‹ LamartineChapitre 8 sur 11 · LA CHUTE D'UN ANGE · texte numérisé non relu

LA CHUTE D'UN ANGE

Le 20 janvier 1821 , Lamartine , voyageant de Naples à Rome, avait conçu le plan de poème universel auquel il a donné le titre de Visions. Le sujet de ce grand poème était la transmigration d'une âme, qui revêtait un corps nouveau pour prendre part à chaque phase importante de l'histoire, et qui se purifiait de plus en plus dans chacune de ces métempsycoses. Deux amants se perdaient, se cherchaient et se retrouvaient à travers toutes ces métamorphoses, ce qui laisse comprendre, jusqu'à un certain point, que la Chute d\in ange et Jocelyn aient pu faire partie, à titre d'épisodes, de ce vaste plan d'ensemble. L'amant était un ange que son amour pour une fille de la terre faisait déchoir de son rang céleste, et qui devait y remonter par ses propres forces, pour s'unir de nouveau à Dieu, mais sans pouvoir profiter de la rédemption par le Christ

réservée aux hommes seuls : restriction qui marquait une tendance à exclure le miracle de l'histoire. Le dogme du péché originel était donc accueilli dans cette conception, mais pour être interprété aussitôt et librement appliqué. Le poème commençait à la fin des temps, il peignait la décrépitude de la terre et la dégénérescence humaine; car Lamartine n'admettait pas et n'a jamais admis, même au cours de son action politique, la croyance à un progrès constant, indéfini de l'humanité : cette croyance au progrès général était si étrangère à son esprit qu'il l'a exclue de ce plan de poème, où cependant il présentait son personnage principal comme se perfectionnant toujours à travers ses évolutions. L'ange devenu homme racontait lui-même toute l'histoire du monde. Cet Ahasvérus de céleste origine avait vu dans ses incarnations successives et il décrivait la Création, puis les fautes de l'homme, le Déluge, le temps des patriarches , l'époque de Pythagorc ou celle de Socratc, la Rédemption, la vie de la Thébaïde, l'époque des chevaliers, de la Vendée, de l'Antéchrist; ensuite venaient la llésurrection et le Jugement.

A l'heure où il concevait cet immense plan des VlsionSy le poète avait goûté l'enivrement absolu (pH', suscite l'exercice de toutes les facultés, (piand elles vibrciil diiiis iiii ensemble harmonieux, quand elles étreignenl à l;i lois toutes les idées, toutes les connaissances <'L Ions les s«;nliments de riiomme; il avait éprouvé «l'un seul coup la joie de l'intelligence

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philosophique , celle des spectacles de l'histoire, celle de l'invention poétique. Mais la réalisation d'un tel projet restait immense et difficile. Il eût fallu, pour le mener à bonne fin, plus de suite que n'en possédait la volonté du poète, un inflexible gouvernement de ses forces qui n'appartenait pas à ce génie spontané; il eût fallu surtout qu'il évitât cette minutie d'affaires et de travaux, exigée par faction politique dans les temps modernes, et qui, pour quelques heures éblouissantes, lui dévora tant de jours précieux; il eût fallu encore qu'il pût échapper à cette lutte contre les difficultés matérielles où, si vaillamment et si tristement, se perdirent les vingt dernières années de sa vie.

Mais ce n'est pas en faveur de ce vaste poème historique que nous aurions désiré une meilleure économie des puissances du poète. L'idée qui l'inspirait ne semble ni aussi adaptée à ses forces ni aussi séduisante qu'elle lui parut au moment fortuné de l'invention. Un tel poème d'histoire universelle demandait, pour être exécuté, le sens du passé, une curiosité objective, de patientes informations, peu compatibles avec un génie lyrique qui tend à épancher ses rêves individuels et à s'enchanter de ses propres amours. En outre la conception du inonde, qui devait envelopper toute l'histoire humaine, n'est satisfaisante pour aucune classe d'esprits : indécise entre deux conceptions opposées , mêlant des éléments de l'une et de l'autre, elle porte un caractère hybride, une apparence fugitive et transitoire. Elle

