LES IMAGES
Si l'inspiration sévère des Harmonies^ où domine le sentiment religieux, a fait méconnaître quelquefois la valeur supérieure de ces poésies, elles n'en sont pas moins à nos yeux le sommet le plus haut où se soit élevé le lyrisme de Lamartine. Cette inspiration n'est pas aussi monotone qu'on le pense, puisque, avec une prédominance de la religion, elle offre encore les autres sentiments qui ont toujours plus ou moins animé le poète, et qu'on y trouve tout, même la trace de ses réllexions i)oliti(|ucs. Mais (|uel(|ue disposition qu'on apporte vis-à-vis du sujet principal, il est certain qu'il était capital pour Laiiiarliiic. (pic le sentiment rfdigiciix était che/ lui lin (Ir- |ilii- iiiiissarils. et (pic. par une jiisle coriN'lation, son styhî pocti(jiic a allcint ici ses formes les plus amples, les plus lilucs, les plus hcllcs.
C'est donc le lieu le plus favorable pour observer, comme d'un point culminant, les qualités particulières de ce style.
Le plus harmonieux accord unit, au point d'en faire un seul tout, le style de Lamartine et sa pensée, qui est le spiritualisme le plus pur. Mais il ne suffît pas de dire que Lamartine est profondément spiritualiste : il est tout esprit, il est tout âme, et sa poésie est tout entière l'expression naturelle d'une âme.
De cette essence découlent, avec les formes si variées de sa vie, toutes les qualités et, peut-être, certaines insuffisances de son style.
L'emploi du style abstrait, qui se remarque surtout dans les Premières Méditations^ est dû à l'influence de l'époque d'analyse où le poète était né. On peut l'excuser aussi chez Lamartine comme à peu près inséparable de l'exercice de la raison, de cette haute faculté à laquelle il a toujours gardé une place, même parmi ses plus ardentes effusions religieuses. Le don de la poésie et le goût de la vérité philosophique s'unissent difficilement chez le même homme, ils constituent pourtant deux attributs nécessaires de l'esprit humain, qu'il est dur de sacrifier l'un à l'autre; et si la philosophie a imposé à Lamartine, vers l'époque de ses débuts, quelques expressions d'une sécheresse un peu terne, si d'autre part le don poétique entraîne chez lui quelque incertitude, une sorte de mollesse féminine dans la préhension des idées, il n'en reste pas moins notre
principal poète philosophique, celui que l'ensemble suprasensible de l'univers a le plus souvent occupé; il est le seul, avec notre contemporain M. Sully Prudhomme, qui ait vécu assez intimement de la pensée philosophique pour ajouter quelque chose aux doctrines d'oij il parlait, et ces mérites nous paraissent une compensation suffisante de quelques défauts.
D'autres imperfections qu'on signale dans la poésie de Lamartine, comme des faiblesses dans le rendu de la pensée, une abondance parfois vide, l'impropriété accidentelle des termes, de l'inexactitude, des incorrections, la négligence dans les rimes, la terminaison subite et banale de certains morceaux, auraient été, semble-t-il, plus fables à éviter ou à réparer. Quand on connaît les heureuses variantes que le poète a su trouver, on regrette qu'il n'en ait pas recherché davantage. Mais les taches que Lamartine avouait aisément dans son style s'expliquent par la conception rare qu'il se faisait de la poésie.
Pour lui, la littérature n'était pas une carrière, l'occupation appliquée et continue de toute une vie. La poésie lui ap))araissait comme un beau hasard, une inspiration heureuse à laquclhi il fallait céder sans souci du public, un ornemciil (hi malin ou du soir de rcxisiciicc, doiil le iiiilini dcNait rire rempli |);ir r.iclioii. La |i(i(''si(' n'a (H('' (pi'iiiK; éclosion de |)his, la plus (•(Ai)vr(' et la |)Ins lianic, dans l'épanouissement nni\('rs<'l dnn rire (pii s'<'st onvcri à
tous les horizons de l'âme humaine. Sans compter que Lamartine s'est produit dans tous les genres, du moins dans tous les genres nobles de la littérature, ayant tenté même la forme dramatique, — il a été tour à tour diplomate, voyageur, homme politique, orateur, dictateur consacré par le prestige du génie. Il a déployé, plus que tout autre, cette large envergure humaine qui caractérise certains grands hommes du commencement de ce siècle, un Chateaubriand, explorateur de pays mystérieux et plus tard homme d'État, un Byron, agité longtemps par des courses capricieuses, et les terminant par le don de sa vie à une grande cause. Peut-on s'étonner si, dans une existence pleinement humaine qu'entraînait un si large courant, Lamartine n'a pas trouvé le loisir ni la patience de s'arrêter à certaines minuties de travail littéraire, qui d'ailleurs le faisaient quelque peu rougir, quand il y songeait? A l'époque où il laissait venir au jour le jour les Méditations, vers la fin de cette année 1818 si féconde pour la vraie poésie, il écrivait à un ami : « Créer est beau, mais corriger, changer, gâter, > est pauvre et plat, c'est l'œuvre des maçons, et non pas des artistes. Au reste je me moque de Fart et des arts. Je pense que les beaux ouvrages sont en puissance dans l'âme, et que peu importe qu'ils en sortent ou n'en sortent pas. C'est comme la vertu qui a son prix en soi et qui, obscure, n'en vaut que mieux. » Il a toujours gardé quelque chose de cette conception noble et périlleuse, attachant toujours plus de prix à l'enri-
lOS LAMARTINE.
chissement intérieur de l'âme qu'à la production extérieure de l'œuvre. Alfred de Musset lui-même, qui, différent de Lamartine, avait restreint son horizon à l'amour, mais chez qui du moins le cœur était occupé de façon vivante, n'a-t-il pas ressenti de son coté cette sorte de honte que la besogne parfois puérile de l'ouvrier de lettres inspire à tout poète fortement ému? Un poète qui a porté son intelligence sur le problème de l'univers, qui, avide d'enseignements et d'images, va les chercher lut-même parmi de lointains climats, qui possède, avec des croyances politiques, la force de les introduire en actes dans les événements, qui emploie les heures, absorbées chez d'autres par le travail minutieux, à laisser .son âme libre éprouver des sentiments toujours plus étendus, ce poète, en regard du patient artiste ciselant des joyaux sur un établi, nous paraît animé d'une essence spirituelle plus vivante, plus riche et plus pleine.
