HARMONIES POÉTIQUES ET RELIGIEUSES
Si l'amour domine dans les Secondes Méditalions, c'est la ferveur religieuse qui inspire presque toutes les Harmonies. La vie humaine présente souvent cette succession de sentiments, et il existait des motifs particuliers pour que l'inspiration de Lamartine se développât suivant ce même ordre. Outre les épisodes gracieux de son adolescence, la destinée avait accordé au poète deux amours : l'un qui avait éveillé son cœur, qui avait suscité dans son âme l'instinct d'idéal qu'elle renfermait, amour lointain, mélancolique, spiritualisé encore par la mort, et devenu l'adoration d'une ombre insaisissable; l'autre, heureux, triomphant, plus terrestre, pénétré de toutes les ardeurs de la vie, mais aboutissant, de son coté, à une tristesse plus définitive, par la rencontre fatale des bornes du réel. Ce poète, épris de
l'idéal, l'ayant cherché dans l'amour, ne devait pas s'obstiner à l'y poursuivre avec Facharnement de Don Juan ou des poètes qui représentent en euxmêmes ce type d'une aspiration sans fin. Il était pur et ne portait dans son cœur rien de corruptible : dès qu'un instinct menaçait de s'altérer en lui, il s'en détournait et trouvait sa ressource dans une autre faculté de sa riche nature. C'était un homme, un homme complet, et il devait bientôt se déployer aussi dans le sens de l'action, d'une action dévouée, généreuse, de volonté hautement bienfaisante. Mais, par-dessus l'horizon varié de la vie humaine, s'ouvrait toujours pour lui la sphère infinie, immatérielle, intangible, exempte de l'épreuve et de la déception par l'idéalité de son essence, le lieu sans borne où tous les objets du désir trouvent à se placer, où se comblent toutes les insuffisances, le monde où résident les félicités de la vie meilleure et les perfections de Dieu. Les limites qu'il venait peutêtre de sentir dans le bonheur humain rejetaient son élan vers ce monde soustrait à la désillusion. Dijà sous le nom emprunté de Ghild-llarold, ce n'était pas Byron, c'était Lamartine qui disait :
Toiil, ce (jui n'jîsl pas Dieu n'esl rien, n'est (jirtiii drliic.
Mais il (Mivn; phis à loiid sa pensée dans ces strophes (les I/firinonics :
ililas ! dans une Ionique vie (Juc i(.'slc-l-il ;i|)iè> l'.niHMir!...
Voilà pourquoi mon âme est lasse Du vide affreux qui la remplit,...
Pourquoi j'ai détourné la vue De cette terre ingrate et nue, Et j'ai dit à la fin : « Mon Dieu ! »
Comme un souffle d'un vent d'orage, Soulevant l'humble passereau, L'emporte au-dessus du nuage, Loin du toit qui fut son berceau; Sans même que son aile tremble, L'aquilon le soutient; il semble Bercé sur les vagues des airs :
Ainsi cette seule pensée Emporta mon àme oppressée Jusqu'à la source des éclairs.
« C'est Dieu, pensais-je, qui m'emporte; L'infini s'ouvre sous mes pas!...
J'irai, plein de sa soif sublime, Me désaltérer dans l'abîme Que je ne verrai plus tarir! »
Depuis longtemps, depuis sa rénovation au bord du lac, l'enthousiasme, provoqué chez lui par l'amour, par la poésie, par la beauté de la nature, se traduisait par une exclamation, le nom seul du Créateur (le Cri de l'âme). Mais maintenant qu'il saisit plus en face le véritable objet de son adoration, il s'élance vers Dieu lui-même de toute la force de son désir. Souvent il se plaint de n'avoir pas assez de paroles pour dire son ardeur religieuse. Et pourtant jamais prophète d'Israël, enivré de la grandeur du Très- Haut, jamais âme mystique, brûlée de l'amour de Dieu, ne trouva dans son cœur d'oraisons plus ferventes pour célébrer les louanges divines.
