JOCELYN
« La voix de quelque ange
Me parla dans le cœur »
Quelque ange sans doute avait inspiré à un jeune homme aimant et doux la pensée de quitter le monde, de renoncer à ses joies, de vêtir l'habit de prêtre, pour assurer le bonheur de sa sœur : le même ange dictait à Lamartine le récit de ce touchant sacrifice, de ces pures amours, de cette suave résignation, le poème de Jocehjn tout fondant de tendresses et de larmes, ces vers où palpitent des douceurs d'ailes séraphiques.
Jocelyn^ que Lamartine avait écrit en partie à Saint-Point, en partie sous le ciel de Syrie, parut en février 183G. Il fut accueilli avec une très vive admiration d'esprit et de cœur. Il reste encore le meilleur et peut-être le seul poème de notre langue. Le poète n'a pas tout inventé dans ce récit; son ami,
l'abbé Dumont, curé de Bussières, près de Milly, avait traversé durant la Révolution une aventure analogue que Lamartine idéalisa.
Mais, même idéalisée, il s'agit toujours d'une assez humble histoire, d'un roman intime, qui s'achève obscurément dans l'existence d'un curé de campagne, et c'est merveille de voir avec quel bonheur le poète a pu adapter la langue du vers à un tel sujet. Le langage rythmé convient aux événements héroïques; l'emploi en est très périlleux dans les sujets familiers et amène entre le fond et la forme ces contradictions où se heurtent divers genres littéraires, l'épître par exemple, qui n'a pas réussi même à Lamartine, et la comédie en vers. Pour le poème intime, son génie disposait de ressources particulières qui se sont rencontrées, il faut le croire, uniquement en lui, puisqu'il nous a donné avec Jocelyn le seul poème que nous possédions.
Ce génie comportait d'abord une familiarité de la poésie avec la vie, une aisance dans la beauté naturelle, qui lui permettaient de tout orner sans emphase; et son style en prose ou en vers reflétait cette heureuse disposition intérieure. Ayant senti sans cesse la poésie animer son existence, ses actions, ses iiioiivr;meiits ordinaires, il lui ('lail ))liis facile de riiilrdfliiiic dans le jour à joui- i\(^ la vie des autres. Nous avons j)U aliiiituei' à riiispiratiim laiiiailinienne deux qualités alternatives, la dduceui' el l'euthousiasiiic : le charme (pii d(»vail se rc'pandrc^ dans un snjel (-(imnie cclni de Jurclifn ('-lail hicn |)r(''|)aré
par un de ces états, l'habitude fréquente de la suavité poétique.
Une circonstance très favorable à la beauté du poème a été le choix du milieu où Lamartine a placé ses personnages. Il ne les a pas laissés dans les villes banales, ni parmi les campagnes sujettes au travail de l'homme; il les a exilés dans des solitudes sauvages, au sein de hautes montagnes qui se reflètent dans le miroir d'un lac. Et suivant l'interprétation de la nature particulière à ce poète, c'est toujours à Dieu et à l'âme que se ramènent ces nobles contemplations, c'est toujours par des images fluides ou sensibles qu'il traduit la grandeur de ces spectacles. La beauté de la nature ainsi spiritualisée est un des plus précieux ornements du poème. Nous ne voulons pas multiplier les exemples, qu'il suffise de celui-ci; Jocelyn est seid encore à la montagne des Aigles, il s'écrie :
L'ombre des noirs sapins me voile le croissant.
Sa mobile blancheur semble sous ce nuage
Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.
Au doux vent que ma joue à peine a ressenti,
Quel immense soupir de leur cime est sorti!
11 naît, il gronde, il baisse,... il meurt. C'est la tempête
Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête....
Non, c'est un souftle mort dont la nuit les effleure.
Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure !
N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami,
Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi.
Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme,
Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme?...
Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous envoie,
(;:ihantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie !
Un autre mérite de ce poétique récit où abonde le sentiment de la nature, c'est Tobservation délicate et nuancée du cœur humain. Lamartine montre par là que, tout en ajoutant à la littérature classique l'enrichissement des phénomènes extérieurs, il n'a pas perdu la tradition de la fine et sensible psychologie racinienne. L'absence d'artifice ([ui caractérise son génie n'exclut pas la suite et la logique dans la composition du poème. Tout au contraire, les événements, les états d'esprit des personnages sont préparés et s'annoncent dans un ordre plein d'heureuse simplicité. Ce jeune homme, contemplant au mariage de sa sœur le rayonnement de visage des époux, afin de s'assurer, dit-il, que son sacrifice porte des fruits de bonheur, ne recherche-t-il pas en réalité le spectacle de l'amour? et ne sera-t-il pas plus tard aisément accessible à son charme? Sa vocation par dévouement ne sera-t-elle pas son excuse? Puis, sur la montagne des Aigles, comme ce cœur avide se prépare malgié lui ;i la tendresse périlleuse! Sa souffrance d'isolement, son besoin d'afîection, son désir d'un être qui le complète, son amitié ardente pour Laurence (ju'il prend pour un adoles(!ent, son admiration pour la he.'iulé de ce jeune compagnon, sa surprise ému(; (jiiaïul il ( roil reconnaître le son de voix de sa soMii- dans nue douceni' di^ liinlH'c (|ii'il attribue h r<'V^<', t*"'l ''''la !(.' cjtndiiit, j)ar les pins délicates cl les pins jnstes secousses d'àme, à l'explosion danninirl de Iciicni' dont il s<'ra accablé, (juand il découviiia (jnc Lani-ence est feniinc La passion, une
sorte de violence dans le caractère de Laurence présagent ce que sera pour elle le résultat de l'abandon, et dans quels désordres douloureux elle se jettera, tandis que la résignation, la douceur religieuse de Jocelyn le disposent à suivre jusqu'au bout le chemin du dévouement et du sacrifice.
