‹ LamartineChapitre 4 sur 11 · DU PÈLERINAGE D'HAROLD · texte numérisé non relu

DU PÈLERINAGE D'HAROLD

Les deux poèmes qui vinrent après les Secondes Méditations, publiés l'un et l'autre en 1825, le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold et le Chant du Sacre, sont des œuvres de circonstance. Ils furent inspirés au poète, le premier par la mort de lord Byron survenue le 19 avril 1824, le second par le couronnement de Charles X, célébré à Reims au mois de mai 1825. Bien que Lamartine ait trouvé dans des événements extérieurs l'occasion de ces deux ouvrages, ils tiennent cependant une place dans le développement de sa pensée et de son art.

/j; (liant du Sfici'r, après une desci'iplioii des céréiiionirs i( li^icuses et guerrières de rcXlo scdeunilé, n'est pas auli'e (•hns(! (jiiiin poème p()liti(|uc en l'Iudiiiciii' (le la l{('slaurali<iii. Il continue, à c.o, point (le vue, Vihlc, h' Crnic, lu Ad/ssdiirr du duc de Jîiw-

deaux, des Premières Méditations'^ Bonaparte, la Liberté ou Une nuil à Rome, qui font partie du second recueil. Il célèbre, comme ces poésies, l'union de la liberté honnête et de la monarchie traditionnelle; il flétrit les crimes qui ont souillé cette belle figure de la liberté. Lamartine exprime ici les sentiments qui l'attachent à la royauté légitime; mais sa religion déjà rationaliste se révèle, avec une ouverture audacieuse pour la circonstance, dans ces paroles, étrangement adressées par l'archevêque au roi :

Si nous étions encore aux siècles des miracles,

La colombe, planant sur les saints tabernacles,

T'apporterait du ciel le chrême de Clovis....

Mais ces temps ne sont plus! le passé les emporte;

Le ciel parle à la terre une langue plus forte :

C'est la seule raison qui l'explique à la foi !

Les grands événements, voilà les grands prestiges!

Tu cherches les prodiges :

Le prodige, c'est toi !

Un poème destiné à raconter une cérémonie officielle ne pouvait pas offrir un charme bien pénétrant ni surtout bien durable; cependant le vif sentiment monarchique dont cette œuvre est animée, les idées personnelles que le poète mêle au récit y laissent vivre encore un certain intérêt. Le style est en général un peu pâle; pourtant çà et là des passages montrent, dans son caractère particulier, l'imagination de Lamartine : la description de la cathédrale de Reims, par exemple, avec les spectateurs débordant des tribunes, présente un rendu de l'architer-

ture dont la souplesse onduleuse n'appartient qu'à lui seul.

Le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold nous paraît, dans l'œuvre de Lamartine, à bien des égards, un poème de transition. Le poète nous semble quitter là des liens de plusieurs sortes, que son temps et l'habitude avaient noués autour de son esprit, mais qui ne tenaient pas à la substance vivante de son cœur.

La figure tourmentée et glorieuse qui dominait alors la littérature européenne, et dont, plusieurs de nos poètes, Vigny, Musset, ont reçu l'influence, avait de bonne heure préoccupé Lamartine. Presque en tète des Premières Méditations^ il avait adressé à lord Byron cette poésie célèbre où il lui confessait ses propres anxiétés devant le problème de la dou- ](3ur, en lui proposant le recours qu'il avait trouvé pour lui-même : s'incliner, sans comprendre, sous la main du Dieu tout-puissant. Le poète anglais lui ,'ipparaissait, par sa révolte et par son génie, comme un ange des ténèbres, une sorte de Prince Noir des légions sataniques, dont l'exemple tentait et remuait en lui le besoin de demander des comptes à Dieu. Or ce contempteur de la piété, de la vertu, ce poète égoïste, occupé (h; ses vagues chagrins, venait de nMiiiiir en Grèce, ('(luiiiic nii simple hri'os, et (îomme si iiii iiinlir (le (l('\(»ii('mriil sul>liMi(! l'avait porté à donner sa vie; jxmi' la lilx rir d'un peuple. Lamartine fiil, Ires IVappr (l<; cctlc lin glorieuse; elle contentait son besoin (»jitimiste d'eslimer l(;s hommes ; elle liai-