Ces prières ne sont pas liées à un culte déterminé, à une confession particulière. Toutes les religions et toutes les croyances, qui reconnaissent la souveraineté du Créateur et la vie future, pourraient s'en servir pour reffusion de leur piété. Ce sont des prières de déiste, se prêtant par suite à toutes les formes de raison et de foi que le déisme embrasse dans son ensemble. Mais le déisme de Lamartine, bien qu'offrant toujours la généralité de la philosophie, n'a pas, surtout à ce moment des Harmonies poétiques et religieuses^ la froideur de l'analyse. Le sentiment vainqueur se déploie avec une pleine liberté, l'effusion s'étale avec une abondance sans limites, des élans sublimes et faciles soulèvent l'âme du poète vers le ciel. Lamartine nous semble le déiste le plus ému qui fût jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve manifcîste de sa profonde sensibilité! on se dit avec étonncment qu'elle devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse auprès d'une })hil()Sophie d'ordinaire si dépouillée.
Les Harmonies sont des morceaux lyriques, des poésies détachées, venues suivant l'inspiration sincère! (lu moment; elles n'oul pas l'unité de composilioM cl la l(t,i;i<|iic (Tuii iiocnic; on |)cul y rcniaiM|uci' l(*s contradicticins d'innî ))cnscc iufpiii'te (jui. dans toutes les dire(!tions cejx'ndaiil. aboutit h la louange de Dieu jioiir s'y repos<'r. Suivaiil l'impression nu»ni('nl;uir(3 et iri-rll(''('lii(' (]iii es! lii loi du lyrisme. Dieu esl smli Imir ;"i loiir cninmc phis visible dans
les ruines des temples anciens,... ou dans l'ombre des églises chrétiennes,... ou dans les instincts de vertu,... ou dans la soif d'immortalité,... ou dans les souffrances de l'âme humaine. Mais d'ordinaire, et par-dessus tout, ce sont les spectacles de la nature qui rapprochent le poète de la divinité. Les Harmonie?, les plus inspirées, les plus nombreuses, sont des hymnes grandis et chantés sur les promontoires, dans l'ivresse des beautés de la nature, sous la voûte libre du ciel, au bruit de la mer et des vents :
Élevez-vous, voix de mon âme.
Avec l'aurore, avec la nuit!
Élancez-vous comme la flamme, Répandez-vous comme le bruit!
Flottez sur l'aile des nuages, Mêlez-vous aux vents, aux orages, Au tonnerre, au fracas des flots !
Les attributs de Dieu qui se révèlent le plus nettement au poète, attributs de grandeur surtout et de force, sont ceux-là mêmes qui faisaient frissonner le Psalmiste, et que la nature leur manifeste à tous deux :
Quand les vents sifflent sur l'onde.
Quand la mer gémit ou gronde, Quand la foudre retentit, Tout ignorants que nous sommes, Qui de nous, enfants des hommes, Demande ce qu'ils ont dit?
L'un a dit : « Magnificence! »
L'autre : « Lnmensité! Puissance! »
L'autre : « Terreur et courroux ! »
L'un a fui devant sa face, L'autre a dit : « Son ombre passe; Cieux et terre, taisez-vous! »
Le poète est jaloux de ces grandes voix, plus hautes, lui semble-t-il, plus claires que la sienne, mieux faites pour exprimer la gloire de Dieu. Cependant il porte en lui une lumière, une âme, par laquelle Dieu est connu, senti, adoré; elle est pareille aux anges; elle possède, sur les êtres et les choses de la nature, la supériorité de la conscience. Et d'ailleurs n'égalet-elle pas en puissance ailée les forces les plus rapides, les plus flottantes, de la terre et du ciel? Dès que le poète a senti, pour atteindre Dieu, cette égalité entre l'énergie de son âme et ces puissances de la nature enviées naguère, il s'élance avec un cri de joie sur les plus hauts sommols de l'ivresse poétique et de l'extase religieuse :
Encore un jiynuie, ô ma lyre! Un hymne pour le Seigneur, Un liymiie dans mon di'Iirc, LU hymne dans mon hoiilietii!
