I. \M.UVri.NE
mariage fut célébré à la mairie de Saint-Paterne et le lendemain à l'église de cette paroisse (i) — ce qui prouve que les tergiversations du bonhomme avaient effectivement duré près d'un mois (2).
Cet grand acte accompli, Charles prit avec sa jeune femme la diligence de Paris et s'arrêta à Orléans pour la présenter à son frère, qui était curé de la paroisse de Saint- Paterne (3); peut-être s'arrêta-t-il également à Beaugencv, sa ville natale, pour lui faire les honneurs de sa petite maison de Tavers et jouir d'elle à son aise dans la paix tranquille des champs. Ce qu'il y a de sur, c'est que moins de quinze jours après, suivant la promesse qu'il leur avait faite, de la Grange- Saint-Martin, la veille de son mariage, il racontait aux Morel-Vindé, ses amis, qui étaient en villégiature à la Celle -Saint-Cloud, toute l'histoire de sa conquête. On devine avec quelle fierté, quand on sait que, de son propre aveu, « Julie valait bien plus que toutes les peines que sa possession lui avait coûté (4) ».
Et le fait est qu'elle était ravissante. Tant que nous n'avions d'autre portrait de Julie que celui du roman de Raphaël, on pouvait se demander si Lamartine ne l'avait pas idéalisée et embellie à plaisir, pour justifier
(il Le mariage religieux fut célébré à l'église de Saint-Paterne par M. Mermier,curé de cette paroisse, qui n'avait pas voulu prêter serment à la constitution civile. (Note du curé actuel.)
(2) Je ne donnerai pas ici la teneur de ces deux actes : tout l'intérêt du contrat réside dans les deux articles cités plus haut, et celui de l'acte de mariage dans la date et le lieu de naissance de Julie que nous connaissons déjà et dans les noms des témoins que nous connaissons également, savoir : M. Michel-Louis de Bergey. oncle maternel de la future, son fils François-Louis de Bergey, sa fille Louise-Adèle de Bergey. épouse de M. André-François-René de Cosne. M. de Cosne susnommé, et d'autres parents et amis.
* (3 Charles-Jules-César Charles, curé de Saint-Paterne d'Orléans, de 1781 à i8i3. puis chanoine de la cathédrale, mourut le 22 mars 1823.
(4) Cf. l'Elvire de Lamartine, par A. France.
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à nos yeux l'amour immense qu'elle lui avait inspiré. Mais à présent que nous possédons son image vraie, authentique, force nous est bien de reconnaître que le poète ne nous avait pas trompés. Elle devait avoir vingt-cinq ans quand elle posa devant Elouis. Elle en avait trente-deux quand elle rencontra Lamartine. Si, dans cet espace de sept années, son visage ouvert et souriant s'était creusé, amaigri, sous l'effort de la maladie qui la minait, ses grands yeux ardents veinés de brun, ses joues blanches et roses et ses lèvres rouges avaient gagné en pâleur et en mélancolie ce qu'ils avaient perdu en vivacité et en fraîcheur. Ce qu'elle avait de moins beau, c'étaient les cheveux qui étaient un peu gros sans être crépus, mais 'comme elle avait le front petit, ce défaut disparaissait sous leur crinière qui, lorsqu'elle se frisait, lui faisait une sorte de casque, et leurs reflets d'aile de corbeau, en accentuant son type de créole, rehaussaient encore l'éclat de son attirante beauté.
On pense bien qu'avec de tels charmes naturels cette fille d'Haïti fut adulée, fêtée, courtisée dans la société parisienne. Mais elle n'en concevait aucun orgueil et, bien loin de rechercher les succès mondains et les occasions de briller, elle mettait plutôt une sorte de coquetterie aies éviter, sinon à les fuir. Après avoir fait le tour des salons de Paris, que le nom seul de Charles lui avait ouverts, elle rentra discrètement chez elle, gardant le parfum capiteux de sa grâce exotique pour la petite société choisie qu'elle recevait dans l'intimité, rue Neuve-Grange-Batelière, d'abord, et puis rue des Petits-Augustins, où elle demeura jusqu'en 18 16, date où son mari fut logé à l'Institut (i).
