‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 15 sur 72 · LAM.UU'INE · texte numérisé non relu

LAM.UU'INE

Ion et les rochers deMcillerie, après avoir fait le tour de Lausanne et admiré vingt fois le beau lac qui était à ses pieds, il jeta ce cri d'enthousiasme : « Quel pays, quelle vallée, quelles montagnes, quels horizons, quelles délicieuses collines ! comme tout cela réveille dans rame ce vague désir d'amour et de bonheur qui nous tourmente (i) ! »

Ce n'est pas le seul miracle que l'amour accomplit en lui. De déiste vague qu'il était devenu sous l'influence de ses lectures, il sentit un beau jour qu'il redevenait chrétien. Le 18 avril i8i4,il écrivait à son ami de Virieu, de Paris où il était alors : « X... vient tous les matins me prêcher deux doigts d'athéisme; mais il y perd son latin, j'en suis trop loin(2). » Tous ses livres d'à présent, même les plus païens, redoublaient ses bonnes dispositions à la vertu. « Je ne demande à Dieu, disait-il, que de la persévérance et delà santé. Tu sais que nous avons bien souvent raisonné là-dessus à Naples et ailleurs. Nous flottions encore, non pas de cœur, mais d'esprit. Il me semble que la question n'est pas douteuse. Vivent la solitude et la tristesse et la maladie pour nous montrer enfin la vraie lumière et nous conduire au bien ! »

La vie militaire, si dangereuse pourtant pour un fils de famille, ne modifia pas le cours de ses idées. Après avoir promené durant des mois son ennui de garde du corps dans les petites rues de la petite ville de Beauvais, il revint triste et malade à Milly où « en reprenant de l'âme il reprit encore de la piété, » — ce qui ne l'empêchait pas de soupirer de temps en

(1) Corresp. de Lamartine. — Lettre à Aymon de Virieu, Lausanne, 28 avril 1812.

(2) Corresp. de Lamartine, t. I, p. 221..

temps après la Sylphide, comme autrefois René dans les bois de ' lombourg.

« Oui, écrivait-il à Virieu, le 3o novembre 1 8 r 4>

je suis redevenu, au milieu de tout cela, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croiras-tu ? Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tète à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si pour mon malheur je trouvais une de ces figures de femme (pie je rêvais autrefois, je l'ai nierais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire (i)... » Moins de deux ans après il arrivait à Aix pour y faire une cure. Et lui qui riait un jour des beaux fantômes que se faisait son ami Guichard de Bienassis et qui lui disait le plus sérieusement du monde :

11 n'en est plus, mon ami, de Julie, Il n'en est plus, hélas ! que dans ton cœur. Ainsi que moi renonce à ton erreur :

A la poursuivre on passerait sa vie (2),

il se trouva soudain face à face avec elle.

ii Corresp. de Lamartine, t. I, p. 242.

(■m Ibld.. t. I. p. 38.

80 !.\MAItT!NE

Celait à la fin du mois d'août 181G. Julie était à Aix-les-Bains depuis les premiers jours de juillet (1) et, comme elle éprouvait un mieux sensible, elle attendait pour rentrer à Paris que le mauvais temps eût chassé la dernière hirondelle. L'automne est si doux dans cette vallée ! il y a tant de poésie dans la nature pour qui se sent vaguement mourir, qu'elle goûtait je ne sais quelle jouissance à voir se rouiller les coteaux naguère si verdoyants, à froisser sur les chemins qui mènent au lac les feuilles jaunies que le vent faisait tomber à ses pieds. Par moments même, surtout le soir, lorsqu'enveloppée de son châle des Indes elle regardait, de la terrasse où elle était assise, la lune rouge sortir triomphalement de la buée vaporeuse du crépuscule, il lui semblait entendre, clans le frémissement de la brise légère, une voix imprécise qui lui murmurait tout bas à l'oreille : « Attends-moi ! j'accours ! » Et plus les heures passaient, plus les jours diminuaient, plus aussi la voix devenait caressante et se faisait proche. Tant il y a qu'un soir — oh! les pressentiments du cœur! — elle crut la reconnaître dans une voix jeune et chaude qui se mit à chantera côté d'elle. Elle écouta, c'était bien la voix espérée; puis, avant ouvert sa fenêtre, elle aperçut à la fenêtre voisine la figure d'un beau jeune homme qui, lui aussi, la regardait. Celte fois plus dedoute, la petite fiamme pudique qui monta à sa joue et le coup d'archet subit