Quand l'homme ainsi doué, vivant de celte vie totale de l'âme humaine, ressent le désir de s'exprimer par la parole poétique, il conçoit la poésie tout autrement que le littérateur de profession. Telle fju'il la sent naître en lui, étant d'inspiration, non de niétier, elle exclut tout effort, elle est spontanée, libre et naturelle, et c'est, en elfel, le charme de l'œuvre de Lamartine. Pourquoi se seiait-il appliqué? L«' rylIniH' poéli(jue srmii.iil facile en lui cniiijiic l(î soufilc de la |M»ilriM(' ou le battcmcnl du (O'ur. Le (liant llollail tonjours à la surface de son
âme, n'attendant que l'occasion de se condenser en poésie. Jeune, inconnu, avant d'avoir publié les Méditations^ il écrivait (en décembre 1818), dans une de ces lettres où l'on découvre sa nature à la source : « ... Je laisserai ces chants s'évanouir dans les airs, ou retentir dans l'avenir, selon que l'aura décidé l'irrévocable Providence. N'importe! le monde serait désert qu'il faudrait que je produisisse encore. N'as-tu pas quelquefois chanté pour toi seul dans ta chambre ou dans les bois? C'est le même sentiment involontaire qui me force à composer. » Lamartine n'était pas un homme de lettres, il n'habitait pas les villes, il n'appartenait à aucun des cénacles où se construisent les rhétoriques. Si, par une sorte de jeu d'esprit, en risquant une hypothèse loisible, on se demande quel de nos poètes aurait inventé la langue des vers, s'il n'en avait pas reçu la connaissance, on répond : Lamartine! et on ne trouve pas beaucoup de noms à joindre à celui-là. C'est dans son œuvre en effet qu'on trouve le plus de ces vers légers et simples, sortis d'une facilité naïve, de ces vers involontaires, où l'inspiration est tout et l'artifice rien. 11 ne connaît pas l'apprêt, il semble ne rien faire à dessein, et c'est là son charme incomparable. Les antithèses ajustées pour donner un brusque relief, les contrastes rapprochés pour frapper fort, il les ignore. Il a écrit quelque part cette phrase où transparaissent à la fois la noble candeur de son àme et la simplicité de son art : « Les ombres n'ajoutent rien à la lumière ».
Tout chez lui se déploie dans la clarté uniforme et comme loyale, oîi se plaisent une poésie naturelle, un cœur simplement ému, un esprit droit, qui n'ont pas besoin de surprendre pour toucher.
Nous savons bien ce que Lamartine a perdu à cette conception de la poésie. Les procédés étant plus transmissibles que l'inspiration, il y a perdu une étroite admiration professionnelle et Tavantage de fonder une école. Mais il y a gagné d'autre part de présenter dans sa personne un des types les plus beaux et les plus complets de l'humanité; et même comme poète, il n'est pas très sûr que cette conception un peu négligente de la poésie, conception contre les dangers de laquelle le garantissaient de si beaux dons, soit entièrement à regretter pour nous et pour lui, car elle a fait de lui un poète simple, libre, naturel comme une eau de source. Il a gardé quelque temps les traces des formules qu'il avait reçues, mais il ne s'est jamais pris aux cliaiiies d'une autre rhétorique, inventée par lui, et devenant dès lors une plus dure dominatrice, il a été exempt à la perfection de ce défaut trop commun dans l'art moderne, vice (jui, à nos yeux, déconsidère et annule tous les dons poéti(|ues, rairectati(jn. Il a ouvert le premier tout uu uioude iiilf'Ticur. cl ou Vil vu iuuovei' prodigieusement, sans jaui.iis saisir eu lui celle ;iuil)ili(m di' r.iirc ueuf à tout pi'ix, (|ul r.iussc la u.iiui'cllc ('VoluhOu de l;i lill<''i;il urc. Il s'oL scuiuiis aux luis ui-ccssaircs d uu cliau^cuifut ^:r;idu('', cl, snil.iui de l.i pi'rioilc (•la>
LA SPIRITUALITÉ. Hl
sique, il a été un classique, mais celui de choses tout à fait nouvelles, le classique du sentiment, du rêve, de l'infini. Il n'avait pas d'aptitude à refîort, il ne pratiquait aucune des combinaisons du métier littéraire. Mais pouvait-il en sentir le besoin? Jamais personne peut-être n'apporta des dons aussi heureux, des instincts natifs aussi beaux, rendant à ce point inutile l'application de la volonté. Sa foi en Dieu, sa certitude de destinées éternelles, l'aspiration qui le soulevait vers le ciel, la transparence idéale de la nature à ses yeux, tout cela lui donnait involontairement l'attitude que l'on conçoit pour la figure même de la poésie. Il était poète par la qualité et la situation de son âme, toute inspirée de forces pures et se créant un monde d'intense spiritualité.