(1) Comme elle était très lettrée, elle s'était liée dans les premières
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Il faut dire aussi qu'elle était beaucoup plus sérieuse que son âge, et que sa santé délicate, tout autant que la situation et la vieillesse de Charles, lui commandait de s'observer plus qu'aucune autre (i).
Le 2 mars 1806, Charles écrivait à Mme de Vindé : « Je n'espère pas, Madame, qu'il nous soit possible de nous rendre demain à votre invitation. Julie est aujourd'hui souffrante et ne quitte pas le coin du feu. Si demain elle allait mieux, elle irait sûrement vous embrasser. Quant à moi, vous pensez bien que je n'oserai pas me présenter seul chez vous, vous me reprocheriez encore, comme l'autre jour, de délaisser déjà ma femme. »
Deux ans plus tard, le i3 juin 1808, il mandait encore à Mme de Vindé que la santé de Julie était un peu meilleure, « depuis qu'elle prenait des bains de barèçes (2) ».
CesMorel-Vindéétaient non seulement leurs voisins, rue Grang-e-Batelière, c'étaient encore leurs meilleurs amis. Le mari, qui était un parisien de vieille roche, avait joué un rôle assez en vue au commencement de la Révolution. Appelé, en 1790, en sa qualité de conseiller au Parlement, à présider le tribunal du
années de son mariage avec M. de Fontanes, qu'elle avait rencontré dans le salon de Mroe Suard. C'est Lamartine qui nous l'apprend dans ce passage de son étude sur Chateaubriand : « Je dirais bien pourquoi M. de Fontanes me fut contraire : premièrement, il écrivait en vers, et moi aussi, de là une involontaire rivalité. Secondement, il avait été lié avant mei avec la personne que j'idolâtrais. Il dut le savoir et en conserva quelque amertume. Je ne le connus jamais. » (Souvenirs et Portraits. t. II. p. 96.1
(1) « La crainte de paraître exagérée ou sensible hors de propos, écrivait-elle un jour (1816; au baron Mounier, fait retenir comme cela beaucoup de mouvements qu'au fond je crois bons, mais auxquels ou ne peut se laisser aller qu'avec d'anciens amis. Comprenez celui-là, Monsieur, et qu'il vous fasse perdre le souvenir de tous les autres. »
(2) UElvire de Lamartine, par A. France.
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quartier des Tuileries, il avait exercé ces fonctions jusqu'à la fuite de Varennes,mais il les avait résignées à ce moment-là et s'était retiré de la vie publique pour s'occuper exclusivement de lettres et d'agriculture. C'était, en effet, un agronome des plus distingués. Ayant hérité une fortune énorme de M. et Mmfl Paignon-Dijonval, ses grands-parents, il en avait employé une bonne partie à cultiver scientifiquement sa terre de la Celle-Saint-Cloud et il avait consigné ses observations dans une série de brochures qui se lisent encore avec autant de profit que d'agrément. Je signalerai entre antres celle qui a pour titre : Conjectures sur l'existence de quelques animaux microscopiques comme cause de plusieurs maladies des moutons «Paris, 1812) et la Notice sur la cjuérison du chancre contagieuxde labouchedes bêtes à laine - (Paris,i8i7). Pasteur devait les connaître. Quelques années auparavant il s'était essayé en littérature dans des ouvrages qui aujourd'hui lui vaudraient l'approbation de l'Académie des sciences morales et politiques, peut rire même le prix Monthyon. Son Essai sur les mœurs de la fin du xvme siècle (1794) est excellent; sa Morale de l'enfance ou Quatrains moraux à la portée des enfants et rangés par ordre méthodique, est meilleure encore. De 1790 à 1828, ce petit livre n'eut pas moins de onze éditions. J'aime moins ses romans de Primerose (1797), de Clémence de Lautrec (1798) et de Zélomir (1801), quoiqu'ils soient écrits dans un style simple et naturel. Chénier disait de Zélomir qu'il respirait une morale pure. Sans doute, mais on voudrait autre chose dans un livre d'imagination, et l'atfabulation de ce roman est à mon sens un peu naïve.