(1) Elle ùtait partie de Paris le 27 juin.

ELVinE 87

et prolongé qu'elle ressentil *'\v tontes ses fibres lui dirent que, sans l'avoir jamais vu, c'était bien lui qu'elle attendait. — Son cœur venait de s'ouvrir d'autant plus violemment qu'elle n'avait, pas encore rencontré dans le monde, parmi ceux qui l'avaient courtisée — et nous avons vu que Pontanes fut du nombre (1), — l'être prédestiné qui devait le remplir d'amour.

Lamartine était arrivé quelques jours auparavant, et le hasard — on pourrait dire la Providence, car cette rencontre allait être pour lui le point de départ d'une vie nouvelle — le hasard avait voulu que le docteur Pascal, de Saint-Sorlin, qui le soignait, lui indiquât la petite, maison où Julie était descendue, et que sa chambre fût continue à l'appartement qu'elle occupait.

Pendant les premiers jours, il ne s'aperçut pas de sa solitude ; il avait à faire la connaissance du pays qui est un des plus admirables que l'on puisse voir; mais quand il eut fait le tour du lac, quand il eut visité l'abbaye de Haute-Combe et gravi tous les

(1) On lit dans Raphaël, p. '.>- : « Une seule fois je crus aimer et ('Ire aimée. l'n homme d'un nom illustre par le génie, puissant par une haute faveur auprès du chef du gouvernement, séduisant par la gloire qui l'entourait et par la figure, bien qu'il eût déjà passé l'âge de la maturité, parut s'attacher à moi avec un éclat qui me trompa moi-même. J'étais enivrée, non d'orgueil, mais de reconnaissance et d'elonnement. Je l'aimai quelque temps, ou plutôt j'aimai l'illusion que je me faisais à moi-même sous son nom. J'allais céder à un sentiment que je croyais un'- tendresse passionnée de l'âme et qui n'était chez lui qu'un délire des suis. Son amour me devint odieux quand j'en reconnus la cause ; igis démon erreur, je repris mon âme et je me renfermai plus qui' jamais dans la monotonie de mon froid bonheur. » — Retenons bien ces lianes qui désignent clairement Fontanes. Si elles disent vrai, comme je n'en doute pas, elles sont déjà la garantie que, dans sa liaison avec Lamartine, M"" Charles ne franchira pas la limite qui sépare « la tendresse passionnée de l'àme » de ce qu'elle nommait « le délire des sen-- ».

monts d'alentour, son âme, imprégnée de la beauté du site, demanda autre chose. Et cette chose, sans qu'il s'en rendît bien compte à travers sa mélancolie, était exactement ce qu'attendait Julie et ce qui la faisait soupirer. Aussi, quand son regard eut rencontré le sien, éprouva-t-il dans tout son être le même frémissement qu'elle.

Je ne suivrai pas Lamartine dans le récit de Raphaël. Je ne chercherai pas à démêler le vrai du faux, parce que c'est principalement en matière d'amour, que « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable )> et parce que tout arrive dans la vie réelle aussi bien que dans le roman (i). Cependant, je le dirai tout de suite, je ne crois qu'à moitié à la scène du naufrage sur le lac. Elle me rappelle trop celle de l'évanouissement de Laurence dans Jocelyii et, comme elle, ne semble avoir été amenée que pour découvrir à nos yeux ravis le buste écheveléde l'héroïne; car, tout en étant chaste, l'artiste, l'amant de la Beauté, chez Lamartine, ne dédaigne pas le trait voluptueux. Au surplus, j'ai toujours pensé que c'était Julie qui avait, comme on dit dansles ateliers, « posé » le personnage de Laurence. Lamartine qui, de très bonne heure, « ne connut que