Nous avons vu ou nous verrons la substance toute spirituelle qui est le fondement de son être se manifester dans toutes ses œuvres, dans tous ses sentiments, dans tous ses actes, et jusque dans les principes de sa politique. Cette spiritualité se révèle avec autant d'évidence et peut-être avec une autorité particulière dans ce qui, étant l'extérieur et comme le corps de la pensée, tient davantage à la matière, c'est-à-dire la forme des écrits, le style, le son des paroles, la qualité des images.
Et d'abord il faut observer que la poésie de Lamartine est absolument et exclusivement de la poésie. A l'inverse de tant d'écrivains, plus ou moins rapprochés des arts plastiques, et qui font dire, les uns, qu'ils sont hantés d'une vision de peintre, les
autres, qu'ils égalent la fermeté de la sculpture, on ne conçoit pas pour Lamartine d'autre organe que la parole poétique, expression directe de l'âme. S'il paraît y ajouter souvent des séductions presque musicales, c'est que, après tout, la parole est un son, susceptible d'elîets harmonieux, et que la poésie poursuit un objet de rêve analogue à celui de la musique, bien que plus précis et plus complet; et d'ailleurs la sonorité musicale, chez Lamartine, correspond encore à un besoin d'âme, au besoin de bercer la douleur, d'enchanter la tristesse, d'entendre à travers les fibres sensibles quelque chose comme
Les vents harmonieux exhalés des ravines, Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé Sortent comme un soupir à demi consolé.
L'essence spirituelle de Lamartine se traduit par l'immatérialité de son style. Jamais les mots humains ne furent mieux dépouillés de leur pesanteur, il les choisit aériens et translucides, et c'est là peut-être que réside l'intime secret de leur harmonie. Ses vers ne sont pas martelés par une main lourde, travaillant sur de durs métaux; ils sont soupires par un esprit. S'ils nous charment par une souplesse et une douceur constantes, même dans les élans les plus hauts, c'est (|u'ils sont la directe exprf'ssion de l'âme, c'est-à-dire d'une force dont les n)ouv( luents s'exfîrcent dans un plus léger milieu, et sans la biulalc néccssilé des forces matérielles. l)r l,( viciil (lie/ Laiiiarline celle strophe ample,
libre, sans régularité monotone, avec ces vers tantôt plus courts, tantôt plus longs, qui se plient à toutes les inflexions de la pensée, et s'assemblent, dans une merveilleuse aisance, au gré du souffle intérieur.
Plus l'inspiration lainartinienne est éloignée de nous représenter une puissance matérielle, plus il sera curieux de voir comment elle se comporte en face de la nature. Car ce poète est épris du spectacle de l'univers visible, il a habité ou visité les plus beaux lieux de la terre, il ne conçoit pas les sentiments humains sans un accompagnement de ciel, de montagnes et d'eau; et d'ailleurs l'artiste, qui est en lui comme dans tout poète, a besoin du monde extérieur pour y puiser les images, qui doivent orner et rendre sensible sa pensée.
Eh bien, c'est ici, dans cette rencontre significative entre Tàme du poète et le spectacle de la nature, que triomphe la spiritualité de Lamartine.
Il va sans dire qu'il ne décrit jamais minutieusement et pour décrire. Il a besoin de trouver dans la nature un autre intérêt qu'elle-même. C'est dans la nature surtout qu'il voit Dieu, mais un Dieu libre, personnel, supérieur à ses ouvrages, et il n'est pas nécessaire de défendre le poète contre cet ancien reproche de panthéisme, qui, s'il était fondé pour lui, atteindrait au même degré la poésie lyrique de la Bible. Quant à l'àme humaine, elle a tant d'importance et de valeur à ses yeux qu'elle lui est partout présente en face du monde extérieur, autre
signe expressif de son peu de penchant pour le panthéisme; il est si occupé de l'àme, nous l'avons vu, qu'il entend la voix des morts dans le bruit du vent, et qu'il aperçoit leur regard dans le rayon des étoiles, et qu'il place les astres sous la conduite d'esprits tels que le sien. Vis-à-vis du genre de littérature qu'on appelle descriptif, Lamartine occupe une place digne de remarque. Les Premières Méditations avaient dissipé, comme par un souffle de l'àme, les sèches études dont la nature était l'objet, quand il apparut; et cependant il a pu voir revenir, avec plus d'étendue encore, l'inerte et vide peinture de la réalité. Au milieu, entre ces deux règnes de la description, Lamartine s'élève, avec quelques poètes vraiment inspirés, dans l'isolement du génie qui, sachant animer la nature, dédaigne de la copier. Son spiritualisme le conduisait plus loin et plus haut que tout autre dans cette voie de la vraie poésie. Jamais il ne s'est contenté de voir, toujours il a senti; jamais les choses matérielles ne l'ont retenu, toujours elles ont éveillé dans son âme un prolongement de rêverie, de tendresse ou d'idéal.