tait son goût inné pour Taction et l'enthousiasme général pour la liberté hellénique : il voulut conduire jusqu'à cette noble mort le récit que Byron, sous le nom de Child-Harold, avait fait de ses voyages capricieux. Le chant qu'il a ajouté à Child-Harold est l'ouvrage d'un admirateur respectueux, mais très indépendant, imitation purement nominale, dont le cadre est emprunté, non les formes poétiques, et où les pensées, les sentiments de Byron se ramènent insensiblement vers l'idéal que préférait Lamartine. Par cette évolution discrète et souple, qu'il accomplit naturellement, sans le vouloir, le poète échappe pour toujours à la ressemblance, même lointaine, d'un génie par lui redouté. S'il éprouve encore, à des moments rares, certains troubles de la croyance, rien dans ces tristesses ne fera songer à la figure d'ange rebelle, mêlée jadis aux agitations de son esprit.

Lord Byron était mort pour rendre la liberté à un peuple qui pouvait bien exciter l'intérêt par ses malheurs, mais qui l'attirait surtout par l'éclat d'un merveilleux passé. Lamartine éprouvait, lui aussi, le charme des souvenirs qui étaient pour la Grèce moderne un ornement et une défense; son instruction classique le soumettait, comme les autres, au prestige de la Grèce ancienne. Mais il faut bien distinguer entre les divers éléments de la civilisation hellénique, pour ce qui regarde les influences subies par Lamartine : si l'idéalisme et le spiritualisme platoniciens occupent une place capitale dans sa pensée, il n'a reçu de la mythologie, de la poésie et

l'I LAMARTINE.

de l'art de la Grèce qu'un acquis superficiel el transitoire, bientôt oublie. De ce côté par son cœur, par son imagination, par les exemples prédominants de sa mère, il. appartient h une tradition toute différente. Pour la reprendre, il n'a pas besoin des protestations qu'il a pu recueillir dans le Génie du Christ iaràsme : dès qu'il regarde vraiment et directement en lui-même, il y trouve à l'état sensible ses préférences qui écartent les dieux profanes de V Iliade et la fixité de l'art grec, pour aller vers le Dieu unique de la Bibie et vers l'attendrissement chrétien. Déjà, dans lu Mort de Socrate, tout en reproduisant les doctrines du Phédon, il n'a pu se défendre de donner au philosophe l'accent d'un prophète- qui voit venir le Verbe chrétien. Maintenant, dans ce poème iVHarold dont l'action se déroule parmi les souvenirs antiques, il semble se délivrer tout à fait des formules païennes que l'éducation de son temps lui a imposées. Il opère ce changement à sa manière, <jui est celle de l'instinct et non du vouloir, i)ar une douce évolution, sans rien briser. Par instants, c'est le choix d'images nouvelh's (pii mouti'e seul, mais bien clairement, le passage d im idéal à Tautre. Il vénère la Grèce ancienne; il la prend encore pour la mère de son esprit; mais ce nom de mère provoque aussitôt des nuances de senlimeut que la Grèce ellcniénif ne lui a pas enseignées :

liiic (jMihii' (lu jj.i.ssi'; iilan(3 sur clicupu; lieu.

(ai soiniJicL, c'est U; Pindo; et ce llciive e.sl Al|tli<''e!

(Iliaque juerre a son iiuiii, cliiupie écucil sou trophée.