Douceur, dévouement, sacrifice, — il faut s'arrêter à ces mots. En efl'et, les diverses qualités d'art que nous venons d'énumérer, pénétration facile de toutes choses par le sentiment poétique, vision spiritualiste de la nature, délicate psychologie, tout cela serait insuffisant, et nous n'aurions pas le poème de Jocelyn, s'il ne s'était pas trouvé chez Lamartine une inspiration plus profonde, celle qui donne son principal attrait à ce charmant ouvrage, nous voulons dire la tendresse. Poète spiritualiste avant tout, Lamartine devait concevoir et écrire Jocelyn^ le poème du cœur, puisque le cœur, c'est encore l'âme, non plus quand elle rêve ou aspire, mais quand elle aime. Lamartine plaçait au-dessus de toutes les qualités qui peuvent immortaliser un écrit, celle de l'attendrissement; il l'a dit lui-même, en traçant une hiérarchie des genres littéraires, à propos an Lépreux de la cité d'Aoste, cet écrit touchant de Xavier de Maistre : « Il n'y a rien de supérieur dans la langue, car l'écrivain qui arrive aux larmes arrive à tout. Le pathétique est le sommet du génie; le didactique n'est qu'une leçon; l'épique n'est qu'un récit; la polémique n'est que du raisonnement; le lyrique n'est que de l'enthousiasme; mais le pathétique.
c'est le cœur. » Il témoignera encore de cette préférence, quand il racontera ces histoires pleines de pleurs, Geneviève^ le Tailleur de pierres, et les autres. Dans Jocehjn, l'idée de choisir pour héros un prêtre que sa tendresse native entraîne à l'amour, n'est pas, au premier abord, très plaisante et choque nos habitudes ou nos scrupules. Mais ce personnage a, pour Lamartine, le mérite de la pureté, il lui offre l'occasion d'exprimer de nouveau sa conception du chaste attrait qui, sans trouble sensuel, peut incliner le cœur aimant d'un homme vers le cœur tendre d'une femme. Et, en outre, il faut admirer ici l'intuition du poète, car on ne peut pas songer à un dessein prémédité en face du génie instinctif de Lamartine : un poète, voulant exprimer toute l'étendue et toute la force des émotions humaines, n'aurait pu mieux aviver cette peinture qu'en étudiant une âme séparée par le sort de presque tous les objets de la tendresse ; car cette âme en sentirait mieux la valeur par la privation, elle la sentirait seulement sous cette teinte d'idéalité et de mélancolie, où se plaît l'imagination poétique. Or cette àme, c'est celle du prêtre, parce que cette destinée de renoncement est la sienne. Il se rencontre, aux abords ou dans les liens du sacerdoce, des êtres mystlcjucs, cnllammês de f(*rveur religieuse, (pii ont dévoué hnn* coMir ;\ riuimanité générale, ni.iis (jui gardent encore bien des fibres soiiHV.iiih's |)(tiir les .-iireciions |>arlicnlières (l(»nt ce dr\ ((iK'iiH'iit les a s(;vi'és; cv, sont des amis ardcMits, jt.'irlnis lin |)('ii cliaiiriiis cl (uiilira^'eux, el les mères
ne sont jamais tant aimées que par des fils comme ceux-là. Jocelyn est un de ces êtres, entraîné de plus par un sacrifice imprévoyant et héroïque. II a chassé le rêve des seize ans; il a quitté, avec combien de larmes! sa mère, sa sœur, sa maison de tendresse, ses oiseaux familiers, son doux pays natal, il s'est retiré dans l'asile de piété où il se sent aimé de Dieu ; mais il en est chassé par la Révolution qui l'exile dans une haute vallée de montagnes; sa solitude lui pèse, bientôt elle est partagée par un adolescent presque de son âge, dont il est le seul appui; une amitié charmante, admirablement développée par le poète, se noue entre eux; mais la chaîne si bien tressée de leurs cœurs est rompue par une intervention extérieure qui amène un nouveau dévouement, le sacrifice de famitié et de l'amour à la fois, réunis sur le même être; Jocelyn doit étouffer en lui tous ces sentiments, maintenant il est prêtre, il est seul, plus seul que jamais, il n'a plus à aimer que les pauvres montagnards dont la charge lui est confiée; il songe de loin à sa mère, à sa sœur, il leur écrit; ce doux songe même va lui être enlevé, sa mère l'appelle au moment de mourir; il revoit avec elle en pleurant la maison de famille où ils ne peuvent entrer que furtivement, en étrangers; le fils assiste sa mère à ses derniers instants, il verse à son chevet et sur son tombeau les épanchements d'une infinie tendresse; il aperçoit Laurence, la figure de ses anciens rêves, mais dégradée par le désespoir où l'a jetée l'abandon; il s'accuse de cette déchéance,
le remords s'ajoute à la douleur, il s'enfuit dans sa solitude désormais plus dépouillée; son ca3ur, plus aimant à mesure qu'il est plus vide, s'attache tristement et languissamment aux murs de son presbytère, à son chien lidèle, aux plantes mêmes de son jardin; il pratique envers le pauvre peuple de sa paroisse la plus douce charité, et il tâche de lui enseigner la tolérance, cette charité de l'esprit; il se plaît à contempler, lui qui est seul, le spectacle de la famille associée dans le travail rustique; Laurence enfin vient en mourant recevoir sa bénédiction de prêtre qui la réconcilie avec Dieu, il l'ensevelit dans la terre qui a vu jadis l'union de leurs âmes, il meurt à son tour et repose dans le même tombeau.
Les larmes dont ce poème est tout détrempé et tout amolli se sont forcément desséchées dans cette analyse ; la douceur de ces vers, en si parfait contraste avec la dureté du beau chez quelques poètes contemporains, cette suavité (jui, au moyen de l'harmonie, fait sentir au lecteur le délice d'être tendre et d'être bon, tous ces charmes ont disparu dans ce résumé. Mais l'on peut comprendre cependant, d'après le raccourci que nous avons chi [)résenter, combien il est vrai (juc la tendresse fait le fond entier de ce poème : tous les auiours, toutes les affections, tous les attacheniriils (hi coMir huiiiaiii s'asseiriblent là. VA l'on lie p(!iit s'(Mii|)è('h('i" de soMf^ci* (ju'il devait èlrc bini .liiiuiiil, le iioèh; <|iii a couru et tracé une aussi sensible pcinLur»; de toutes les tendresses (;ndolorics. On se conlirnK; dans cjAU' pensée atlniii'alive,
en reconnaissant à bien des traits la ressemblance d'esprit et de cœur entre Lamartine et le héros de son poème. Bien que Jocelyn, par sa situation et par les faits de sa vie, soit aussi étranger que possible au poète, en vrai poète lyrique Lamartine a mis beaucoup de lui-même dans ce personnage. Sans détours et non sans provoquer quelque surprise, il prête à Jocelyn ses propres idées, déjà très larges, sur la Révolution, sur la nécessité de ces crises sociales pour le progrès humain. Il lui attribue aussi sa libre conception religieuse, laquelle, transportée au curé de Yalneige, en fait un autre Vicaire savoyard, professant la même foi, l'amour de Dieu, la croyance en l'immortalité, comme dogmes suffisants, le goût d'une doctrine simple qui embrasse tous les cultes, peu de sympathie pour les miracles et tout ce qui s'ajoute à l'essentiel de la religion, celle-ci pouvant être puisée directement dans la raison et dans le spectacle de la nature. En simplifiant ainsi jusqu'à une sorte de religion laïque la doctrine d'un curé de village issu du xviii'^ siècle, le poète a pu montrer toute sa sympathie pour la vie sacerdotale : on doit se féliciter qu'il n'ait pas trouvé l'occasion bonne, pour prêter à son saint personnage sa propre mésintelligence de la vie monastique, qui déjà chez luimême paraît un état d'esprit difficile à expliquer. Les sentiments habituels de Lamartine se retrouvent dans Jocelyn avec autant d'évidence que ses idées. Ils y sont tous, aussi forts, aussi émus, plus entiers que dans ses poésies lyriques. Une àme riche ne reii-
contre pas dans sa vie réelle, si diverse qu'elle soit, tout l'aliment nécessaire à sa sensibilité; c'est pourquoi la création d'art est légitime et féconde : elle nous sert à déployer nos virtualités endormies. Grâce aux circonstances dramatiques que le sujet de Jocelyn lui fournissait, le poète a pu tirer de son âme toute la puissance d'émotion tendre qu'elle couvait en germe. Aussi ce poème nous donne-t-il, à nous, l'occasion favorable pour observer cbez Lamartine les qualités du cœur et celles du caractère.