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dérive de la Bible, mais de la Bible interprétée avec arbitraire; elle n'est ni purement orthodoxe ni entièrement rationnelle; elle ne s'appuie pas en plein sur l'autorité des livres sacrés, et elle n'emprunte pas à la science la certitude ou la vraisemblance des faits. Peut-être une situation d'esprit pareillement indécise est-elle une des causes qui ont entraîné dans l'oubli d'autres œuvres poétiques du commencement du siècle, comme la Divine Épopée de Soumet, le Prométhée et V Ahasvérus d'Edgar Quinet, toutes les œuvres où les symboles sont en contradiction avec les pensées. En dehors de la logique et de la simplicité, l'esprit français se déconcerte, et s'il laisse tomber avec indifférence les tentatives religieuses qui veulent réformer les dogmes sans changer les principes, il ne prête pas de durée aux essais de poème qui prétendent garder les formes de la foi en jouant avec elle.

La conception du monde et de l'histoire, imaginée par Lamartine, ne répare pas son défaut de base extérieure par la force du système ni par la profondeur des idées individuelles. La vue la plus intéressante qui s'y trouve, vue empruntée l\ Platon et à ses successeurs grecs ou alexandrins, c'est la pensée qu'une vie sui'natur<!lle occupe; l'univers tout entier, (juil existe entre Dieu v\ rhornnie une multitude d'étrns intermédiaires, un(î hi(''rarchie d'angc^s inni)iiil)r.il)I('-;. (|iii .luiiiicnl les astres lointains et flot- Iciil iii-<|in' dans Taii- de noire gl(»l»e. Lainarliiie avail au |»lns iiaiil point ce (|ni sj)(''('ilie le poêle :

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rien ne restait ehez lui purement intellectuel. La conception platonicienne avait pris en lui de bonne heure toute la vie d'un sentiment, elle était devenue une habitude profonde de son cœur, puisque, dans ses poésies lyriques les plus spontanées, il représentait son âme comme destinée à conduire après la mort quelque sphère céleste. Chateaubriand, qui cherchait à remplacer les demi-dieux de la poésie ancienne, sans reconnaître suffisamment les hypothèses de la philosophie hellénistique, avait dit : « Chez les Grecs , le ciel finissait au sommet de l'Olympe, et leurs dieux ne s'élevaient pas plus haut que les vapeurs de la terre. Le merveilleux chrétien, d'accord avec la raison, les sciences et l'expansion de notre âme, s'enfonce de monde en monde, d'univers en univers, dans des espaces où l'imagination, effrayée, frissonne et recule. En vain, les télescopes fouillent tous les coins du ciel, en vain ils poursuivent la comète au delà de notre système, la comète enfin leur échappe; mais elle n'échappe pas à Y archange qui la roule à son pôle inconnu, et qui, au siècle marqué, la ramènera par des voies mystérieuses jusque dans le foyer de notre soleil. Le poète chrétien est le seul initié au secret de ces merveilles. De globes en globes, de soleils en soleils, avec les séiYiphins, les trônes^ les ardeurs^ qui gouvernent les mondes, l'imagination fatiguée redescend enfin sur la terre, comme un fleuve qui, par une cascade magnifique, épanche ses flots d'or à l'aspect d'un couchant radieux. » Les anges, en

