette variété, le poème se présente vraiment en tranches bien compactes. L'impression de monotonie est augmentée encore par la coupe de la phrase, qui, selon le mode classique, s'enferme presque toujours dans un nombre régulier de deux ou quatre vers; le sens est rarement suspendu et repris en dehors de ce cadre, qui a longtemps servi de moule à la versification française, et que Lamartine, dans les vers suivis, n'a pas assez rompu. Si l'assemblage reste uniforme, en revanche la facture des vers est nouvelle dans ce poème. L'énergie des sentiments, la force des situations imposaient au poète une forme (jui différât beaucoup des notes vaporeuses où se fondaient ses rêveries et ses tendresses. En se soumettant à cette juste corrélation, il a montré autant de sûreté dans le goût que de richesse dans les ressources. Malgré (pielques passages restés à l'état d'ébauche, la Chute cVun ange abonde en vers di; style éj)i(iue, vers denses et forts, soulcims p.ir des rimes pleines, et très analogues aux \i'V< nindeiiies les mieux construits ; ce (pli n"eiiij)("(|ie jias l'iiiiauiiial ion laiiiarliin'enne dc se jouer loiijours dans ^oii i(l(''al. c'est-à-dire de

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chercher et d'atteindre la souplesse des formes, la fluidité des sensations, la légèreté des images.

Quant au fond, Lamartine a fait preuve, dans cette vaste épopée, d'une faculté d'invention plus forte qu'on ne l'aurait attendue de ce génie lyrique. 11 faut songer que le poète a dû créer entièrement le tableau de l'humanité primitive sous ses divers aspects. De nos jours, si la poésie ou l'art voulaient peindre ces époques incertaines conformément à la vraisemblance, ils demanderaient les traits généraux de leur description à cette science nouvelle, composée de géologie et d'histoire, où nous apprenons à connaître l'état des plus anciens hommes que nous puissions saisir avec sûreté. Mais l'âge de pierre, l'emploi des silex taillés et des os de renne, la misérable vie de notre espèce commençante au milieu d'une nature hostile, sur une terre glacée, en face d'animaux gigantesques, tous ces tableaux naguère exhumés du sol ne pouvaient pas apparaître à l'esprit de Lamartine, et il faut croire du reste qu'ils l'eussent médiocrement tenté. Lamartine, surtout dans la première partie de son poème, ne peut s'appuyer que sur la Bible, et pour l'époque d'x\dam à Noé, de l'Éden au déluge, la Genèse lui présente seulement des noms d'hommes, la suite des générations, sans parler d'autre chose que d'une corruption de mœurs appelant le châtiment. Il fallait remplir ces lacunes par la fécondité de l'invention, et le poète a déployé ce mérite nouveau dans l'accomplissement de sa tâche.

Sa facilité volontiers négligente s'aperçoit, il est vrai, dans le défaut de logique, dans quelques incertitudes qui trahissent une surveillance distraite ou une conception peu méditée. De plus, il a grandi la difficulté de l'histoire primitive, en prenant pour personnage principal un être surnaturel. Comment, en devenant homme, va penser et agir cet ange qui est supposé, contre l'interprétation orthodoxe de la Bihle, déchoir du ciel pour aimer une fille de la terre? Les conditions de ce passage étrange pouvaient être déduites autrement, avec plus de soin et de plus heureux détails. Par exemple, la sujétion soudaine d'un pur esprit à un corps était un motif que, certes, Lamartine aurait pu développer avec force, lui dont le spiritualisme s'étonnait tant de l'irrationnelle alliance entre l'âme et la matière; il n'a pas utilisé pour son poème tout ce qu'il sentait et pensait lui-même à ses heures de réflexion. 11 s'est contenté de jeter l'ange dans l'état hrute, en lui donnant seulement la heauté comme trace de son origine; cette heauté symholique semhle un trait insuffisant ])()ur caractériser une situation aussi exceptionnelle. H fallait peindre peut-étro (pichpie vague état d'innocenrc, une î\mc neuve, avec la fraîclicur de i'cnranco et la force de la virilité. l*eut-(Hi'(' fail.iiL-il imposer à l'ange déchu la principale loi humaine, la loi du travail, en conli*a.st(! avi.'c sa i-i'-eciile (ixlase séra|)liii|iie ; Laniai-line n'a songé (|u';» la Idi de l.i ddiileur. Dans eel èlre Hinii.'ii iii'rl .'iJMird.iiil Idut à coup l;i vie humaine, il

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n'a montré que l'amant, persécuté par des hommes cruels. Gédar est beau et sans férocité, mais, pour le reste, il est inférieur aux hommes parmi lesquels il tombe; et cela lui donne des allures d'amant assez déplaisantes : c'est un sauvage, il ne parle pas; il ne chante pas comme un ange qui sort des chœurs célestes; il tourne en rond pour exprimer sa joie; tandis que les hommes sont armés, lui, il combat sans armes avec ses dents. La psychologie, qui devait être si spéciale, de ce personnage n'offre pas l'agrément, la suite, ni la profondeur désirables. Ici d'ailleurs, comme plus loin dans le poème, l'arbitraire de l'invention nuit à l'intérêt qu'auraient pu éveiller les aventures et les douleurs d'un être mieux défini, plus facile à se représenter; le cœur humain ne veut compatir qu'à bon escient : il peut souffrir des maux de l'humanité, même la plus lointaine, à condition de pouvoir croire à son existence sous les couleurs qu'on lui fait voir.

Le personnage de Gédar exigeait une analyse très particulière, qualité qui n'est pas proprement lamartinicnne; mais si le poème faiblit sur ce point, il se relève dans la description des sentiments plus généraux, comme l'amour, et dans les peintures de mœurs qui s'y rapportent. Avant d'aborder l'histoire tour à tour heureuse et lamentable des deux amants, le poète y prélude par des accords en harmonie avec les songes, qu'on peut imaginer au sujet de l'état patriarcal. Daïdha sent naître son amour pour Gédar, mais elle ne l'a pas avoué jusqu'à ce moment; les

jeunes gens de sa tribu admirent et convoitent sa beauté; leur reclierche se manifeste par des paraboles ou des signes empruntés aux éléments de la vie simple, ils revêtent leur désir de cette expression indirecte et prudente que les hommes anciens ont dû aimer sans doute, puisque nous la voyons en usage encore chez les hommes rapprochés de la nature :

Ses rayons, en vain voilés d'indifférence,

N'en répandaient pas moins l'extase et l'espérance,

Et les fils de Pliayr, qui d'elle s'enivraient,

De son choix différé tous les jours murmuraient....

Les pères mécontents à la fin s'entendirent

Pour parler à Phayr; trois vinrent et lui dirent,

Et tous hochaient le front pendant que l'un parlait :

u Quand la hrebis regimbe et refuse son lait,

Père ! la laisse-t-on au gré de ses caprices

Le perdre avec la laine au flanc des précipices?

Non, le berger soigneux approche son petit,

Qui hèle à ses côtés de soif et d'appétit;

Et, fléchie à sa voix, de sa blanclie mamelle

Le lait ({u'elie relient entre ses doigts ruisselle.... »

Chacun des jjrétrudauls, vainement rebuté.

Essayait à son tour de fléchir sa beauté,

El, suivant de ees jours le poétique usage,

Interrogeait son co-iir dans un muet langage.

Avant de niveler leurs vonix inaj)crçus,

Ils parlaient (juehpie uMups en end)lènies reçus;

Et la vieige, muette; et répondant de même.

Acceptait, refusait, suspendait en (unbléine....

Zebdani, (ils d'Oiinid, vini, la nuit, à rentrée

De lantrc; de Pliayr, place aux dieux consacrée,

Dans la jHiudrc du seuil par Srima balayé,

hnprinicr en secret renipreiutc de son pied.

Si la vieig(î, au i éveil, i-w s'(''cliappant d(î l'aulre.

Voyant ce pas écrit sui- la jjlace où l'on entre,

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Le gardait sur le seuil au lieu de l'efïacer

Et posait à côté le sien pour l'y tracer,

Le jeune homme, de loin attendant ce symbole,

Entendait sans accents et lisait sans parole,

Et savait de lui-même, à ce signe épié,

Qu'un autre pas suivrait la trace de son pied.

Mais la vierge, au matin, en sortant la première.

Et voyant ce pas d'homme empreint sur la poussière,

L'effaça de son doigt sur ce sable mouvant.

Et d'un geste hautain jeta sa cendre au vent;

Et Zebdani, voyant sa trace ainsi détruite.

Pleura son vain amour, rougit et prit la fuite.

Après ces images naïves, qui reportent l'esprit vers la jeunesse du monde, se déroule longuement, parmi les joies et les souffrances, l'amour de Cédar et de Daïdha. A part quelques traits fâcheux qui tiennent à la conception incertaine de l'ange fait homme, Lamartine a tracé ici une nouvelle peinture de l'amour, supérieure à celle des Chevaliers, presque égale parfois à celle de Jocelyn. Il a peint, dans des conditions de vie primitive, un amour pur, non pas seulement enivré, mais tendre et immuablement fidèle. C'est l'amour qui, à travers les obstacles, commence par l'adoration mutuelle de deux êtres, pour fonder ensuite la famille dans sa force et son étendue; il établit le centre durable d'affection, où le passé est honoré dans les tombeaux des aïeux, l'avenir espéré dans le sourire des enfants, la tendresse élargie jusqu'aux premiers animaux domestiques dont l'homme s'environne. Quand le mortel danger de Cédar a fait sortir du cœur de Daïdha

l'aveu d'amour, les amants connaissent l'un par l'autre le ravissement du bonheur :

Passant à cliaciue mot de la morl au sourire, Daïdha sans parler contemplait ce délire. Dans ses bras recourbés il la prit triomphant. Comme dans son berceau la mère son enfant; 11 l'enleva de terre en gémissant de joie, Et ravi de montrer aux étoiles sa proie, L'élevant à son cœur sans en sentir le poids, Il la porta muette aux profondeurs des bois : « Fuyons, lui disait-il à lèvres demi-closes, Pour que la lune au ciel n'entende pas ces choses. Son rayon sur les eaux semble épier nos pas; Fuyons, pour qu'à ta mère il ne les montre pas! » Et la vierge en tremblant lui rendait ses caresses, Nouait son cou robuste avec ses lougues tresses. Et croyait, en sentant ses lèvres sur ses yeux. Que le vent emportait son esprit dans les cieux. « 0 Cédar, disait-elle, oh ! que la mort est forte, Quand on y court ainsi sur l'amour qui vous porte! 0 (iédar, disait-elle, cm[)orte où tu voudras L'esclave de ton cœur, dont la chaîne est ton bras; Sauve-toi de leurs fers dans ce seul cœur de femme; Sois l'esclave de tous et le roi de mon àme! Oii ! (pie n'ai-jt;, o (lédar! cent cœurs et cent beautés, Pour te rendre en amour tant de IV-licilés! »

l'^t r.nn.'ml, (nnportant l'aniantc au plus profond de la forél, la pose, comme entre ciel et terre, sur une coueln.' aériciHie el l(\i>(''i-e de lianes : (les(M'iplinn où le porte a assenibli- loiiies les llollaules douceurs (|iril sait choisir dans la iiahirc.

Pins lard, loi>(|U(', drvcniis ('-poiix, ils s'eiifnienl (11' la liiltu ( TMcllc, (ii'd.ir i)id>li(' tons ses maux dans Il jcniircssi' de la (iiniiir ;iini(''e cl ainiaide :

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Le front de Daïdlia, s'abandonnant à lui, Renversé sur son bras, prit son cœur pour appui; Leurs mains sur leurs genoux par leurs doigts s'enla-

[cèrent, Et parlant à la fois, ensemble ils repassèrent, Pas à pas, mots à mots, depuis le premier jour, Tous les sentiers saignants de leur céleste amour, S'épuisant en aveux, en demandes frivoles, Se faisant mille fois redire leurs paroles, Des lèvres l'un de l'auLre à l'envi les buvant. Dans les aveux de l'un l'autre se retrouvant : Voluptueux retour de deux âmes ravies, Oui pour se réunir remontent leurs deux vies, Et du bonheur présent pour mieux sentir le goût. Recueillant leur mémoire et leurs larmes partout. Dans la coupe de joie où leur lèvre s'abreuve, Répandent comme un sel le fiel de leur épreuve. Lentement dans leur eœur tout leur cœur se vida, Jusqu'à ce que leur sein de bonheur déborda. Leur parole plus rare et mêlée au silence S'interrompait déjtà de distance en distance. Comme des gouttes d'eau qui tombent dans son sein La chute en s'épuisant assoupit le bassin; Leur paupière, où pesait une si longue aurore, Se fermait, se rouvrait, pour se revoir encore; Leurs lèvres, où les mots ne faisaient plus qu'errer. Gomme un songe déjà semblaient les murmurer; Leurs têtes, sous le poids du bonheur affaissées. S'appuyaient l'une l'autre ainsi que deux pensées; Et le sommeil, fermant la voix des deux amants. Assoupit de leurs cœurs les derniers battements.

Ce bonheur dans la solitude s'attriste d'un incident, suggéré sans doute au poète par l'habitude familière de sa vie. N'y a-t-il pas deux écoles littéraires qu'on peut distinguer suivant un choix de nature assez humble, mais significative? l'école des chats et celle des chiens. Lamartine tenait pour

ranimai tendre et fidèle contre la béte gracieuse et sans affection. Il avait donné à Jocelyn ce compagnon aimant du solitaire. Il introduit ici, auprès de la famille commençante, le premier animal qui s'attache à l'homme, au sauvage comme au civilisé; et il augmente, par un trait sensible, les souffrances de Cédar, en lui faisant tuer par mégarde le pauvre chien qui a voulu le rejoindre :

Il avait pris sa course, en flairant place à place;

Et perdant, retrouvant cent fois la même trace,

Sans flairer en passant les pieds de la tribu,

Aux eaux qu'il traversait sans avoir même bu,

11 était accouru, prompt à le reconnaître,

Mourir, pour son amour, de la main de son maître!