Il n'est pas surprenant que l'histoire d'un prêtre sevré de toutes les affections soit devenue, sous la plume de Lamartine, le poème de la tendresse, car lui-même il était, il fut toujours aimant. Les plaisirs de l'esprit, la joie qu'inspire le beau, ne le remplirent jamais; il éprouva toujours le goût, le besoin de cet attrait vers un être différent de soi, dont on recherche la présence ou la pensée, auquel on voudrait donner tout, en (|ui on se sent vivre plus qu'en soi-même.
11 aima Dieu. Le cri'ateur de l'univers, rordoiinaleur suprême de la nature et de l'histoire, non pas révélé par des interventions i)articulières, mais animant sans cesse de son esprit le monde et l'homme, il en senl.iil l'existence comme celle d'une personne souveraine (|ui excitait sans Irêve ses aspirations, sa confiance, son (.'sprrancc, son .■imotir.
Il /lini.i riiiiiiiaiiitf'-. Il vitiilail son perfectionnement de moralité «H de boulicur. il sonliail.iit (|ii'clle cessât
de se nuire à elle-même, de se déchirer de ses propres mains; et c'est afin de travailler pour elle, avec elle, comme un actif et zélé serviteur, qu'il renonça aux rêves de beauté dont s'enchantait son âme, pour l'aider dans l'humble tâche de ses progrès quotidiens.
L'esprit, échauffé par la logique, peut suffire à inspirer l'amour rationnel et équitable de l'humanité en général. Mais c'est le cœur, c'est la tendresse spontanée et native qui distingue, pour les aimer d'un amour irréfléchi et plus sensible, des êtres plus proches, connus, fréquentés chaque jour, ceux qu'on a vus autour de soi en prenant conscience de la vie; c'est le cœur seul qui anime les affections de famille au degré où Lamartine les éprouva. Lamartine a été le poète de la famille; il a ressenti d'une manière intense et continue, il a exprimé sans s'épuiser ces affections saines, normales, naturelles, qui sont les sentiments moyens de l'humanité. Ici nous trouvons encore une preuve de cette généralité qui est le caractère de son inspiration, comme de ses croyances, comme, jusqu'à un certain point, de son style. Il ne montre aucune recherche d'originalité, aucune de ces affectations de bizarrerie, par où voulait se signaler de son temps plus d'un romantique. L'étrangeté étonne, mais ne touche pas, et le plaisir qu'elle peut donner est un frivole amusement. Lamartine n'a aucune subtilité, il sent comme le cœur humain, seulement avec plus de force, et il exprime avec pkis de charme. Il se tient dans un large courant où il
est en communauté avec les autres hommes. La subtilité de l'esprit ou du sentiment sépare les individus et leur fait constater leurs différences. La tendance de Lamartine est toute à l'union et à la concorde qui se réalisent dans la simplicité. Ce poète n'était pas proprement un littérateur, il n'en avait pas la vie exceptionnelle; il était donc bien placé pour donner une voix à ces sentiments éternels, nécessaires, qui sont la vie d'un peuple et qui persistent toujours sous la couche superficielle, où la littérature, obéissant à des lois spéciales, dessine ses changements, effectue ses révolutions et satisfait son impérieux besoin de nouveauté. Parfois cette surface artificielle et bruyante, où se complaît le raffinement de l'esprit, se laisse traverser par les forces tranquilles et durables qui reposent au-dessous d'elle. Un efibrt de Tàme française pour exprimer les sentiments ordinaires et naturels de l'humanité s'était fait jour, semble-t-il, à la fin du xviii" siècle; on avait tenté d'introduire dans la littérature et dans les autres arts ce qui n'avait pas cessé d'exister dans le cœur de la nation, les afi'ections de famille, l'autorité du père, la tendresse de la mère, la reconnaissance du lils, les émotions de tout le monde, à la place des passions exceptionnelles des l'ois cl des ht'ros. Ces essais très légitimes avaient vite; <légénrré, on n'avait pas atteint le iialiii'cl (jiroii piMii-siiivail ; la sensibilité s'était t(jurnée aussittU en sensiblerie, et les lariTics versées ne paraissaient pas venir d'une source bien pure. La soeicHt'; finissanlr éLiil hop malade ponr
retrouver la saine nature, ou bien le génie avait manqué pour bien dire ce qu'on désirait entendre. La société nouvelle, l'atmosphère morale du xix*" siècle étaient sans doute plus favorables à l'éclosion de la vraie sensibilité. Pourtant les conditions extérieures, les préparations ne sont rien sans le génie qui sait en profiter. Lamartine, continuateur du siècle précédent en ceci comme en beaucoup d'autres choses, mais continuateur inspiré, vrai créateur, fut ce génie en même temps fécond et naturel, fort et sincère, qui pouvait seul donner une voix aux plus simples affections du cœur, qui seul pouvait, en les chantant, y ajouter des ornements purs et naïfs comme elles.
