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plus haute, une félicité plus entière, dont les réalités n'étaient que des fragments ou des reflets. Son âme ardente s'étonnait de son corps comme d'une prison étroite et douloureuse. Sa mélancolie terrestre, son aspiration vers l'idéal le rendaient apte à reprendre et à développer la philosophie platonicienne. 11 reçut de Platon et de Pythagore, en l'échauff^ant de son enthousiasme de poète, la doctrine de la transmigration qui lui semblait expliquer bien des mystères de la vie actuelle, qui ouvrait à l'activité de son âme, à travers des renouvellements sans nombre, une infinie carrière dans le passé comme dans l'avenir, et qui répondait au goût de la contemplation astrale, une des particularités les plus frappantes de sa rêverie.
L'âme humaine, d'ailleurs, n'était pas à ses yeux la seule qui flottât ainsi à travers les stations de l'immensité. L'univers était plein d'une vitalité spirituelle, d'un animisme ininterrompu qui comblait tous les degrés depuis les êtres les plus humbles jusqu'aux plus sublimes. Pour lui, du moins à certaines heures de synthèse métaphysique, tout, les plantes, les insectes, les organismes divers, cet esprit du globe terrestre que l'on nomme la nature, les astres du ciel qui doivent être animés sans doute d'une intelligence proportionnée à leur masse et à leur lumière, les anges de la tradition catholique librement adaptés à ces conceptions, et une multitude d'autres esprits invisibles, tout vivait, sentait, comprenait, tout adorait Dieu, le Créateur, et tendait à se
rapproclier de lui. L'àme humaine, douée de liberté, pouvant s'élever ou bien descendre selon ses vertus ou ses fautes, subissant ici-bas dans les liens du corps une déchéance méritée ailleurs, traversant des existences successives sur la terre et dans les étoiles, finirait par se réunir à Dieu, le centre universel, d'où elle émane et où elle doit retourner purifiée. La félicité de ce paradis serait surtout le bonheur de Fadoration parfaite, de la fusion avec Dieu ; mais, dans cette union suprême et dans les séjours célestes qui la précéderaient, l'àme, toujours pénétrée de ses tendresses, retrouverait les personnes aimées par elle sur la terre et même les plus humbles objets de ses affections. Cette philosophie, que Lamartine projetait d'exposer avec suite, se trouve ça et là éparse dans ses œuvres; elle n'a pas gardé chez lui une froideur intellectuelle de système; son cœur où tout prenait llamme en atiré d'ardents elï'ets d'aspiration et d'enthousiasme, il était utile de la connaître pour pouvoir suivre le poète en ses rêveries les plus étranges et les plus hautes.
Ces rêveries, ces aspirations de Lamartine partent (1(! I.i philosophie hellénique, chez (|ui le spiritualisme, le sentiment do la supériorité do l'àme, le iii(''pi-is (les liens (hi coips. le désir de s'y soustraire, l'ui'ont, comme on sait, très Ini'Lomont développés. CoLlo origine de la poésie; iam.irl iiiioimo est l(;llomiînt la vi*aio p.n- oortains côlt's (jiic sans remonter à Pylh.igore ot à IMatun, on poni-rait rolronvor chez les derniers [daloniciens, chez Cicéron. rïivA JMular-
que, d'abord l'hypothèse admise par le poète que les astres sont des étincelles du foj^er divin animées par des âmes, et aussi un désir du bonheur céleste analogue à la nostalgie que Lamartine éprouvait sur la terre, des accents pareils à ses plus beaux soupirs. Dans le Songe qui termine le traité de la République de l'orateur romain, lorsque Scipion se voit transporté parmi les bienheureux qui habitent le ciel, son grand-père, l'Africain, qui est de leur nombre, lui dit : « Ceux-là seuls sont vivants qui, délivrés des liens du corps, s'en sont sauvés comme d'une prison. Mais ce que, vous autres, vous appelez vivre, ' c'est être mort. Regarde, voilà que Paul-Emile, ton père, vient à loi.... Je le vis, ajoute le songeur; aussitôt mes larmes coulèrent en abondance. Mais lui, en m'embrassant et me baisant : Ne pleure point, me disait-il. Pour moi, dès que mes larmes me laissèrent la liberté de parler : 0 mon père ! m'écriai-je, toi dont la sainteté, dont les vertus sont l'objet de ma vénération! puisque la véritable vie n'est que dans ces lieux, que fais-je donc plus longtemps sur la terre? pourquoi ne pas me hâter de vous rejoindre?... Qidd moror in terris? qu'in hue ad vos ventre propero? »
Sur la lerre d'exil pourquoi reslé-je encore?