Ks|)i-its qui balancez les astres sui- nos tèles, Vous (jui vivez de feu comme nous vivons d'aii-. Arif^'es (jiii icspirr^z b; lonniîrre et l'éclair, Sobîil, foudres, rayons, cieux étoiles, tempêtes,
J*ailez : est-il où vous Aies?
h.'ins tes .'ibimes, ô nier?
.)'(''lais né |)<)ni' iniller où vous brillez vous-même, Pour respirei' la-baut ce (|ue vous respirez, pour- m'eiiivn'r <lu jour dont vous vous enivrez, P(Mii- voir- cl r ('•ll"''(|iir ((Me heanh' sM|»irme
Dont les yeux ici-bas sont en vain altérés! Mon âme a l'œil de l'aigle, et mes fortes pensées, Au but de leurs désirs volant comme des traits, Chaque fois que mon sein respire, plus pressées
Que les colombes des forêts, Montent, montent toujours par d'autres remplacées,
Et ne redescendent jamais....
Mon âme est un torrent qui descend des montagnes,
Et qui roule sans fin ses vagues sans repos
A travers les vallons, les plaines, les campagnes.
Où leur pente entraîne ses flots.
Il fuit quand le jour meurt, il fuit quand naît l'aurore, La nuit revient, il fuit; le jour, il fuit encore. Rien ne peut ni tarir ni suspendre son cours, Jusqu'à ce qu'à la mer, où ses ondes sont nées, Il rende en murmurant ses vagues déchaînées, Et se repose enfin en elle et pour toujours.
Mon âme est un vent de l'aurore
Qui s'élève avec le matin,
Qui brûle, renverse, dévore
Tout ce qu'il trouve en son chemin.
Rien n'entrave son vol rapide :
Il fait trembler la tour comme la feuille aride. Et le mât du vaisseau comme un roseau pliant; Il roule en plis de feu le tonnerre et la nue, Et quand il a passé, laisse la terre nue
Comme la main du mendiant; Jusqu'à ce qu'épuisé de sa fuite éternelle, Et, comme un doux ramier de sa course lassé.
Il vienne fermer son aile
Dans la main qui l'a lancé.
Toi qui donnes sa pente au torrent des collines. Toi qui prêtes son aile au vent pour s'exhaler, Où donc es-tu, Seigneur! Parle : où faut-il aller?
N'est-il pas des ailes divines, Pour que mon âme aussi puisse enfin s'envoler!
On a vu rarement des mouvements aussi hauts et aussi soudains, une aspiration aussi forte et à la
fois aussi aisée, jouant ainsi avec des rythmes libres qu'elle assouplit aux élans de la pensée, sans se lier à la monotonie des strophes; on a entendu peu d'accents emportés par une aussi noble éloquence. Nous avons prononcé là un mot dangereux. Pour une certaine opinion esthétique, tout ce qui peut être appelé du nom d'éloquence apparaît comme un défaut, exclusif de la poésie. Ce jugement est le reste des doctrines familières à une école, aujourd'hui dispersée, où l'on prêchait, il y a vingt ans, la théorie de la forme sereine et sans passion. Mais cette école, avec ses éclatants mérites, poursuivait un idéal trop restreint, qui ne peut pas être imposé comme une règle générale de la poésie. Son mot d'ordre d'impassibilité n'était que la formule de ses préférences pour la description, et si elle condamnait l'éloquence, c'est qu'elle ne trouvait ni dans son temps ni en elle-même ces états d'âme chaleureux, ce besoin de se communiquer, de persuader, dont l'expression naturelle est l'éloquence. Une époque d'indifférence })hilosophique et de curiosité archéologique ne donne pas à la poésie les mêmes formes qu'une (''j)oque de croyance et de sentiment. La beauté froide appartient à l'une, l'élofiuencc est le langage expansif qui convient îi l'autre. Les mouvements ressentis par ràm(; se })orlenl d'eux-mêmes dans le style comme dans une tr.niseriplioii figurée; et l'on ne peut pas nier la (jualih'' po(Hi(pie de l'aspiration, parce ((u'clle monte chez d'autres d'un ('lan phis Inrl cl jihis haut (juc clic/ u<Mis. Lni'>(pie l'rlofjuence sponlaii/'c (hi
sentiment ne s'échauffe d'aucune animation artificielle, et lorsque, d'autre part, elle se montre toute brillante et enivrée d'images, comme dans ces vers de Lamartine, ne remplit-elle pas toutes les conditions de l'art? Elle y ajoute même quelque chose de supérieur, et l'art ici, au lieu de n'être que l'amusement d'un subtil ouvrier, devient la complète manifestation d'une âme ardente.