Lamartine, tout en louant dignement le rôle du père dans la famille, fut touché encore davantage par la douceur de la tendresse maternelle. Parmi tant d'êtres qu'il a aimés, sa mère posséda, on peut le dire, sa plus forte, sa plus profonde affection. En la dépeignant, il la place au-dessus de lui comme la véritable inspiratrice de son cœur et de son génie; son culte pour elle lui faisait dire ce mot touchant : « Je ne suis qu'un misérable auprès de ma mère ». La pensée et le nom de sa mère reviennent partout, dans ses poésies, dans son discours à l'Académie française, dans ses Confidences^ dans les Commentaires de ses vers. La mort la lui avait déjà enlevée quand il écrivait Jocelyn^ et c'est bien à elle qu'il pense lorsque, dans ce poème, il analyse avec une si vive sensibilité l'union d'âme entre une mère et son
fils ; dans le récit de la mort de la mère, une des plus touchantes scènes de Jocebjn, il se représente tout ce qu'il aurait éprouvé s'il avait assisté aux derniers moments de la sienne, si, au lieu d'être frappé au loin par l'affreuse nouvelle, il s'était trouvé près du lit d'agonie; et l'image de sa mère est si présente à son cœur, elle inspire les traits de ce douloureux tableau, si directement, avec une telle force, que les rapports de Jocelyn et de sa mère sont tracés avec ses souvenirs de fils, et qu'on y retrouve même cette ressemblance de visage qui existait entre sa mère et lui.
L'enfant unique du poète, la pauvre petite Julia, morte pendant le voyage d'Orient, ressemblait, elle aussi, à cette mère tant admirée, et cette survivance par la forme extérieure avivait encore la tendresse paternelle chez Lamartine. Le sentiment paternel lui-même, comme toutes les choses de ce monde, s'enrichit et se développe au moyen des circonstances fécondes qu'amène la durée; la durée manqua à l'amour paternel de Lamartine pour s'élever, comme il serait advenu sans nul doute, à la hauteur de sa piété filiale. Cette tendresse, la plus désintéressée de toutes, puisqu'elle donne presque toujours plus qu'elle ne reroil, (îonvcînait l)i(»n au c(i*ur de Lamarliuc, et lanioil (h' Juh'a. en lui iunigeant la poignante douleur (jui s'est lra(luil(î par (jueUjues accents de désespoir, n(tus a (rustres «rclliisions i)réciouses dont on doit coujec-lurer et regretter le charme. La privali(»ii (le l'enfant ([iii ^Tandil à côté du père» n'a pas
été, semble-t-il, sans influence sur la physionomie morale du poète ; resté seul ainsi, sans proche comparaison avec un autre âge qui l'aurait vieilli de meilleure heure, il a gardé plus longtemps dans notre pensée une sorte de jeunesse, et l'ombre un peu sévère qu'une génération grandissante jette sur le visage du père ne s'est pas étendue à sa figure.
Puisque nous parlons d'austérité, nous ne pouvons pas négliger de dire que certains critiques exigeants auraient voulu en trouver une nuance de plus dans l'affection fdiale et dans la tendresse paternelle de Lamartine. 11 exprime en effet les profonds attachements de la famille en y ajoutant une fervente admiration pour la beauté de sa mère, de sa fille, de ses sœurs. Le poète, élevé sous les pieux rayons des regards de sa mère, est resté toujours enveloppé de cette lumière tendre et douce, de cette beauté d'âme, transparente à travers le visage, qui l'enchantèrent dès ses premiers jours ; le sentiment de la beauté demeura mêlé pour lui à cette impression ineffaçable , comme pour quelqu'un qui aurait été de bonne heure favorise d'une apparition angélique, et pour qui toute beauté participerait désormais de ce type entrevu ; la grâce tendre dont il s'était imprégné le cœur en aimant sa mère avait à jamais épuré et consacré en lui toute beauté et tout amour. Le charme du visage féminin était d'ailleurs pour sa foi une émanation de Dieu comme la splendeur de la nature, et, en admirant le corps qui revêt l'âme humaine,
le poète spiritualiste s'écriait : « L'habitante est plus belle! » En outre, son génie ne le portait pas h séparer, à distinguer ; de même que les idées s'unissaient largement dans son esprit , les tendresses se juxtaposaient dans son cœur comme dans une atmosphère un peu vague, où une diffuse clarté céleste baignait les images saintes sans les ternir et les images profanes en les purifiant. A travers cette pureté qui émanait de son âme, il pouvait sans crainte évoquer le charme du visage maternel ou pressentir dans la grâce de sa fdle le bonheur futur d'un époux. Mais la noble ingénuité du poète, son spiritualisme placé au-dessus de toute équivoque lui permettaient à lui seul cette indécision de contours entre des sentiments divers; d'autres écrivains après lui, moins favorisés \ ont paru choquer par des confusions pénibles des délicatesses que Lamartine avait laissées entièrement intactes. Vers une certaine époque, dans ses ouvrages romanesques ou historicpies, Lamartine, en peignant les portraits physiques de ses personnages, jiariil s'attacher à lier de plus près l'esprit et la matière, sans oublier cependant la supériorité de Télément noble 11 nous semble voir là un ccrlaiii développ(;ment tardif, contorine aux tendances du siérlc plus (ju'à ('elles du port(î Jiii-mènie, une
1. On pciil coiniiMi-cr à ce jxjiiil de \iic la itocsic des Urriicifleuinits iiilihili'c la ('haril(', ii\ ce un passaKcdc M. Alexandre Duiiwis dans la inrfacc de la Ffun/ir ilr ClaïuU'. cl avec la Vénus de Vivune^ poési»- de .M. Arinand Silvcslrc.
influence postérieure de Balzac et du romantisme en général, cet entraînement à pétrir ensemble la sensation et Fidéal, que l'on a cru découvrir même chez les mystiques.
Sous l'admiration de la beauté, c'était la tendresse qui ne cessait pas d'inspirer Lamartine; les charmes extérieurs disparaissaient pour lui à côté du souvenir des afl'ections. Il donne une marque bien directe de cette préférence, lorsque, en Italie, parmi les plus beaux spectacles, au bord de cette mer colorée qui l'enchante, il regrette tout à coup le pauvre paysage natal de Milly :
J'ai vu des cieux d'azur, où la nuit est sans voiles, Dorés jusqu'au matin sous les pieds des étoiles, Arrondir sur mon front, dans leur arc infini. Leur dôme de cristal qu'aucun vent n'a terni,... Mais il est sur la terre une montagne aride Qui ne porte en ses flancs ni bois ni flot limpide,... Et c'est là qu'est mon cœur!...