effet, descendaient dans Tatmosphère poétique de la terre, à l'époque où Lamartine eut l'idée de conduire à travers l'histoire humaine un de ces êtres surnaturels que l'amour aurait attiré en bas. De l'autre côté de l'Italie, à Ravenne, pendant cette môme année 18:21, lord B3'ron écrivait le drame ou mijitère^ Ciel et Terre^ où il mettait en scène le verset de la Genèse (VI, 2) : « Or il arriva que les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes celles d'entre elles qui leur plurent ». Le poète irlandais, Thomas Moore, publiait en 1823 les Amours des anges, tandis que le jeune officier français Alfred de Vigny composait de son coté ces mystères, Floa, qui est une chute d'ange, et le Déluge, où apparaît encore l'union d'un enfant de Dieu avec une fille des hommes. Plus tard, à peu près à l'époque où parut la Chute d'un ange, Edgar Quinct et Alexandre Soumet introduisaient dans leurs poèmes un ange que l'amour ou la pitié attirait sur la terre. L'Église, moins curieuse que les poètes de mêler l'amour humain au surnaturel, n'admet pas que les enfants de Dieu, désignés par la Genèse, soient les anges; elle voit en eux les descendants de Seth, fidèles adorateurs de Jéhovah, mais séduits par les filles dos peuples idolâtres qui provenaient de Gain. L'au- Iriir jiiélancoli(iuc de ce beau vers :

l/li(tinnic est un dieu tombé (jui se souvirnl dos cicux,

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devait préférer un sens où il pouvait incarner ses regrets célestes, et il semble avoir le premier, non pas exécuté, mais conçu un poème dont serait le héros un ange venu sur terre par amour. L'ange, puni de sa déchéance, devait remonter par de longues épreuves au rang qu'il avait abdiqué : telle était la condamnation que lui infligeait le plan du poème. On serait étonné de trouver ici Lamartine aussi sévère pour l'amour, si l'on ne songeait que ce châtiment si durable lui ménageait l'occasion de peindre, sous des formes changeantes et bien souvent répétées, une tendresse blâmée au début. Et, en efl^et, les Chevaliers^ Jocelyn^ la Chute d'un ange sont principalement des poèmes d'amour.

Lamartine n'a pas écrit, tant s'en faut, l'entier récit des phases si multiples où il voulait conduire son héros. Pourtant il y a songé bien des fois, et, à diverses époques, quand « l'ombre du Dante lui reprochait », quand il levait les yeux vers le haut monument de la Divine Comédie, il taillait lui-même une pierre ou il dressait une coupole pour son propre édifice. Mais, sans parler des longues interruptions où se placent le travail du diplomate, les libres chants de la lyre, les voyages, la vie politique, Lamartine était loin de se soumettre, dans l'exécution de son vaste projet, à l'ordre logique du plan d'ensemble qu'il s'était tracé. Le 25 décembre 1823, il écrivait la pieuse Invocation du poète insérée dans les Harmonies. En 1824, il composait le chant initial, publié dans les Nouvelles Confidences, et où,

dans les tristesses de la terre vieillie, apparaît sous forme humaine l'ange qui doit raconter toute Thistoire. Aussitôt après, il passait d'un coup à l'époque du moyen âge, il commençait le Chant des chevaliers (Poésies inédites), et il les continuait en 1827 [Nouvelles Confidences). Ces deux fragments, qui devaient être complétés et ne le furent point, forment une simple histoire d'amour, gracieuse et triste, mêlée aux mœurs un peu conventionnelles et au décor hanal de la chevalerie, tels qu'on les représentait encore alors. On y voit figurer le troubadour, les oubliettes, un ravisseur perfide, des tournois où l'amant se pare des couleurs de sa dame. En imaginant ces peintures d'un coloris un peu fade, Lamartine, on le voit bien, ne s'associe pas aux efforts des poètes qui, vers le môme temps, ressuscitaient le moyen âge avec un si haut relief. On doit le compter à cet égard parmi les précurseurs un peu indifférents (hi romantisme, comme Millevoye, plutôt que parmi les artistes passionnés qui recherchaient curieusement l'archéologie des formes et des costumes; ou, mieux encore, il semble avoir vu le moyen âge h travers les poètes de la chevalerie qu'il avait goûtés dans sa jeunesse, les Italiens TAriostc et le Tasse. Peu intéressé par la couleur locale de l'Iiistoire, aimant peu les temps (ni la foi se complifpie et se charge, ('(»iume on a vu dans le Chant du San'c il ii'.iiiiait pas traité ce sujet, s'il ne hii .'iv;iit p.is ('lé imposé par le plan d'ensemble de son vaste pocinc, et il ne fuit p.Ms s'étonner s'il ne l'a