LES
Les Secondes Méditations poétiques , publiées - en 1823, peu de jours après le poème de la Mort de Socrate, ne suscitèrent pas rémotion que les premières avaient éveillée. Une seule explication de cet accueil plus froid semble juste, et Lamartine luimême Ta donnée : c'est (jue les Premières Méditations furent les premières, et (jue les Secondes étaient les secondes; la surprise était passée, la llcur de nouveauté avait perdu sa fraîcheur. Un seul reproche peut être adressé à ces Secondes Méditations^ c'est de trop ressendjler par un point aux Premières. Lamai'tin(; n'avait p{is inséré dans sou premier livre toutes ses poésies, niênu! celles (pi'il iipprouvait, (jn'il jii,iz;f*nit dignes de hii : L'iudis (ju'il en publiait un rcrl.'iiii iioiubi'c, il ni av.'iil Mr;^dijj:é d'autres, sensil)Iem(;nt p.-iiTilIcs. (|iii cxpiiiiiaiciil les mkmucs éuiotions et chaiil.iiciil l<s iik'iiics ainoui's. il les rcpi'il
pour les Seconde?, Méditations, de sorte que les deux recueils ne sont pas, au point de vue biographique, rigoureusement successifs; ils se trouvent, à certains égards, presque parallèles : les mêmes amours y sont chantés; la proportion dans laquelle ils sont représentés semble différer seule. Déjà, dans les Premières Méditations, Julie est morte, et l'on voit naître l'amour pour la jeune fille qui sera la compagne du poète. Et cependant quelques poésies des Secondes Méditations [Elégie, Tristesse) nous ramènent à Graziella par leur date et par des formes très visibles du xv!!!*^ siècle; une au moins (à ^T**) nous montre Julie encore vivante, et plusieurs parmi les plus belles [le Crucifix, Apparition, semblable au Soir des premières poésies), l'admirable pièce les Etoiles pleurent sa mort récente.
Mais à part ces ressemblances, qui tiennent à la composition peu ordonnée, et d'ailleurs très rapprochée, des deux recueils, on remarque de grands changements de l'un à l'autre. Dans les Nouvelles Méditations la philosophie d'analyse a disparu entièrement, et avec elle la tristesse métaphysique, l'inquiétude causée par les problèmes de l'univers; les poésies philosophiques sont remplacées par des poésies religieuses. L'âme du poète est toujours amollie par une douce langueur, il se représente encore comme mourant, il est toujours très frappé par la brièveté de la vie; il s'en console par la philosophie d'Horace, mais il y joint celle de l'Ecclésiaste, qui est un Horace religieux, et cette influence nouvelle
ouvre un passage pour atteindre une religion plus haute et pour laisser perdre les traces du xviii'' siècle :
Hommes, pourquoi d'un soin stérile Empoisonner vos jours bornés?
Le jour présent vaut mieux que mille Des siècles qui ne sont pas nés.
Passez, passez, ombres légères, Allez où sont allés vos pères.
Dormir auprès de vos aïeux :
De ce lit où la mort sommeille, On dit qu'un jour elle s'éveille, Comme l'aurore dans les cieux.
L'amour ici est plus heureux et plus enivré, malgré quelques ombres. Il domine dans ce livre. Les Premières Méditations appartiennent à la philosophie- ou à la rêverie ; de toutes les œuvres poétiques de Lamartine, les Secondes Méditations peuvent être appelées, par excellence, le livre de l'amour. Dans notre époque ébranlée par le doute, il semble que l'àme soit contrainte d'assurer ses croyances, comme une base, avant d'y appuyer ses sentiments : de là, l'inquiétude de l'esprit dans le jeunC âge, et le retard de l'expansion du cœur. Lamartine maintenant goûte la certitude de la foi; il sait qui a créé le ciel et la terre; il peut laisser monter la Heur d(; son âme, du sol vers le bh.'u lirmament. Le mariage d'ailleui's lui donne la paix (;t les longues perspectives dans l'amour. Ija douleui' s'efFaec dans le passé, et le bonheur, longtemjts (•(dnprimé, va s'épanouii'. IjC poète est revenu siii* les bni'.ls ciicli.inh'-s {\r celle mer de Naplcs, <l<)iil les lli»l,s bei-eèreiit ses iiinours (le vingt
ans. Il a retrouvé la vraie patrie de son imagination, cette atmosphère limpide, ces contours amollis, ces légères vagues d'azur, tous les spectacles qui ont pénétré son cœur par les yeux de sa jeunesse. Les brumes du Nord, dont il s'était enveloppé, lorsqu'il rêvait d'amour sur les montagnes natales, vinrent fondre et s'évaporer jadis à cette pure lumière qui, maintenant, le charme de nouveau. C'est la nuit, mais la nuit sous le ciel d'Ischia, nuit transparente, plus belle que les jours de nos contrées, et une voix mélodieuse module ces accords :
Viens! l'amoureux silence occupe au loin l'espace; Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur! C'est l'heure : à peine au loin la voile qui s'efîace Blanchit en ramenant le paisible pêcheur.