Ces bords où sont écrits vingt siècles éclatants, Retentissant encor des pas lointains du temps, D'un poème scellé par la gloire et les âges Semblent, à chaque pas, dérouler d'autres pages. Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler. Avec ses souvenirs cherche à les repeupler, Et frappé tour à tour de son deuil, de ses charmes. Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes. Tel, si, pendant le cours d'un songe dont l'erreur Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur. Un fds, le sein gonflé d'une tendresse amère, Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère, Dévorant du regard ce fantôme chéri.

Il contemple en pleurant ce sein qui l'a nourri, Ces bras qui l'ont porté, ces yeux dont la lumière Fut le premier flambeau qui guida sa paupière, Ces lèvres dont l'accent, si doux à répéter. Dicta les premiers sons qu'il tenta d'imiter. Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre : Et, lui tendant les bras, il ne saisit qu'une ombre!

Il respecte ces grandes œuvres primitives, V Iliade et V Odyssée) mais les formes mêmes de ce respect témoignent qu'il va être remplacé par des admirations autrement profondes. Pour exprimer l'idée que la gloire d'Homère, jadis en butte aux Zoïles plus voisins de lui, maintenant, dans le lointain où nous sommes, n'est plus contestée par personne, il se sert d'une comparaison aussi étrangère que possible aux souvenirs du paganisme :

Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu, Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu, Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille, Ébranle tout le temple et tourmente l'oreille. Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots.

Comme un céleste accent dans la vague soupire, Dans Foreille attentive avec mollesse expire, Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux, De ses accords sacrés charme l'iionime pieux, Et, tandis que le son lentement s'évai)ore, Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.

L'héritage essentiel de Tantiquité, la statuaire, qui va disparaître de l'œuvre de Lamartine pour faire place à la pure parole poétique, dresse encore dans Harold quelques lignes survivantes, mais qui se plient à une métamorphose harmonieuse : les contours antiques, dans leur grâce inaltérée, enveloppent un sens qui n'est plus leur sens primitif; les formes, en restant les mêmes, se prêtent à des symboles différents, où l'on voit les attributs païens portés par des figures toutes chrétiennes. Cet art, d'un charme un peu effacé et très suave, représente le genre de statuaire admis dans la poésie de la Restauration avant le romantisme. La poésie à ce moment recommenc^ait, à ti-avers les âges, ce que la rehgion avait fait jadis, lorscjue le christianisme naissant s'em[)arait des formes païennes, quand, par exemple, un Hermès Criophore fournissait la figure du Hon Pasteur portant sur ses épaules une brcl)is. L'iinagination de Lamartine accomplit un s(Mnblal)l(' passage à un moin(Mit de son OMivrc, et ce méiaugc lr.'iiisit()ir(^ <ip|).'»raît surtout dans Ir Climit. fflJa/'idd; ou ra|)('i(;oil, ciilrc autres exemples, dans les d(;ux figures IcMiniccs m allégories (ju'il n'préscnte près (hi héros iiKiiiiaiil :

LES ORIGINES DU STYLE DE LAMARTINE. /o

D'un côté de son lit, debout, le saint vieillard Elève vers le ciel son sublime regard, Et, tenant dans ses mains une torche de hêtre. Ressemble au Temps qui voit l'éternité paraître. De l'autre, entre ses doigts pressant sa froide main, Adda, sous ses baisers la réchauffant en vain, S'abandonne en enfant à ses seules alarmes, Ses cheveux sur son sein ruissellent de ses larmes, Et, penchant son beau front profané par le deuil. Ressemble en sa douleur à l'ange du cercueil, Qui, noyant dans ses pleurs sa torche évanouie, Regarde palpiter la flamme de la vie!

La mythologie grecque, en cessant d'être un objet de croyance populaire, n'a pas cessé pour cela de vivre d'une certaine vie; persistant dans la statuaire, dans la peinture et dans la poésie des peuples chrétiens, elle a continué à se développer à travers une série ininterrompue de renaissances. Celui qui écrirait la longue histoire des dieux grecs hors de la Grèce et des figures antiques dans les temps modernes, devrait donner à Lamartine une place restreinte et fugitive dans le récit de ces belles transformations.