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pas marqué d'une plus forte empreinte. Quelques beaux passages sont néanmoins à retenir dans les Chevaliers, par exemple ces vers où passe un soupir de Racine :

De cet amour si doux dès l'enfance animé, Je ne me souviens pas de n'avoir pas aimé ;

et ce couplet langoureux de romance qui, d'après le poète lui-même, « le fit pleurer en l'écrivant » :

Ami, prends ces cheveux et que ma main les noue Au plus près de ton cœur; tu rêveras de moi : Souvent, quand on te nomme, ils ont voilé ma joue, Et souvent essuyé des pleurs versés pour toi. Ordonne qu'on les laisse à ton heure suprême Reposer avec toi sous le même linceul, Pour qu'au moins sous la terre où tu dormiras seul Quelque chose de moi s'unisse à ce que j'aime!

Un autre poème qui faisait partie des Visions, bien qu'il ne soit pas mentionné dans le plan primitif, aurait mieux convenu au génie de Lamartine. C'était le poème de la mer. Lamartine en avait écrit plusieurs chants, il égara le manuscrit dans ses voyages, il n'en est rien demeuré; on en connaît seulement le titre, les Pêcheurs; on ignore l'époque où se serait passée l'action, quelle idylle d'amour l'aurait embellie, quelle fille de la mer, quelle Graziella y aurait dévoilé sa ravissante image. Un motif rend profondément regrettable la perte de ce poème. La mer, « ce ciel liquide qui console la terre de n'avoir pas l'autre ciel », l'élément infini et souple, le plus léger après l'air, avait, on peut dire, fourni au poète le

plus grand nombre de ses comparaisons; à ces spectacles tant de fois contemplés, il avait puisé, non pas la puissance symbolique innée en lui, mais presque tout l'aliment extérieur de son imagination. Il aurait été beau de le voir, dans*le poème qu'un hasard a détruit, se mettre en face de ce grand réservoir de ses images, non plus pour y recueillir des gouttes brillantes ou pour y noter quelques sons harmonieux, mais pour exprimer directement, dans leur ensemble, toutes les émotions que lui inspirait la fluide et chantante immensité. Certes, on peut le croire, le poète spiritualiste aurait éclairé la mer de toute la lumière céleste, et il l'aurait allégée encore par des transparences idéales où l'âme toujours se serait reflétée.

Un lien, que Lamartine a souvent alïirmé, rattachait à l'ensemble des Visions le poème de Jocelyn^ comme un simple épisode, que cependant le plan primitif ne prévoit pas. Le pur jeune homme de la grotte des Aigles est assez semblable à un ange tenté par l'amour. Mais, hormis ce trait, on découvre difficilement dans cette simple histoire autre chose qu'une touchante aventure, arrivée pendant la Révolution à un prêtre, ami (hi poète. Lamartine, en se contentant d'y verser toutes les tendresses du cœur, paraît avoir \\\\ peu oubUé sou vaste; projet d'cnsonil)l(; et les niétamor|)b()ses ([uil inipli(juait; toute cette pMiing(''nésie reste conliiiéc; dans h^s [)réraccs, pour rcpaïaître, non sans (|u(lqu(3 incertitude, dans le second épilogue du poème.

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En composant la Chute d'wi ange, le poète avait perdu de vue également le chant initial des Visions, écrit en 1824, celui où se montre le personnage surnaturel qui doit subir et raconter toutes les métempsycoses. Le projet est oublié ou modifié; le récit est placé de nos jours, dans la bouche d'un pieux solitaire du Liban, et recueilli par le poète. Le saint ermite, doué de la vision du passé, raconte la première époque de l'histoire, qui était sans doute la Création : cette révélation rétrospective ne nous est pas communiquée. Mais le second récit du visionnaire nous est retracé, et il forme le sujet de la Chute d'un ange.