A la molle clarté de la voûte sereine, Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin.
La fin des doutes, la plénitude du cœur, l'élan du sentiment s'expriment par des formes littéraires nouvelles. Lamartine a presque rejeté, dans les Secondes Méditations^ l'emploi des vers à rimes suivies et des phrases courtes qui sont les vers et les phrases du didactisme. Les strophes s'envolent de tous côtés, l'inspiration est plus abondante, le souffle poétique plus prolongé, le mouvement plus libre, la maîtrise plus forte. Il gouverne si bien son instrument, il joue si bien de la lyre que, une fois, une seule, lui, ce poète sincère, qui ne chante que sous l'étreinte du
sentiment, il lui a plu d'être à son tour un virtuose, de promener des doigts agiles sur toutes les cordes, et il a composé cette poésie des Préluder où l'amour, le désir des fortes aventures, le regret du passé, le tableau de la guerre, la douceur de la vie champêtre se succèdent harmonieusement. Les poètes sont saisis parfois d'une inspiration confuse, d'un désir vague de chanter sans savoir quoi, et ils chantent alors tout ce qui se chante : ainsi, avant qu'Alfred de Musset eût cette vision d'une Nuit de mai où se déroulent toutes les images, Lamartine s'abandonne à ce jeu musical des Pj'éludes, texte tout marqué d'une symphonie d'orchestre qui fut composée plus tard par Franz Liszt. Lamartine peut chanter sur une lyre obéissante son bonheur désormais assuré et complet. L'amour, triste naguère, ou contenu et timide, va éclater main • tenant, s'élancer en accents de joie, se répandre en longues images, remplir d'abondantes périodes. 11 offre tous ces dons à sa bicn-aimée. Le chant hébreu dont quelques formes se retrouvent ici*, le Cantique des Cantiques, ce vase d'encens balancé où brûlent tous les parfums de l'Orient, exhale une ivresse moins chaste, mais non pas plus ardente :
Poiircjuoi sous tes cIkîvcux nie cacher ton visage? Laisse mes doi^'ts jaloux écarter ce nuage :
I. L(; souvtîiiir (les élégiaciiics romains n'a pas louL ;i fait di-^paiii ; les derniers vers de la «ilalioii ijiii va suivre lia- «liiiseiil en rainplilianl un disli(|ue du l'arnv latin, de Tibullc (IV. 2) :
(^>iii)M)iiil ftirliiii «iil)bc«jiiilur(jiio Dci^dr.
Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes yeux? L'aurore, ainsi que toi, de ses roses s'ombrage. Pudeur, honte céleste, instinct mystérieux, Ce qui brille le plus se voile davantage. Comme si la beauté, cette divine image, N'était faite que pour les cieux!
Tes yeux sont deux sources vives Où vient se peindre un ciel pur, Quand les rameaux de leurs rives Leur en découvrent l'azur.
Dans ce miroir retracées, Chacune de tes pensées Jette en passant son éclair, Comme on voit sur l'eau limpide Flotter l'image rapide Des cygnes qui fendent Tair.
Ton front, que ton voile ombrage Et découvre tour à tour, Est une nuit sans nuage Prête à recevoir le jour; Ta bouche, qui va sourire, Est l'onde qui se retire, Au souffle errant du zéphir, Et, sur ses bords qu'elle quitte, Laisse au regard qu'elle invite Compter les perles d'Ophir.
Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour; Tes doigts de roses vermeilles En couronnent le contour.
Sur le gazon qui l'embrasse Ton pied se pose, et la grâce, Comme un divin instrument, Aux sons égaux d'une lyre Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement.
6i LAMARTINE.
Telle est l'extase idéale de cette poésie amoureuse. Pour exprimer la force de création qui est le propre de l'amour, et pour donner un cortège, pour tisser une parure à la femme aimée, elle assemble les plus belles images que lui fournit la nature : mais il faut (et ceci caractérise la chaste poésie lamartinienne) que ces comparaisons restent flottantes et comme lointaines, afin que les contours de la forme adorée ne soient pas décrits réellement, afin qu'ils ne soient pas touchés de trop près, môme par des images.