Que le pauvre Cédar eût donné de son sang

Pour ranimer ce corps sous son souftlc impuissant!

Quel flot amer coula de leur œil taciturne!

Que Daïdha maudit la méprise nocturne!

Qu'ils baisèrent souvent, qu'ils passèrent de ibis

Sur ses longs poils souillés leurs lèvres et leurs doigts!

Notre cœur souffre tant de perdre qui nous aime!

Mais le punir d'aimer! mais le tuer soi-même!

J*our l(î cœur des mortels l'amour est un tel bien.

Qu'il ne peut sans saigner perdre celui d'un chien!

Lamartine voyait la vie et làmo partout, dans tous les degrés de l'être s'élevant peu à peu jusqu'à Dieu. Au début de la CluUe d'un (oigc, il a l'ait chanter la gloire divine au Clia;ur des Cèdres, comuie à des voix réelleiiiciil sensibles et conscientes. Naguère il avait (lit de ce pers(»iuia^^e (b^ .loeelyn au(|uel il donne laiil de sdu propre couir :

(!(Miiiii(' il ciiiiiiaissail liicii toutes les liajiil iides Des plantes, (b's oisraiix, fies insectes dr hii'ii !

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Et prêtant à chaque herbe une claire étincelle Dïime distincte au sein de Tàme universelle, 11 la voyait sentir, penser, agir, aimer.

On sait les fréquentations affectueuses du poète avec les chevaux et avec les chiens dont il vivait entouré. Il a exposé lui-même jusqu'où allait chez lui cette attention large et tendre pour toutes les existences animées : « Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte , quand nous pourrions en absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du jardin oij je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer! »

Mais revenons, avec la Chute d'an ange, aux origines de la famille humaine.

On voit toujours, dans ce poème, Daïdha tenir serrés sur son cœur et sur son sein ses deux enfants. Les enfants sont l'élément essentiel de la famille primitive, puisque en eux s'annonce l'avenir de l'humanité. Et il semble que nous soyons plus près

des origines, si, dans les enfants, on nous montre surtout les nourrissons, buvant à sa source la vie qui doit s'étendre d'âge en âge, sans jamais épuiser son cours. Pareil aux eaux fécondes de l'Éden, un ruissellement de lait s'épanche dans ce poème d'humanité pastorale; une fluidité douce baigne ces commencements des âges, et se répand, comme une espérance attendrie, autour de la dureté des hommes et des obstacles dressés par le sort. Le poète, pour se consoler des mœurs barbares qu'il est contraint de dépeindre, semble appeler une vision plus sereine et plus haute, et faire descendre sur la terre ces nébuleuses blanches, cette abondante voie lactée qu'il contempla si souvent dans le ciel. Par un instinct clément et vague, les seins des femmes coulent, à l'appi;! des voix enfantines, même étrangères, et jamais ne se refusent à nourrir la vie naissante. C'est quand les fruits de l'union secrète entre Cédar et Daïdha ont été découverts dans un berceau de feuillage, et portés an milieu de la tribu :

Les mères à Te iivi, de leurs mains curieuses,

Lèvent l'urlivcmcnt Tacaulhe et les yeuses.

Sui- la grrve du fleuve, aux bords vaseux de l'eau,

Ou dé[)use à leurs [»icds 1(3 di'dical fardeau.

.juscpie dans le flot bleu, dont l'écume le mouille,

Des l'euimes, des eufaiils, la foule s'ai,MMiouillt;.

Pour ecî eoiiple iuuoeeiit (pii palpile à leurs |)icds

Leurs surprises hieulAI, s(; chauj^'eul eu ])iliés;

IMIes leiidenl, les hi-as à ces luaius (jiTils I(MU' leuileul.

Aux mauielles déjà des uu'res les suspendeul,

Kt s'cnviaut dos yeux les jumeaux a iiourrii",

Les dispiileiil au <eiii (pi'ils sdiil prêls à larir.

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Mais Zebdor, arrachant les enfants à ces mères, El les apostrophant d'invectives amères : Créatures de lait et de pleurs! leur dit-il....

On soupçonne ces enfants d'être ceux d'un ennemi, la pitié des femmes est écartée comme dangereuse à la tribu, on élève autour de Daïdha les murailles de la Tour de la Faim ; elle s'écrie :

« 0 ma mère, ô mes sœurs, ô frères de ma racel

A mes derniers soupirs accordez une grâce :

Laissez une fenêtre étroite à cette tour,

Non pour que dans ma nuit il entre un peu de jour,

.Pai honte du soleil et je hais la lumière!

Mais pour que, si ma mort ne vient pas la première,

Je puisse voir encore et du sein allaiter

Ces deux bouches d'enfant qui cherchent à teter,

Afin que de leur mort mon lait retarde l'heure,

Et qu'ils vivent du moins jusqu'à ce que je meure!

Oh! ne les sevrez pas du moins avant ma mort!

Oh! pendant que leur coupe est pleine jusqu'au bord,

Laissez-moi jusqu'au fond la leur répandre toute!

Qu'ils ne tombent de soif qu'à la dernière goutte!... »

En songe quelque temps son âme sommeilla.

Comme un coup dans le cœur un cri la réveilla :

C'était ce cri de soif insensible à l'oreille.

Auquel dans son repos une mère s'éveille.

De ses pauvres petits le doux vagissement,

Qui venait à sa mort demander l'aliment.

Deux filles de Zebdor, les tenant par la hanche,

Les tendaient par la fente à sa mamelle blanche,

Tandis que Daïdha, dont le cœur ruisselait,

En les lavant de pleurs, les abreuvait de lait :

'< Buvez, mes blancs agneaux ! bois, ma blanche colombe !

Buvez l'eau de mon cœur qui coule de la tombe.

Pressez ainsi, pressez des lèvres, de la main,

Cette source d'amour que va tarir la faim!

Que ne peut d'un seul trait votre bouche assouvie Épuiser tout mon sang avec toute ma vie! Et que ne tombez-vous, des mamelles sevrés, Comme deux enfants morts, par la grappe enivrés! Oh! que vous aurez soiTlorsque je serai morte!,.. »

Quand du lait sous leurs dents la source fut tarie, Ces filles, sans pitié pour la voix qui les prie, Reportèrent ses fils dormants à la tribu. Comme l'on trouble Feau quand les agneaux ont bu.

En supposant une humanité encore édénique, bien qu'un peu entachée de barbarie, ces tableaux sont vraisemblables et témoignent d'une belle imagination. Mais la partie du poème qui prétend situer dans ces temps primitifs une métaphysique et une morale très avancées, soulève bien dos objections. Le poète a admis la possibilité, avant le déluge, d'une philosophie entièrement rationaliste, formée des seules lumières naturelles, sans révélation, sans temple, sans miracle, philosophie qui n'est ni l'idolâtrie des races obscures, ni la religion d'un âge (juelconqiic de la Bible, mais la théodicée abstraite d'iiii penseiu' au xix'' siècle. L'humanité, au contraire, débute \)i\v la pleine foi, qui est |)()ur elle Tf-lat de nature, un ('lai où i(.'s facultés ne sont pas divisées, oii l'on n'a pas mis à part celle qui est (iestiuée à atttiindre le vi'ai. Lamartine, par une pi'élV'rcucr (q)posée il l'opiiiiou du progrès iudéllni, a placé au comnicncenu'ut des Ages son propre idè.'il, c'cst-à-dii-c h; règiu; altS(du de la raison; il Iranspoi'lc dans ces temps une fniMuule de pi'ière doiil 1,1 «I.ile esl cerlaine, le Pn/c/' év.'ingélicjue, et

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jusqu'aux rêves d'avenir de sou utopie sociale et politique; et sa pensée manifestement moderne se trahit tout à fait par le souci qu'il prend de combattre certains dogmes transmis, comme l'inspiration des Écritures et l'éternitt) des peines.

Le livre dit « Primitif» doit donc être considéré, en écartant cette appellation trop peu fondée, comme l'exposé direct de la philosophie du poète. A ce titre, il complète, en les rejoignant, les MédUafions, le poème de la Mort de Socrate, les Harmonies, et prouve que, de tous nos poètes, Lamartine eut l'âme la plus vaste, en même temps qu'une des plus profondes, puisqu'elle ne cessa jamais de retenir, au nombre de ses préoccupations, celle du pourquoi et du comment de l'univers. Depuis ses dernières poésies religieuses, sa vie s'était étendue encore jusqu'à embrasser l'action politique; aussi, dans le livre philosophique de la Chute d'un ange, il ajoute à ses pensées sur Dieu des pensées sur l'homme, une morale pour la conduite de l'individu, des règles pour le gouvernement des sociétés.

Jamais Lamartine n'avait essayé la définition de l'Etre divin aussi expressément que cette fois. On ne peut pas affirmer que la tentative ait complètement réussi. Les vers métaphysiques du « Livre primitif » ne sont pas des meilleurs. Le poète, né malgré tout pour s'abandonner au sentiment et en parler le langage, n'avait pas à sa disposition la sûreté de prise intellectuelle, ni la précision exacte des termes, nécessaires pour serrer de près les questions d'onto-

logie. Aussi, quand il a voulu détiuir Dieu, les mois dont il s'est servi onlils prêté à l'équivoque, et il a paru mériter cette fois l'injuste accusation de panthéisme qui l'attendait et le guettait toujours. A Dieu lui-même définissant sa propre essence, énonçant ses rapports envers la création, il avait fait dire :

Mes ouvrages el moi, nous ne sommes pas deux; Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux; Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore : Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?

Devant les reproches des chrétiens et dés purs déistes, il retrouva sa vraie pensée que l'expression avait trahie, et dans les éditions suivantes il remplaça ces vers ambigus par ceux-ci qui le sont moins :

Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers; On croit me voir dedans, on me voit à li'avcrs; Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore! Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?

Le poète, moins contraint, déploie mieux ses facultés, ([uaml il aborde les sujets où le sentiment se mêle à la pensée, (''cst-à-dirc (|uand il fixe les préceptes de morale. 11 (îst là d'ailleurs sur un terrain j)his (liirahlc, moins mobile ([ue les idées métaj)hysi(|ues, dans un (H'dre de ciujses où les ti'ans positions dVpiKjue sont moins elio(piantes; et la morale, dans s;i S(»ii(l(; per|)(''hiil(''. convient bien à cet «îsprit généralisateur, (|ni aime la sim|ilicité r\rmenlaii-(,', et s'attaeb(; \(iIonliers aux immnahles

LA CHUTE d'un ANGE. 207

fondements sur lesquels porte l'âme humaine. Aussi, par quels beaux vers, riches de sens, pleins de gestes antiques, ou pénétrés, selon son goût, d'images légères, il rappelle les devoirs éternels de l'homme!

Quand ton père a parlé, sans murmure obéis;

Car, devant Dieu, le père est au-dessus du fils.

C'est de lui que tu tiens la vie et la parole;

De toute autorité qu'il te soit le symbole;

Va, s'il te dit d'aller; reviens, s'il te dit : « Viens ».

Mets ton cou sous sa main, mets tes pieds sur les siens;

Comme celle de Dieu, redoute sa colère;

Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire;

D'une piété tendre honore ses vieux ans,

Ta bénédiclion est dans ses cheveux blancs;

Et quand il s'en ira dans la sombre demeure,

Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure!

Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit;

Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit!

Vous ne parcourrez pas la terre nourricière,

En secouant après de vos pieds la poussière.

Comme les animaux qui ne travaillent pas

Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas.

Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère;

Vous y posséderez votre place éphémère,

Comme, au soleil assis, les hommes tour à tour

Possèdent le rayon tant que dure le jour.

Et multipliez-vous comme des grains de sable.

Sans crainte d'épuiser sa source intarissable.

Ni que ses mamelons par vous multipliés

Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds.

En êtres animés transformer sa substance

Semble l'unique fin de sa sainte existence :

Et Dieu seul sait (piel jour elle s'arrêtera;

Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.

La dernière parcelle en son sein enfouie

Doit produire à son tour les ressorts de la vie,

A(iii que chaque atome et que chaque élément Deviennent à leur tour pensée et sentiment, Et s'élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange, En adoration transforment cette fange.

Aux préceptes qui fixent les solides assises de la famille et de la société, le poète en ajoute d'autres qui envisagent l'avenir humain. Sa vue s'étend jusqu'à un état de perfection où les hommes pourront se passer de chefs qui gouvernent et de juges qui châtient; dans ce dernier vœu, il se rencontre avec l'interprétation que l'utopiste russe, Léon Tolstoï, donne aujourd'hui de l'Évangile : Lamartine a expliqué, il est vrai, qu'un tel bouleversement des lois devait être précédé par un changement des mœurs, et il l'a renvoyé à un âge encore lointain où le cœur de l'homme aurait dépouillé tout égoïsme ; il est néanmoins un peu étrange de présenter des rêves fraternels, si en avant de notre état social, comme déjà, conçus dans un temps reculé où les hommes se déchirent les uns les autres avec une atroce barharie.