11 aimait ardemment le pays où il était né, la maison, le jardin, les champs où s'était écoulée son enfance, où il avait passé tant d'années de sa jeunesse; il y pensait de loin, il y revenait toujours avec joie. Lorsque, après la mort de sa mère, les biens de famille durent être divisés, il voulut, bien que déjà possesseur de Saint- Point, garder à lui cette terre et cette maison de Milly où restaient attachés ses plus chers souvenirs ; ce goût du cœur pour la propriété transmise fut une des causes de la gêne, de la ruine qui devaient l'accabler plus
tard. Le temps, rhabitudc nouent un lien très fort, pénible à rompre, entre nous et les formes, même inanimées, qui furent témoins de notre vie; les choses insensibles portent en elles une étonnante vertu de représentation. Lamartine avait eu h Milly une enfance choyée , libre et heureuse ; il avait couru sur ces montagnes, joyeusement, au grand air, avec ses rustiques compagnons de jeu; dans les intervalles du collège, c'était là qu'il avait commencé à sentir, à penser, à rêver d'amour; là il avait goûté les enchantements des lectures ardentes, là son esprit avait grandi, et L'inspiration poétique l'avait enivré; là il avait erré avec la mélancolique et délicieuse image que lui laissait l'apparition du lac du Bourget; là il avait vu briller sur lui les rayons d'une soudaine gloire. 11 pouvait retrouver dans ces lieux des souvenirs qui auraient charmé son imagination, évoqué bien des grâces, caressé bien doucement sa fierté. Sans qu'on pût s'en étonner , il lui aurait été permis de revenir avec contentement sur les traces d'une vie personnelle si plein(>, si intense et si belle. Kh bien, non! ce ne sont pas les témoins de sa vie personnelle, ce n'est pas le souvenir de sa jeune croissance, ce ne sont pas les vestiges de son épanouisseniciil (juil iccherclie d.ins ers lieux aimés. (Juand il p.irl*' (le l.i coFiIréc cl. de l.i maison natales, jamais les souvciiiis de cet ordic ne se pi'rsentenl à son esprit. Dans ('(;s témoins de son exist(Mice, il reconnaît uni(jiieiii('iil il il aime les traces de ses alï'ec-
lions. Dans les chambres de la maison, dans les allées du jardin, dans la campagne familière, ce ne sont pas ses états d'âme à lui qui reviennent : ce sont les visages aimés, regrettés, de son père, de sa mère, de ses sœurs, de ses amis, qui se lèvent devant sa mémoire en lui faisant sentir la douceur et aussi la tristesse d'un passé qui est mort avec ses cliers morts. Comme ce sont les impressions les plus vives et les plus fréquentes qui se perpétuent le plus longuement en nous, un caractère d'homme se manifeste par ce trait absolument involontaire : le contenu de ses souvenirs. Le genre de mémoire de Lamartine nous fournit une preuve, aussi certaine que possible, de la tendresse et de l'impersonnalité qui faisaient le fond de son être. Pour montrer que Lamartine préfère ce qui touche son cœur à ce qui charme ses yeux, nous avons cité quelques-uns de ses vers sur Milbj. Pour faire voir combien il est impersonnel , combien il vit dans les autres et en dehors de lui-même, il faudrait citer toute cette poésie pleine de tendresse; il faudrait reproduire ces adieux à la maison natale {Première époque)^ et cette visite à la même maison passée en des mains étrangères [Septième époque)^ où, sous le nom de Jocelyn, s'expriment les sentiments de Lamartine; il faudrait y ajouter l'admirable Cloche du Village des Recueillements^ et tant d'autres passages qui abondent dans les œuvres du poète et du prosateur, par exemple, dans la préface des Confidences^ la page où il montre que
pas un morceau de la terre de Milly ne peut être vendu , sans arracher une partie aimante à son cœur tout enchaîné de souvenirs. C'est quand le poète se voit contraint de céder des parties de ce sol ; l'homme qui l'assiste dans cette résolution cruelle est là; voici le dialogue qui s'engage entre eux :
« Monsieur, me disait-il, en étendant le hras et en coupant l'air du geste comme un arpenteur coupe le terrain, voilà un lot qui se vendrait facilement ensemble, et qui n'cbrècherait pas trop ce qui vous restera. — Oui, répondais-je,- mais c'est la vigne qu'a plantée mon père l'année de ma naissance, et qu'il nous a toujours recommandé .de conserver comme la meilleure pièce du domaine arrosé de sa sueur, en mémoire de lui. — Eh bien! reprenait l'appréciateur, en voilà un autre qui tenterait bien les acheteurs de petite fortune, parce (fu'il est propre au bétail. — Oui, répliquais-je, mais cela ne se peut j)as : c'est la rivière, le pré et le verger où notre mère nous faisait jouer et baigri(3r dans notre enfance, et où elb* a èhné avec tant d(; soin ces pommiers, ces abricotiers et ces cerisici's pour nous. Oberclions ailleurs. — Ce coteau (barrière la maison? — Mais c'est celui ((ni bornait le jai'din <•! (pii faisait Ïucai à bi bîinHrc du salon de famille! Qui pourrait maintenant bî regarder sans larmes (bms les yeux? — Cv grou|)(> de maisons détacbérs avec ces vignes en i)enb' (pii descendent dans la vallée? — Ob î (fcst la uiaison du i)ère
nourricier de mes sœurs et de la vieille femme qui m'a élevé moi-même avec tant d'amour. Autant vaudrait leur acheter deux places au cimetière, car le chagrin de se voir chassés de leur toit et de leurs vignes ne tarderait pas à les y conduire.
— Eh bien î la maison principale avec les bâtiments, les jardins et l'espace autour de l'enclos?