Quoi qu'il en soit, si les ouvrages d'un homme reflètent son caractère, M. Morel de Vindé devait être un homme fort agréable. Sa femme devait être charmante aussi, si l'on s'en rapporte au tableau d€ Gérard, daté de 1798, que possède M. de Nancillac. Mme de Vindé y est représentée debout, de face et grandeur nature, vêtue d'une robe de satin jaune. Le visage est riant, les yeux bleus, les cheveux bouclés sortent d'un bonnet blanc du matin, le cou est entouré d'une queue de renard, la main droite, fine et potelée, est posée au bas de la taille qui est plantureuse, et la gauche est abandonnée dans celle de sa fille Claire qui, vêtue de blanc, tète nue, les cheveux nattés, la regarde amoureusement de trois quarts, sur une chaise de style Directoire où elle est assise devant un piano. La mère porte à peine quarante ans et la fille paraît en avoir seize. Claire était donc à peu près de l'â^c de Julie. Cela seul expliquerait pourquoi celle-ci montra tout de suite beaucoup de goût pour Mme de Vindé. Dans les commencements, Mme Charles partageait sa vie extérieure entre les Vindé et les Suard. A la longue, elle marqua visiblement ses préférences pour les Vindé, ce qui est à son éloge. Mme de Vindé adorait son mari, qu'elle poussa à l'Institut par M"'e Charles; Mme Suard, qui avait tant de raisons d'être fière du sien, s'en était peu à peu détachée et même elle s'amusait à le tourner en ridicule (1). On connaît le dialogue qui s'établit un jour entre eux. — « Je ne vous aime plus, disait Mrae Suard — Ça reviendra ! répondait
(1) Les Suard habitaient place de la Concorde, no 6. — Mme Suard, née Panckoucke, passait pour avoir eu une intrigue avec l'abbé Arnaud, collaborateur de son mari, et pour avoir été cause de la mort de Condorcet en l'obligeant à quitter sa maison de campag-nede Vaugùrard, où elle lui avait d'abord donné asile.
.ni. ik r. h 'il un dus m. m i i ES
le mari. — C'est que j'en aime un autre ! — Ça se passera. » M""' Suard avait dit la chose à qui voulait l'entendre, et l'on en faisait des gorges chaudes un peu partout, (le propos était-il arrivé aux oreilles de Julie? (l'est probable, et je serais bien étonné qu'elle eût approuvé la conduite de M"" Suard, car, sans être bégueule, elle était assez prude, et, quoique mariée à un homme qui aurait pu être son père, elle lui rendait en respect et en alléction tous les soins qu'il avait pour elle. Quoi qu'il en soit, il vint un jour où ses visites à M1U0 Suard lui pesèrent, ce qui généralement est le commencement de la fin. Elle écrivait quelques années plus tard au baron Mounier : «J'étais allée pour mes péchés chez Mme Suard, où je me suis ennuyée mortellement. Je suis bien décidée à n'y plus retourner (i). »
En ce temps-là, je parle des premiers jours de la Restauration, le baron Mounier (2) était devenu, je ne sais comment, le correspondant habituel de Julie, on pourrait même dire son chevalier servant. Quand elle avait à recommander en haut lieu les jeunes gens auxquels elleporlait unintérêt tout particulier, comme MM. de Loménie, de Saint-Morys (3), de Landriève,
(1) Cf. l'Elvire de Lamartine, par A. France.
(3) Fils de Joseph Mounier, député à la Constituante, Edouard Mounier avait été nommé, en 1806, auditeur au Conseil d'Etat.