(i) Sainte-Beuve écrivait de Liè?e à Juste Olivier le 2 mars 1849: « On m"a assuré que, dans le cadre de Raphaël, sous prétexte de peindre Elvire, Lamartine n'a fait autre chose que de prêter à celle-ci les conversations de l'hiver dernier qu'il a eues avec Mme d'Agoult (un peu athée ou panthéiste, vous le savez). C'est bien cela : un canevas de 20 ans et pour broderie des pensées de 5o, composez donc un charme avec un pareil assortiment! » (Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mma Juste Olivier.)

Maisnon.ce n'est pas cela, et Sainte-Beuve en conviendrait le premier aujourd'hui. D'abord. Lamartine n'avait pas 20 ans, mais tout près de 27 quand il rencontra Julie, et la différence est sensible à cet âge, ensuite, de ce que Mme d'Açoult ait été un peu athée ou panthéiste, il ne s'ensuit pas que Julie n'ait pu l'être. Cet état d'âme était assez commun, au contraire, en 1816, chez les femmes qui, comme Julie, s'étaient plus ou moins nourries de la poésie de J.-J. Rousseau.

elvire 8g

sua âme o n'a jamais eu qu'ui] idéal de femme : aussi les trois amoureuses qu'il a mises en scène dans Grazîelîa, Raphaël et Jocelyn, seressemblent-ellescomim' trois sœurs. C'est toujours El vire, c'est-à-dire la personnification de l'amour platonique, qui est bien le plus noble, le pins dramatique et le plus durable de tous les amours. Le plus noble, puisqu'il se tient dans les régions de l'esprit pur ; — le plus dramatique, puisque la femme qui résiste à la tentation ne triomphe d'elle-même qu'après de grands combats; — le plus durable, parce que, ne connaissant pas le désenchanment, la fatigue ou le dégoût, rien ne s'oppose à ce qu'il se prolonge et s'éternise au delà de la tombe. C'est l'amour de Dante pour Béatrice, de Pétrarque pour La ure.

Est-ce à dire que,, dans le roman de Raphaël, la thèse morale soutenue par Lamartine soit purement imaginaire? Quelques-uns l'ont cru, moi non. Je suis plus convaincu que jamais que le fond en a été réellement, absolument vécu, et que, pour la soutenir, Lamartine n'eut qu'à faire appel à sa mémoire. 11 a dit longtemps après, dans un de ses Entretiens de littérature sur Pétrarque : « 11 y a deux amours : l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres d'élite... Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se rapproche le plus du pieux enthousiasme parla beauté incréée, devait par sa nature même inspirer à la terre sa plus céleste poésie, car ce sentiment est une sorte de piété par reflet ; piété qui traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la contemplation du beau infini, Dieu. Cette piété transpire dans les

vers de l'amant de Laure (1). » — Eli bien, essayez d'appliquer ce passage à l'amant d'Elvire,vous verrez que cette piété transpire aussi dans Raphaël et les Méditations.

Mais de ce que la passion de Lamartine pour Julie fut purement idéale, il ne s'ensuit pas qu'elle ait été sans désirs. Il y en eut même de très ardents de part et d'autre. Mais c'est Julie qui fut la plus forte, peut-être parce qu'elle était la plus exaltée. Lamartine, qui connaissait son Pascal, n'avait point fait l'ange avec elle. Il ne lui avait pas caché que, si, dans le présentai se contentait de son sourire, c'était avecl'espoir d'obtenir davantage un jour. Son bonheur était au prix de sa possession. Mais Julie, toute brûlante qu'elle était, entendait l'amour autrement. Si, comme je le pense, c'est pour elle qu'il fit l'admirable vers de Jocelyn :

Elle fait croire au ciel et ne croit pas à Dieu !

je me hâte de dire qu'elle était digne de le connaître un jour, de l'aimer et de l'adorer, puisqu'en résistant à l'ami de son cœur elle ne fut retenue que par le sentiment du devoir et par le respect d'elle-même.