De ce livr(! philosophique où est dessiné le code idc'-i] do ra\(!nir, le poète nous conduit tout à coup au lahicaii d'une alTrcuse corruption dans le [)assé le plus nébuleux. Tandis (jue les tribus, errantes parmi les (;anipagM(;s S()litair(.'s, gardaient encore (juehpK! innncciicc édriiiipK*, le dernier degré de la (lé('()iiip()>i| ion MOUS csl montre rhc/ les Innumes (jui liahilciil rcnrciiilc (h's villes. La lihi'e vie dans la nature n(; laisse pas de untiiiinifiils, excepté ceux

LA. CHUTE d'un ANGE. 209

que cachent les profondeurs géologiques et qui n'étaient pas découverts au temps de Lamartine; pour la partie pastorale de son poème, il devait donc enrichir par Timagination les sèches données de la Bible, et nous avons vu qu'il avait su créer, dans ces limites, un tableau à peu près vraisemblable, de couleur patriarcale, non certes sans beauté. Mais les villes, avec leurs forteresses, leurs temples et leurs palais, ne disparaissent pas tout entières; leurs restes livrent à l'investigation quelques secrets du passé ; les civilisations produites par les hommes assemblés laissent des traces dans des documents qui remontent au premier emploi de l'écriture. Ces renseignements sans doute ne peuvent pas ramener jusqu'à une époque telle que le déluge; mais il est nécessaire cependant, pour un poème qui se passe dans des villes d'une antiquité chimérique, de s'approcher de son mieux du passé qu'on veut peindre, de s'avancer jusqu'à la limite extrême des informations qui en sont le moins éloignées. Lorsque Lamartine composait la Chute d'un ange, l'histoire ancienne de l'Orient était l'objet de recherches érudites, poursuivies avec continuité. Il suffira, à cet égard, du témoignage d'un autre poète ; Victor Hugo écrivait en 1829, dans la préface des Orientale?, : « On s'occupe, aujourd'hui, beaucoup plus de TOrient qu'on ne l'a jamais fait.... Au siècle de Louis XIV on était helléniste, maintenant on est orientaliste.... Nous avons de nos jours un savant cantonné dans chacun des idiomes de l'Orient, depuis la Chine jus-

qu'à l'Egypte. » Lamartine n'a pas songé à utiliser, pour le sujet qu'il abordait, les connaissances acquises de son temps. Si la représentation qu'il s'est faite de la religion, des mœurs, dans les villes du plus lointain passé, n'a pas été complètement arbitraire, s'il a suivi certains guides, ce ne sont pas les meilleurs qu'il eût pu employer. La troisième partie du poème nous introduit dans une ville très ancienne, même antédiluvienne, où les mœurs sont très corrompues, les arts mécaniques très avancés, tout le peuple réduit en esclavage, gouverné, affreusement opprimé par une aristocratie dont les membres sont des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux. Où le poète avait-il puisé les éléments de ce spectacle étrange, inconnu de l'histoire?

Au cours de son voyage en Syrie, exécuté en vue de ce poème, il était très enclin sans doute à faire rentrer dans son projet poétique tous les objets qui touchaient son regard. Ainsi disposé, les ruines de Balbek Timpressionnèrent fortement ; la masse colossale et l'apparence très ancienne des blocs qui supportent les temples gréco-romains, déterminèrent on lui la vision d'une immense ville, construite et habitée par des géants à une époque qu'on ne pouvait trop i-eculer dans hîs âges. Dans son récit de voyage, il n'hésite pas à déclarer (pu; cette époque était « antédiluvienne » ; il ;i hii-méme insisté sur l'altération fine les formes de la terre avMicnl soulferte par h.' déluge, mais il ne songe pas (piiiu calaf'Iysme, assc/. impétueux |)our abaisser les mon-

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tagnes, devait difficilement laisser en place des pierres taillées, fussent-elles l'œuvre de géants. Ces géants, « qu'on retrouve, dit-il, dans toutes les histoires primitives », avaient dû assembler les fondements énormes, creuser les profonds souterrains de Balbek, et encore, pour comprendre un tel effort, fallait-il supposer dans ces temps des moyens mécaniques plus avancés que les nôtres. De cette impression de voyage est sortie toute la description de la ville dans la Chute d'un ange, avec ses despotes de taille surhumaine qui, à Balbek ou à Babel (les deux noms sont assimilés, bien que la dispersion des langues soit très postérieure au déluge), avaient inventé déjà, parmi d'autres arts, les canons et la direction des ballons.

Mais Lamartine sans doute n'aurait pas poussé plus loin ses étranges hypothèses sur les habitants primitifs de Balbek ; il se serait contenté d'y voir les géants mentionnés dans la Bible; il n'y aurait pas vu des dieux, s'il n'avait pas rencontré le singulier document dont il nous reste à parler, et que nous croyons même utile de reproduire. C'est un article du Dictionnaire de Trévoux, les Antiquités des Celtes, par le P. Pezron, dissertation écrite en 1703. Quand le poète préparait la Chute d'un ange, il avait sans doute trouvé dans la bibliothèque de son oncle, l'abbé de Lamartine, ce dictionnaire abandonné, et les vues du P. Pezron, déjà bien en retard sur les connaissances dont on disposait vers 1835, lui parurent suffisantes pour inspirer toute une partie de

son poème. Lamartine nous a fait connaître ses sources d'archéologie, en joignant à la Chute d'un ange le travail du P. Pezron, tel qu'on va le lire; -cet appendice permet de comprendre, s'il ne la justifie pas, la peinture, autrement fort surprenante, de tout un Olympe changé en une cour de tyrans, transporté dans une ville barbare de Syrie, et pourvu d'arts mécaniques qui entretiennent un prestige mystérieux; on verra là que, si Lamartine gardait parfois dans son style des formes du xv!!!"" siècle, pour l'érudition, quand il en avait besoin, il prenait les conceptions historiques rattachées au temps de Louis XIV.

« Les Titans sont nos anciens Celtes ou Gaulois. Ce sont des Gomaréens ou descendants de Gomer, fils de Japhet (Gen., X, 2). Ils furent d'abord appelés Saques; sous ce nom ils se jetèrent sur l'Arménie, entrèrent dans la (^appadoce, en Phrygie, et prirent le nom de Titans. Le premier de leurs princes fut Acmon. Le second a eu le nom d'Urane, qui a étendu ses conquêtes juscpi'aux extrémités de l'Europe et (le l'Occident. Saturne, aul renient appelé (<rone. a été le Iroisième, et c'est hii ({u'ou regarder avec raison comme le père du grand Jupiter. L'on découvre par raiieif.'ime histoire (jii'ii a fait aussi de grandes choses, et l'on voit (|ue c'est le premier des princes 'l'ilaiis (|iii a os*'; porter le diadème avec la pourpre et (|ui a |)ris le titre de roi; car avant lui les autr(!s n'.ivaieiil éh- (jue h;s chefs (^t les conducteurs d«;s peu|)le- (|iii f'taient sous leur coinniande-

LA CHUTE d'un ANGE. 213

ment. Jupiter, dont le nom était Jau, ou plutôt Jou^ doit être regardé comme le quatrième et le plus renommé de ces princes. C'est lui qui, par la grandeur de son courage et par le cours de ses victoires et de ses prospérités, a formé l'empire des Titans, et qui l'a porté au plus haut point de gloire où il pouvait aller. Sa renommée aurait été encore plus grande et plus entière, s'il ne s'était point trouvé dans la malheureuse nécessité de faire la guerre à son père qui ne pensait qu'à lui ùter la vie. Enfin son fils Teuta, autrement appelé Mercure, est celui qui, après son oncle Dis, que nous nommons Pluton, a établi les Titans dans les Gaules. Que Ton compte Manée parmi ces grands hommes (car il est regarde par quelques historiens comme le père d'Acmon), on aura par là six degrés en ligne directe, ou, si vous voulez, six générations de princes Titans. Ces degrés les font monter jusqu'au temps de Nachor, père de Tharé et aïeul d'Abraham, et ils n'ont fini que vers le temps que les Israélites entraient dans l'Egypte.... » Ces Titans, que son document fait contemporains d'Abraham, le poète, malgré cette autorité, les a placés avant le déluge. « Leur puissance, continue le P. Pezron, soit dans la petite Asie, et même dans la Syrie, soit dans la Grèce et l'Italie, soit dans le reste de l'Europe, peut avoir duré environ trois cents ans. Les Titans, et sur loul les princes qui les commandaient, surpassaient de beaucoup les autres hommes en grandeur et en force du corps. C'est ce qui a fait qu'on les a regardés comme des hommes

terribles et comme des géants. L'Écriture elle-même, qui est la règle de la vérité, ne donne point d'autre idée de ces hommes fameux et puissants qui, selon elle, ont dominé toute la terre. Les Titans ne sont donc point des hommes fabuleux et imaginaires, quoique les Grecs aient voilé leur histoire de fables. Mais, outre cela, l'on peut dire que ces Titans étaient trop adonnés à la magie, aux augures, aux divinations, et même aux prestiges et aux enchantements ; et les plus grands d'entre eux, comme les prêtres, les sacrificateurs, les rois même et les princes du sang, étaient les plus attachés à ces curiosités profanes et diaboliques. »

On retrouve là, avec des traits vraiment bien naïfs, cet ancien système connu sous le nom d'évhémérisme, où les personnages mythologiques sont représentés comme des rois dont l'existence fut réelle, et que la superstition a divinisés. Dans la Chute d'un anr/c, le chef des tyrans, Nemphcd, est donc Jupiter, un Jupiter parvenu au gouvernement de son peuple, imposteur (jui se fait passer poui- un dieu. INiis(|u'il est roi, il a une cdur, des ministres, des confidents. Ces tyrans, cpii se sont drrci'ué lapothéosc comme des empereurs ronuiius, célèbrent comme eux des orgies, mvcc \^!s iiuMues recherches de nu^ts, avec le même gnùl jjour le sp(;ctarl(! de di-aines sanglanis, non (ici ils : Tacite et Suétone ont (iè<:rit de pareilles fèt(.'s. Mais, à côlè do ces souvenirs. I(î génie i]c, liamarline (car- il en a luoulré dans loiil <'e poème, malgré les trarisposilion^ de dalr au\<pielles il s'aban-

LA CHUTE d'un ANGE. 215

donne), le génie spiritualiste de Lamartine, nous introduisant dans une cour royale qui le fait songer peut-être au Bajazet de Racine et à l'Orient des tragédies de Voltaire, nous peint le mouvement des esprits, les machinations, les complots des puissants qui veulent conquérir ou garderie pouvoir, les ruses d'une favorite, femme subtile et corrompue, touchée d'un amour vrai, et qui en cherche la satisfaction dans l'astuce. Les portraits des principaux tyrans, le récit de leurs intrigues, surtout l'étude de la femme déchue, qui entrevoit un meilleur amour, égalent les analyses d'âme que nous admirons dans Racine et dans la Zaïde de Mme de la Fayette, et montrent chez le poète, héritier de la tradition classique, une psychologie profonde, dégagée des temps et des lieux.

Lamartine avait déjà révélé cette intuition psychologique avec des personnages qui lui plaisaient bien plus, qui étaient bien mieux les frères de son esprit, avec Laurence et Jocelyn, ces âmes pures, séparées par un idéal renoncement. Ici, dans la Chute d'un ange, s'appuyant sur les données de la Bible d'après lesquelles le déluge fut un châtiment nécessaire, il devait représenter une humanité très corrompue. La volupté était un aspect inévitable de cette corruption, d'autant plus que, dans une civilisation ancienne, le corps apparaît avec plus d'évidence que l'âme. Cet élément charnel de son sujet, que le poète écarte entièrement de l'amour fidèle et tendre entre Cédar et Daïdha, il le réalise ailleurs avec un art

très caractéristique, où se mêlent l'abondance et la pureté. Les formes du corps deviennent, dans l'harmonie et la souplesse, un limpide contentement du regard, sans qu'une grossière provocation paraisse ressentie chez les barbares personnages du poème. Les nombreuses peintures de nu, qu'appelait l'hypothèse d'une civilisation primitive sous un ciel clément, lui servent à rivaliser avec les plus purs génies du pinceau, à dessiner, suivant le goût de son imagination, les lignes les plus sinueuses et les plus fluides, à vivifier la pierre par l'ornement de corps flexibles et tièdes, à répandre souvent la mollesse de la chevelure féminine sur la dureté de mœurs féroces que Lamartine ne pouvait pas se représenter sans les adoucir. Amené, en traçant l'image d'une civilisation primitive, à présenter le corps plus que Tàme de la race humaine, Lamartine est resté le poète spiritualiste qu'il ne cesse jamais d'être : s'enchanlant de fluidités suaves, il a mis sa prédilection à décrire la jeune maternité donnant avec son lait c(; (juc sa vie physique a de plus doucement tendre, de plus semblable et (h; plus mêlé aux vAXusions du cd'ur: il iTa retenu (bî la nialièiMî (|ue les apparences les plus en liainionic avee la délicatesse des nioiivcincnis iiilirncs, impondérables, qui se sentent el ne se voient pas. (Jiiehpiefois ces figures nues s(unblei'aienl nue vision du (lorrège, si on n'y l'eeounaissait pas. dans la Lii'àee dvn contours, la toiiclic l/'-rrr el I raiispai'ciilc (\\\ (xirle :

LA CHUTE d'un ANGE. 217

Voyez, leur disait-il,

Ces ondes où se noie un délicat profil!

Ce front où tant de paix sous tant d'amour s'épanche,

Ces pinceaux de cils noirs frangeant sa peau si blanche !

Et cette joue en fleur où le chaste baiser

D'une mère oserait cà peine se poser !

Et ces lèvres qu'entr'ouvre une suave haleine,

Laissant compter des dents qui débordent à peine,

Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc

Que laisse la mamelle aux lèvres de l'enfant!

Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne,

Et de ce torse enfant l'harmonieuse ligne,

Comme sur la fontaine un flot à peine enflé,

Avant que du matin l'haleine n'ait soufflé!

Et ces bras arrondis, et ce cœur que soulève

Le fantastique amour qui n'approche qu'en rêve;

Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés,

Pour voler et bondir polis et modelés,

Comme deux cailloux ronds roulés dans l'onde amère,

Et qui tiendraient encor dans la main de sa mère!