Deux ans après. l'Empereur l'attacha à son cabinet en qualité de traducteur desjournaux étrangers, aux appointements de 5o.ooo francs par an. Nommé ensuite baron de l'Empire, il obtint le poste d'intendant des bâtiments de la Couronne, qu'il garda sous la Restauration. Après la chute de Charles X, il se rallia à la monarchie de Juillet et mourut pair de France, le 11 mai i843.
3 M. de Saint-Morys était fils d'un conseiller à la Grand'Chambre du parlement de Paris, qui fut tué à Ouiberon en 1796. Il était lieutenant dans la compagnie des gardes du corps du duc de Xoailles, en même temps que M de Loménie de Marmé, neveu de Julie, quand, à propos de la revendication de ses biens, qui avaient été vendus nationalement,
elle s'adressait généralement à lui, sachant qu'il avait l'oreille de M. de Vaudreuil, de M. de Baranle, de M. Rayneval, voire de Monsieur, frère du roi, et, comme le baron Mounier était de ceux qui appréciaient les bonnes grâces d'une jolie femme, il s'employait de son mieux pour la satisfaire.
« Je ne saurais trop vous remercier, lui mandait-elle le 16 novembre i8i5, de l'accueil aimable que M. de Barante(i) a fait à M. de L'andriève". Dès qu'il lui a prononcé votre nom, il l'a comblé. Il lui a dit qu'il n'avait rien à refuser à une personne à laquelle vous vous intéressiez, que vous étiez son ami le plus cher, qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour vous être agréable. M. de L'andriève- est sorti de chez lui pénétré, et il n'oubliera jamais non plus que moi la bienveillance qu'il faut que vous lui ayez accordée pour lui valoir une réception aussi parfaitement obligeante.
« Ces Messieurs ont convenu que M. de L'andriève" adresserait un nouveau mémoire à M. de Barante plus explicatif que le premier. J'ai l'honneur de vous l'envoyer pour que vous veuillez bien l'appuyer par un mot. M. de Landriève est convaincu que la grande affaire de la Direction tient au billet que vous ne refuserez pas d'écrire. Je vous le demande avec la confiance que je dois à votre intérêt.
« M. de Landriève me prie de vous dire qu'il serait heureux de vous voir, mais qu'il sait tous vos moments si occupés, que la discrétion le retient. Je vous le mènerai cependant un jour pour avoir le plaisir
il eut un duel avec le colonel Dufoy.qui le blessa mortellement, le 21 juillet 1817. Cet événement trafique fit en son temps un bruit énorme.
1) M. de Barante était aiors conseiller d'Etal, secrétaire général à l'Intérieur et député. Eu 1816, il fut nommé directeur des Contributions indirectes.
JULIE BOUCH IUD DKS m r, : y3
de vous dire avec lui combien je suis reconnaissante et louché
El vers la même époque, encore :
« J'ai déjà refusé, monsieur, d'aller avec M de Tilly voir ce joli ballet. Je l'ai fait sans effort \ le spectacle m'inspire toujours le même éloigneraient. Mais qu'il est loin d'en être de même de la perspectivede passer quatre heures avec vouset votre aimable femme ! C'est une jouissance que je sens vivement, quelque part que je la coûte, et je m'étonne moimême d'avoir le courage de m'en imposer la privation. Il le faut cependant. Il faut tenir à quelquechose dans le monde et ne pas plus oublier, je crois, les promesses qu'on se fait à soi-même que celles que Ton fait aux autres. Remerciez mille fois M11"- Mounier de sa bonté. J'irai la voir demain matin pour me consoler de ne pas la voir ce soir. Pour vous, monsieur, je ne vous vois plus; c'est un parti pris. Je suis forcée de dire comme Mme Suard : J'espère que vous croyez à mes regrets.
« Point de réponse de M. de Maleteste. Nous avons cependant une bonne lettre de M. de Yaudreuil.mais je ne sais qu'espérer quand je vois que rien ne marche et qu'on parle pourtant de L'organisation pour la fin du mois. Je suis assez triste de tous ces mécomptes dont je me prends au sort et non point à vous, vous le croyez bien. Je crois que vous m'avez servie comme l'eût fait mon frère si j'avais le bonheur d'en avoir un. Mais je suis habituée à ne réussira rien. Je ne sais absolument que faire de mon pauvre Loménie. Je vous assure que j'ai souvent de la vie plus que je n'en peux porter.