Le principe qui l'inspire se fait connaître de près dans une des formes de son style, le mode particulier de ses comparaisons. I^our donner à l'être humain son expression complète, pour manifester, à la fois, en un seul tout, l'idée fondue avec le sentiiiieul et revêtue delà sensalinn, cnsciiiblc vivant (jui constitue la poésie, Lamartine, comme lout j)oète, a besoin d'iiiLiiir-. Il vicnj .ijurs imr littérature psy-
LA SPIRITUALITÉ. il 5
chologique, même didactique, qui se passait de sensations et de comparaisons; il est trop poète et trop artiste pour rester dans cette voie, il sait que les idées pures ne sont pas du domaine de l'art et que, pour paraître belles, elles doivent être revêtues d'impressions extérieures. Mais il ne va pas jusqu'à l'extrême de l'évolution nouvelle, il demeure attaché par quelque côté au point d'où il est parti dans le cours de l'histoire littéraire. Il n'oublie pas, ou du moins, son génie spontané se souvient pour lui que, des trois éléments indiqués plus haut, c'est l'élément pour ainsi dire central, c'est la sensibilité qui doit dominer et gouverner les autres. Inspiré presque toujours par le sentiment, il se trouve par là même au cœur de la poésie. Si le juste équilibre est parfois rompu, ce n'est jamais au profit de la sensation : le poids de la matière ne l'entraîne jamais. L'image chez lui n'absorbe pas les éléments plus nobles; elle ne se développe pas au détriment de l'âme, par des poussées de sève matérielle, comme un parasite trop robuste qui étouffe parfois chez d'autres le sentiment et la pensée. Il n'y a jamais chez ce poète excès qui fasse songer à une pléthore du sang, ni choc qui donne l'impression d'une violence des muscles. Sa force est celle d'un esprit qui parle, non d'un athlète qui frappe. Ses images n'ont pas la fraîcheur un peu rude des métaphores que trouve le langage du peuple, ni la puissance matérielle des visions qui hantent un cerveau halluciné. Très naturel, très spontané, il est très éloigné cepen-
dant de toute barbarie soit native, soit reconquise. Son esprit se montre comme l'héritier d'une ancienne tradition, esprit de civilisé ennobli, aftai])li, si l'on veut, par une longue culture, avec cette atténuation de la matière, ce dégagement hors des forces physiques, qui distingue toutes les sortes d'aristocratie. Ses rapports avec le monde extérieur, et en particulier la qualité de ses images, sont un des témoignages les plus manifestes de cette spiritualité qui lui fut transmise et qu'il porta à son plus haut degré. Comme ses métaphores n'ont pas pour but unique de rendre tangible la pensée, comme elles veulent aussi lui servir d'ornement , il n'évoque jamais la laideur sous prétexte d'image. Le choix de la beauté, joint à une certaine modération spiritualiste dans l'emploi de la métaphore, n'est-ce pas tout ce qu'on appelle le bon goût? Les images de Lamartine ne sont jamais là pour elles-mêmes; on ne voit jamais chez lui l'artiste échapper pour ainsi dire au poète, travailler pour son propre compte, et peindre, à part du sentiment, des tableaux fournis en totalité par le monde extérieur. Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit philosophique, effacées (juelquefois par l'usage, peu nourries, toujours délicates, les comparaisons interviennent dans son s(yl(! poétique, non pas comme diiisistantcs et serviles copies de la n'alilé, mais comme les allusions légères d'un espi-it qui plane sur la nature.
Si nous dr-scendons aux détails, nous verrons en-
core la spiritualité pénétrer tous les replis de son imagination et de son style.
Un poète se caractérise par les êtres et les choses qu'il aperçoit de préférence dans l'ensemble de la nature, et qu'il prend pour termes de ses comparaisons avec les sentiments humains. Où s'arrête, dans cette immense multitude, le choix de Lamartine ? Il choisit spontanément
Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,
parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément spirituel. Aussi, parmi les êtres animés de la création, La-
martine s'attachera surtout, presque uniquement, à ceux qui s'élèvent sur des ailes. Si on voulait poser à ses côtés une figure emblématique, ce n'est pas pour lui que serait le lion, ni le bœuf, ni la panthère : il ne connaît pas dans la nature ces êtres pesants, laborieux, ou cruels. Mais on pourrait lui donner l'aigle pour désigner sa force, ou bien le cygne pour exprimer sa douceur, ou l'ange pour dire à la fois la force et la douceur et quelque chose de plus encore. Le cygne, l'aigle, l'ange passent tour à tour à travers sa poésie, suivant qu'elle est plus suave, ou plus élancée, ou plus tendre :
Sur ce site enchanté mon àme qu'il attire S'abat comme le cygne, et s'apaise et soupire, A cette image du repos.
Le nuage crève ; Son brûlant carreau Jaillit comme un glaive Qui sort du fourreau.
Les foudres, portées Sur ses plis mouvants, Au hasard jetées Par les quatre vents, Entre elles heurtées, Partent en tous sens, Comme une volée D^aiglons aguerris Qu'un bruit de mêlée A soudain surpris, Qui, battant de l'aile, Volent pèle-mcle Autour de leurs nids, Et loin de leur mère, La mort dans leur serre, S'élancent de l'aire En poussant des cris!
C'est la foudre de Jéhovah : ne dirait-on pas l'aigle de Zeus? Lamartine, si indiirérent pour la mythologie, a eréé de son côté le mythe de l'orage par la force de son imagination.
Non, sous quelque diapcau que le barde se range, La Musc sert sa gloire et non ses passions! Non, je n'ai pas coupé les ailes de cet (m<jc Pour l'altcler hurlant au char des factions!
(ilacés (i'(;rrioi, la somii-, les p;\tres s'ai)pr(»cli(;renl ; I)(; mes bras contractés, par force, ils arrachèrent Laurence dont le sein, raninn'' sui- mon cceur, Reprenait j».'ir degrés la vie et la chaleur :
Je vis de son front blanc, qui sur leur brancard flotte, Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte, Comme d'une aile d'ange on voit le dernier pli....