Si l'on préfère, d'ailleurs, réserver le nom d'impression poétique à des sentiments plus recueillis, plus concentrés, que ces extases dont nous avons choisi un exemple entre beaucoup, on rencontre aussi ceux-là dans l'opulent ensemble des Harmonies. L'inspiration de Lamartine se prête tour à tour, et suivant les heures, à des mouvements divers : l'un est l'enthousiasme enflammé, débordant, souverain; l'autre est la rêverie douce, timide, mélancolique. Lui-même a reconnu dans son cœur cette alternance poétique :
0 mon àme! de quels rivages Viendra ce souffle inattendu?
Sera-ce un enfant des orages, Un soupir à peine entendu?
Les plus suaves poésies des Premières Méditations^ comme l'Isolement, le Vallon, le Soir, Souvenir, r Automne, suivent l'allure traînante et blessée; l'inspiration du Lac est déjà plus élancée et plus vigoureuse, et le progrès de la force abondante se continue à travers les Secondes Méditations jusqu'aux Barmon'ies, où l'essor se déploie dans toute son étendue.
Les deux aspects différents de l'inspiration lamartinienne, la force jaillissante, la rêveuse langueur, n'ont pas été assez nettement distingués, et, de ces deux physionomies, celle de la rêverie douce a frappé davantage, on en a mieux retenu l'accent, parce qu'elle est apparue la première. Mais la force existe aussi chez Lamartine à un très haut degré; presque tous les hymnes des Harmonies en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette abondance inépuisable, qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses strophes immenses, dans ses rimes multipliées, d'où viendrait une si remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la force? Il fallait que la source intérieure fût bien profonde et bien pleine, pour répandre des flots aussi continus et aussi sonores; il fallait que la puissance fût bien énergique, pour suffire à tant d'œuvres et pour soutenir des formes si diverses de l'activité.
Au surplus, on peut, dans l'œuvre de Lamartine, dégager et mettre en lumière des passages, des confidences, (|ui sont la révélation expresse de cette qualité do force; insuffisamment reconnue. N'est-ce j)as une Ame d'une puissance rare, celle (jui n |)n dir(! d'cllc-nirme :
Quand Jo sens (jii'iki soupir de mon ;Vnie oj)j)rosscM' Poiiriail rn'ei' un monde en son hri'll.inl <'ssor, Qnc n»a vi(! nsciail, li' Umujis, «jnc ma ))rns(''(> Kn i('mj)lis>anl Ir ciel déhoidnail cncor, .I«'*liovali ! .Irliov.'ili ! (on nom scnl nw s(»iila;^'(\ il «'sl le scnl cclio ({ni rcpondc à mon couii !
Cette force intérieure est si grande que nul langage n'est capable de l'exprimer au dehors :
Je touche à mou midi;
J'ai souflert, et dans moi mon esprit a grandi... 11 n'est point de langage ou de rythme mortel, Ou de clairon de guerre ou de harpe d'autel, Que ne brisât cent fois le souftle de mon àme; Tout se rompt à son choc et tout fond à sa flamme! Il a, pour exhaler ses accords éclatants, Aux verbes d'ici-bas renoncé dès longtemps;...
Il se parle à lui-môme
Dans la langue sans mots, dans le verbe suprême, Qu'aucune main de chair n'aura jamais écrit, Que l'àme parle à l'âme et l'esprit à l'esprit : Des langages humains perdant toute habitude, Seul il console ainsi sa sombre solitude! Au dedans de moi-même il gronde incessamment Comme une mer de bruit toujours en mouvement; Il fait battre à grands coups mes tempes dans ma tête Avec le son perçant du vol de la tempête....