Les allégories demi-païennes et demi-chrétiennes, adoptées par lui dans une évolution de sa pensée, convenaient particulièrement au style d'un ouvrage où il chantait la Grèce, mais une Grèce nouvelle, combattant pour la foi du Christ. Lamartine, avant les OiHentales de Victor Hugo, avait voulu mêler sa voix au concert qui s'élevait de son temps en faveur de l'indépendance hellénique. La mort de lord Byron et le malheur des Grecs l'avaient inspiré. Peu de

temps après le Chant d'Harold^ les calamités de ce peuple attiraient encore une fois sa compassion. Mais ce n'était pas le sol couvert des beaux marbres païens, c'était le peuple fidèle à Dieu qui touchait désormais Lamartine, qui exaltait son imagination biblique, et il composait, non pas un dithyrambe, mais un vrai psaume, familier et grandiose, l'admirable Invocation pour les G?'ecs, qu'il adresse au Dieu des combats avec la fougue d'un David :

Jadis tu te levais; tes tribus palpitantes Criaient : « Seigneur! Seigneur ! ou jamais ou demain ! )> Tu sortais tout armé, tu combattais : soudain L'Assyrien frappé tombait sans voir la main; D'un souflle de ta peur tu balayais ses tentes, Ses ossements blanchis nous traçaient le chcniiu! Où sont-ils, où sont-ils, ces sublimes spectacles Qu'ont vus les flots de Gad et les monts de Séirs?

Hé quoi! la terre a des martyrs

Et le ciel n'a plus de luiiacles !

Cependant tout un peuj)le a crié : « Sauve-moi; Nous tombons en ton nom, nous périssons ])our toi! » Les })rèlrcs ont conduit 1(3 long de leurs rivages Des femmes, des vieillards qui t'invoquaient en chœurs,

Des enfants jetant des fleurs

I)(!vant les saintes images, Et des veuves en deuil (}ui cachaient leurs visages

Dans leurs mains |»Ieii»cs de |)leurs.

!.(• bois de le-uis vaisseaux, leurs rochtirs, leurs murailles Ees ont livrt'îs vivants à leurs persécuteurs; Eeurs têl(;s ont roulé sous l(;s jMeds des vainipieurs Comme des boulets morts sur les ebainps de batailles; Les bournMUX ont plongé les mains dans leurs entrailles, Mais ni le IVr brûlant, Sei^^Micui-, ni les lenaillcs

.\"ont |tii l'arraclicr de leurs eo'urs.

Ainsi, voilà la Grèce antique entièrement remplacée dans le cœur et l'imagination de Lamartine; il lui a dit adieu en la célébrant à sa manière dans le Chant dHarold. Les courants sont si mêlés dans une littérature grossie d'une longue histoire, qu'une poésie païenne allait renaître sous l'influence encore à demi voilée d'un Grec moderne, André Chénier. Mais lui, Lamartine, quand il partira pour l'Orient, il jettera sur Athènes un regard distrait, occupé d'autres images, tout ouvert à la lumière qu'il va chercher dans le désert de Job, près des fontaines de David, sur la montagne de Jésus.

Les pensées et les sentiments de Lamartine, si inventés, si neufs dès les Premières Méditations, se sont dégagés, avec le Chant d'Harold, des exemples byroniens ou antiques, peu appropriés à son génie, qui opposaient un reste d'obstacle à son originalité. Mais une délivrance peut-être plus difficile, et cependant nécessaire, c'était d'échapper aux formes de style que le xviii'' siècle lui avait transmises. La manière d'écrire, l'habitude d'un certain vers constituent une sorte de pli matériel plus tenace peutêtre que les idées. Lamartine venait le premier, après une longue période où la langue des vers avait servi à exprimer toute autre chose que des sentiments poétiques. Il apportait, lui, la poésie, une poésie abondante et naturelle, mais il avait à créer du même coup l'instrument digne de la manifester, ou à modifier très fort l'organe vieilli qu'on lui transmettait. Cette tâche semblait lui être imposée