Mais la déchéance des hommes méchants impliquait encore et surtout la cruauté. Dans le plan que s'était tracé le poète, avec les données qu'il avait admises, c'était une nécessité de décrire des instincts féroces, l'homme ennemi de l'homme, le mal que s'inflige à elle-même l'aveugle humanité : ce fut là certainement une pénible tâche pour- le cœur généreux, pour l'imagination enchantée de Lamartine ; il dut s'imposer un dur effort pour terminer ces peintures, si exceptionnelles dans son œuvre littéraire, et si contraires à l'inspiration de sa vie. Cette contrainte de son sujet a été méconnue et interprétée contre le poète par des critiques à qui la malveillance donnait une perspicacité singulière; les scènes

d'horreur de la Chute d'un ange ont révélo à un historien allemand de la littérature française, Julian Schmidt, « une certaine parenté entre Robespierre et Lamartine » : rapprochement inattendu, dont il faut retenir seulement une répulsion plus vive pour les erreurs que nous pourrions commettre à l'égard des étrangers.

On peut bien conjecturer que Lamartine, même dans un poème objectif, et dans la description nécessaire de la cruauté, a apporté son art spécial ; et l'on ne sera pas surpris que les qualités propres de son imagination aient adouci l'horreur du sujet par la manière de l'exprimer. Ses comparaisons, par exemple, prises au spectacle de la nature, sont des miroirs à la surface limpide où les duretés humaines en se rcllétant s'apaisent; ce sont des tableaux plus doux ([ui s'opposent, comme des pendants tranquilles, aux fortes descriptions des maux et des combats humains. La population de Balbek, esclave et ()p[)rimée, déroule ses misères saignantes sous les yeux de ses tyrans :

Cnpnnd.Mit, connue ,i l'Iicurn où (Icscoiidciil Icsmiils, Les jiAircs (lu désert assis au bord des j)uits, Happclanl l(;s cliaiueaux de la plaine stérile, Font pass(3r devant eux leni* lioupean qui dédie, Tandis (|u'à coh'" d'eux les nombreux sfMvileurs iJruonilu ciil les jK'lilsau ni.iilrc des pasteurs : Ainsi du loi des dieux pour n'iduif la vin;, De s(»n |)euple avili riun(jnilu aide i-evuc;, C.ourhant sous un seul doi^'t mille fronts asservis, h"''lil;iil l«'ii(('m"iii p.ir les sacrés parvis.

LA CHUTE d'un ANGE. 219

Sur le pavé muet que leur visage essuie, Leurs pas silencieux ressemblaient à la pluie Qui, découlant sans bruit sur les feuilles des bois, Fait à peine frémir leurs sonores parois.

Cette foule d'esclaves, maintenant, s'est soulevée à la voix de Cédar et monte à l'assaut du palais :

Tel, quand le vent changeant sur la plaine liquide, Fait frissonner la mer d'une première ride, Coulant devant la brise insensible d'abord, A peine d'un murmure elle effleure le bord; Mais, au souffle croissant du vent qui la déplie, Par cent mille sillons elle se multiplie : Sur l'horizon lointain qu'elle fait onduler On voit le flot qui monte au flot s'accumuler; La ride devient vague et la vague colline; Elle court en grondant battre un cap en ruine, Et dans la mer d'en bas qui n'osait l'approcher, Avec ses bras d'écume entraîner le rocher. Tel ce peuple, appelé par l'accent d'un seul homme, S'éveillait en sursaut de son terrible somme, Et, lançant vers le ciel ses ressentiments mûrs, Tout armé de ses fers, grossissait sous les murs.

Des images de la même sorte, avec la même vertu d'allégement, se rencontrent dans un autre poème où devaient aussi se heurter des actions violentes. Vlllade, forcément pleine de batailles et de morts, varie la monotonie des scènes sanglantes par des rappels légers à la nature et à la vie champêtre :

« Comme le flot de la mer roule avec rapidité vers le rivage, poussé par Zéphiros , et, se gonflant d'abord sur la haute mer, se brise violemment contre terre, et se hérisse autour des promontoires en vomissant l'écume de la mer, de même les phalanges

pressées des Danaens se ruaient au combat. Et chaque chef donnait ses ordres, et le reste marchait en silence. On eut dit une grande multitude muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes brillantes resplendissaient, tandis qu'ils marchaient en ordre. Mais, tels que les nombreuses brebis d'un homme riche, et qui bêlent sans cesse à la voix des agneaux , tandis qu'on trait leur lait blanc dans l'étable, les Troiens poussaient des cris confus et tumultueux de tous les points de la vaste armée. Et leurs cris étaient poussés en beaucoup de langues diverses, par des hommes venus d'un grand nombre de pays lointains. Et, quand ils se furent rencontrés, ils mêlèrent leurs boucliers, leurs piques et la force des hommes aux cuirasses d'airain; et les boucliers bombés se heurtèrent, et un vaste tumulte retentit. Et on entendait les cris de victoire et les hurlements (les hommes qui renversaient ou étaient renversés, et le sang inondait la terre. Comme des fleuves, gonflés par riiiver, tombent du haut des montagnes et mêlent leurs eaux furieuses dans une vallée qu'ils creusent profondément, et dont un berger entend de loin le fracas, de même le tumulte des hommes confondus roiil.iil. ». {liiadc, eh. iv. Irad. de M. Leconte de Lisle.) Il iir nous semble pas (jue Laïuarline eu cela ait iiiiil('! (lii'eeteineiil, lloiiière; il a reçu de VJlIndr, au eoiiis de l;i Iratlilioii, l'usage des eouiparaisoiis é[)i- (pj<'s : niais en eli(nsi»anl, paiini toutes celiivs (pi'il pouvait employer, les imag(;s paci(i(|iM's et embellissantes, le |)oèle, à (jni Vi\/MV du ciel a si souveni

LA CHUTE d'un ANGR. 221

souri, semble obéir au même instinct de bonheur qui inspirait la poésie primitive de la Grèce.

Le suave auteur de Jocelyn n'avait rien d'un tortionnaire, et son essence était faite de spiritualité. Les souffrances physiques, les convulsions des corps n'avaient rien de conforme à sa propre sensibilité et devaient être pour lui le spectacle le plus répugnant. Aussi les cruels bourreaux de son poème, bien qu'ils soient censés vivre eux-mêmes d'une vie charnelle, se montrent inventeurs de supplices où l'âme, qu'ils ignorent, souffre plus que les corps, où les affections, dédaignées par eux, reçoivent cependant le plus de blessures, où les dards, aiguisés avec un subtil raffinement, visent surtout le cœur. La psychologie d'un poète spiritualiste, obligé de peindre la douleur, semble guider la main de ces Barbares d'avant le déluge, et la diriger vers des parties de l'âme qu'une longue culture a sensibilisées. Les tableaux de la torture morale sont forts, môme violents, dans ce poème. Malgré son optimisme général, malgré les enchantements que son imagination répandait sur la nature et sur les hommes, Lamartine était familier avec la douleur. Souvent, même sans cause extérieure, simplement parce qu'elle appartient à la vie, il l'avait sentie s'agiter en lui comme un brusque orage qui voilait son ciel, et l'étonnement de cette sombre invasion s'était épanché en cris lamentables. La poésie A lord Byron, le Désespoir, Novissima Verba, et tant d'autres plaintes, marquent ces crises de l'âme que Lamartine avait éprouvées

avec toute la force de son être sensible. La Chute d'un ange lui donnait l'occasion de projeter au dehors cette puissance de souffrir, et de représenter, parmi des événements terribles, les possibilités extrêmes du malheur. La tristesse du poète, en s'extériorisant en des personnages que la calamité poursuit de scène en scène, atteint les derniers degrés du tragique. Le cœur humain souffre déjà de lui-même, de ses désirs et de ses faiblesses; ici, dans un temps barbare, les hommes ajoutent leur malice à la destinée pour exprimer de ce cœur sa totale faculté de souffrance. Et la force, du moins la force morale, contient en soi un tel prestige que la douleur, par sa seule énergie, malgré son contraste avec nos vœux, devient le spectacle où nous reconnaissons la plus haute beauté. Lamartine a suivi ici l'instinct qui pousse l'hom.me à transporter dans l'atmosphère épurée et idéale do l'art les impressions ou les états d'ùmc dont la réalité lui causerait le plus de crainte. Il faut remarquer d'ailleurs qu'un problème philosophique avait donné et parfois donnait encore au poète des inquiétudes désespérées : jxturquoi Dieu avait-il créé la douleur? se demandait-il souvent. Avec hî sujet (1(! la Chu/e (rua (tngc, la pointe ju^uë du problème s'était cmoussée, la (luestion l'cccîvait une réponse : si l'ange souffrait, du moins c'était ])ai' sa laiitf!; la (l(»ul<'ur était un châtiment mérité. Lamaï-liru', Icnaiil la riiain une lois sur l'explication (lu mal dans \v iiioiidc, (;t rassuré dès lors fl l'égard de la jii>li<(' divine, jjoiivait se plonger dans le son-

LA CHUTE d'un ANGE. 223

timent de la souffrance humaine, sans craindre d'y trouver la tentation de révolte dont il avait parfois éprouvé le trouble; sa contemplation, si sombre qu'elle fût, s'adoucissait ainsi par une sorte de paix intérieure qui se communique et devient encore un élément de beauté.

Après l'attention que nous avons cru nécessaire de donner au poème le moins connu de Lamartine, après avoir indiqué l'ensemble dont il devait faire partie, recherché les sources où le poète a puisé, et apprécié, selon notre jugement, les imperfections et les hauts mérites de l'ouvrage , que concluronsnous? Partagerons-nous la surprise et l'impression fâcheuse des premiers lecteurs, ou adopterons-nous l'avis tout contraire de quelques-uns de nos contemporains, non les moins autorisés pour fixer les rangs poétiques? On entend dire, car cela s'écrit peu, que, de Lamartine, il restera une seule œuvre, la Chute cTun ange. Ce goût, d'une sorte rare et affinée sans doute, est professé par des esprits qui n'aiment pas la poésie de Lamartine, mais qui aperçoivent quelques parcelles de leur idéal dans les vers forts et dans l'objectivité de ce poème archéologique. Ceux qui aiment Lamartine ne l'aiment pas à cause de la Chute d'un ange : jamais ce poème n'aurait suscité le culte tendre qui s'adresse à l'âme lamartinienne, pour son charme de rêverie douce et de noble spiritualité. Cette âme ne se montre que par endroits dans une œuvre imaginée, agencée, où le sujet amène forcément des inventions artificielles, où

22 i LAMARTINE.

l'idéal vivant du poète, quand il y pénètre, n'entre que déformé et gauchi. Ce qui est d'inspiration nous paraît préférable à ce qui est de combinaison, surtout chez un génie lyrique, et il nous semble que, pour goûter le vrai Lamartine, il faut en rester tout ingénument aux effusions plus personnelles, qui ont ravi ses admirateurs, et à ce poème de Jocelyn où il a versé toutes ses tendresses. Cette âme douce, pure et forte de Lamartine se retrouve encore dans le volume lyrique des Recueillements dont nous avons à parler, et qui renferme ses dernières poésies.

Les UecueUlemenls poétiques, composés depuis 1830 et parus eu 1839, nous représentent la période de vie du poète de sa quarantième à sa cinquantième année; c'est de la poésie d'âge mûr. Quelques morceaux peu nombreux, ajoutés dans les dernières éditions, sont d'une période plus avancée et se rapportent à la vieillesse; mais l'inspiration n'en est pas très différente. Cette inspiration des liecueillements dérive de plusieurs sources, qui sont la famille, le regret de l'amour, la religion et la politique : voilà ce qui occupait l'àme de Lamartine pendant la période de sa maturité et encore au delà.

Sa famille n'est plus cet organisme prospère, cette société intacte dont on jouit pendant l'enfance et la jeunesse; la vie du poète est entamée et mutilée sur bien des points; il a perdu sa mère, il a vu mourir satillc; Des affections analoguesj des amitiés rompues

par la mort, jonchent sa route de leurs débris. Parmi les poèmes de ce livre, le plus grand nombre exprime des regrets et pleure des pertes. Le regret du passé a chez Lamartine un caractère affectueux, tendre, évidemment désintéressé; ses souvenirs, admirablement impersonnels, s'attachent aux êtres qu'il a aimés, jamais à lui-même; qu'on relise la Cloche du Village^ la Vigne et la Maison, on y trouvera la preuve de ce fait moral si important, si propre à toucher et à édifier :

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?

Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!...

Le mur est gris, la tuile est rousse,

L'hiver a rongé le ciment;

Des pierres disjointes la mousse

Verdit l'huniidc fondement;

Les gouttières, que rien n'essuie.

Laissent en rigoles de suie

S'égouttcr le ciel pluvieux.

Traçant sur la vide demeure

Ces noirs sillons par où l'on pleure,

Que les veuves ont sous les yeux;...

Les volets (jue le moineau souille,

Détachés de leurs gonds de rouille,

Hatlcnl nuit et joui' le granit;

Les vitr.'iux brisés par les grêles

IjVHMit aux vieilles liirondcîUes

Un lihre passa^Mî à leiu- nid!...

Leur ga/ouillenient sur l(!s dalles,

(îouverles de diivels flottants,

Lst la seule voix (h; ces salles

Plriiies des silenees du tcFnjis.

De la solitaire denieuK^

L'nc onihre Iciuide d'Iicuir en heure

Se détache sur le gazon :

Et cette ombre couchée et morte Est la seule chose qui sorte Tout le jour de cette maison!...

Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes! 0 chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes! Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir, Comme on croit dans les eaux embrasser des visages Dont le miroir trompeur rélléchit les images, Mais glace le baiser aux lèvres du désir....

0 douce Providence, ô mère de famille.

Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille!... Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses Où la nichée humaine est chaude de caresses.

