‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 16 sur 72 · ELVIRE · texte numérisé non relu

ELVIRE

d'en partir. Il y était venu m'accompagner des eaux d'Aix, où j'en ai passé un pour ma santé. Il n'y a eu ni zéphyrs, ni tempêtes, mais impossibilité de me placer l'année dernière, et un engorgement au foie qui m'a ramené de Paris peu de temps après ton départ! Mais je ne suis ni bien ni mal, soupirant après une place quelconque, comptant très incessamment aller à Paris pour tenter de nouveau cette fortune-là, plus empressé encore d'y courir pour t'embrasser au moins avant un nouveau départ. Ah! mon ami, que parlestu d'oubli? Tu ne sauras jamais à quel point tu m'es nécessaire, à quel point j'ai été désappointé et accablé de ton absence, de ce vide affreux autour de moi. Tout m'était égal, je ne vivais plus qu'à demi, car, entre nous soit dit, comme nous le disions le jour de ton départ, il n'y avait que toi pour moi ! le reste n'est pas parfait,ce n'est plus cette consanguinité naturelle, cette parenté véritable, comme entre nous deux. Il n'y a que nous sur une certaine ligne, le reste ne vient que bien loin après, je l'ai trop senti (i)... »

C'est ici que se place le complot ou la ruse. Il priait Virieu de lui écrire une lettre qu'il pût montrer à ses parents et dans laquelle il l'engagerait à venir à Paris, seul moyen de le caser vite et bien dans quelque souspréfecture : « J'ai retenu déjà mon appartement meublé que j'avais sous-loué seulement. J'y resterai deux ou trois moiscette année, si on ne me place pas (2)... »

Naturellement, Virieu fit ce que Lamartine lui demandait, et la mère de ce dernier, toujours confiante, dénoua encore une fois les cordons de sa bourse pour

(1) Corresp. de Lamartine, t. I. année 181G. (3; Ibid.

aider Virieu à placer son fils, car son désœuvrement lui pesait autant qu'à lui.

Lamartine arriva à Paris le matin du jour de Noël et descendit à l'hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint- Augustin, où Virieu lui céda une des deux chambres qu'il occupait à l'entresol (i).

Je n'ai pas besoin de dire que son premier soin fut de mettre son ami au courant de son aventure avec M11"' Charles. A peine avait-il fait sa toilette, qu'il le priait de se rendre à l'Institut pour lui annoncer son arrivée et s'entendre avec elle au sujet de sa visite.

Mme Charles recevait précisément dans la soirée les habitués de son petit salon, parmi «lesquels le baron Mounier, Laine, Lally-Tollendal, de Bonald, quelques vieux savants,amis de son mari, et aussi quelques jeunes gens de famille qu'elle cherchait à pousser dans le monde et qui venaient régulièrement à ses thés pour respirer le parfum de sa grâce. Il fut convenu entre elle et Virieu que Lamartine et lui viendraient à sa soirée.

<( A onze heures, lit-on dans Raphaël ,nous sortîmes, V... et moi, àpied. Nous allâmes ensemble jusque sous la fenêtre que je connaissais déjà. Il v avait trois voitures à la porte. V.. .monta. J'allai l'attendre à l'endroit convenu. Qu'elle fut longue, l'heure pendant laquelle

1 1 II écrivait, en iSG3, en se rappelant ces chers souvenirs : « Occupé d'une seule pensée, j'y vivais (dans cet hôtel) comme un cénobite ou comme un prisonnier de l'amour. Je n'y recevais absolument personne. J'v vivais de rien, afin de prolonger mes très modiques ressources en les ménageant. Un charmant enfant, fils de la concierge, pénétrait seul avec son chien dans ma chambre basse , située au-dessus de sa loge. L'hôtel est abattu, la loge et la petite croisée de ma mansarde subsistent encore sur la rue : j'y jette tous les jours en passant un regard de piété pour les rares souvenirs de bonheur qu'elles nie retracent. Je la voyais passer de cette fenêtre de temps en temps; c'était assez. L'n ; unissait nos deux âmes. Le bruit des roues de sa voiture me laissait dans un ébranlement qui durai) des heures.

[Lamartine par lui-même, p. 59-60.)

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je l'attendis ! Combien je maudissais ces visiteurs indifférents peut-être dont l'importunité involontaire, pour dépenser des heures oisives, suspendait sans le savoir l'élan de deux cœurs qui comptaient leur martyre par leurs palpitations. Enfin V... parut. Je m'élançai sur sa trace. Il me quittaà la porte et je montai i

Suit la fameuse scène où. dans le salon tout illuminé mais vide, les deux amoureux, on disait alors les deux amants, tombèrent à genoux l'un devant l'autre el ne se relevèrent qu'à l'apparition de M. de Donald, qui semblait arriver là tout exprès pour les rappeler au sentiment du devoir.

La vérité m'oblige de dire que les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Lamartine ne fit qu'entrevoir ce soir-là Mma Charles et ne put qu'échanger quelques mots d'amitié avec elle. Mais le lendemain matin, à son réveil, un commissionnaire lui apporta une lettre enflammée qui le dédommagea amplement de la froideur relative qu'elle lui avait marquée sous les regards convergents de ses invités.

Voici cette lettre, je la reproduis in extenso, sans y rien changer, afin que le lecteur ait enfin sous les yeux le miroir vrai de l'âme de Julie.

« A onze heures et demie du soir. Mercredi. « Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri, et l'ange que j'adore! Ah î je dois l'espérer. Le

(i î Raphaël, p. i43 .

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