par le développement de l'histoire littéraire et par la place qu'il y occupait. Mais à ses dons merveilleux d'inspiration ne correspondaient pas des facultés égales pour la partie technique de son rôle. 11 éprouvait peu de goût pour les changements brusques; sa bienveillance ne lui montrait pas les choses sous leur aspect fâcheux; il composait seul, en dehors des foyers de littérature où Ton s'anime ensemble à pousser loin les réformes, où les esprits s'aiguisent l'un l'autre jusqu'à l'expression la plus extrême des nouveautés. S'il inventait, d'ailleurs, c'était spontanément, sans nul système, et il ne connaissait guère le travail artistique, le soin de chercher un style inédit qui fût approprié au changement des pensées. En outre, l'instinct de puiser dans la réalité de savoureuses images, cet instinct si nécessaire dans ce moment-là pour rafraîchir une langue desséchée, ne venait pas au premier rang de ses dons poétiques. De ces diverses causes, il est résulté une certaine lenteur dans l'évolution destinée à conduire Lamartine, depuis l'influence des formes transmises par le xYiii*^ siècle, jusqu'à l'achèvement d'un style qui fût l'expression parfaite de ses idées. El encore peul-on soutenir que cette pénétration du style ancien par les sentiments nouveaux, absohu! et merveilleuse dans certaines poésies détachées, ne s'est accomplie entièrement dans .-iiKiiii |MM'inf' rl('fi(hi ou dans l.i totalité (rauciin M'cmil. l/ahon(l.»nt(3 inspiration, dont le cours s(; (li'jiloy.iil si large, a souvent laissé pi'ès de ses rives

quelque partie aride que le flot ne baignait pas. En énonçant cette réserve, nous ne pensons qu'aux œuvres de poésie, et non pas aux ouvrages de prose. Chez Lamartine la prose, n'offrant pas d'obstacles à sa naturelle aisance, n'exigeant pas les même efforts que le vers, possède déjà, dès ses débuts, toutes les qualités de son idéal. Mais le vers est, par lui-même, moins malléable, plus difficile à renouveler; les coupes habituelles, les rythmes dont on a longtemps entendu le son, se perpétuent dans la mémoire et opposent une résistance presque matérielle à l'inspiration qui devrait les transformer. Bien que le poète, dans tout le cours de son œuvre, se soit avancé par un mouvement continu vers ce but d'une autre versification, il semble cependant que la marche en avant, si frappante dès les Premières Méditations, ait subi un temps d'arrêt dans Child- Harold : c'est pourquoi ce poème nous a donné lieu de signaler l'influence qui, malgré tous les disparates, relie les formes du xviii° siècle et la poésie de Lamartine. Le sujet de Child-Harold en effet se prêtait mal à l'invention d'un style, expression directe de l'àme du poète, et devenant par là aussi neuf que cette âme était créatrice. Lamartine, dans ce poème, racontait les actions et retraçait les pensées d'un autre, et, bien qu'il ait plus d'une fois ramené aux siens propres les sentiments de Byron, il demeurait gêné cependant par le caractère trop connu de son héros. Son vrai génie, le génie lyrique, qui se nourrit de sa propre substance, ne pouvait pas