« La raison, le sentiment et la conscience, disait-elle à Lamartine, sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d'être à vous; mon àme tout entière me précipiterait dans vos bras, si vous ne pouviez être heureux qu'à ce prix. Mais attacherions-nous votre bonheur et le mien à cette fugitive ivresse dont la privation volontaire donne mille fois plus de jouissances à l'âme que sa salisfac-

i Cours de littérature, 3ie Eutrctien.

Kl. VI II h f,|

lion n'en donne aux sens? Ne croirons-noua pas pins à l'immatérialité et à l'éternité de notre amour quand il lestera élevé à la hauteur d'une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort, que s'il descendait à l'abjecte nature des sensations vulgaires en se profanant dans d'indignes voluptésl »

Et elle ajoutait eu rougissant:

« Si vous exigiez jamais de moi, dans un moment d'incrédulité ou de délire, cette preuve de mon abnégation, sachez que ce sacrifice ne serait pas seulement celui de ma dignité, mais aussi celui de mon existence; que mon âme peut, dit-on, s'exhaler dans un seul soupir; qu'en m'enlevant l'innocence de mon amour vous m'auriez en même temps enlevé la vie, et qu'en croyant tenir votre bonheur dans vos bras vous n'auriez possédé qu'une ombre et vous ne relèveriez peutêtre que la mort (r). »

Ainsi s'exprimait l'héroïne de Raphaël. Et qu'on ne dise pas qu'ici c'est Lamartine qui parle par sa bouche. Non, c'est elle au contraire qui parle par la sienne. Tant qu'on n'avait pas lu ses lettres, on pouvait douter de la pureté de ses sentiments. A présent qu'on les a publiées, le doute n'est plus possible, et, s'il y avait encore des sceptiques, je leur conseillerais de bien regarder son image. Si, à vingt-cinq ans, Julie était si frêle; si, avec ses épaules tombantes, sa poitrine étroite et sa taille élancée, elle avait l'air d'avoir un corps d'oiseau, qu'on se la figure à trente-deux ans quand son corps émacié paria phtisie n'était plus à la lettre qu'un « roseau pensant» ! Lamartine n'a donc

(i) Raphaël, p.

ga LAMAKTINE

fait que revêtir la pensée de Julie d'une forme plus littéraire, encore préféré-je de beaucoup à toute sa rhétorique l'exaltation naïve et primesautière de l'âme de cette jeune femme. Voulez-vous savoir pourquoi? parce qu'elle a le mérite de nous révéler, en dehors de sa maladie, le temps et la race auxquels elle appartenait. N'oublions pas, en effet, qu'elle était créole el poitrinaire, et qu'elle avait traversé la Révolution. Toutes les femmes qui ont vécu à cette époque tragique de notre histoire avaient une âme de feu. L'emphase de leur langage correspondait merveilleusement à la surexcitation de leur esprit et, quand Lamartine fait dire à Julie dans son ode au Lac :

Aimons donc! aimons donc! de l'heure fugitive, Hàtons-nous, jouissons !

il traduit fidèlement le cri du cœur, le sentiment impérieux de la plupart d'entre elles. Elles avaient vu tomber tant de têtes chéries sous le couperet de la guillotine, qu'elles se hâtaient d'aimer comme si elles avaient encore été menacées de l'échafaud. Le Consulat et les années qui suivirent furent vraiment pour elles la revanche de l'amour sur la mort.