Pour connaître l'application de cette haute puissance à la vie, on peut observer ce que dit Lamartine de la mémoire dont il se sentait doué : « Pour les impressions, pour les attachements, les sentiments, les coups et les contre-coups reçus une fois au cœur, je n'ai pas besoin de mémoire. Cela n'a pas été, cela est; cela n'est pas un temps de la langue pour ma nature, tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue, se répercute et se renouvelle à tout jamais sans s'affaiblir.... J'ai véritablement dans ma libre intérieure ce mystère du mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent si vainement hors de Dieu.
C'est cela qui m'a donné de bonne heure la convielion et comme la sensation de l'immatérialité de l'àme et de Tintîni. » Une conscience analogue de son énergie intérieure dictait la revendication de Victor Hugo, lorsque, à un matérialiste soutenant que tout finit pour l'âme après ce monde, il répondait : « Pour votre âme, cela se peut; mais la mienne, je la sais éternelle ». Ces grandes vies se sentaient trop intenses pour croire que leur passage terrestre suffît à les épuiser.
On trouverait bien d'autres exemples où la force, chez Lamartine, se laisse surprendre dans son origine psychique. Cette force devait nécessairement se répandre dans sa poésie, en constituer un des attributs, et prendre des allures de magnifique éloquence.
Mais il n'est pas surprenant que cet aspect de son inspiration ait été le moins remarqué. L'essor en effet, si puissant qu'il soit, est toujours, chez Lamartine, acconq)agné d'une intime douceur, et c'est pourquoi il se ramène, il redescend, par une évolution naturelle, à l'autre mouvement de son àme, c'est-à-dire à l'indécise, à la mélancolique rêverie. Lfl, aucun parti pris d'école, aucune subtilité de .•^'oùl ne peut contester la valeur de sa poésie, car il ;ij)|).ii;iil aioi's (•niiiiiK! l;i poésie même, avec le visage (jui se dessine (le\;iiil respril (punid on |ii'oiKdiec le iMiiii (le |)(»clr; tel piii' e\eiii|»li'. (I.uis ces vers on 1 .isiiir.il iiin s"el<'\r d un Tonds de reeneillemeni inl ime :
Astre aux rayons muets, que ta splendeur est douce,
Quand tu cours surles monts, quand tu dors surla mousse,
Que Lu trembles sur l'herbe et sur les blancs rameaux,
Ou qu'avec l'alcyon tu flottes sur les eaux!
Mais pourquoi t'éveiller quant tout dort sur la terre?
Astre inutile à l'homme, en toi tout est mystère;
Tu n'es pas son fanal, et tes molles lueurs
Ne savent pas mûrir les fruits de ses sueurs.
Il ne mesure rien aux clartés que tu prêtes;
Il ne t'appelle pas pour éclairer ses fêtes;
Mais fermant sa demeure aux célestes clartés.
Il s'éclaire de feux à la terre empruntés.
Quand la nuit vient t'ouvrir ta modeste carrière,
Tu trouves tous les yeux fermés à ta lumière.
Et le monde, insensible à ton morne retour,
Froid comme ces tombeaux, objets de ton amour!
A peine, sous ce ciel où la nuit suit tes traces.
Un œil s'aperçoit-il seulement que tu passes.
Hors un pauvre pêcheur soupirant vers le bord.
Qui, tandis que le vent le berce loin du port.
Demande à tes rayons de blanchir la demeure
Où de son long retard ses enfants comptent l'heure;
Ou quelque malheureux qui, Fœil ÛKè sur toi,
Pense au monde Invisible et rêve ainsi que moi.
Ah! si j'en crois mon cœur et ta sainte influence,
Astre ami du repos, des songes, du silence,
Tu ne te lèves pas seulement pour nos yeux ;
Mais du monde moral flambeau mijstcrieux,
A l'heure où le sommeil tient la terre oppressée.
Dieu fit de tes rayons le jour dj la pensée!
Ce jour inspirateur, et qui la fait rêver,
Vers les choses d'en haut l'invite à s'élever;
Tu lui montres de loin, dans l'azur sans limite,
Cet espace infini que sans cesse elle habite;
Tu luis entre elle et Dieu comme un phare éternel.