En descendant des êtres animés aux choses inanimées de la nature, on trouve que l'élément liquide fournit à Lamartine le plus grand nombre de ses images. 11 a beaucoup vécu au bord des lacs, sur le rivage des mers; toute phase de sa jeunesse, toute œuvre importante de son esprit eut pour centre ou pour horizon une nappe d'eau entre des montagnes ou une plage sonore de la Méditerranée. Mais il aurait aimé quand même la fluidité et l'ondoiement, parce qu'il en portait le principe en lui. Il a pu quelquefois montrer de l'excès en étendue et en abondance, jamais en saiUie. Tous les phénomènes qu'offre la fluidité, aisance, transparence, reflets de ciel, murmures harmonieux, défaut de saveur peutêtre, manque de limites et de formes arrêtées, fugitive inconsistance, tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de l'imagination lamartinienne. Les flots, les rivages, l'écume, la nacelle sont les images les plus fréquentes dans sa poésie. Dans le silence étoile du ciel, il croit sentir la terre elle-même flotter de concert avec les astres, comme des navires sur la mer :
Cependant la nuit marche, et sur l'abîme immense Tous ces mondes flottants gravitent en silence, Et nous-même, avec eux emportés dans leur cours. Vers un port inconnu nous avançons toujours.
Souvent pendant la nuit, au souffle du zéphirc, On sent la terre aussi flotter comme un navire; D une écume brillante on voit les monts couverts Fendre d'un cours égal le flot grondant des airs : Sur ces vagues d'azur où le regard se joue, On entend l'aquilon se briser sur la proue, Et du vent dans les mâts les tristes sifflements, Et de ses flancs battus les sourds gémissements; Et rhonime, sur l'abîme où sa demeure flotte, Vogue avec volupté sur la foi du pilote ! Soleils, mondes errants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous? Quel est le port céleste où son souffle nous guide? Quel terme assigne-t-il à notre vol rapide? Allons-nous sur des bords de silence et de deuil, Échouant dans la nuit sur quelque vaste écueil. Semer l'immensité des débris du naufrage? Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage, Et sur l'ancre éternelle à jamais affermis, Dans un golfe du ciel aborder endormis?
Les formes de la terre, des montagnes, seraient trop lourdes et trop dures pour le goût du poète, si elles ne s'allégeaient pas en des reflets liquides :
Les racines des monts se perdaient sous les eaux; Là, comme un second ciel, la mer semblait s'étendre, Et reposait les yeux dans un azur plus tendre; L'Aracyntlie y jetait sou oml)i(! loin du bord, Et se peidant au loin dans son golfe (pii dort. Ses neiges, ses forêts et ses côtes j)rofon(les Elotlaiont au Lné du vent dans h' miioir des ondes.
Si! M'Ail d(;crii-e l;i lore(^ d un clièiic, la vigne;:r de ses raeines, ce n'est pas à la f)i(M'r(^ (pi'il songe;, au fixe rocher; il trouve une image (pii devient nou-
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velle en étant appliquée ainsi, et qui fait sentir la puissance en l'adoucissant :
Et sa feuille boit la rosée,
Sa racine fertilisée
Grossit comme une eau dans son cours.
Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à craindre, comme la jeune fdle par exemple. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège encore par l'image :
Son pas insouciant, indécis, balancé.
Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.
Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane : un pas, un flot, le jour!
Ou cette autre jeune fille encore :
Sa chevelure qui s'épanche Descend, serpente et vient rouler Sur un sein où s'enflent à peine Deux sources d'où la vie humaine En ruisseaux d'amour doit couler.
Sa taille, en marchant, se balance, Comme la nacelle, qui danse Lorsque la voile s'arrondit Sous son màt que berce l'aurore, Balance son flanc vide encore Sur la vague qui rebondit.
Cette image est caractéristique de la manière de Lamartine. Elle permet d'exprimer, en les rendant indirects, en les rapportant à une autre forme, des détails qui ne pouvaient pas être mentionnés aisé-
ment; cette voile arrondie, ce flanc vide de la nacelle, tout cela, baigné d'aurore, suggère, avec une poétique délicatesse, la pensée de la maternité future chez la jeune fille.
Lamartine emploie souvent ainsi une image longuement développée, qui semblerait vivre de sa vie propre, si quelques mots transparents n'ouvraient des jours sur le sens moral de la comparaison : image essentiellement poétique par son incertitude el sa double vie. Elle se trouve chez Homère et chez tous les poètes grandement inspirés. Nous en citerons encore une de cet ordre, d'autant plus qu'elle se rapporte, comme les précédentes, à l'élément liquide. Lamartine veut exprimer le trouble que la beauté de la femme lui cause, après que l'àgc de l'amour est passé pour lui ; grâce au vague et à l'élégance de l'image, il l'exprime avec une pudeur exquise dans le regret :
Je devrais contempler avec indilTérence Ces vierges, du printemps rayonnante esptTanco, (lomnie Ton voit passer, sans regret et sans pleurs. Au bord d'un fleuve assis, ces vagues fugitives Dont le courant rapide emporte ù d'autres rives Des Ilots où des amants ont efTeuillé des fleurs!
Le but secret et le résultat de toutes ces images flottantes, c'est l'allégement de la sensation. Cependant, comme l'image est faite; pour rendre les choses plus tangibles, pour les rapprocher de nos sens, nous allons assister à l'ordre inverse, c'est-à-dire voir Lamartine épaissir, alourdir la sensation par
l'image. Il use de ce procédé quand il veut faire toucher l'air, par exemple, ou la lumière. Mais il ne va pas bien loin dans cette direction contraire à sa marche habituelle; parmi les matières denses, il ne dépasse pas l'eau (l'eau toujours!) ou le lait, ou bien la soie :
L'astre du jour, qui touche à la cime des monts, Semble du haut des cieux retirer ses rayons, Comme un pêcheur, le soir, assis sur sa nacelle, Retire ses filets, d'où l'eau brille et ruisselle.
Cette image c|ui se Irouve dans une poésie de sa jeunesse, a été, depuis, reprise par d'autres et fortement développée ; des poètes moins spiritualistes devaient préférer, parmi ses métaphores, celles où il épaissit au lieu d'alléger.
Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche.
Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent, Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés, A l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent. Comme un filet trempé ruisselant sur les prés; Quand tout autour de vous sera splendeur et joie. Quand les tièdes réseaux des heures de midi. En vous enveloppant comme un manteau de soie, Feront épanouir votre sang attiédi ; Quand vos regards, noyés dans la vague atmosphère, Ainsi que le dauphin dans son azur natal, Flotteront incertains entre l'onde et la terre, Et des cieux de saphir et des mers de cristal.
Le jour s'est écoulé, comme fond dans la bouche Un fruit délicieux sous la dent qui le touche.
Cet épaississemeiit de la réalité est rare chez Lamartine. Nous en avons donné des exemples pour montrer qu'il est capable de ces sensations que l'on exige de l'artiste. Mais combien il a davantage les sentiments, les rêves qui font le poète! Comme il transforme et relève les choses de la nature ! Nous allons citer un modèle de ce procédé, certainement instinctif chez lui; il s'agit de l'eau encore, c'est la description de la cascade de Valneige :
Une cascade tombe au pied de la maison,
Et le long d'une roche, en nappe blanche et fine,
Y joue avec le vent, dont un souffle l'incHne,
Y joue avec le jour dont le rayon changeant Semble s'y dérouler dans ses réseaux d'argent, Et, par des rocs aigus dans sa chute brisée, Aux feuilles du jardin se suspend eu rosée. Légère, elle n'a pas ce bruit tonnant et sourd Qu'en se précipitant roule un torrent plus lourd; Elle n'a qu'une plainte intermittente et douce. Selon qu'elle rencontre ou la pierre ou la mousse, Que le vent faible ou fort la fouette à ses parois. Lui prête ou lui retire ou lui rend plus de voix. Dans les sons inégaux que son onde module CIhupie soupir de l'ànie en note s'ailicule, llarjK; loujours tendue, où le vent et les eaux ll(;nden 1(1 ans leurs accords (les chants toujours nouveaux, Kt (jui semble, la nuit, en ces notes éti-auf^^es,
L'air sonore des cieux froissé du vol des anges.
Quelle |)oésie surn.ihin'lhî transligurc celte eau (pli cnuie dans un liiMiihl)' v.iilon de iM(mta.gne! OikIIc gradation as('end;uil(! (;t éthérée : la blanclxiii , le vent, le j<»iir, l;i |»l.iinle pres(|ue humaine, les .SJMipirs. l'âme, les anges, et le ciel!
Ce beau passage nous amène à un genre de comparaison, non pas inconnu de la véritable poésie, mais beaucoup plus fréquent chez Lamartine que chez tout autre poète. D'ordinaire, la comparaison fait saisir la ressemblance entre les sentiments de l'âme et les objets matériels, afin que les émotions trouvent un langage pour parler aux sens, et qu'elles participent à la puissance ou au charme de la nature. Lamartine use de ce procédé commun à toute poésie : seulement il en use, nous l'avons vu, avec le goût de choisir dans la nature les objets les plus subtils, les plus atténués, ceux qui risquent le moins d'appesantir les émotions, en les exprimant. Mais l'allégement de la matière n'est pas le seul signe par où se manifeste la spiritualité de Lamartine; cette essence de son être trouve encore, dans une autre sorte d'images, une occasion plus heureuse pour se révéler. Quel but, en effet, la poésie viset-elle à travers l'image? L'esprit cherche à se donner en tout et par tous les moyens le contentement de l'unité. De même que la science s'efforce de simplifier les choses en les ramenant à des lois générales, la poésie goûte une satisfaction dans la découverte des analogies plus libres qui lui apparaissent, à elle; et plusieurs chemins conduisent la poésie à cette joie de l'unité : elle peut rapprocher l'un de l'autre des objets de la nature et les enrichir ainsi mutuellement; ou bien, elle peut rendre plus sensibles ses descriptions du monde moral par les impressions correspondantes, les. similitudes qu'offre le monde
matériel, c'est l'image ordinaire, la comparaison proprement dite; ou au contraire, devant le monde extérieur, en présence des formes tangibles et des aspects matériels, touchée par de subtiles ressemblances, revenant vers ce qui importe le plus à l'homme, elle peut, à propos de la nature, évoquer une pensée, un sentiment, en un mot l'âme humaine, et c'est une autre sorte d'images, c'est le symbole, forme poétique où l'àme humaine acquiert tout son prix , puisqu'elle est montrée comme le dernier terme, le plus haut aboutissant. La poésie de Lamartine ne pouvait pas manquer d'en venir là : tandis que la plupart des poètes, par leurs comparaisons appuyées, matérialisent l'âme, lui, après avoir choisi dans le monde extérieur les moins pesantes images, il devait arriver jusqu'au point de spiritualiser la matière par un usage fréquent et toujours aisé du symbolisme. Nous allons citer plusieurs exemples de ce dernier genre de comparaisons, si conforme au génie du poète le plus spiritualiste qui fut jamais; les amoureux de poésie nous pardonneront d'avoir assemblé pour eux cette collection d'images pensives :
Tu n'es jamais lasso d'éclore (dit-il à une source), Semblable à ces cd'urs généreux Qui méconnus s'ouvrent encore l'oui se répandre aux nuilhcureux.
0 vous, jc'iles nuagcîs,
Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages, domine il travers la vie, où l)rille un chaste azur, L'ombre des j)assions |)asse sur un c(L'ur i)ur.
Il dit d'une corolle blanche :
Elle est paie comme une joue Dont l'amour a bu les couleurs.