Cependant l'âme de ce poète ne peut pas longtemps goûter la joie ici-bas. Il est enclin à éprouver, comme René, « la mélancolie qui s'engendre de l'excès du bonheur». On entend bientôt revenir les notes. tristes, on sent passer l'air froid qui souffle de la tombe :
Cependant si ton cœur soupire De quchiue poids mystérieux, Sur tes traits si la joie expire, Et si, tout près de ton sourire, Brille une larme dans les yeux,
Hélas! c'est que notre faiblesse,
Pliant sous sa félicité,
Comme un roseau qu'un souffle abaisse.
Donne l'accent de la tristesse
Même au chant de la voluplé.
Ou ]t'utn peut-être qu'avertie D(! la fuite de nos j)laisirs, L'.ime, en extase aiu-antie, Se réveille et sent (|ii(' la vie Fuit dans cliacun de ses soupirs.
Ce monde est |)riissubl('. il ne possède; rien d'élernrl : le cd'wv peut il s'y .diacliri-? Les joies (|n'oii y
goûte, d'ailleurs, médiocres, incomplètes, ne sont que des symboles, des pressentiments de biens supérieurs et parfaits. Et voilà que le poète, retenu un instant sur la terre par la beauté et l'amour d'une femme, par les délices d'une contrée enchanteresse, se détourne et regarde de nouveau vers le ciel. Plus encore que le golfe harmonieux de Sorrente, le ciel est sa patrie. Ses rêves déçus, ses aspirations toujours plus hautes ne s'arrêtent que là, au sein des espaces infinis. Il aime la nuit qui, dans les astres d'or, lui révèle les brillants degrés de l'ascension idéale :
Si j'en crois ces instincts, ces doux pressentiments Qui dirigent vers vous les soupirs des amants, Les yeux de la beauté, les rêves qu'on regrette. Et le vol enflammé de l'aigle et du poète, Tentes du ciel, Édens, temples, brillants palais, Vous êtes un séjour d'innocence et de paix! Dans le calme des nuits, à travers la distance, Vous en versez sur nous la lointaine influence. Tout ce que nous cherchons, l'amour, la vérité, Ces fruits tombés du ciel, dont la terre a goûté, Dans vos brillants climats que le regard envie. Nourrissent à jamais les enfants de la vie, Et l'homme un jour peut-être, à ses destins rendu. Retrouvera chez vous tout ce qu'il a perdu.
Il se sent si bien destiné pour le ciel que, dans un rêve supérieur à la nature, il souhaite d'être luimême un astre parmi les astres :
Hélas! combien de fois seul, veillant sur ces cimes Où notre àme plus libre a des vœux plus sublimes, Beaux astres, Heurs du ciel dont le lis est jaloux, .l'ai murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous!
Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue, Dans la sphère éclatante où mon regard se joue, Jonchant d'un feu de plus le parvis du saiut lieu, Éclore tout à coup sous les pas de mon Dieu, Ou briller sur le front de la beauté suprême, Gomme un })àle fleuron de son saint diadème!
Aussi, quand il se croit près de mourir, quand il pense que son aspiration va enfin le soulever hors de ce monde, il détache aisément la chaîne qui le retenait :
Pour moi qui n'ai pas pris racine sur la terre, Je m'en vais sans efTort comme Therbe légère Qu'enlève le souffle du soir!
Le poète est semblable aux oiseaux de passage, Qui ne bàlisseut pas leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois : Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chaulant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d eux que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore
Ne guida dans ses jeux ma maiu novice encore :
F/homme n'enseigne pas ce (prinspire le ciel.
Je chantais, mes amis, comme riiomnuï respire,
CcnuMHî l'oiseau gémit, coniMw le vent soupire,
(]()iumc l'eau inniinui'c «mi roulant.
Ih'isez, livrez aux vents, aux ondes, à l.i llannne. (le luth qui n'a (pTuii son pour rt'pondre à mon àtne Oelui des sérapliins va frémir sous mes doigts. Itientôl, vivant enninic eux d'ini immortel délire, Je vais ;:uider peut-être, .lux accords de ma lyre, Mes cieiix suspendus à ma voix.
Encore cette étrange rêverie et plus précise cette fois, ce songe où il se voyait lui-même animant quelque sphère céleste. II portait vraiment dans ses mains le luth des anges, et, à ses accords, il conduisait vers la pureté, vers la beauté, les cœurs ravis d'une génération plus heureuse que la nôtre.