Ce long poème de onze mille vers parut au mois de mai 1838. Il rencontra de vives critiques auxquelles Lamartine n'était pas habitué ;jDn appliqua au poète lui-même le titre de son ouvrage, ce qui montre combien Lamartine apparaissait noble et pur aux yeux de ses contemporains. Il reçut ce blâme littéraire avec le détachement qu'il apportait à l'égard du succès; le poème mal compris, devant être suivi de plusieurs autres, prendrait alors, pensait-il, tout son sens et sa valeur. Privé de ce complément qui a fait défaut, et au moyen des indications un peu vagues que nous possédons sur l'ensemble, tâchons de rendre justice au long et important épisode, dans l'état isolé où il nous est parvenu.

Le poète a placé les tableaux et l'action de la Chute d'un ange à l'époque qui précède immédiatement le déluge. Les paysages sont fournis à Lamar-

tine par les souvenirs de son voyage en Orient, entrepris en grande partie pour donner des couleurs justes à son poème; la scène comprend le Liban, les bords de l'Oronte, le mont Carmel et Balbek. Pour peindre l'état de la société humaine avant le déluge, le poète ne possède à son usage que les données sommaires de la Bible, qui lui présentent l'humanité récemment sortie de l'Édcn, mais inclinant par sa faute vers le châtiment du déluge. 11 y ajoute la vision d'une nature belle, clémente, portant encore les traces fraîches du Créateur. L'homme seul est déchu, le déluge qui doit l'anéantir n'a pas encore altéré les splendeurs de la terre et la sérénité du ciel. Des tribus nomades de pasteurs, descendants de Caïn, parcourent les montagnes du Liban, plus hautes que de nos jours; ils ont gardé la beauté pure des corps créés par Dieu, et la douceur de l'air permet qu'elle se montre sans voiles; les femmes, pour se parer, disposent autour d'elles leur soyeuse et Ilottante chevelure, entrelacée de Heurs. Mais si les formes visibles de l'homme et de la terre ont conservé le charme de l'Éden, l'àme humaine est déjà entraînée vers hi déchéance. Ces pasteurs ont perdu la connaissance de Dieu, ils adorent de vaines idoles, des dieux particuliers de liilm, (b; méprisables fétiches. Ils hoiioi-cnl en('()r<! la iaïuilic, cl les ombres des parents nidils; la hil»u se gouverne par des lois douces, (ju'appli(jn('nl sagement 1rs vieillards, sous l'autorité anticpie du pati'iarehc; mais elle (^st défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux

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de ses membres qui ne partagent pas ses craintes haineuses; elle est en proie, en effet, aux rapines des chasseurs d'hommes, qui guettent ses plus beaux enfants et les emmènent au loin esclaves dans les villes. La fille la plus belle d'une de ces tribus, Daïdha, s'est endormie un soir au bord d'un lac, tandis que sa mère, ses frères et leurs compagnons poursuivent leur course errante. Un ange contemple cette suave fille des hommes dont la lune éclaire la chaste nudité; parmi tous les êtres invisibles qui animent l'univers, dans l'innombrable hiérarchie céleste, c'est lui que Dieu a chargé de garder cette enfant, de veiller sur son cœur, de lui inspirer la pensée du bien. Mais vivant, toujours caché, auprès d'elle, il s'est épris de sa beauté, de son innocence : il ne peut s'empêcher, quand elle songe, de susciter dans son rêve virginal une forme semblable à lui-même, afin qu'elle apprenne à l'aimer. Ce soir-là, pendant qu'il la contemple, les chasseurs géants viennent, ils surprennent Daïdha endormie, ils la profanent de leurs paroles, ils vont la saisir. La nécessité de la défendre hâte, dans le cœur de l'ange, le vœu qu'il caressait déjà, celui de devenir homme. Il le devient aussitôt, et il entend l'arrêt qui le condamne à traverser plusieurs existences terrestres, pour remonter d'où il est déchu. Il sauve celle qu'il aime en tuant ses ravisseurs : au lieu d'armes, il se sert du cadavre de l'un, comme d'une massue, pour abattre tous les autres. La tribu dont fait partie Daïdha revient pour la chercher; en vovant son sauveur inconnu, les