Comme ce feu marchant que suivait Israël;
Et tu guides ses yeux de miracle en miracle,
Jusqu'au seuil éclatant du divin tabernacle,
Où celui dont le nom n'est pas encor trouvé,
Quoiqu'en lettres de l'eu sur les sphères gravé, Autour de sa splendeur multipliant les voiles, Sema derrière lui ses portiques d'étoiles!
Luis donc, astre pieux, devant ton Créateur! Et si tu vois celui d'où coule ta splendeur, Dis-lui que, sur un point de ces globes funèbres Dont tes rayons lointains consolaient les ténèbres, Un atome perdu dans son immensité Murmurait dans la nuit son nom à ta clarté!
Pour un poète aussi spiritiialiste, dont l'àme est aussi proche de l'au-delà, il est un lieu sur la terre plus inspirateur que tout autre : c'est le champ mystérieux, la plage incertaine entre deux mondes, d'oli les âmes s'envolent vers l'invisible. La poésie des cimetières ne fut jamais mieux sentie que par Lamartine, et nous retrouvons ici encore, dans une tristesse qu'allège un espoir, cette douceur de rêverie qui est un des aspects remarquables de son inspiration :
La fenêtre est tournée Vers le champ des tombeaux, Où l'herbe moutonnée Couvre, après la journée, Le sommeil des hauieaux.
IMus (ruu(; (leur nuance Ce voile du sommeil ; Là tout fut iuiiocencc, Là l(tut (lit : « |]s|»èr.'iu('<' ! »
Toiil p.ii-jc (le |(''V('il.
.Mon (i-ii, i|ii.'iii(l il y l>>iiii)c, Voit raiiKniK'ux oiseau Voler (le tonibe en tomjie, Ainsi (|ne l.i eolomlie nui porla le lainean ;
Ou quelque pauvre veuve, Aux longs rayons du soir, Sur une pierre neuve, Signe de son épreuve.
S'agenouiller, s'asseoir;
Et, l'espoir sur la bouche.
Contempler du tombeau, Sous les cyprès qu'il touche, Le soleil qui se couche Pour se lever plus beau.
Paix et mélancolie Veillent là près des morts, Et l'àme recueillie Des vagues de la vie Croit y toucher les bords !
Ces vers presque immatériels, d'un symbolisme continu, où le sens pénètre et absorbe les images légères, ces vers translucides sont adressés par Lamartine à Victor Hugo, et le contraste de deux poésies s'y manifeste nettement dans la rencontre fortuite de deux noms.
Nous avons remarqué déjà que, si la doctrine spiritualiste constitue le fond permanent de la poésie lamartiniennc, elle n'est pas chez le poète une base inerte et stérile, qu'elle est plutôt un sol vivant d'où son imagination féconde fait surgir des fleurs nouvelles. Les Harmonies^ comme les précédents recueils, renferment de ces nouveautés, si naturellement écloses du spiritualisme qu'elles pourraient être proposées comme objets de foi. C'est ainsi que, redoutant pour les âmes des morts les jugements du Dieu infini et parfait, le religieux poète supplie
l'Être suprême de ne pas appliquer à la faiblesse de l'homme la mesure de ses propre perfections, devant qui fatalement tout être borné doit paraître coupable. Ou bien, docile au dogme catholique de la résurrection des corps, mais pénétré d'un amour du pays natal auquel le dogme n'avait pas songé, il ajoute à la doctrine l'enrichissement d'une espérance particulière et tendre : il espère qu'en ressuscitant de la terre natale, il pourra, à ce moment rapide, embrasser encore d'un regard les paysages familiers, avant de les quitter pour le ciel. Le passage commence assez banalement :
Là ma cendre, mêlée à la terre qui m'aime, Uelrouvera la vie avant mon esprit même, Verdira dans les prés, ileurira dans les fleurs, lioira des nuits d'été les parfums et les pleurs.