— Mais j'y veux mourir dans le lit de mon père. C'est impossible, ce serait le suicide de tous les sentiments de la famille. — Qu'avez-vous à dire contre ce fond de vallon qu'on n'aperçoit pas de vos fenêtres? — Rien, si ce n'est qu'il contient l'ancien cimetière où furent ensevelis sous mes yeux, pendant mon enfance, mon petit frère et une sœur que j'ai tant pleures. Allons ailleurs!... »
« Nous marchâmes en vain, nous ne trouvâmes rien qui pût se détacher sans emporter en même temps un lambeau de mon âme. »
Cette âme était tout tendresse, désintéressement de soi et de sa vie propre , complète impersonnalité : les motifs toujours affectueux, toujours venus des autres, qui causent ses regrets, démontrent ce trait de son caractère avec une pleine évidence. Il faudrait bien des actes, bien des pensées contraires pour diminuer l'autorité de ces témoignages fournis à son insu par le poète; et ces actes, ces pensées, nous ne les trouvons nidle part. Tout concorde pour faire admirer dans Lamartine, avec le plus pur génie poétique, un des cœurs les plus aimants qui furent jamais. Ces tendresses premières
de la famille, dont son âme s'était jusqu'au fond pénétrée, il les a ressenties pendant toute la durée de sa longue et glorieuse existence; et lorsque, à la fin, seul, abandonné, déçu par les mensonges de la popularité éphémère, accablé de dégoûts, ce grand cœur succombe à la tristesse, il est profondément touchant de voir le vieillard qui est toujours Lamartine chercher un refuge d'affection dans ce Milly maternel où son enfance aima et fut aimée, et, de sa main fatiguée de tant d'œuvres, écrire les vers qui sont ses derniers et parmi ses plus beaux, l'admirable poésie la Vigne et la Maison (1850), toute consacrée à redire encore une fois ses tendresses immuablement les mêmes.
Le cœur tendre de Lamartine n'a pas négligé une affection qui se déveloj)pe près du foyer, à côté de celles qu'on éprouve pour le père, la mère, le lieu natal. Il a donné une part de sa faculté aimante aux serviteurs : « Le domestique, écrit-il, c'est-à-dire la partie vivante de la maison , du dof/ius , n'est que le complément , l'extension de c(;tte chère unité de l'association humaine (pTon appcih; la famille; c'est la famille moins le sang, c'est la famille d'adoption, la famille viagère, tem- I)()rair<', annuelle, la faniilh^ à gag(is, si vous vouh'/. ; mais c'est la famille souvent aussi incorporée, aussi désintéressée, aussi payée par un s(daire de sentiments, aussi dévouée à la considération, à 1 hoiiiiciii-, à rinlt'ir'l. à la |)erf)étuil('' de la maison, (jne la maison inouïe... » Lamartine a mis un i(l(''al
humble et tendre dans ces âmes des bons serviteurs, et pour les encourager il a composé à leur usage une touchante oraison qui pourrait orner ces manuels de piété naïve , imprimés en grosses lettres pour des yeux ignorants : « Mon Dieu ! faitesmoi la grâce de trouver la servitude douce et de l'accepter sans murmure, comme la condition que vous nous avez imposée à tous, en nous envoyant en ce monde. Si nous ne nous servons pas les uns les autres, nous ne servons pas Dieu, car la vie humaine n'est qu'un service réciproque. Les plus heureux sont ceux qui servent leur prochain sans gages, pour l'amour de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, il faut bien gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en naissant. Nous sommes peut-être plus agréables encore à vos yeux pour cela, si nous savons comprendre notre état; car, outre la peine, nous avons l'humiliation du salaire que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent ceux que nous aimons : nous sommes de toutes les maisons, et toutes les maisons peuvent nous fermer leurs portes; nous sommes de toutes les familles, et toutes les familles peuvent nous rejeter; nous élevons les enfants comme s'ils étaient à nous, et, quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus pour leurs mères; nous épargnons le bien des maîtres, et le bien que nous leur avons épargné s'en va à d'autres qu'à nous. Nous nous attachons au foyer, à l'arbre, au puits, au chien de la cour, et le foyer, l'arbre, le
puits, le chien nous sont enlevés quand il plaît à nos maîtres; le maître meurt, et nous n'avons pas le droit d'être en deuil ! Parentes sans parenté, familières sans famille, fdles sans mère, mères sans enfants , cœurs qui se donnent sans être reçus : voilà le sort des servantes devant vous! Accordezmoi de connaître les devoirs, les peines et les consolations de mon état; et, après avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d'être Là-haut une heureuse servante du maître parfait! »
Quand le jeune homme est contraint de quitter le fover paternel, il se crée, si peu qu'il ait le cœur vivant et actif, d'autres affections qui étendent les tendresses de famille, il trouve une ressource nouvelle dans l'amitié. L'amitié fut pour Lamartine un enthousiasme entre tant d'autres, une passion que n'altéra aucune inconstance. Elle resta toujours ardente en lui, il aima toujours ses amis d'adolescence, malgré la direction politiffue qu'il avait prise et où ils ne le suivirent pas, malgré la foule des admirateurs qui l'assiégeaient, et la gloire qui aurait pu l'éblouir. L'amitié occupe peu de place dans ses poésies; le charme austère de ce lien n'appelle pas nécossairercment la forme lyrique, et Lamartine (Tailleurs était trop ricli(! de sentiments pour exprimer en vers tous ceux (ju'il éprouvait. Il adonné cependant de l'amitié une expression très vibrante dans ,/ocelyu, lorsi\\\i\ le jciiiic sdlil.iirt' soiilinitfi de tous ses vœux un r()\i\\iiv^\\n\\ cl jniiil si .■iidciniiiciil de l'avoir Irouvé. Mais r.'irnilié doiil ('l.iil (•.ipahic T^aniartiiH^ (igurcî
surtout et directement dans sa correspondance, miroir le plus proche de sa vie. Dans la première jeunesse, cette affection qu'il ressent si vive a chez lui une sorte d'ingénuité, un empressement naïf. Il écrit en 1809 (il n'a que dix-huit ans) : « Je m'ennuie ici, mon cher ami; hélas! c'est comme partout où je n'ai pas un ami. Beaucoup de mes rêves, toutes mes espérances s'évanouissent chaque jour, c'est comme les fantômes qu'on se fait la nuit et que le premier rayon du jour dissipe. Et toi, mon cher ami, tu es donc aussi comme moi, tu vois que nous avions rêvé, rêvé la gloire, rêvé l'amour, rêvé une société à notre guise, rêvé des femmes comme il devrait y en avoir, rêvé des hommes comme il n'y en aura jamais! Il n'y a que l'amitié, mon cher ami, que nous n'avons pas rêvée. C'est le seul bien que je goûte davantage chaque jour et que je trouve surpassant l'idée que je m'en étais formée. Puisse-t-elle me consoler de la perte de tout! Elle me trouvera, je l'espère, toujours digne d'elle et heureux de me dévouer à son service ! » Deux ans après, il est en Italie, son ami lui annonce qu'il va aller le rejoindre : « Je reçois à l'instant ta lettre bienheureuse. Arrive, arrive, mais arrive tout de suite, je te battrais pour ton insouciance et tes retards! Je ne sais ce que je t'écris, dans l'emportement de ma joie. Pardonne-moi de trop t'aimer. » Bien des années ont passé sur cette amitié, sans l'altérer jamais ; l'âge l'a rendue grave ; les malheurs sont venus, donnant l'occasion du mutuel soutien. Lamartine écrit au même ami qui vient de perdre sa