hommes délibèrent s'ils tueront l'étranger, ou s'ils en feront leur esclave, avili, enchaîné, partageant la nourriture des animaux : c'est le sort qu'on lui impose. On l'appelle Cédar, du nom du lieu où il a combattu. La tribu, fuyant les chasseurs de Balbek, se dirige vers les bords de l'Oronte, où sont les tombeaux des aïeux. Cédar garde les troupeaux avec les esclaves dégradés et méchants. En devenant homme, il a oublié son origine céleste ; la beauté et la force de son corps marquent seules en lui l'être jadis surnaturel. Son âme est vide de tout, sauf de son amour pour Daïdha. Il ne parle pas, il ne sait aucune langue. Daïdfia, qui va le visiter dans les pâturages, lui apprend à articuler la sienne, et lui enseigne ses simples connaissances, son culte des fétiches, son respect des morts, les usages de la tribu, la crainte des chasseurs géants. Cependant elle est admirée par les jeunes hommes de la tribu; leur recherche, leur désir de la prendre pour épouse se traduisent par des paroles imagées, par des signes gracieux et symboliques. Daïdha les repousse, elle alnic Cédar. Son secret se tr.iliit dans une épreuve concertée par sa mère, tandis (ju'clle orne un matin les cheveux frissonnants, paruic (le In jcmiik; fiUe. Les hommes, indignés (le ce penchant pour un esclave, attacpient Cédar et hi blessent. La pitic'; j)Our h) mal (pi'il subit arrache à Daïdha l'aven d'amour. C(''(lar, (ou de joie, enlève son aniaiilc dans ses bras et la |)oit(', (Miivré, sur un berceau de lianes léi^èrcs où llothiut des rayons de lime. ])(' rcltc uiiinii iiaisx'iil, deux ciirauts, (pi'ils

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cachent à tous les yeux. Un chef les découvre et veut les noyer; Daïdha les sauve, elle est condamnée à périr de faim avec eux dans une tour où on les enferme, tandis que Cédar est jeté dans l'Oronte. Mais il revient, il démolit la tour, il disperse seul les hommes de la tribu, il s'enfuit avec tout ce qu'il aime dans une solitude où ils seront heureux enfin, lui, les enfants et Daïdha,

Daïdha dont les pleurs arrosent le sourire.

En avançant pour s'éloigner de la tribu cruelle, ils goûtent le bonheur dans la paix. Une nuit, Cédar se réveille, il se croit attaqué par un animal féroce, il le tue d'une étreinte; le lendemain il reconnaît son pauvre chien fidèle, qui l'avait cherché et retrouvé, pour mourir. Le couple, un moment attristé, marche toujours; ils arrivent à la mer, sur la plage où sera Tyr. Ils gravissent les pentes du Carmel; sur cette montagne, dans une de ces cavernes où plus tard habitera le prophète Élie, ils aperçoivent un vieillard, imposant, vénérable et doux, très différent des hommes qu'ils ont connus jusque-là.

Bien que Lamartine n'ait pas marqué ainsi ses divisions, ici finit la partie du poème où est décrite l'humanité pastorale. Avec le vieillard du Carmel nous arrivons à un autre ordre d'idées, à la partie philosophique.