Est-ce pour en faire un cercueil?

N'as-tu pas, dans un pan de tes globes sans nombre, Une pente au soleil, une vallée à l'ombre,

Pour y rebâtir ce doux seuil?... [même,

Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le Où l'instinct serre un cœur contre les cœurs qu'il aime, Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim, Où le père gouverne, où la mère aime et prie. Où dans ses petits-fds l'aïeule est réjouie

De voir multiplier son sein!...

L'amour à Tâge du poète est plus lointain encore, plus perdu que les affections de famille. Déjà les Harmonies exprimaient le regret de ces jeunes ivresses; suivant la naturelle évolution de la poésie lyrique, image directe de la vie, les Recueillciaents continuent et accentuent encore ces soupirs. Il n'est pas surprenant que l'amour eût gardé un prix supérieur pour Lamartine, qu'il fût pour lui inoubliable et toujours enviable dans le passé : c'était cet enthousiasme qui lui avait donné pour la première

fois le sentiment de l'infini; et en outre il ne l'avait pas laissé se corrompre en lui, il n'en avait pas poursuivi le retour jusqu'à ces fonds où se trouve le dégoût. Aussi ses souvenirs d'amour n'offrent que douceur, bénédiction, adoration, élevées vers les figures de ses amantes, au lieu de ces amertumes, de ces insultes pour ce qu'on a aimé, dont la littérature présente trop souvent le scandale. Maintenant que l'âge a fui, de ces ivresses restées sacrées et pures dans son âme, le poète les célèbre avec une ardeur qui rappelle les chaleurs du milieu du jour en automne. Son renoncement, d'une dignité mélancolique, se complaît à la mémoire du bonheur passé, et aux ressemblances de l'amour qui peuvent pénétrer encore d'autres sentiments. Il chante les suavités de l'amitié féminine que sa gloire, le prestige de son génie lui faisaient connaître plus qu'à tout autre. Mais il n'a pas inventé cette confusion du cœur (pii berce d'illusions transitoires les regrets de l'âge njûr : d'autres l'ont recherchée ou la rechercheront. C<3 (pli lui est propre, au contraire, le mélange surprenant (pir lui seul a pu opérer, c'est une vision où la tendre beauté de la femme est presque; la même sous les aspects les })lus divers (ramaiilc. de nièro, (l(! lille, ou tlo symbole de la charité : tout, en clfet, se généralise dans son cœur comme dans son esprit. Il revient cependant avec ferveur sur ses amours |».iili('uli( Tes. Dans sa réponse ;i Alfred de Musset, écrite à |)('ii pies à IV'po(pie des /{rrueillr/urnls^ il dit à son jeune admirai eu r la ))iin-l('' du grand amour

qui renouvela pour lui le monde moral. Il ranime plus souvent encore le souvenir de la pauvre Graziclla ; il semble qu'ayant mal compris alors le charme de cette tendresse offerte, il veuille la goûter pleinement, maintenant que l'âge lui fait sentir le prix des trésors dissipés. Les vers à la Fille du Pêcheur sont très antidatés; Lamartine les donne comme écrits en 1811 ; mais pour la facture ils sont de beaucoup postérieurs à cette époque où le poète versifiait encore sur le modèle de Parny et de Millevoye. Ils paraissent même venus après les Recueillements dont les premières éditions ne les contiennent pas. On croirait volontiers qu'ils ont été écrits, en même temps que l'épisode de Graziella dans les Confidences^ vers 18y, au spectacle évocateur des rivages de Naples et d'Ischia. En effet, avec certains passages des œuvres en prose du même temps, ils montrent un retour inattendu de Lamartine vers l'idéal du beau antique, abandonné par lui depuis Child-Harold. C'est que tout esprit amoureux de la beauté en revient là tôt ou tard, comme à la vraie source de renchantement esthétique. Et Lamartine retrouve la beauté grecque, parce que les conditions qui en provoquèrent chez lui le délaissement, ont changé : il l'avait laissée dégradée par le sensualisme du dernier siècle, usée parla tradition classique; il la goûte maintenant, rajeunie par la grâce d'André Ghénier, restaurée par le génie historique qui a relevé toutes les ruines, par Chateaubriand, et rafraîchie, précisée par la vision naturelle qui lui est apparue à lui-

même dans son voyage de Grèce et d'Asie. Cette beauté antique et nouvelle convient spécialement à la figure aperçue par l'adolescence du poète sous un ciel aussi pur que celui de l'Hellade.

Bien que la fille des mers d'azur apparaisse dans ces beaux vers comme rayonnante de vie, elle est morte, tous les amours du poète sont morts, les tendresses de famille sont anéanties. Mais après la famille, après l'amour, il lui reste ce qui dure ou qui se renouvelle, il conserve Dieu et l'humanité.

Dieu, pour lui, malgré son attrait rafraîchi vers la beauté grecque , c'est toujours le Dieu de la Bible. C'est pour le reconnaître dans ses traces les plus consacrées, aux lieux où il visita les prophètes, où Jésus témoigna pour lui, que le religieux poète part pour l'Orient. Il est allé au pays des Psaumes et dos Cantiques; il en a rapporte vivantes les images qui colorent cette primitive poésie lyrique; il a retrouvé son amour de Dieu et ses propres douleur.s,scs angoisses philosophiques, dans les accents que fait retentir le Psalmiste sur le trône de Jérusalem, et il lui dit :

Crois-tii (ju'en Yi(;illiss<inl, sur c(; glob(ï dv, hirincs Lo ni.il ail- éinoussé la i»(iint(î de ses arnios, Ouo, h; ('(l'ur du sujet soil d'un aulre élément, Oue la filtre royale ait une autre nature, l'A (jur lujirc; InnMJjhî chair sèelie sous la lorlure

Sans reudie de génùsseiiKUil?

Non! (le tous ces grands cris j'ai parcouru la ^'amme, I)«; la plainte des sens jus(ju\iux langueurs de l'Ame;

Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité, (lomme un clavier touché d'une main lourde et forte, Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,

Et que le doigt emporte

Avec le cri jeté!

Dans la poétique oraison funèbre en l'honneur d'une âme fervente, nourrie de la tradition biblique, la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, il accumule et ranime en artiste inspiré les plus brillants souvenirs des saints livres :

Dites, oiseaux évangéliques, Passereaux du sacré jardin, Dont les notes mélancoliques Enchantent les flots du Jourdain;

Saintes colombes de ces saules Qui, joignant vos pieds de rubis, Veniez percher sur les épaules Du pasteur des douces brebis;

Dites quels amoureux messages Ou de tristesse, ou de douceur, Du désert et des saints rivages Vous apportiez à cette sœur !

Dites quelles saintes pensées Sous l'arbre de la Passion, Dites quelles larmes versées Sur la poussière de Sion,

Vous remportiez sur les racines Du jardin des saintes douleurs, Et vous versiez dans les piscines Où Jésus répandit ses pleurs!

Ces colombes un jour aux rives immortelles Emmenèrent d'ici cette sœur avec elles,

Pour goûter, ô Seigneur, combien ton ciel est doux! Elle alla se poser sur les rosiers mystiques. Que le Siloë baigne au jardin des cantiques, Et ne revint plus parmi nous !

Il sent dans son cœur, si vivant et si tendre, l'aspiration vers la vie éternelle, vers un séjour de bonheur aimant :

Là ces âmes fugitives

Qui, sans se poser au sol,

Ne font, cherciiant d'autres rives,

Qu'eftleurer nos Ilots du vol...

Apparitions célestes,

Disparaissant tour à tour,

Qui d'en haut nous font les gestes

Que fait l'amour à l'amour;

Tendresses ensevelies

Sous tant de mélancohes

Qu'un jour doit ressusciter....

Lui-même n'est-il pas de ces âmes ailées, languissantes sur la terre, et palpitantes vers le ciel? Ses afï'ections seules le retenaient ; maintenant qu'elles se sont évanouies , il n'aspire qnîi les rejoindre. Ku écoutant la cIocIk* de l'église auprès (le laquelle; sont ensevelis les êtres chers, uik' mère, une lille,

.I<î nu; (lis : Cet éclio de ce bron/e (jui vibre, Avant de nTarriver au comu" de libre en libre, A iréini sui- la dalle où tout mon passé doil; hn limhi'f (lu vieux dûnir il ijarde cpicbiue chose : |,;i |)iri Tc (lu M-pidi If on mon amoiu' r(q)ose SoiUK' .iii^si dans <'<• doux accord!

Miii, (jiMiiil «les iaboiin-iirs jiorlcronl dans m.i bière Le |ieii (jiii doit rester ici de ma jioussière:

Après tant de soupirs que mon sein lance ailleurs, Quand des pleureurs gagés, froide et banale escorte, Déposeront mon corps endormi sous la porte Qui mène à des soleils meilleurs;

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain, oh! n'attriste personne. Ne va pas mendier des pleurs à l'horizon; Mais prends ta voix de fête, et sonne sur ma tombe Avec le bruit joyeux d'une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison!

L'éloquence, l'éloquence poétique, traduite par l'élan du rythme, caractérise la plupart de ces effusions religieuses. L'autre mouvement que nous avons reconnu dans la poésie de Lamartine, celui de la rêverie tendre et douce, se retrouve parmi les Recueillements consacrés au sentiment du divin. Le poète s'abandonne à cette pieuse langueur dans le Cantique sur un rayon de soleil^ poésie adorable, d'un ton discret et humble, un des chefs-d'œuvre de la suavité lamartinienne. Il faudrait la citer tout entière ou plutôt conseiller de la savoir par cœur. C'est la même douceur qui parut d'un si grand charme dans les Premières Méditations , la même rêveuse attitude, la même présence du surnaturel, sentie de la même manière et exprimée parfois dans les mêmes termes. Alors c'était une àme qui l'attirait en haut; dans le Souvenir des Premières Méditations^ il disait à l'amante envolée :

Quand je dors, tu veilles dans l'ombre, Tes ailes reposent sur moi.

Tous mes songes viennent de toi, Doux comme le regard d'une ombre.

Pendant mon sommeil, si la main De mes jours déliait la trame, Céleste moitié de mon âme, J'irais m'éveiller dans ton sein !

Maintenant, à un autre àgc, dépouillé des jeunes enthousiasmes qu'inspirent les personnes humaines, il se tourne vers le foyer infini de tout amour :

Mon âme est si pleine,

0 Dieu, d'adoration, Que mon cœur la tient à peine Et qu'il sent manquer l'haleine A sa respiration!

Par ce seul rayon de flamme Tu m'attires tant vers toi.

Que si la mort, de mon âme Venait délier la trame, Rien ne changerait en moi ;

Sinon (ju'un cri de louange, Plus haut et plus solennel, Kn voix du concert de Tango Changerait ma voix (Ui fange I']t deviendrait éternel!

L.i religion, (|ui donne an ])oèle la foi ot l'espéranee, n'est pas toujours, eoninie ici, de pur sentiment. Klle éprouve le hesoin de se définir par l'intfdh'gence, et ne le fait qu'en s'élargissant. Elle s'attach(.' par goAt à la tradition (l(î la IJihIe et de ri']v;irigile, mais elh^ ne s'enf(!i'me dans aucun syml)ole; ell(; est devenu(î (h^ plus en plus la raison religieuse, (•(• (pii est le \v:\\ nom des rappoi'ls de jv.iniarl inc a\ee ridi'-c de la dix inih'. Sons riidluonce de raeljim |)()lili(|ne, la eonvielion religieuse du

philosophe a pris une allure progressiste, conforme à la marche de ses pensées sociales. Quand il dessine le plan de son utopie, voici par quels traits il peint l'adoration future :

L'homme adore et croit en esprit; Minarets, pagodes et dômes Sont écroulés sur leurs fantômes, Et l'homme, de ces dieux vainqueur, Sous tous ces temples en poussière N'a ramassé que la prière.

Pour la transvaser dans son cœur!...

Un seul culte enchaîne le monde...

Sa foi, sans ombre et sans emblème, Astre éternel que Dieu lui-môme F^ait grandir sur notre horizon, N'est que l'image immense et pure Que le miroir de la nature Fait rayonner dans la raison.

Ailleurs, c'est à un prêtre qu'il adresse ces vues hardies, projetées vers l'avenir :

Déchirez ces lambeaux des voiles du saint lieu! Laissez entrer le jour dans cette nuit du temple!

Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!... Que le mystère entier s'éclaireet se consomme! Le Verbe où s'incarna l'antique vérité Se transfigure encor : le Verbe s'est fait homme, Le Verbe est fait humanité!

L'amour de Thumanité, voilà un sentiment nouveau dont le poète s'est enrichi et fortifié. Après les pertes de famille, après la fuite de l'amour, cette âme inépuisable, pleine de ressources de tendresse, en conservant la religion, a acquis une foi

politique, généreuse, ardente, clémente pour les adversaires, bienveillante pour les étrangers, toute à la paix et au progrès. Répondant aux surprises que suscite son abandon de la lyre, son souci nouveau des intérêts publics, il proclame la nécessité sainte du dévouement, la vile étroitesse de Tégoïsme; l'idéal de l'homme complet se formule pour lui en ces vers beaux et pleins :

Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir.