« Pardon de vous écrire sur ce ton. Je me reproche
de rembrunir vos idées, à vous à qui le bonheur sourit (i). »
Ouels étaient ces MM. de Landriève et de Loménie à qui Julie s'intéressait si vivement? J'aurais été aussi en peine de le dire que M. Anatole France, avant d'avoir trouvé le dossier de Loménie aux archives du ministère de la Guerre. Car c'est là seulement que, dans ces temps derniers, j'appris toute son histoire. Et cette histoire n'était pas gaie. Ayant eu le malheur de perdre sa mère à l'âge de trois ans, il en avait quinze quand son père mourut à son tour. C'était en 1807. Mais Julie, qui se souvenait de la manière dont elle avait été élevée et qui n'avait pas d'enfant, se dit qu'elle pouvait bien faire pour le fils de sa sœur ce que son oncle et sa tante de Bergey avaient fait pour elle. En 1810, il fut admis, grâce à la recommandation de M. de Bergey (2), comme élève pensionnaire à l'école de Saint-Cyr. Mais à la chute de l'empire sa carrière militaire faillit être brisée. Licencié en i8i5, il n'aurait probablement jamais été réintégré dans les cadres s'il n'avait eu pour le protéger que des gens de l'opinion de son grand-oncle maternel. Mais il était par son père le petit-neveu de M. de Vaudreuil (3). Julie fît agir auprès de lui non seulement par M. Mounier, mais encore par le duc de Noailles,
(1) L'Elvire de Lamartine.
(2) M. de Bergey habitait en 1804 rue du Faubourg-Sainl-Honoré, n* 455, et en i8o5, rue Jacob. iai5. En 1806 il est porté sur l'almanach impérial comme habitant à Tours, rue et hôtel Conty.
(3) Joseph-François-de-Paule, comte de Vaudreuil, était né à Saint- Domingue le 2 mars 1740. Il fit la guerre de sept ans comme aide de camp du prince de Soubisc et comme officier supérieur de la gendarmerie. Parvenu au grade de lieutenant général, il fut nommé grand fauconnier de France et eut beaucoup de succès à la cour. En 1782, il accompagna le comte d'Artois au sièire de Gibraltar. Après le T2 juillet 1789 il quitta la France avec ce prince, se rendit avec lui à Turin et l'accompagna ensuite dans différentes contréesjusqu'à son retour eni8i4-
JULIB BOUCHAOO MM Hl'l\ETTLS ~ »
prince de Poix, qui commandait mie compagnie des
gardes du corps (i).
Le 20 mars 1816, le duc de Noailles demandait au ministre de la guerre L'autorisation de prendre M. de Loménie de Marmé, lieutenant à l'ex 6e régiment d'infanterie à pied, pour aide de camp. Par malheur, ce jeune officier était astreint, aux termes de l'ordonnance royale du 9 décembre i8i5, à subir un nouvel examen sur les connaissances techniques exigées des officiers sortis de l'école de Saint-Cvr. Le ministre de la guerre ne put déférer au désir du prince de Poix, qui l'admit alors provisoiremeut dans les gardes du corps. Il était temps, car M. de Vaudreuil mourut au mois de janvier 1817 et Julie au mois de décembre suivant.
Cinq ans après. M. de Loménie épousait M|,e Thaïs Landriève-Desbordes, tille du maire d'Artannes, et de Marie-Claire Legardeur de Tiily, dont Julie avait fait la connaissance chez son oncle de Bergey, à Tours. Car tous ces réfugiés de Saint-Domingue étaient des Tourangeaux de naissance ou d'adoption. La famille Landriève-Desbordes, qui portait d'azur à une croix d'argent accompagnée en pointe d'un croissant de même, était originaire du Limousin.