La noble figure, la bonté du prophète ravissent de surprise Cédar et Daïdha. Ils regardent avec éton-

nement l'extase religieuse où il s'absorbe. Il adresse à Dieu une prière où sont contenues déjà toutes les pensées du Pater évangélique ; d'après le poète, l'homme dut trouver dès l'origine cette prière, et le Christ l'a retrouvée. Le vieillard parle aux deux époux et les instruit. Il leur apprend qu'il existe des villes très grandes où les hommes sont méchants. Ces hommes mangent de la chair et font la guerre ; ils ne connaissent pas le mariage et la famille ; ils ne sont pas gouvernés par les vieillards, comme dans les tribus, mais par des tyrans qui se sont faits dieux, qui habitent des palais, des jardins suspendus, qui goûtent la débauche dans la cruauté, qui se servent, pour défendre leur prestige, d'instruments mj^stérieux lançant la mort au loin. Le saint vieillard est né dans ces villes. Sa mère, fille d'une tribu de l'Orient, lui a fait connaître le vrai Dieu, le Dieu de ses pères, dont le culte est la pratique de la morale et une adoration exempte de rites. Cet enseignement est contenu dans un livre. Adonaï (c'est le nom du vieillard) le révélait à ses frères de misère. Les tyrans qui détestent cette docti'ine ont persécuté le prophète, il s'est réfugié sur le Carmel. Mais il doit répandre; le livrer, il le copie, il le grave sur des un-laiix , et l'aigle familier ijui le scri , *'iiiportant ces Icuillcs (r.iiiniii de l'autre côté (hi Libiiii, les l.'iissc h)ml)('r du ciel sur les villes, où elles inquiètent b's d(!spotes et consolent les esclaves. Adoii.-iï II! ;iiix deux époux des fragments de C(; livr<*, .•i|ip('l('' p;ii- le pdric Ir LH-^rc primilif. il

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y est écrit : « Ce livre n'est pas dicté de Dieu. Dieu ne se révèle que par la nature et par l'intelligence progressive de l'homme. Le mal n'existe pas; l'homme croit le voir, parce qu'il est placé trop bas pour saisir l'ensemble. N'enfermez pas Dieu dans des temples, il est partout. Tout mouvement dans la nature est un élan vers Dieu, tout bruit est une prière. Faites prier par les plus doux et par les poètes, ceux-ci achèveront l'image de Dieu. Dieu n'agit pas par miracles. L'homme est libre, son âme est immortelle; quand il a mérité, il monte dans l'échelle des êtres, c'est le ciel; quand il a démérité, il descend, c'est l'enfer; mais de l'enfer il peut remonter, le châtiment n'est pas éternel. La justice sociale est progressive comme l'idée de Dieu, la justice cédera un jour la place à la charité. Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni suc de pavots, fuis l'ivresse. Respecte ton père. Allie-toi à une seule femme, et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse humaine s'étende. Ne vous séparez pas en tribus, en nations. Possédez, aimez et cultivez la terre ; elle est inépuisable à transformer par l'homme ses éléments en pensée. Chaque fois qu'un homme naîtra, vous lui donnerez une part de terre. Ne bâtissez point de villes, habitez les campagnes. N'amassez pas d'avance. Vivez en paix avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels s'adouciront. N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se feraient tyrans. N'ayez ni loi ni tribunal pour

punir. » Les deux amants recueillent avec joie ces clartés si nouvelles et si douces. Le saint vieillard se dit qu'il peut mourir, puisqu'il a transmis la véritable idée de Dieu. A ce moment un étrange navire ailé, apparu tout à coup dans le ciel, s'abat près de la grotte. Trois hommes armés en descendent, envoyés par les tyrans qui se disent dieux. Ils tuent Adonaï, brûlent le livre saint dont le germe cependant renaîtra, et emmènent les deux époux. D'après le poète, les hommes voisins de la création avaient gardé l'empire sur la nature; cette direction des navires ailés ou ballons avait été découverte, dit-il, à Babel. Le char aérien passe près de la mer Asphaltite, remonte le Jourdain, vole audessus du lac de Génésarcth, au-dessus du Liban, du Sannim, et se dirige vers la plaine de l'Euphrate. Il arrive au-dessus d'une immense ville qui élance dans l'air une forêt de tours et de coupoles.

Après l'existence pastorale de la tribu, après les élévations religieuses du IJvre primilify le poème nous inlrochiit dans les villes : il va nous montrer la corruption, la tyrannie, les intrigues portées à leur comble, ('t. pour l'ange déchu comme pour son amante, l'excès de la douleur.