Jusqu'ici Lamartine exprime une conception dont la valeur p(jéti({ue n'est pas bien profonde ; les poètes modernes l'ont beaucoup exploitée, faute de mieux; mais Lamartine est bien loin de s'en tenir à cette idée de diffusion matérielle, qui abaisse l'âme vers des degrés d'existence inférieurs à elle-même; l'esprit ailé, (pli pal[)ite en lui, aspire et monte, comme toujours :
|]t, (piand du Jour sans .soir la prcniirre étincelle Viendrii ni"y réveill(;r jtour l'aurore élcrnclle, J'^n ouvrant mes regards je reverrai des lieux Adorés de mon r<i;nr et connus (h; mes yeux. Les [lieiK's du liauniau, le cloclici', la montagne. 1-e lit srt\ ilii tunt'iit et r.iridi- c.mipa'^n»!.
Et, rassemblant de l'œil tous les êtres chéris
Dont l'ombre près de moi dormait sous ces débris,
Avec des sœurs, un père, et Fàme d'une mère,
Ne laissant plus de cendre en dépôt à la terre,
Comme le passager qui des vagues descend
Jette encore au navire un œil reconnaissant,
Nos voix diront ensemble à ces lieux pleins de charmes.
L'adieu, le seul adieu qui n'aura point de larmes!
La pensée religieuse des Harmonies est trop ardente pour n'être pas, en général, optimiste. Le poète s'épanouit dans le bonheur de contempler Dieu à travers les merveilles de la nature,... dans la joie d'avoir été choisi pour chanter les louanges sacrées,... dans la lumière de la foi qui dissipe toutes les ténèbres,... dans le sentiment de dignité qu'inspire à l'homme le privilège de connaître Dieu,... dans l'amitié divine par où l'àme se sent soutenue,... dans le désir et dans la certitude d'une vie meilleure. Ce poète mystique, ayant trouvé et reconnu, sous toutes ces laces multiples, le véritable objet de son adoration, est donc heureux, plus heureux qu'il ne l'a été jamais. Et cependant, ici même, comme à d'autres phases de ses sentiments, nous retrouvons la pente qui le ramène vers l'inévitable et attirante vallée des larmes. Dans ce livre, après les premières et magnifiques extases de l'amour divin, que d'accents mélancoliques se mêlent aux cris de sa joie! D'un essor sublime il s'élance vers la divinité. Mais il n'atteint pas toujours ce qu'il désire, sa poésie manifeste la force de l'aspiration plus que le repos de la possession. Ce qu'il voudrait j ce serait de con-
JOO LAMARTINE.
naître Dieu face à face, dans la pleine lumière de ses attributs, et il en est encore à se demander de quel nom il doit le nommer, et il n'en trouve pas d'autre que ce mot vague : l'Infini. La vérité, l'absolue vérité lui échappe. Et las de tant de vaines recherches, il envie la candide et humble et paisible foi de l'enfance qu'il ne possède plus. Il souffre ces tourments de la sécheresse qu'ont ressentis tous les grands mystiques (Novissima Verba). Déçu jadis par l'amour humain qu'assombrissait l'image de la mort, c'est maintenant l'amour divin qui lui échappe par le caractère trop insaisissable de son objet; et le doute revient encore avec ses angoisses : non pas que la croyance en l'Être suprême se soit jamais éclipsée chez Lamartine, elle est chez lui ineffaçable parce qu'elle est innée ; mais il n'est pas arrivé à une connaissance de Dieu aussi pleine, aussi absolue qu'il l'aurait souhaitée. L'amour a besoin de trouver devant lui un être individuel, une personne délimitée, accessible, douée de qualités précises qui permettent de la comprendre. Les religions positives revêtent l'Etre Infini de cette forme arrêtée qui l'amène à la i)ortée de l'amour. La religion philosophique de Lamartine s'ojiposait peut-être dans son esprit à cette détermination (h* l'absolu que demand(* h; cd'ur, et son C(i3ur, à lui. paraît avoir souffert, à certains nioiiicnls, de (pichpu; contradiction avec r.Misti'rité d(; sa niêtaphysiciiic. Il concevaillinsaisissablc, <'t voulait l'étrcindrc, sans y |>ar- \rnir. ('.'(•>( le iiinlir(nii. après les iniililcs clans i]o
l'amour divin, semble le ramener vers le regret de l'amour humain. L'amour humain, du moins, garde toute l'évidence de la beauté sensible, et, pour le poète, il est à cette heure embaumé dans le souvenir qui le préserve des coups du sort. C'est pourquoi sans doute, à la fin des Harmonies, à la suite de ces hymnes saints, vibrants de ferveur sacrée, Lamartine a modulé ces élégies délicieuses où revivent ses profanes et pures ivresses d'adolescent :
Un jour, c'était aux bords où les mers du Midi
Arrosent l'aloès de leur flot attiédi,...