Mais dès la première moitié du dix-huitième siècle, nous la trouvons établie en Touraine. où elle acquit en 1774 les fiefs de la Turbellière et de Méré, situés sur la commune d'Artannes, et en 1779 la terre de Pontdu-Ruau.
Il fut alors nommé pair de France et gouverneur du Louvre. Il mourut dans cette charge en janvier 1817.
111 Elle écrivait un jour à M. Meunier : « Je vais à quatre heures chez M. d( M. C (Charles) ou M. de Land Lettre sans
date publiée par .M. Anatole France.)
Le grand-père de Thaïs, Pierre-Paul Landriève des Bordes, écuyer, garde du corps du Roi, comparut en 1789 à l'assemblée de la noblesse de Touraine.
Son père fut maire d'Artannes de 1819 à 1821 et en 1837.
Quant à samère, elle appartenait, elle aussi, à une vieille famille dont deux branches furent implantées en Touraine vers le même temps que les Landriève : les Legardeur de Beauvais et les Legardeur de Tilly. Elle était issue de cette dernière.
La fortune des Landriève était considérable, mais comme ils avaient eu coup sur coup trois filles à doter (1), ils avaient profité de la Restauration pour se pousser comme tant d'autres dans des places bien rétribuées.
Et c'est à cela que s'employait « cette bonne Julie » qui, née sensible et compatissante, n'était véritablement heureuse que lorsqu'elle pouvait faire quelque bien autour d'elle.
Mais si le plus clair de ses journées — quand sa santé lui permettait de sortir — se passait à solliciter en faveur de ses proches, la meilleure part était encore consacrée à son mari, dont elle suivit jusqu'au bout les belles expériences physiques, et à la petite société choisie qu'elle recevait le soir dans l'intimité. Sous l'Empire, c'étaient principalement des savants, amis et collègues de Charles; sous la Restauration, des parlementaires plus ou moins libéraux comme Lally-Tollendal, Laine, Mounier, Rayneval,
(1 Thaïs Landrièrc-Desbordes avait apporté en dot à M. de Loménie une somme de 24.000 fr. en argent; ses espérances éiaient évaluées à 70,000 francs. (Note du maire de Tours, du 18 septembre 1822. — Archives du ministère de la Guerre.)
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voire M. de BonaM qui, venu le dernier, remplit tout de suite auprès de la jeune malade le roh- m délicat du médecin de l'âme.
Je n'ai pas dit, en effet, que Charles était franchement voltairien et que Julie, dont l'éducation s'était ressentie des événements révolutionnaires, partageai! en matière religieuse à peu près sa manière de voir. Cependant, je ne crois pas, comme le prétend l'auteur de Raphaël, qu'elle ait poussé l'irréligion jusqu'à l'athéisme. Son état d'âme, en 1 8 1 G , était plutôt celui que Lamennais combattit si vigoureusement dans son livre sur Y Indifférence. Nous avons vu que Charles avait un frère curé de Saint-Paterne d'Orléans, à qui il avait donné asile en 179;"), lorsque, pour se faire pardonner sans doute son serment à la constitution civile, il eut refusé de prêter le serment de haine à la royauté. Julie avait eu également deux curés dans la famille de son père (1). Ils n'avaient donc ni l'un ni l'autre aucune raison d'en vouloir à l'Eglise catholique dans laquelle ils étaient nés, et à qui ils avaient demandé, pour se conformer à la tradition, de bénir leur mariage. Mais le vent révolutionnaire, en éteignant dans toutes les églises de France la lampe qui brûlait jour et nuit devant les tabernacles, avait éteint du même coup dans leurs âmes la petite veilleuse que la foi de leur mère y avait allumée, et ils étaient arrivés jusqu'en 18 16 sans éprouver le besoin de se rapprocher de Dieu.
Telle était, selon moi, la mentalité de Julie Bouchaud des Hérettes, quand elle lit la rencontre de Lamartine sur les bords du lac du Bourget.
(1) Consulter le tableau généalogique.