Les matelr)ts aériens déharcjuenl au souiuict d'une loui". oii h'S attend le roi des dieux. Ils déposent leur ( ,i|iliiri'. Mais le roi des dieux. Ncniphed, les l'ail liK'i'. |)iMii- (|irils lie <li\ iil^uciil, |»as leur action; il (»td(»ii ne (|ii(' (>(''dai' soi! miitili' pour éli-c dompté plus aisérncni. «1 (|ii(' la cliarnianle Daïdlia s(Mt

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portée au harem. Nemphed est ambitieux et rusé, il emploie comme moyens de règne le crime et le secret. Il a corrompu la jeune Lakmi pour qu'elle soit l'instrument de ses desseins. Lakmi sait tuer avec un dard caché dans un baiser, parce que tout autre coup éveillerait les soupçons. Elle est vêtue avec des cheveux coupés à des fronts de quinze ans. Elle est coquette et contrefait l'enfant. Après Nemphed, le premier par la puissance est Asrafiel, le plus fort de ces Titans; beau d'une beauté toute matérielle, il n'est que voluptueux. Sablier est lâche et cruel, il invente les supplices les plus horribles. Serendyb est orgueilleux, il méprise les hommes; c'est celui-là qui, plus réfléchi, a érigé en art la tyrannie des dieux. Ségor, Azem, Jéhu sont les autres ministres ou courtisans principaux du roi. Les dieux sont assis au banquet dans une salle énorme et magnifique. Les ornements d'architecture de cette salle, les chapiteaux, les frises, ne sont pas taillés dans le marbre; ils sont formés par des corps vivants, des figures onduleuses de jeunes filles. Les tapis où s'allongent les dieux sont tissés avec des cheveux de femmes. Ces tyrans s'appuient, non sur des meubles, mais sur des corps souples et tièdes; des corps aussi servent de tables pour supporter les mets. La nourriture, choisie avec un subtil raffinement, se compose de langues, de moelles d'animaux; le reste est dissipé. Dans l'ivresse du banquet, les dieux se font jouer des drames réels, où la soufl*rance, la mort ne sont pas simulées, mais

vraiment subies par les personnages; ils ordonnent et ils contemplent des supplices affreux, où les corps saignent, mais où surtout les âmes souffrent par tous les sentiments de l'humanité. Cependant Nemphed médite sur les moyens de raffermir le pouvoir des Titans, que le peuple supporte avec moins de soumission. Il songe à frapper l'esprit de la foule, en lui présentant Cédar et Daïdha comme des idoles qu'elle adorera pour leur beauté; cette race des Titans, pense-t-il, qui s'altère et qui pourtant doit dominer les autres hommes par la beauté et la force, la race de Baal serait régénérée, si ses ministres engendraient de Daïdha des enfants beaux comme elle. Dans ces pensées, il assiste au défilé du peuple que ses serviteurs poussent devant son trùne, long troupeau d'esclaves sans droits, sans tendresses, sans famille, vieillards décharnés, hommes que les durs métiers ont avilis, jeunes filles souillées, mères séparées de leurs enfants, enfants qui ne connaissent pas leur mère : telle se présente l'humanité déchue, ayant oulilié Dieu. Asrafiel, le voluptueux géant, pris de passion pour Daïdha et instruit des projets de Nemphed, ne veut pas que cette belle créature soit à tous h's di(Mix, mais à lui seul, et, pour rendre vain le projet de Nein[)hed, il songe h le détrôner. Lakmi, (le son coté, ress(;iit un amour i)rof()nd pour la })eaulé iminatérifille de fiédar, et sa jalousie s'cnfl.iinme contre Daïdha. l'Jlr descend dans les souterl'.iiiis (lu palais 0(1 s'élalxnTiil les prestiges et les supplices; c'est là <pi<' (ii'd.tr es! ciirrriiié. i'Jlc lui

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