Ces vents qui du mélèze au rameau dentelé Sortent comme un soupir à demi consolé.
Ainsi la tristesse du poète se consolait par la suave beauté de son langage.
Le front penché sur l'eau,
Sur l'eau que j'écoutais sangloter dans sa fuite, Comme un pas décroissant d'un ami qui nous quitte.
Ici la nature n'est pas seulement spiritualisée, elle est attendrie.
De l'astre de la nuit un rayon solitaire, A travers les vitraux du sombre sanctuaire, Ghssait, comme l'espoir à travers le malheur, Ou dans la nuit de l'âme un regard du Seigneur.
Une fois, apercevant la femme aimée, Lamartine cherche à la peindre en la comparant, mais il ne trouve rien dans le monde extérieur qui soit digne d'elle et de sa propre émotion :
Tu ressemblais... Mais non, toute image est glacée; Rien d'humain ne saurait te retracer aux yeux,
Rien... qu'une céleste pensée.
Qui, durant un songe pieux.
Sur ses ailes de feu dans les airs balancée, Et du sein d'un cœur pur vers Dieu même élancée.
S'élève et plane dans les cieux !
Des pensées, des sentiments, voilà ce que lui inspirent les formes visibles, les êtres et les objets de la nature. L'arbuste qui pousse sur la tombe de la pauvre Graziella lui fait concevoir plusieurs de ces comparaisons idéales :
Battu des vents de mer, du soleil calciné,
Connue un regret funèbre au cœur enraciné.
Il vit dans le rocher sans lui donner d'ombrage....
Une fleur au printemps comme un flocon de neige,
Y flotte un jour ou deux, mais le vent qui l'assiège .
L'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur,
Comme la vie avant qu'elle ait charmé le cœur.
Ces images s'accumulent dans une description du Cotisée de Rome; le poète ne pouvait pas se contenter de décrire, sans mêler son àme rêveuse aux choses, sans les en pénétrer jusque dans le moindre détail :
Là, comme un Iront penché sous le poids des années, La ruine abaissant ses voûtes inclinées,... Là le lierre, jaloux (h* riinnioilalilé, Triomi>ho en possédant ce que riioinmc a quille, l'^l, pdJX'll il l'oubli, sur cos muis (pi'il enlace. Monte de siècle en siècle au sommet (ju'il efface.... i]l, riiumhle giroflée, aux lambris suspentlue, Attachant ses f)ie(ls d'or dans la pierre fendue, Kl i)alançant dans l'air ses longs rameaux flétris, Comme un doux souvenir, fleurit sur les débris.... \jii colombe, incjuièle à mes pas imli.screfs, Dfsccnd, vole et s'abat d(i ey|)rès en cyprès, Et sur les bords brisés de (pn'l(|ue urne isolée S'abat en souj>iranl, comme une àme exilée.
Lamartine, montrant un livre entre les mains d'un saint personnage, a voulu en décrire la reliure très ornée. Un artiste en vers, uniquement épris de couleurs et d'arabesques, eût saisi cette occasion pour lutter d'éclat et de patience avec le ciseleur; mais à cela se serait borné son savoir. L'artiste ne fait pas défaut chez Lamartine, mais le poète s'y ajoute, le vrai poète qui rêve et aspire, comme on peut le voir dans cette description, brillante d'abord, puis suggestive à l'infini :
Ce livre était couvert d'une enveloppe d'or : Comme un charbon ardent une énorme escarboucld, En nouant le fermoir, flamboyait sur la boucle. Sur l'or sculpté du livre, admirable ornement, Une colombe bleue aux yeux de diamant.
De l'inspiration mélodieux symbole, Ouvrait ses ailes d'or comme un oiseau qui vole; Ses pattes de rubis et son bec de corail Semblaient poser collés sur le dossier d'émail; Et ses ailes, de Vâme éblouissant emblème, S'ouvraient et se fermaient avec le livre même. Du merveilleux fermoir le vent, comme des doigts, Entr'ouvrait à demi les angles quelquefois, Et faisait frissonner les pages du volume. Comme à l'oiseau qui dort il enlève une plume.
L'esprit de ce poète, qui a aussi des ailes, ne peut pas s'arrêter au coloris, même le plus savoureux, ni au dessin, même le plus élégant ; il faut toujours qu'il les dépasse. 11 distingue cependant, à la surface du monde extérieur, des couleurs et des formes qu'il goûte de préférence et qui caractérisent son imagination. Il aime les lignes souples et sinueuses ;
ses couleurs, un peu vagues et toujours claires, car il ne juge pas que la lumière ait besoin des ombres, sont le blanc, l'or et l'azur. Lamartine est une àme mélancolique et profonde qui, dans ses longs séjours près de la Méditerranée, sous un ciel brillant d'azur ou d'étoiles, a revêtu une imagination lumineuse. La vraie patrie de ses images, ce n'est pas une froide vallée de France, mais le golfe éclatant de Naples qu'il vit très jeune et où il revint toujours. Cette lumière éthérée où reposent d'harmonieux contours teignit à jamais les couleurs et dessina les formes de son art. Son souvenir est inséparable désormais de ce pays qui fut en grande partie le sien; et tout voyageur qui a lu quelques vers des Secondes Méditations, voit encore à travers une impression de poésie lamartinienne la mer tranquille où blanchissent les îles d'Ischia et de Procida, celte mer qui bat ses rivages d'un murmure rythmé, et qui prête sa Kurface calme aux allées et venues d'un peuple chanteur. Quand la destinée conduisit là le poète qui devait mettre tant de mélodie ondoyante dans ses vers, il semble (lu'elle voulut le rapprocher des tiédes climats où l'on entend sans cesse de la musique bercée sur les vagues, des duos d'amour légèrement balancés sur les Ilots.