Pour en revenir à Julie, quelqu'un s'étonnait devant moi naguère, après avoir lu ses lettres mystiques, que celte femme à la fois chaste et passionnée eût, de l'aveu de Lamartine, poussé le mépris du danger et du qu'en-iiira-t-on jusqu'à le recevoir seul dans sa chambre, à l'heure tardive où toute la maison était endormie. «Aquoi bon, disait-il. jouer ainsi avec la llamme et risquer de perdre sa réputation, quand on lient lant à son honneur? » — Sans doute, mais là encore il ne faut voir qu'une des formes de l'exaltation de

ELVIUE 93

l'esprit, un dernier reste des mœurs libres du dixhuitième siècle. Je connais une autre femme qui, dans cet ordre d'idées, a fait pis que Julie Bouchaud des Hérettes. C'est Pauline de Beaumont. Quand Chateaubriand entreprit d'écrire la dernière version du dénie du Christianisme, elle ne trouva rien de mieux que de louer à Savigny-sur-Orge une petite maison de campagne et de s'y enfermer avec lui, au su do Joubert, de Fontanes, de Bonald et de tous les esprits d'élite qui fréquentaient son salon delà rueXeuve-du- Luxembourg. L'idée ne lui vint pas qu'elle pouvait compromettre à ce jeu sa réputation, et personne n'aurait osé lui en faire la remarque. Elle n'était encore chrétienne que d'imagination. Un peu plus lard, quand la grâce eut fini d'opérer en elle, peut-être eûtelle apporté plus de réserve dans ses rapports avec Chateaubriand — en quoi elle eût été bien inspirée, car on la juge aujourd'hui sur ces apparences, et elle valait de n'être pas confondue parmi le cortège des muses qui couronnèrent de roses le front olympien du grand Enchanteur.

Heureusement, pour la mémoire de Julie, que Lamartine a laissé sous le rapport des mœurs une meilleure réputation que Chateaubriand, et que nous possédons quelques fragments de sa correspondance. Ce sont ses lettres qui la réhabiliteront aux yeux de ceux qui la traitaient déjà avec la même sévérité que cette pauvre Pauline. En tout cas, sans vouloir pousser plus loin un parallèle qui s'est présenté tout naturellement à mon esprit, je me permettrai de glisser ici une dernière observation. N'est-il pas intéressant de constater que les deux charmantes femmes qui inspirèrent le Génie du Christianisme et les Méditations, c'est-à-dire les

g4 LAMARTINE

deux plus beaux ouvrag-es cTi imagination de la littérature française au dix-neuvième siècle, furent deux poitrinaires et deux victimes de l'amour? Je dis deux victimes, parce qu'il n'est pas douteux que ce fut la flamme dont elles brûlèrent pour Chateaubriand et Lamartine qui hâta leur fin (i), de même qu'il est hors de doute que ce fut par l'épreuve de l'amour qu'elles revinrent à Dieu.

Cependant la dernière hirondelle était partie. Julie, que son mari, malade lui-même (2), ne cessait de rappeler, et qui, toute forte qu'elle était, craignait peutêtre de se laisser prendre aux embûches de l'amour, quitta brusquement la vallée d'Aix où, pour la première fois, depuis qu'elle se connaissait, elle avait goûté le parfait bonheur.

Elle était de retour à Paris dans la seconde quinzaine de septembre (3) et tout aussitôt, par un besoin de sa nature autant que pour s'étourdir, elle avait repris sa vie de solliciteuse obligeante etde protectrice dévouée.

« Xe vous lassez pas, Monsieur, écrivait-elle alors

1) Se rappeler la phrase de Pauline de Beaumont après avoir entendu la lecture d' Atala : « Il joue du clavecin sur toutes rass fibres ! »

Et ce fragment d'une lettre de Julie à Lamartine : « Tant que j'ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie. mais à présent que vous ne croyez plus à l'amour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire et alors mon sort est tracé. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure en ce monde pour s'y nourrir de larmes ! »

(2) Il souffrait de la pierre depuis 1811.