Dans sa générosité et sa noble négligence , il répudie la poésie lyrique comme trop personnelle; il rabaisse le rêve, lui qui a connu de si doux rêves; il dédaigne le soin de la beauté pour se donner davantage à l'action. Il est remarquable qu'ayant parlé sans cesse de sa poésie avec détachement, il ait toujours traité son action politique avec le sérieux de la foi, sans ombre de légèreté. C'est le contraire de l'état d'esprit des artistes, qui apporte ut les scrupules les plus attentifs vis-à-vis du Beau et un com[)let laisser-aller à l'égard du Hien. Si Lamartine a mis de l'application, de l'esprit de suit(; à (pudcjuc chose, c'est à la politique beaucoup |)lus (ju'.-L hi littérature. N'y a-t-il pas là une nouvelle uiai'(pi(' de sou impersonnalité? Le succès ou rinsuerès (l(! SCS livres ne regardait que lui, taiulis (\\n' (le ses actes résultaient des conséquences pour le boiiiieiii' (le> aiilres. Il a cvdr à la liberté dans les airaires (raiiiniii-|tri>|ii'e et senti ('•licitement la

responsabilité dans les questions de conscience. Sa gloire littéraire a souffert de ces soins inégaux qu'on doit rapporter à un instinct délicat du cœur. Parmi ses contemporains, à une époque où la littérature admettait le souci du progrès social, quelques-uns, George Sand par exemple, reconnurent ce qu'il y avait de beauté morale dans la préférence qu'un grand poète accordait à l'action sur la poésie.

On a pu voir d'ailleurs que cette négligence de la poésie n'était pas absolue, et qu'un charme aussi pénétrant que jamais enchante ces vers écrits dans les moments perdus de l'activité parlementaire. Même les poésies spécialement politiques, comme Utopie^ la Marseillaise de la Paix, contiennent les plus hautes beautés. Loin de voir une décroissance du génie dans ces dernières inspirations de Lamartine qu^il a appelées Recueillements, , nous y trouvons, avec autant de richesse qu'aux Harmonies, un style plus orné, et surtout une trempe plus énergique de la fibre,, moins de suite facile peut-être et de cette aisance qui se rattache à l'idéal racinien, mais plus de fermeté, quelque chose de plus sûr et de plus viril. Ce n'est pas seulement la structure plus arrêtée des vers qui donne cet intéressant résultat; le choix des images a changé aussi, par correspondance avec un changement intérieur. Certes la fluidité s'épanche encore dans ces poèmes et les fait ondoyer avec une douceur suave. Mais un autre élément s'y est introduit, semblable peutêtre par la souplesse, mais contraire en un sens,

et révélant un état d'àme nouveau; cet élément c'est le feu , la flamme légère qui monte et qui brûle en voltigeant; et souvent le poète associe à ces comparaisons nouvelles l'oiseau souverain , l'aigle, que la poésie primitive des images a rapproché de la foudre. C'est ainsi que, célébrant la fille ardemment religieuse de Mme de Staël , il s'écrie :

Elle était née un jour de largesse et de fêle, D'une femme immortelle au verbe de prophète; Le génie et l'amour la conçurent d'un vœul On sentait, à Télan que retenait la règle, Que sa mèie l'avait couvée au nid de l'aigle,

Sous une poitrine de feu!...

Les palpitations tle l'ànie maternelle Au delà du tombeau se ressenlaieut en elle; Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon. Son œil avait l'éclair du feu sur une armure....

Et lui-même se sentait au cœur un pareil foyer que rallumait le regret de l'amour, la vue de celles qui l'inspirent :

0 feniuie, éclair vivant dont réolat me renverse! 0 vase de splendeur ([u'un jour du ciel transperce! P()iii(Hi(»i nos yeux ravis fondent-ils sous les tiens? l>oijr(|n()i mon Aine en vain sons ma main comi)rimée S"(''l;inc(;-t-('lle à toi comme une ai^dc; enllannnée Dont le feu du briclier a brisé les liens?... Déjà I hiver blancbil hîs sonnnets de ma vie Sur la loule au loiubeau (jue mes |)ie(ls ont suivie; Ail! j'.ii denirn- nioi bien des nuils el des jours! Un regard diî (juiu/e ans, s'il y dai^uiail descendre, Dans mon co-ur consunK- ne rcmiuT.iil (pu' cendre, Cendre de passions <|ui italpileul toujours!

La forme plus arrêtée et le choix d'images nouvelles, qui signalent le dernier recueil poétique de Lamartine, n'est pas sans amener quelques inconvénients. La facture plus rigoureuse du vers entraine des gaucheries, certaines vulgarités d'expression, qu'on peut appeler les méfaits de la rime riche. Le poète juxtapose quelquefois avec un peu d'incohérence les comparaisons de son ancienne manière et celles de son goût actuel. Mais en somme la modification du talent qui se produit ici peut être dite intéressante et même heureuse. A quoi faut-il attribuer ce changement déjà sensible dans la Chute cVun ange? Est-il dû à Témulation d'une gloire rivale , à l'exemple grandissant de Victor Hugo? Nous croyons que cette forme renouvelée, comme les nuances d'esprit et d'âme qu'elle manifestait, s'explique mieux encore par les années et par la vie de Lamartine lui-même à ce moment. Il était à l'âge de la pleine force, et au tournant des jours où les ivresses du cœur sont les plus ardemment appréciées, puisqu'on va les perdre. En outre les Recueillements étaient composés dans des intervalles de l'action, où la fibre du poète frémissait encore des vives luttes oratoires, où son style continuait le ton plus énergique des discours et restait enfiammé du choc récent des opinions; il n'y a plus de mollesse dans ces derniers vers de Lamartine; parmi les régions idéales où l'extase transporte le poète, il se tient debout avec l'attitude d'un homme qui vient de se fortifier dans les

combats ; et c'est ce qu'il a défini lui-même en reprochant à un statuaire d'avoir embelli son image :

... Dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre, Dans CCS lèvres de l'eu qu'entrouvre un souffle libre, Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein, Dans cette arche du tlanc que l'extase soulève, Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve, Phidias a pétri sept âmes dans l'airain.

Lb:s ROMANS PERSONNELS

A partir de 1839, date de la publication des Recueillemenls, Lamartine, sauf les exceptions que nous avons signalées, a cessé d'écrire des vers; mais, peu après cette époque, il a produit une série d'ouvrages en prose, qui émanent encore de l'inspiration lyrique presque aussi directement que ses poésies. Cette inspiration, en persistant ainsi sous des formes diverses, s'accuse plus nettement comme tout à fait inhérente au génie de Lamartine. Le désir de comprendre ce génie est intéressé davantage à chercher le principe d'un genre de manifestation qui se continue chez lui avec persévérance. La poésie lyrique, c'est, en un mot, la poésie personnelle, celle où le poète, parlant en son nom, exprime ses propres sentiments. Ce genre littéraire, très en honneur chez les poètes latins, cultivé avec un grand charme, lors de notre Renaissance, par le

groupe de Ronsard et de ses amis, presque disparu de notre littérature pendant les deux siècles qui suivirent, a trouvé son plus large développement de nos jours. Malgré cette prise de possession qui paraît désormais définitive, la légitimité de ces inspirations personnelles est encore mise en doute par certains esprits, et nommément, suivant une logique assez naturelle, par ceux que subjugue l'idéal du xvii*^ siècle ; si on les en croyait, la poésie lyrique révélerait, chez ceux qui s'y adonnent, une étroitesse marquée du point de vue et un penchant spécial à l'égoïsme.

Ces préventions contre une forme où se sont manifestées tant de nobles âmes, ne semblent pas justifiées par le principe de la poésie lyrique et par l'histoire de son développement chez nous. La poésie lyrique apparaît plutôt, au coulraire, comme l'cxprcssiou de la sensibilité.

Dans les époques qu'on peut appeler intullectuelles, où les hommes donnent, parmi leurs facultés, la première i)lace à la raison, rallciilion des écrivains se porte vers les idées générales, vers les passions dans ce (pi'elles on! (runiversel ; ils sont iiil(''i'ess(''s (le pi-élÏMcnce |)ai' les traits communs à Iniilc riiiiin.inih''. cl p.ii' siiile la lilléraini'cî se inonti'e im|)('i'S(>nm'lle. Au (•(Milraire. (jiiand la sensibilité iègn(% (juand Ifinolion se répand sur la pcMisée, la II II ('l'a h ut' se Cill iu(li\ iduelh^, les auteurs s'expi'iiurnl eu leur |U'()|iri' luuu et (b'voilent li;ur pf()pr(' crriir. (!"r>l quCu ril'cl riub'lligence se iiour-

rit d'observations extérieures, tandis que le sentiment est éprouvé, au dedans de lui-même, par l'individu; le monde tout entier est l'aliment de Fintelligence, le moi est le lieu unique de la sensibilité. Les écrivains du xv!!*" siècle et ceux qui les continuent dans le siècle suivant ignorent la forme personnelle; mais Rousseau apparaît, portant en lui une sensibilité inconnue, et la poésie lyrique est en germe dans les émotions intimes qu'il a le premier confessées.

L'ancienne société avait organisé les hommes en un établissement solide où le roi, les grands étaient tout, l'individu rien, où la religion, comme l'État, était constituée dans sa force en dehors et au-dessus des opinions personnelles. Après la Révolution, l'homme a pris sa valeur en tant que personne ; il n'a plus été apprécié suivant sa fonction dans l'État, mais suivant sa hauteur propre; le romantisme a placé le poète au-dessus de tous, en supposant qu'il représentait le plus beau type de l'àme humaine. On a voulu connaître cette âme supérieure, avec ses nobles et libres inspirations; elle-même a senti le besoin, elle a reconnu la possibilité de se révéler, et la poésie lyrique a pris naissance.

La poésie lyrique a un charme inestimable; elle montre la vie à sa source, dans sa fraîcheur de nature, à l'abri de toute convention, avant qu'elle ait subi les contraintes de l'art. La projection constante hors de l'âme individuelle, qui caractérise la littérature classique, s'accompagne nécessairement

de quelque artifice; on se sent trop éloigné du jaillissement primitif qui exista cependant, bien qu'on le dissimule. Souvent, dans une œuvre objective, on cherche à deviner l'âme de l'auteur, plus attachante que ses personnages. La critique récente, qu'on a appelée l'histoire naturelle des esprits, étudie surtout l'homme dans le livre. C'est que l'âme individuelle est la forme originaire, la place sacrée de tout sentiment, de tout rêve, de la joie, de la souffrance. Lorsque, dans la littérature du xvu" siècle, on se trouve en présence d'une sensibilité individuelle qui perce malgré tout, que ne donnerait-on pas pour la connaître directement? Qui ne voudrait écarter un peu Télémaque et Bajazet, pour s'approcher davantage de Fénelon et de Racine ? On regrette que la mode régnante, le milieu tout intellectuel les aient empêchés de nous parler d'eux-mêmes, de nous dévoiler leur cœur.

La littérature qui prend la forme personnelle n'est pas forcément égoïste; elle aurait plutôt le caractère opposé, puisqu'elle pai't du sentiment. Les satiri(jucs sont bien des objectifs, et ils ne sont pas les plus aiujants |)armi les hommes. Que l'on considère l'Iiumanilè spontanée, on s'apercevra (pie les moralistes, les prédi(!ateurs sont toujours obligés de lui (lin! : Ne vous (►rcupez pas tant des autres, r.iiles voire exMineii de ('(Uiseienee, e(»niiaissez-vous pour vous aiMéMoi-er. (Juaiid il n'y a pas plus de mali(te, il y a du moins plus de froideur dans l'esprit (pli ()bs(îrv(' (jiie dans la sensibilité qui s'épanche.

Une âme très tendre ne peut guère parler d'autre chose que de ses affections; un cœur ému s'ouvre de lui-même, et si on lui reproche ses effusions sous prétexte qu'elles sont trop personnelles, il peut répondre qu'il n'a pas besoin de voir au dehors ou d'inventer, puisqu'il éprouve en lui. Ces deux mouvements, intérieur et extérieur, qui distinguent deux classes d'esprits, se succèdent quelquefois l'un à l'autre chez le même écrivain, et il est remarquable que l'inspiration lyrique cède la place à la création objective, après la jeunesse, au moment où la sensibilité s'épuise; aussi arrive-t-il souvent que la seconde catégorie d'œuvres renferme moins d'essence poétique que la première.

La sensibilité de Lamartine n'était pas épuisée, quand il cessa d'écrire des vers; elle ne s'était pas révélée tout entière dans ses poésies. La poésie lyrique, que son nom môme rapproche de la musique, n'a pas seulement avec cet art ceci de commun, de chercher la beauté par le son; comme la musique, elle se borne à exprimer le sentiment en lui-même, le sentiment tout pur, sans les événements, sans les circonstances qui ont accompagné son éclosion. Un recueil de poésies lyriques est un substantiel trésor de faits intérieurs, les plus importants certes, les plus précieux de tous. On y trouve l'àme du poète, dégagée de ce qu'il a vu, concentrée en ce qu'il a senti. Mais cette révélation idéale, ne dévoilant qu'une sensibilité dont les objets ne sont pas montrés, contente insuffisamment la curiosité

du lecteur. Le désir un peu frivole, qui veut connaître d'un poète, non seulement lui-même, mais de plus sa vie, les faits extérieurs parmi lesquels il s'est développé, les êtres dont il a reçu le contact, ce désir se laisse comprendre, quand il s'agit d'une personne comme Lamartine, que son génie faisait aimer autant qu'admirer, et vis-à-vis duquel le besoin de savoir était une conséquence de ralfeclion qu'il suscitait. Un lecteur, échauffé par la sympathie, se plaît à comparer sa propre situation, son lieu de naissance, ses parents, ses proches, avec ce qui peut y correspondre dans la vie du poète aimé; il espère constater des ressemblances extérieures qui, ajoutées à son admiration, le rapprochent de son modèle et le flattent secrètement. Lamartine, de son côté, devait éprouver le besoin d'une expansion plus entière que celle de la poésie lyrique : dans ses vers il avait exprimé ses sentiments; mais ces sentiments, qui n'avaient pas lui-même pour objet, qui étaient toujours au contraire d'une direction affectueuse, s'adressaient à des êtres (juil n'avait pu décrire avec leurs traits particuliers, chers à son souvenir. Son amour (ili.il pai* exemple, qui fut |)eut-ètre son plus giMiul amour, avait percé çà et là dans ses poésies; mais la i)crs()nM(' même (pii lui avait inspiré cet aiiunir, rinlhience exercée par sa mèr(; sur lui. les liahihidcs (h; ferveur et de ten- (lr(îss(; (le cclh; rciimic, adniir.'ible, il n'.iNait i)U en parler aMjc 1(!S détails vivants dont son co'ur (h'ihordait. Ses Coti/idences vinrent a leur date comme la

suite heureuse et le complément naturel de ses poésies lyriques. Il est vrai que, entré dans cette voie, quand il a adopté l'usage de se confier, il ne s'arrête plus. Il revient sans cesse, à toute occasion, sur sa vie passée; il recommence le portrait des personnes qu'il a connues. Ses romans populaires euxmêmes ne peuvent pas être entièrement objectifs et conçus tout à fait en dehors de lui; il se met en scène au début de ces simples récits pour en introduire les personnages, comme il l'a déjà fait pour Jocelyn et même pour la Chute d\in ange. Tel est le pli que lui a donné la poésie lyrique. Peut-être les épanchements intimes, les interventions personnelles sont-ils arrivés à la fin chez lui jusqu'à une habitude irréfléchie et sans mesure. Mais le point de départ, étroitement rattaché an génie lyrique, n'a rien que de légitime. Le poète a beau trouver en sa personne bien des insuffisances et recevoir de soi-même bien des douleurs, la complaisance en l'être propre est inséparable de la rêverie sentimentale qui fait le poète lyrique, sans exclure la modestie et l'aspiration vers l'idéal.