Mais le poète, si pénétré (ju'il suit de ces clémences de l'eau et du ciel, ne s'abandonne pas à leurs caresses sensuelles. Il aime, i\r (M's pays heureux, I alin(»>pli('i(', tl•all^lln•i(l^, mais elle n'est pas |)()iir Jiii un simple i:uiitLMtement du regard; son
esprit qui va toujours au delà de la sensation goûte, semble-t-il, cette transparence, parce qu'il y découvre, comme dans un fond limpide, le monde de l'éternité. La beauté dont il jouit lui offre un symbole où s'éveille le pressentiment d'une plus haute splendeur. Le coloris de ses vers est baigné d'une autre lumière que celle d'ici-bas, de cette lumière platonicienne qu'a sentie également une autre âme mystique, Mme de Krûdener, et qu'elle décrit en ces termes : « Je m'assieds auprès d'une haie de roses, et j'admire encore, en contemplant leur couleur, les rayons du soir qui les inondent de leur pourpre, comme s'ils voulaient tremper d'immortalité cette beauté fragile. C'est toi, ô Éternel, c'est toi-même, c'est ta beauté qui me transporte, et cette nature qui déploie sa magnificence n'est que toi, qui présentes à mes yeux et à mon cœur la félicité sous tant de formes mystérieuses. » Et Lamartine revient souvent, sous diverses formes, à cette impression d'au-delà que lui suggère la nature ; souvent la beauté du monde visible attire son désir vers la beauté parfaite et éternelle d'un monde invisible :
Avare de ces délices Qu'entrevoit ici le cœur, Peux-tu des divins calices Nous prodiguer les prémices Et répandre la liqueur?
Non, ces courts moments d'extasC, Dont parfois nous débordons, Sont un peu de miel du vase, Écume qui s'extravase De rOcéan de tes dons!..;
D"où venez-vous, ô vous, brises nouvelles, Pleines de vie et de parfums si doux, Qui sur ces monts palpitant comme nous Faites jaillir, au seul vent de vos ailes. Feuilles et fleurs comme des étincelles? Ces ailes d'or, où les embaumez-vous?
Est-il des monts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfums flottants. Où tous les mois sont de nouveaux printemps. Où tous les vents ont ces tièdes haleines. Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extase palpitants?
Ah! s'il en est, doux souffles de l'aurore, Emportez-nous avec l'encens des fleurs.
Emportez-nous où les âmes sontsœursl...
Sur ces bords où l'amour eût caché son Éden, Au murmure plaintif des vagues apaisées, Aux rayons endormis de l'astre élyséen, Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Nous avons respiré cet air d'un autre monde !...
Après ces citations nombreuses, mais nécessaires, cl faciles certes à multiplier, peut-on dire que les métaphores chez Lamartine soient générales et ternes, et (jue son imagination manque d'un mérite essentiel, l'individualité? Grâce au principe particulier (jui l'anime lui-même, l'univers s'est transformé en passant par son être. Dans le miroir (pi'il lui pi'ésentc. \(t monde est d(*venu plus léger et plus (liapliaiic (piil n.ippai'aît aux autres spectateurs; il a d<'|Mtiiilié ses laideui's, ses hnilalilés pliysi(|ues, ses pesanteurs grossiéi'cs ; il s'est jjénétré dans son ensendde de tons les éirnicfils fluides et im|)ondérables, comuie la va^uc, l'a/iir. la lumière, l'a me
de l'homme, l'esprit angélique, l'essence de Dieu. La masse compacte des choses s'est transfigurée ainsi, en empruntant au poète la spiritualité qu'il portait au dedans de lui-même, et vers laquelle il attirait les apparences extérieures, pour en former l'unité générale de sa création. Sa philosophie, rattachée, comme on l'a vu, à diverses origines, emhrassant par une large sympathie d'idées la conception hébraïque de Dieu et la représentation hellénique de l'âme dans le monde, se ramenait dans son fond à une entière unité constituée par le spiritualisme. Il n'a jamais été enclin à partager l'univers en cette dualité qui est le penchant de l'esprit français et qui s'impose, par exemple, au génie de Descartes : il n'a pas conçu d'un côté Dieu avec l'homme créé sur le modèle divin, de l'autre tout le reste des choses composé d'étendue mécanique. Pour se satisfaire, il a dû introduire dans toutes les existences le principe spirituel qui anime Dieu et l'homme, se représenter la vie psychique comme abondant à travers l'espace depuis les organismes les plus humbles jusqu'à l'Être parfait, multiplier dans l'intervalle les hiérarchies d'esprits invisibles, substituer à la gravitation minérale, qui est la loi des astres, un animisme angélique. Gomme poète, quand il s'est agi pour lui, non plus d'expliquer le monde, mais de le sentir, il en a reçu l'impression à travers le même et unique principe qui lui servait comme philosophe : la sensation chez lui est de même nature que Tintelligence, et l'une
et l'autre se montrent également spontanées, obéissant au désir intime du poète plutôt qu'à la réalité des choses. Sans le vouloir, presque sans le savoir, par la vertu de la force mystérieuse, inconsciente surtout chez lui, qui est le génie poétique, il a atteint au moyen de l'imagination le but suprême de toute pensée, il a dans sa vision spiritualiste accompli cette œuvre que la philosophie tente par des constructions abstraites, que la science poursuit par des recherches minutieuses — trouver l'unité de l'univers, — unité que la science arrivée à son terme se contentera de faire comprendre à l'intelligence, et que la grande poésie, avec son charme vivant et libre, fait comprendre, voir, toucher et sentir,, en intéressant l'être humain tout entier.