mère (16 janvier 1837) : « Ah! certes, tu sens juste quand, à des coups pareils, lu te retournes vers moi pour trouver sympathie et affection identique! Il y a si longtemps que nos deux cœurs battent des mêmes impressions et les confondent, que tout ce que tu éprouves je le souffre, et à cela je n'ai pas de mérite, car n'est-ce pas toi qui me l'as appris ? M'as-tu manqué une seule fois en ma vie? En cherchant bien, je dis non. Aussi, quand je pèse dans ma mémoire les bonnes et mauvaises parts que j'ai reçues de Dieu dans mon lot d'existence, je compte, après ma mère et ce que j'ai de plus personnel, ton amitié comme le plus grand don de Dieu. Je ne suis heureusement pas ingrat, et je le rends à lui en reconnaissance, à toi en affection entière et immuable. » Quand cet ami est mort, laissant Lamartine au faîte do la gloire, et sans avoir montré lui-même les facultés qu'une telle amitié fait supposer, la générosité du poète survivant ne veut pas admettre cette différence de renommée : « Nous ne séparions rien entre nous, écrit-il. Esprit, Ame, cœur, fortune, Dieu seul pourrait dire. : ceci est de l'un, ceci est de Tautrc. Los lioninies ainsi unis devraient pouvoir confondre hîur mémoire, de inéme ([u'ils ont confondu leur vie, et s'appeler du mémo nom dans la postérité comme un être collcclir. Cela serait à hi l'ois plus vrai et plus doux. »
Du ic-lr I.i Iciidrosc, la i)i<'nv('illance, suscc|)libb's de se (•oinlcii-cr en des alfcclions jdus ('troites, n'ciiiprcliaii'iil p.'i^ L.iin.iil iiic de se répandi-c jiis(|irà
l'universelle sympathie . Unissant à la bonté du cœur le prestige d'une imagination toute colorée de lumière , il a grandi sans doute les qualités des êtres qu'il a aimés, il a ignoré les défauts des hommes, il a pardonné ou négligé de voir les inimitiés que la vie a pu mettre sur son chemin. Il a beaucoup aimé et il n'a pas su haïr. Quand il évoquait son passé, il l'enchantait d'optimisme : « J'ai peu rencontré de méchants sur ma route, dit-il, j'ai vécu dans une atmosphère de bonté, de génie, de générosité, d'amour et de vertu, je ne me souviens que des bons; j'oublie sans effort les autres. A quoi bon charger sa mémoire de ce qui ne sert pas à nourrir, à charmer ou à consoler le cœur? » On connaît sa généreuse attitude envers le colonel italien Pepe. On se souvient de sa clémente et magnifique réponse à Némésis. A un adversaire politique qui le menaçait, il écrit (10 décembre 1833) une lettre où se montre une âme sans colère, sans faux amour-propre, âme vraiment chrétienne, avec toute la sensibilité du poète et la dignité de l'homme d'honneur. Pour d'autres adversaires , plus courtois, mais non moins hostiles, il a la même bienveillance, cherchant toujours ce qui rapproche , jamais ce qui désunit . La largeur de ses idées semble tenir à l'ouverture de son cœur. S'il a une foi générale, c'est afin d'embrasser plus de formes de culte dans sa sympathie. Il aime son temps, il marche au même pas que son siècle, craignant de rester en arrière, évitant aussi
de le trop devancer, ne voulant pas perdre le sentiment de la communauté avec les hommes. Son époque lui a paru grande, il y a vu une importante phase de l'évolution humaine, il a aimé tous les hommes qui en représentaient l'esprit, même plusieurs qui paraissaient fort éloignés de son propre génie. Cet ancien légitimiste, ce poète de religion grave a vécu familièrement avec Déranger; cet idéaliste a loué Balzac. Quelques-uns l'auraient désiré plus attentif à l'invocation douloureuse qu'éleva vers lui Alfred de Musset; mais on a tort d'oublier comment, de quelle manière délicate et touchante, plus tard, dans les Entretiens, il répara cette négligence de l'esprit par une effusion du cœur. Il n'a pas connu l'envie à l'égard de ses émules; quand il nomme Victor Hugo, chaque fois qu'il rencontre la haute figure dont on veut offusquer sa propre gloire , il jouit d'admirer , il se subordonne, il se déclare un simple amateur de poésie; cette àme où n'entrait aucune goutte de fiel ne pouvait pas envier au poète des Châtiments l'amère vertu de la satire. La satire ne figure pas au nombre des genres littéraires très étendus où Lamartine a versé son inspiration. Sa bonté qui se faisait ignorance pour le mal, douceur pour ses adversaires, cordiale admiration pour ses rivaux, sympatiiie pour ses contemporains, devenait pitié pour les liumbles et i)ienfaisance poui" l<'s m.iliiciii'CMix ; et comme tout était grand chfr/ hii, sa cliarih' ('lail iiiif munificence dniil il eut à s(»u(frii- plus tard sans la regretter.
Même quand cette prodigalité, connue surtout des pauvres, l'oblige à se détacher des biens où il a mis son cœur, lorsqu'il vend les demeures, les bois, les terres, où sont liés ses tendresses et ses rêves, il n'a pas un seul mouvement de jalousie contre les heureux possesseurs qui lui succèdent; son chagrin, loin de se tourner en amertume, se répand en bienveillance: « Maintenant, dit-il à propos d'une maison et d'un site qu'il aimait, maintenant le hêtre et la source donnent la même ombre, les mêmes murmures, les mêmes voluptés à une autre famille. Qu'elle y retrouve à jamais les impressions et les souvenirs que j'en ai reçus!... Que les bénédictions dont j'ai joui sous ces toits que j'abandonne à d'autres, restent sur ces murs et se perpétuent pour ceux qui les habiteront à leur touri »
Les bons cœurs sont humbles, puisque la bonté consiste dans le renoncement à soi-même. Cependant, vu la complexité du caractère humain, on peut rencontrer la tendresse alliée à des allures de vanité extérieure et la bonté unie à une apparente satisfaction de soi : des écrivains, moins bienveillants que notre poète, ont cru découvrir chez lui une semblable union. Un fait qui contredit cette hypothèse, c'est sa conception négligente et modeste de la poésie, au moins de la sienne. Il croyait devoir ses services d'homme à l'humanité; mais, poète, il ne se prenait pas pour un prophète, pour un mage, destiné à éclairer l'univers. La poésie lui semblait un foyer où l'on pouvait se réchauffer soi-même, où quelques âmes
pouvaient venir se ranimer, mais dont le rayonnement sous forme de gloire importait peu.