Dans la première œuvre importante écrite par Lamartine en langage de prose, le Voyage en Orient, publié au mois d'avril 1835, bien que le livre semble fait pour décrire des objets extérieurs, des paysages, des hommes, des races, ou pour exprimer des idées générales, c'est le poète lyrique qui s'épanche. Pour la première fois alors, Lamartine (juittait le brillant nuage dont s'enveloppent toujours les vers et par-

lait la langue de tout le monde. La curiosité publique se portait au-devant des révélations plus précises que cette forme plus familière annonçait : le poète allait être plus accessible, semblait-il, plus voisin de chacun, c'était comme si on allait faire la connaissance de sa personne. Cet empressement naturel ne fut pas trompé. Bien que fortuite encore et fragmentaire, l'expansion sentimentale abonde dans ce livre. Ce n'est pas la relation de voyage d'un savant, et même un prédécesseur poétique de Lamartine dans ces contrées, Chateaubriand, avait montré plus de souci d'appliquer la toLse aux débris des édifices ou de connaître le nom des plantes étrangères. Lamartine met les émotions de la sensibilité bien au-dessus des plaisirs de l'intelligence; les soudaines révélations de l'instinct conviennent à sa nature mieux que les patientes recherches du travail; et surtout chaque occasion lui sert pour ranimer ses souvenirs de tendresse et manifester son cœur. C'est sa mère qui, par une éducation bibli(iue et chrétienne, l'a préparé à concevoir l'idée de ce voyage comme un des grands ncXcs de sa vie intérieure; aussi l'image de cette inspiratrice l'accompagne sans cesse. L'enfant uni(|ue, chez laquelle le poète retrouve Tàme et h\s traits de sa mère, lui est enlevée au cours dtî ce voyage, cpii devient aiusi, dans la terre des lamentations, aux abords du Jai-din des Olives, un draun^ plein de laniK's et (le (Icilii. r.ii'iiii la descM'iption des mers, des MioiiLagnes, des villes célèbres, (l(>'s déserts

inconnus, le Voyage en Orient^ comme le titre complet rindique, est un recueil de pensées et d'impressions, une confidence d'opinions et de goûts. Le poète parle beaucoup de lui dans ce récit; mais il parle de lui-même de manière à satisfaire la curiosité et en même temps à toucher l'âme du lecteur. Ce qu'il révèle en se confiant, c'est le détachement de soi, la vie toute faite de sympathie générale et d'amour. Ce poète lyrique emploie fréquemment le mot je, mais c'est presque chaque fois pour dire : faune. Les peuples qu'il a visités, les hommes qu'il a connus, les serviteurs qui l'ont assisté ne rencontrent chez lui qu'ouverture de cœur, affection, louanges et bienveillance.

Aussitôt après son retour d'Orient, l'action politique s'empara de Lamartine. Le développement naturel du génie lyrique, passant du vers à la prose, de l'expression pure des sentiments à la caractéristique des êtres aimés, s'opéra de façon complète et directe plusieurs années après, lorsqu'il écrivit, non plus la relation d'un voyage, mais le récit de sa vie. Dans les Confidences (commencées en 1843, publiées seulement en 1849), dans Raphaël (écrit en 1847, publié en 1849), dans les Nouvelles Confidences (iHoO) , dans ses Préfaces, dans les Commentaires de ses poésies (pour l'édition de 1849), Lamartine raconte les événements extérieurs qui, se rencontrant avec son âme, en ont fait jaillir les émotions exprimées dans ses vers. Mais comment le poète a-t-il compris ces explications de forme narrative? Retracent-elles

des souvenirs détaillés, exacts, comme le journal qu'on écrit pour soi-même, afin de ne rien perdre du fuyant passé, afin de se connaître et de surprendre Tindividu réel qu'on peut le mieux observer? Lamartine n'a pas entendu de cette manière le récit de son enfance et de sa jeunesse. Attendre de lui cette méthode précise, ce serait mal connaître son esprit et son caractère esthétique. Lamartine est doué d'une imagination embellissante. Sous le prétexte de se raconter lui-même, il a créé un genre nouveau de littérature, une sorte particulière de roman, qu'on peut appeler le roman personnel, récit composé, non pas avec des souvenirs de moments, mais procédant par grandes scènes, et inspiré toujours par le goût de l'idéalisation. C'est tout ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit scientifique, à la recherche du document humain. L'intelligence de Lamartine répugne à l'emploi de l'analyse; il est intuitif; la vérité pour lui est faite, non pas d'exactitude, mais de vague hnniri-c; son argument principal est l'évidence. Ici le poète ne se raconte pas pour renseigner avec précision sur une personne, il (m rit pour charmer et pour édifiei". Il n'a pas ce respect, ce scrupule (pii. m changeant un fait dans la réalité, ci'aiudrait presrpie de déi'angci- Tordre delà nature. 11 est idralishî : la rc'alili'' lui l'ail concevoir aussitôt le type; sou csijrit se (li]'ig(i spontanéin(;nt suivant la doctriu*' dr; son ancrhi; iMlelIectucl, Platon; pour lui, il lia |ta> di' Un'' )ri(', mais, on lèsent bien, il u"alliibu(î pas (raiilre fonelicui à lail (jiie celle de

dégager Tidéal, comme il le laisse entendre, par exemple, dans quelques mots d'un récit de voyage, lorsqu'il dit : « L'évêque de Balbek était un beau vieillard, aux cheveux et à la barbe d'argent, à la physionomie grave et douce, tout à fait semblable à l'idée du prêtre dans le poème et dans le roman ». Les types conçus par les hommes demeurant à peu près fixes, il peut résulter du goût de l'idéal quelque chose de convenu et de monotone, et Lamartine n'a pas toujours échappé à ces suites de sa propre tendance. Mais cette tendance était en lui un instinct vivant, inséparable de sa nature. Si l'idéalisme le conduit à changer les faits, nous croyons qu'il n'a pas imaginé les sentiments, mais que ses sentiments lui ont inspiré les faits par besoin d'harmonie, et c'est en cela, pensons-nous, que consiste sa sincérité, qualité dont la nuance est toujours difficile à déterminer chez un poète. Aux sentiments qu'éprouve un poète il s'ajoute aussitôt une haute vibration, et comme un battement d'ailes, qui les transporte dans la sphère idéale où tout s'ordonne et s'embellit. La pure gloire de Lamartine, c'est que cet envolement et cette transformation s'opèrent chez lui avec plus d'étendue, d'aisance et de spontanéité que chez tout autre poète, et cela parce que l'essence réelle de son àme le rapproche plus que tout autre de l'idéal.

Toute critique, même juste, d'autrui serait en discordance avec la conception douce, et comme pieuse, (|u'il se fait de la littérature poétique : « Je ne voudrais pas, dit-il, qu'un mot réfléchi, hostile à quel-

qu'un, restât après moi contre les hommes qui me survivront un jour. La postérité n'est pas Tégout de nos passions; elle est l'urne de nos souvenirs, elle ne doit conserver que des parfums. » Sa faculté d'embellissement, animée par son cœur, s'applique de préférence aux êtres qui lui sont unis par les liens de la tendresse : son père, sa mère, sa fille, ses sœurs, tous ses proches, sont élevés par lui jusqu'au type parfait de la famille et parés en même temps de toutes les séductions de la beauté. 11 a aimé chaudement ses amis, si bien que dans sa correspondance l'amitié apparaît comme une vive passion ; pourtant, quand il définit leur caractère, quand il les juge, la hauteur de l'éloge diffère, suivant qu'il parle d'eux dans une œuvre de littérature comme les Confidences^ ou dans un récit plus soucieux de la réalité comme les Mémoire?» inédits. Mais ce sont ses amantes surtout qui reçoivent de lui la transfigura-, tion poétique. Dans l'atmosphère intérieure que la poésie du Nord a créée chez lui, la jeune fille rencontrée aux bals (hi Màcon devient une figure d'Ossian aperruc pai'mi les ])ruiues des montagnes, aux bords des torrents (pH3 l'hiver fait mugir. La servaiile (l'iiii directeur de inaniiraclui'c à Na[)les est présentée cKiiiiiir l.i lillc pctpiilaire de l.i mer, dont les doigts bruns maiiiiiil, non plus des objets industriels, mais les l)ran(;li(js (b; rose corail arracliées aux profondeui-s <bi plus beau des golfes. P(Mir r.'iinanb; b'-gcndairc, du lac, du Bourget, la ti'ausposition <'st plus signilicaliv»', car elle déplace autre

chose que les conditions extérieures; la variante célèbre de la poésie du Zac, quelques incertitudes de ton dans Baphaël, un passage des Souvenirs et Portraits (t. II, p. 121), et les témoignages des confidents du poète, laissent entendre que les habitudes d'aimer reçues de Parny ne s'évanouirent pas au premier regard, et que le jeune amant dut demander et obtenir tous les bonheurs. 11 est certain néanmoins que la rénovation du poète et celle de la poésie française datent de cette rencontre, et que, si le mode de l'amour ne fut pas exceptionnel, le sentiment éprouvé dans l'âme fut assez neuf, assez spiritualiste, assez idéal, pour évoquer l'adorable fantome d'Elvire, et créer toute une poésie éthérée, que continuent légitimement des récits où l'état d'âme du moins est retracé sous des couleurs vraies. Si le mysticisme religieux a laissé parfois sans vigilance les éléments inférieurs de la nature pour s'absorber dans les visions surnaturelles, on comprend qu'il en soit arrivé de même au mysticisme de l'amour lamartinien; le poète a pu dégager des circonstances ce qui lui paraissait l'essentiel, c'est-à-dire le sentiment, et dériver de ce principe des œuvres de logique idéale et de noble harmonie.

Le même goût d'idéal, le même attrait vers le type s'attachaient à une personne physique et morale que Lamartine avait à montrer dans ses récits; cette personne, c'était lui-même; et, puisque cette personne était celle d'un poète, il devait être entraîné par son instinct à la représenter comme le type

même du poète. Poète, certes il l'était, par grâce de nature, sans nul effort, et l'on ne peut nier que la connaissance de lui-même ne lui fournît spontanément bien des traits pour le dessin de cette figure idéale. Quelques additions légères, toutes dans le sens des dons réels, suffisaient à Fachèvement. Il mettait de la poésie dans sa vie, et il en ajoutait encore dans le récit de cette vie, où on le voit prendre certaines attitudes de rêverie négligente, fort correspondantes d'ailleurs à sa nature, comme d'écrire ses vers sur des feuilles jetées au vent que lui rapporte par hasard une gardeuse de chèvres, ou bien de donner des préfaces composées en vue du public pour des lettres intimes destinées à des amis. Il était d'un temps où l'usage invitait à ces allures de poésie vécue, répandue dans tous les moments de l'existence et dans tous les gestes de riiomme. De nos jours, les poètes, et non les moindres, pour trouver l'état poétique, sont obligés de rentrer dans le dernier repli d'eux-mêmes; tout le reste de leur être appartient h la banalité la j)lus commune. Si la sève ne; monte pas en nous av(M; cxcvti, faut- il nous (Ml louer et nuH;onnaître la supériorité d'une imagination (jui débordait? La vision, à propos de luiniénu;. (lu porh; l\pi(|U('. du porh' idéal, dont toutes les manières d'être sont poéli(|ues et sans inélangcî (rt'|('inrnls vulgaires, cette coïKîcplion amené I^amartine à |»r('>enler sous son nom ou sous im pseudonvue' I i;iiis]»;ir('iil une ligure à la(|U('lle lien ne ni.MM|ur \uti\v cliaiincr, ('■dilicr ou allendrii". I^eiaii)'

d'en liant par cette lumière sans nuage et sans ombre, il se fait aimer comme jamais peut-être auteur ne fut aimé; ses confidences sont parfois, à côté d'humilités de bon goût, des apothéoses : mais on ne résiste pas, on le suit jusque-là, on lui est reconnaissant de nous avoir proposé en lui un aussi bel exemplaire de l'humanité ; et cette idéalisation, complément facile d'une beauté d'âme des plus réelles, exerce tout son prestige sur les jeunes gens qui, avant de connaître la vie, se voient transportés par l'enchanteur dans un monde de délice et de vertu. Le goût de l'idéal marque le caractère esthétique de Lamartine et suffit, avec son optimisme, avec sa tendresse, à expliquer les transfigurations dont ses récits sont pleins. Mais ces mêmes récits offrent des particularités qui tiennent plutôt au caractère intellectuel du narrateur. Ils dénotent chez lui une sorte d'impuissance à saisir et à retenir les faits matériels, les dates par exemple, celles de sa vie et celles de ses ouvrages, une indifférence vis-à-vis de l'exactitude des événements ou des chiffres, qui l'entraîne en de frappantes contradictions, et qui fut peut-être une des causes de sa détresse financière. Cette disposition atteint chez lui un degré vraiment exceptionnel; au lieu de se souvenir, il crée dans une sorte d'ivresse de la mémoire, d'autant plus surprenante qu'il s'attribue une grande force pour conserver tout le trésor du passé. Lamartine s'est reconnu plusieurs fois des affinités avec les races de l'Italie et de rOrient : dans le trait de caractère intellectuel que

nous signalons, se montre quelque chose qui le rattacherait au Midi plus étroitement que par des images prises d'un ciel léger et de Ilots d'azur. Et même, sur le fond de mélancolie et d'aspiration qui constitue l'âme du Nord, ne retrouverait-on pas le génie méridional en d'autres faces de son être, dans sa nature expansive, dans son aisance, dans sa faculté d'improvisation, dans la mobilité rapide qui le porte successivement vers les modes d'existence les plus divers?