s'épanouir dans ce poème, comme il l'avait fait dans la Mort de Socrate, oix la communauté des doctrines alimentait sa verve, comme il le fît plus tard dans Jocelyn^ dont le personnage demi-réel, demifictif, correspondait à un choix intime, à une ressemblance des tendresses, et non pas seulement à une admiration extérieure. Aussi le style de Child- Harold ne se montre-t-il vraiment personnel, vraiment lamartinien qu'à de rares moments, par exemple dans certaines images déjà citées et dont la contradiction avec le sujet est assez significative, ou bien dans les aspirations religieuses attribuées à Byron et qui décèlent Lamartine, mais surtout dans un morceau de pur lyrisme, poésie noble et charmante, pénétrée de mélancolie, de spiritualisme et de tendresse, l'Invocation à ces beautés de la nature, pour lesquelles l'enthousiasme de Lamartine se rencontrait avec l'adoration ressentie par Byron. Le reste de l'ouvrage, plus indifi'érent au cœur du poète, garde en général les caractères d'un style de transition, que l'inspiration poétique n'a pas animé. Le récit des jjatailles et le terrible drame, où l'on voit des femmes grecques se précipiter du haut de l'Lrymanthe, présentent trop d'expressions Icrnes, des périphrases en grand nonihrc des exclamations d'un tour usé, une conpe tr<q) classi(jue, (h's vers ass('iiil)l(''s par deux on (piahc avec uwii symétrie (jiii rend liicii pi-ii les cIhics éiicrgi(jues de l'action. Une douceur conlinuc jilanguit celte vcrsificalidu s.ins i-clicf, sans bcniilé de di'iMil,

OÙ l'on croyait mettre encore des qualités raciniennes, et qui suivait le précepte du style coulant, admis par les écoles du xyiii° siècle et de l'Empire. Ce style, si monotone et pauvre qu'il fût chez des poètes faibles, pouvait, même sans rupture radicale, s'enrichir d'apports nouveaux, s'inspirer d'un souffle inconnu et atteindre les hauteurs de la grande poésie. Le génie traditionnel et souple de Lamartine avait montré dans les Méditations que ce miracle était possible; les Harmonies allaient l'achever avec une plénitude presque entière. Et même là, dans ce recueil où l'idéal poétique de Lamartine se rapproche de son accomplissement, on voit bien qu'il procède par évolution, non par révolution. La poésie religieuse des Harmonies s'inspire de la Bible interprétée par le xvii"^ siècle : ces hymnes sonores se présentent à nous comme l'épanouissement large et facile des chœurs de Racine, chantés par une voix du même timbre et renforcés du vaste orchestre de la nature.

Par là encore, comme à tant d'autres égards, Lamartine nous semble un continuateur arrivant au but après une longue période qui l'avait prédisposé. L'harmonie de ses vers, justement vantée, car elle est d'un charme incontestable, est prise à tort pour une caractéristique spéciale de son génie et pour son invention propre. Elle est en fait l'aboutissant suprême d'un développement antérieur à lui, la réalisation souvent parfaite de l'idéal qui avait gouverné pendant de longues années le vers français.

Celte douceur de son, qui n'est interrompue par aucun choc, avait été recherchée par tous les poètes du xviii'' siècle et de l'Empire, et ce fut trop ordinairement la seule qualité de leur poésie. On s'était tellement habitué à ce flux facile, d'une suite toujours attendue, que, lorsqu'il surgit avec Victor Hugo un puissant et volontaire artiste, révolutionnant la facture extérieure du vers, accumulant les reliefs, heurtant les contrastes, on fut péniblement surpris, et l'on repoussa d'abord ces découvertes comme dures et rocailleuses. Lamartine ne donna pas cette impression de nouveauté étrange, presque barbare; il appartenait encore à la civilisation poétique connue. Seulement, par la vertu de son génie, la tradition s'étendait en lui et s'épanouissait dans toute la largeur qu'elle était susceptible d'atteindre. On peut assigner un motif à la réussite, qui se lit en lui, d'un développement qui semblait stérile, au relèvement final qu'il opéra dans une période littéraire afl'aiblie par la décadence : ces qualités extérieures de douceur, de chant aisé, d'harmonie fluide, froidement l'echerchées par ses prédécesseurs, il put les amener à leur plus haut jxjint, pai'ce (jue, heureuse rencontre! il portait eu lui uu princi[)e de spiritualité i)articulièr(Mnent intense, dont ces cpialités artistiques étaicîut la manifestation naturelle, comme nous cssayei-ons de N; uionti'ei* ailleurs.

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