Le génie est-il donc extase on vanité?
a-t-il dit; et bien des fois il a exprimé le même dédain pour les flatteries de la renommée, ses préférences pour une mémoire moins retentissante et plus tendre :
Le souvenir n'est doux que dans un cœur qui t'aime.
La gloire se rabaissait à ses yeux par comparaison avec des biens plus intimes, et de plus il lui arrivait souvent de croire qu'il ne la méritait pas. Peut-être dans la vie extérieure, au bruit des louanges qui lui renvoyaient l'écho de ses magnifiques dons, ou en se sentant une activité toujours prête vers les directions les plus différentes, le poète a-t-il éprouvé quelque joie, l'homme montré quelque épanouissement. Ce sont là des nuances d'attitude qu'on peut juger seulement par la vue de la [)ersonno. D'après son œuvre qui sera son témoignage aux yeux de la postérité, nous l'apercevons toujours se recueillant, et retrouvant dans son âme ce qui la constitue, le sérieux, la tendresse, la religion, l'amoui- uni((U(^ des vrais biens. Kl toi il se montre aussi dans sa correspondance iiilirnc. |);ir exciiiplc dans une lollre à Mme de Girardiii (10 juillet 1841) où il dil : « A propos de vos tristesses et des miennes, voulez-vous savoir mon opinir)n? (l'est qu'un (pinrl d'heure d'amour vaut
mieux que dix siècles de gloire, et qu'une minute de vertu, de prière, de sacrifice, d'élan enthousiaste de l'âme à Dieu, vaut mieux qu'un siècle d'amour — Prenez votre sérieux tout à fait. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y at-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste lui-même quand il est complet, car l'infini est sublime, et le sublime n'est pas gai. »
Cette protestation contre la gaieté, adressée à une femme d'esprit, n'était pas amenée par le refroidissement de l'âge; elle venait du môme fonds intérieur qui l'avait fait si grand et si novateur, lorsque, dès ses premières paroles, rompant avec les légèretés du xviii'^ siècle, il avait ajouté à la poésie française cet accent inconnu qui résonnait du sentiment de l'infini. La vie (avec un poète aussi musical il est permis d'employer ce langage), la vie peut être conçue sur le mode du scherzo ou sur celui de Vandayite, ou encore sur les deux rythmes alternés : Lamartine n'a connu pour son cœur que le mouvement lent et grave qui est la forme de la piété en toutes choses. Le rire lui est resté toujours poétiquement étranger; les rieurs sont les seuls, dans l'histoire de notre littérature, qu'il n'ait pas voulu estimer, surtout quand il sentait chez eux un penchant au scepticisme moral, à la prudence habile, à la caricature de l'âme ou du visage humains. On connaît sa haute réponse à un dessinateur qui voulait le défigurer lui-même : le noble poète avait bien le droit de défendre de cette manière, impersonnellement, ce qu'il respectait
comme l'œuvre de Dieu, et on s'étonne seulement qu'une telle demande ait pu être adressée à Lamartine.
Ce n'est pas que ce sérieux d'une âme absolument poétique s'accompagnât de la moindre raideur. Lamartine était trop inspiré, trop naturellement appelé en haut pour avoir besoin de se tendre avec effort. Aucune contrainte n'appesantit l'allure plutôt négligente de ce poète spontané. Obéissant toujours à l'attrait, il avait reçu le don de n'être attiré que par le bien ; la vertu lui plaisait, « non parce qu'elle est sainte, mais parce qu'elle est belle w; il identifiait donc la morale et l'esthétique, mais à cette conception parfois équivoque il pouvait se livrer sans péril : hautement religieuse, absolument spiritualiste, attendrie par la morale chrétienne, la beauté dont il suivait l'entraincmcnt était toujours la plus pure, celle qui décore l'idéal immaculé.
Comment, avec ce caractère, avec ces qualités de noblesse, d'élévation, de pureté, de bienveillance, signalées au monde par un génie enchanteur, Lamartine n'aurait-il pas été aimé? Il le fut immensément; jamais écrivain peut-être n'attira vers sa personne autant d'affection et d'entiiousiasme. Les lettres (ju'il recevait par miUiers, venues à lui de tous les rangs sociaux, n'étai(;nt pas celles déjeunes auteurs exprimant leur admiration pour un maître et demandant (les conseils de style ; c'étaient des recours d'âmes souffrantes, déjà à den)i consolées par la lecture du j)oète, et «jui, senlaut sous ces merveilles une
belle âme compatissante, cherchaient à se rapprocher d'elle par la douceur d'un lien plus étroit. Un de ses lecteurs déclarait lui devoir tous ses bons sentiments. Il ne se contentait pas de charmer, il touchait et il édifiait, de sorte que sa poésie se transformait en action bienfaisante et en pieuse charité. On cherchait à se rendre présente sa poétique atmosphère; les admirateurs discrets, qui n'osaient pas l'aborder luimême, s'approchaient juste assez pour regarder les horizons oix s'écoulait son existence; les lieux habituellement champêtres de son séjour, non partagés par une foule d'hommes, et imprégnés de lui seul, devenaient des buts de pèlerinage. Les événements de sa vie privée retentissaient dans le cœur des inconnus qui l'aimaient : quand il perdit son père, des jeunes gens s'habillèrent de noir, en songeant que leur poète portait le deuil. L'amour dont le poète fut l'objet de son vivant subsiste et se renouvelle encore, du moins chez ceux qui furent pénétrés de son génie dès leur jeunesse, et qui gardent en eux ce souvenir comme un charme et comme une préservation. Si, chez d'autres esprits, quelque froideur se montre à la place de l'enthousiasme, c'est que les qualités d'àme de Lamartine ont cessé, pendant un temps et non pas à notre louange, d'être en harmonie avec le goût passager des lecteurs. Mais cette âme est d'une beauté humaine trop évidente, pour ne pas reconquérir dans notre admiration le rang supérieur auquel elle a droit. Lamartine, en dehors même de son génie poétique, est un des hommes qui font le plus
d'honneur à l'humanité, un de ceux qui, par une juste conséquence morale, méritent le mieux d'inspirer ce sentiment de piété tendre et grave, qui était sa disposition habituelle en toutes choses, et qui forme un trait principal de sa figure.