C'était aux premiers jours de mon précoce été,
Quand Fair dans notre sein n'a pas assez de place.
Le jour assez de feux, le ciel assez d'espace,
Et que le cœur, plus fort que ses émotions,
Respire hardiment le vent des passions,
Comme au réveil des flots la voile du navire
Appelle l'ouragan, palpite et le respire;
Et je ne connaissais de ce monde enchanté
Que le cœur d'une mère et l'œil d'une beauté,
Et j'aimais....
Que son œil était pur et sa lèvre candide!
Que son ciel inondait son àme de clarté!
Le beau lac de Némi, qu'aucun souffle ne ride,
A moins de transparence et de limpidité.
Dans cette àme, avant elle, on voyait ses pensées;
Ses paupières jamais, sur ses beaux yeux baissées,
Ne voilaient son regard d'innocence rempli ;
Nul souci sur son front n'avait laissé son pli;
Tout folâtrait en elle, et ce jeune sourire.
Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire,
Sur sa lèvre entr ouverte était toujours flottant,
Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant.
Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage;
Ce rayon n'avait pas traversé de nuage.
i02 LAMARTINE.
Son pas insouciant, indécis, balancé, Flottait comme un flot libre où le jour est bercé, Ou courait pour courir; et sa voix argentine, Echo limpide et pur de son àme enfantine. Musique de cette âme où tout semblait chanter. Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter.
Mais c'était un mouvement passager de son esprit qui ramenait Lamartine vers ces objets d'une adoration plus précise. A prendre l'ensemble de sa pensée, bien qu'il ait souffert parfois de saisir trop vaguement l'Etre Infini, on trouve que la ferveur religieuse ne s'éteignait jamais en lui. Et ce n'est pas seulement la nature qui lui faisait sentir la divinité, ce n'est pas uniquement dans l'ordonnance éclatante des choses matérielles qu'il voyait le gouvernement de Dieu. Comme poète, il était plus ému de cette manifestation du Tout-Puissant par la beauté. Mais comme philosophe, historien, politique, son point de vue, bien que différent, demeurait aussi religieux. Le monde moral, représenté par l'humanité individuelle ou collective, lui paraissait aussi plein de Dieu que l'univers visil)le. 11 entendait une voix divine dans la conscience morale de chaque homme, et il sentait une impulsion céleste dans tous les événements notables de l'histoire. Ces l'évélations, pour lui, n'étaient pas l)ornécs à deux ou trois dates du passé et à (juehjues personnages d'(*xceptioii. 101 les étaient (-((hI iiiucs, se C(>niinuiii(|iianl sans cesse, mAmo ;ui\ fails achirls, inriiic à un |)arli j)(diti(jii<' |)bis inspiré d'en h.-iiil ; cl dans b»ut acte, dans tnul év (''iM'iiiciil clb's se, nmnlr.iifiit reconnais-
sables à un signe : la tendance de cet acte ou de cet événement vers le Bien. La religion, d'ordinaire, se concentre sur certains points positifs et sûrs, comme pour s'y fortifier, et elle semble ne pouvoir maintenir sa solidité qu'à la condition d'être exclusive. Lamartine est un des hommes chez qui le sentiment religieux s'est le plus étendu sans jamais se perdre ni s'affaiblir. D'autre part, sa conception, si large qu'elle soit, ne mérite pas le soupçon de panthéisme historique ou matériel; elle distingue toujours entre le bien et le mal, entre les inspirations qui sont de Dieu et les iiKuivements qui sont de l'homme, et Dieu, pour elle, demeure toujours une personne, non pas immanente à l'univers ou à l'histoire, mais dirigeant du dehors et manifestée seulement par ses effets de beauté et de bonté.