Quoi qu'il en soit de ces analogies de races, que le poète expliquait à l'occasion par une parenté possible avec quelque Orientale du temps des croisades, c'est dans cet esprit d'attraction vers l'idéal et de médiocre souci pour les faits que Lamartine a écrit les Confidences, Raphaël, les Nouvelles Confidences et les Commentaires de ses poésies. Les Confidences renferment le récit romanesque de sa vie de 1790 à 1810. Ilaphnël est le poème en prose où est exalté le grand amour né au bord du lac de Savoie. Dans les Nouvelles Confidences sont retracées les circonstances pou notables de la \'ui (hi poète jusqu'aux environs de 18^0. Ces divers ouvrages contiennent des p.iilics (liiirgale valeur, des passages assez \i(li'S, des fi'agmenls peu substantiels, à côté de l.'ibicaiix et (l'('|)is(»(l('s ravissants. La nécessité, peutêtre pècmii.iiic. (rrlciidic. se l'jiil sentir pai" endroits, surtout (I.ius la (Irscriplinu de la société à l'époque de la jciiiic-sf (In poète; ses poili'ails des hommes rèirhi'cs de la |{<'v| ,i uc.il i,,||^ (|iij or(ii|i('iil une place

dans chaque volume, frappent rarement par la justesse. De telles études, même réussies, ne sont pas ce qu'on attend d'un génie lyrique qui intéresse surtout par lui-même; on se sent comme frustré quand il parle d'autre chose que de lui et des objets de ses tendresses. Lamartine est d'ailleurs peu inspiré par les personnes qu'il a seulement connues; il a besoin d'aimer les êtres pour les bien peindre; ni observateur ni juge, son génie est tout de sentiment. Aussi les pages durables de ses divers volumes de Confidences sont celles où il nous décrit sa maison de famille, son éducation sensible et pure, sa mère rêvant et priant le soir dans l'allée du jardin de Milly, ses ardeurs religieuses à Belley, ses vives amitiés, plus tard ses mélancolies déjeune homme, l'oppression de ses forces sans emploi, son retour à la maison paternelle après une crise de la vie du cœur, le groupe idéal que forment sur les marches de l'église sa mère et ses sœurs réunies comme des merveilles de beauté.

Parmi les confidences les plus séduisantes du poète, se trouvent, comme on peut le prévoir, ses récits d'amour. L'épisode de Lucy nous présente un phénomène fréquent chez les adolescents lettrés, qui ont pris dans les livres le désir de Tamour avant d'en avoir la puissance dans Tàme : ici, le livre instigateur, c'est Ossian. L'histoire vraie qui se rapportait à une jeune fille de Màcon est totalement métamorphosée. Avec quelques traits d'une ironie très fugitive pour cet amour d'imitation, le seul sourire un

:Jj« LAMARTINE.

peu moqueur de toute son œuvre, Lamartine a introduit dans cet épisode, d'une manière très pénétrante, la poésie rêveuse et fantastique de l'hiver.

Tout de suite après, dans GrazicUa, la perle des récits d'amour de Lamartine, comparable à la blanche idylle de Bernardin de Saint-Pierre, voici venir la poésie du Midi. Graziella ressemble à Lucy par un point, c'est que le jeune homme n'aime pas encore; il est ardemment aimé par la charmante fdle d'Italie ; mais son cœur, mûri insufTisamment à de moins chauds rayons, n'en est encore qu'aux préludes. De là vient, sans qu'il y ait de sa faute, l'air de vanité qu'on a cru apercevoir dans Graziella et dans l'admirable poésie àe^ Premiers Jtegrels] cette apparence est inévitable chez un homme racontant un amour (|u'il a peu ou point partagé ; et, dans ce cas-ci, ce n'est qu'une apparence : Lamartine a exposé dans une nuance très juste ce qu'il éprouva pour la pauvre hlle du peuple d'Italie, avec tout l'enchantement que lui inspirent la pureté, la tendresse et la beauté, répandues à Ilots suaves dans cette délicieuse liistoirc;. Les humbles conditions humaines ne lui étaient pas étrangères, il ne les voyait pas de trop haiil ; son éducation avait été rusti(pie, et, dans ses voyages, en cherciiant les spectacles de la nature, il s'était liabitiK' à y rencontrer et h aimer la vie popnlaire.

Le grand poète français aj)piMt (h; iîi pauvre petite Na[)oli(aine à connaître, sinon à éprouver la passion. Icjjt' (HIC la si'iilt'iil 1rs ;uii('S du Midi, la [»assion MMivciaiiir, absolue, .^ans égard poiii' licn ni

dehors de son objet. La même leçon lui fut renouvelée par une autre Italienne, cette princesse Régina dont il dit l'aventure dansiez Nouvelles Confidences; c'est l'amour de Rcgina avec un ami du poète qui nous est raconté; la jeune Romaine en arrive vite à mépriser son amant, parce qu'il mêle à l'amour d'autres considérations, le dévouement pour elle, les égards pour son rang et pour sa fortune qu'elle peut perdre; et elle semble avoir demandé au poète de comprendre la passion comme elle la comprenait elle-même. Ce qui s'ensuivit entre elle et lui reste voilé de discrétion; mais cette fois encore Lamartine n'aima pas, car la rencontre est de 1819, et le poète se marie l'année suivante. Néanmoins ces héroïnes de l'amour absolu, Graziella, Régina, ont dû imprimer une vive brûlure à son cœur; elles sont restées pour lui inoubliables : il en a fait la peinture extrême dans la coupable amoureuse de la Chulc d'un ange qui poursuit Cédar d'une passion sans borne; une flamme ardente anime l'amie elle-même du doux Jocelyn, cette Laurence qui, elle aussi, ne vit que pour l'amour, et chez qui l'amour est violent, exigeant, presque tragique. Dans l'œuvre de Lamartine, les personnages féminins semblent les plus en proie aux entraînements de la passion. Lamartine, quoique très touché par la grâce féminine, ne s'aban* donnait pas à l'idolâtrie des races du Midi, où l'amour sévit encore comme un dieu, l'antique Eros tout-puissant et sacré. 11 a connu, peut-être éprouvé diverses nuances de l'amour, de ce sentiment variable

dans la même âme suivant l'âge, le développement intime, les circonstances, et suivant les êtres aimés. Un de ces moments est l'ivresse chaste de la possession, telle qu'il l'exprime une fois dans le Chant d'amour, sans qu'une nécessaire réserve lui ait permis de l'expliquer en prose. Mais le véritable amour lamartinien, inspirateur de ses plus originales poésies, et assez particulier pour porterie nom du poète, c'est cette tendresse idéale, cette aspiration infinie, en germe dans son cœur, et qui s'épanouit au bord du lac de Savoie, devenant ensuite par la mort une adoration funéraire, de plus en plus spiritualisée. Cet amour, son grand amour, adressé à rimmortclle figure d'Elvire, Lamartine l'a raconté dans Raphaël, trente ans après l'avoir ressenti, et alors qu'il approchait de la vieillesse. Dans cet éloignement il se rendait compte de la place occupée par cet amour dans sa vie, de rinfluence qu'il en avait reçue, et, d'autre part, les années déjà plus fi'oides l'empêchaient peut-être de ressentir directement tout l'enthousiasme (ju'il avait éprouvé; peut-être encore son récit était-il gêné par la convention de pureté absolue (ju'il avait adoptée. Par ces diverses causes, il s'est introduit rlaiis \r ton (hî c(^ roui.ni personnel un C(M'tain coiiliasto entre le sentiment et hî nombre, la hauteur des mots (}iii rexpriinent, dêlaul de i)roporlioii (|iii, d.-ins des p;iss<igeH trop vibrants, resseud)U; (jiiclijiic peu à (le l'ciu j)iiase. (\v. livre a néainnnjiis ses Iwantês cl mim*, très noble ('h'-validii. On y Vdil <'(î HentiiiK'iij (le riiijiiii, (|iii lui j.i pr(;miére origina-

lité de Lamartine, s'attacher à l'amour, ravir à des hauteurs inconnues l'attrait de Thomme et de la femme, le pénétrer d'adoration religieuse, en faire la meilleure voie pour arriver à Dieu et à la conviction de l'immortalité. Les pages où l'amour est présenté de la sorte sont les plus helles et les plus neuves de Raphaël^ et elles méritent de rester comme un heureux commentaire de cette aspiration infinie qui renouvela la poésie française par les vers des Méditations.

La prose chez Lamartine est ornée des mêmes dons que sa poésie; et soit parce qu'il l'a ahordée dans la pleine maturité de ses forces, soit parce qu'elle offre à l'inspiration moins de résistance que les vers, elle est exempte de ces incertitudes et de ces faiblesses transmises que nous avons dû signaler dans les premiers poèmes. Il s'y est montré du premier coup écrivain souverainement aisé dans une forme originale. La prose du Voyage en Orient manifeste déjà une maîtrise naturelle dans une langue que le poète n'avait pas encore essayée. L'abondance, l'harmonie, la transparence sont les marques de ce style sans brusquerie, sans arrêt, où tout s'écoule, où tout est fondu, expression d'une âme douce dans sa force et d'une imagination souple dans son étendue. En écoutant cette suave musique, on se demande si l'harmonie de la prose ne peut pas devenir quelquefois supérieure à celle du vers : tandis que le rythme du vers est fixé dans certaines règles connues et peu variables, le rythme qui scande une prose comme

celle de ce poète, en se modifiant à chaque phrase, garde sans cesse le secret de ses moyens, et c'est peut-être un charme plus doux de sentir Tobservance juste d'une loi qui demeure cachée. Ces remarques valent pour le Voyage en Orient comme pour les ouvrages que nous avons plus spécialement appelés « Romans personnels ». Partout la prose de Lamartine témoigne d'une vive et naturelle attraction vers la beauté, vers la beauté particulière qui a les préférences de son imagination. On pourrait dans ce champ de la prose lamartinienne, si rapproché du jardin de sa poésie, réunir une guirlande d'images légères et rêveuses comme celles que nous ont données ses vers. Les choses flottantes et fluides apparaissent ici aussi fréquemment que dans les poèmes. Lamartine ne cesse pas d'emprunter ses comparaisons à l'ék'ment souple qui exprime le mieux les mouvements faciles de son Ame, à l'eau, à la mer. Ainsi les débris des édifices, ])ar exemple, (jui semblent ;l d'aulres quelcpie cliose de si aride et de si dm-. |)ienncnt pour lui un singulier allégement et se ramènent à la sensation imaginativc (jui lui est habituelle; il (lil des ruines du Pjirtliénon : « Elles forment un chaos ruisselant de mari)re de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le |)lus bizarn^ et It; plus majestueux; de loin, on (Croirait voii" réeunn; de vnuues énormes qui viennent se l)riser el bl.'mcliir sm- un eap battu des mers ». Adressant les Coiifii/rnccs. 11(111 |»as dii'rclenieiil au public, mais à son auii Prosprr (iiiicliard. il lui dil : « Tu le

souviens du temps de notre jeunesse, de ces jours d'automne que j'allais passer avec toi dans le solitaire château de ta mère, en Dauphiné, sur cette colline de Bienassis, à peine renflée sur la plaine de Crémieu, comme une vague décroissante qui apporte un navire à la plage ». De même pour son pays à lui : (( En quittant le lit de la Saône, on suit une route montueuse à travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante ». Ailleurs c'est l'air qui, dans sa prose comme dans sa poésie, est ramené encore à l'élément liquide : « La matinée était aussi transparente que l'eau de la mer au lever du soleil sous un cap verdoyant des îles de l'Archipel. Les rayons d'un printemps déjà chaud tombaient d'un ciel limpide sur la colline boisée. Ces rayons ressortaient des taillis en haleines tièdes comme les vagues imbibées de soleil qui viennent baigner à l'ombre le pied des baigneuses. » Dans le miroir de cette imagination, le monde dépouille sa pesanteur matérielle pour devenir ondoyant et translucide : « Les montagnes nageaient dans une légère teinte violette qui les grandissait et les éloignait en les efraçant; on ne pouvait dire si c'étaient des montagnes ou si c'étaient de grandes ombres mobiles et vitrées à travers lesquelles on aurait vu transpercer le ciel chaud de l'Italie. » Le prosateur, tout aussi spiritualiste que le poète, arrive vite au symbole, l'àme humaine apparaît à propos des objets extérieurs, et comme c'est Lamartine qui l'évoque, cette âme est une âme

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