(3) La date de son retour nous est donnée par la lettre ci-dessous. Elle porte, en effet, par exception (Julie n'ayant pas l'habitude de dater ses lettres) l'indication précieuse de septembre 181G. Il n'y manque que le quantième, et c'est fâcheux, car, avec ce renseignement, nous aurions pu déterminer exactement le jour où Julie avait quitté Aix-les-Baius.

m.viRE gS

au baron Mounier, de voir de mon écriture. Ma pauvre tète est si faible que les idées dans lesquelles mon cœur n'est pour rien sont fugitives connue l'ombre et ne laissent pas plus de trace qu'elle. Je ne me rappelle pas ce que vous avez bien voulu me dire relativement au général Dijésa. Faut-il encore une fois copier la demande de mon neveu, y joindre la lettre de M. de Vaudreuil et la lui renvoyer directement ? Ou bien auriez-vous un moyen pour qu'elle lui fût remise de manière à ce qu'il la remarquât et qu'on pût avoir une réponse? Ce serait un vrai service. Je n'espère aucun succès de mes tentatives; mais rien ne m 'étant plus insupportable que l'incertitude, je serais bien aise d'en sortir. Si l'influence des Princes est telle qu'on la dit, ne ferais-je pas bien de lâcher de faire apostiller le mémoire de Loménie par Monsieur? Je crois que M. de Vaudreuil ne se refuserait pas à le lui demander et vous savez qu'il est très aimé de ce bon Prince. Ce qui me décourage, c'est la prestesse qu'il faut mettre à toutes ces démarches, avec la presque certitude d'arriver toujours trop tard. Veuillez une dernière fois me donner votre avis. »

Julie n'était pas au bout de ses peines.

Nous avons vu au chapitre précédent que son neveu de Loménie, n'ayant pu être attaché à la personne du prince de Poix, était entré provisoirement, grâce à M. de Vaudreuil, dans les gardes du corps. Ce n'est que le 29 avril 181 7 qu'il fut nommé lieutenant en Ier au 6e régiment d'artillerie à pied.

Mais Lamartine était arrivé dans l'intervalle pour la consoler de ses insuccès. M. Mugnier, ancien conseiller à la cour de Chambéry, qui a publié une si intéressante brochure sur son mariage, m'écrivait au

f)6 LAMARTINE

commencement de l'année dernière que, d'après une légende accréditée dans le pays, Lamartine avait voulu accompagner Julie jusqu'à Paris, et que, pour subvenir aux frais de ce voyage, il avait dû vendre sa montre, sa chaîne, son sabre, ses épaulettes et les galons de son uniforme de garde du corps. Mais j'ai tout lieu de croire que cen'estqu'une légende répandue par Lamartine lui-même dans son roman de Raphaël et qu'il n'accompagna Julie que jusqu'à Màcon.

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne la revit qu'à la fin de décembre et encore grâce à un petit complot dans lequel il fit entrer fort adroitement son ami Avmon de Virieu.

Virieu avait été nommé, au printemps de l'année 1816, secrétaire d'ambassade au Brésil, mais il était à peine débarqué à Rio, qu'il avait repris le bateau pour rentrer en France avec M. le duc de Luxembourg et sa suite. En apprenant cette bonne nouvelle, Lamartine, qui n'attendait qu'une occasion pour s'éloigner de Màcon, où Julie lui écrivait presque tous les jours, se dit que la Providence favorisait ses desseins. Et de harceler sur l'heure son ami de Virieu.

« Es-tu arrivé! Serait-il possible? lui mandait-il, le 8 décembre. — Ecris-moi donc vite. Je brûle d'impatience de t'aller embrasser, car je compte aller à Paris bientôt, et ce sera un nouveau motif. Rien n'a changé en bien dans ma position pendant ces huit mois. Mon cœur seul a changé, hélas ! il était plus heureux à ton départ!... »

Et quatre jours aprè* :

« Enfin te voilà donc! je ne concevais rien à ton silence... Je suis ici depuis un mois. Vignet vient

Page 1