I.\M WtTINE
même ciel nous couvre aujourd'hui et depuis ce soir je vois bien qu'il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse ! Ou'avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : vous ne vous regarderez plus? Ce morceau de glace, mis sur nos cœurs, ne vous a-t-il pas déchiré, ô mon ange? J en sens encore Je froid. J'ai cru que j'allais leur dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoup souffert et qu'il est temps, pour que je vive, qu'il me ranime sur son sein!
« — Ils sont partis : mais vous pourriez être là, et je suis seule; comment, Alphonse, n'en pas verser des larmes? Ah! pourtant bénissons cette Providence divine! Demain encore, n'est-ce pas, elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble ! C'est une épreuve qu'elle voulait encore que nous puissions subir; mais elle ne veut pas que nous mourrions cette nuit, et alors ne mérite-t-elle pas nos adorations tout entières? Je le sens si fortement que mon premier besoin dès que l'on m'a quittée a été de me jeter à genoux et d'adorer avec larmes cette suprême bonté qui m'a rendu Alphonse ! C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même. Il me permet de vous aimer, Alphonse! j'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume ? aurait-il permis que nous nous revissions? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? eh! non, le ciel est juste! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement l'un à l'autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange, comme frère? et vous, vous,
cher enfant, ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère?
« Ah! que cette nuit s'écoule, elle me torture. Quoi, Alphonse, je in* me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le même lieu! je n'en serai sûre que demain. 11 le faut, que je vous revoie pour croire à mon bonheur! Ce soir le trouble est trop affreux. — Chère vallée d'Aix ! Ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles duraient comme notre amour sans terme, sans bornes! elles auraient duré toute la vie! Ici les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures! Vous verrez comme habituellement je suis seule. Vous verrez, demain, mon ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures et des heures se passeront, sans que l'on nous sépare! Nous verrez si, vous ici, je puis me plaindre de ma situation.
« Demain j'ai le malheur de n'être paslibre avant midi et demi. Je vais au Palais avec M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à onze heures et demie. Je calcule quecela me prendra une heure. Attendez-moi chez vous, mon ange, j'y serai dès qu'on m'aura laissée et je vous ferai demander pour vous emmener afin que nous passions le reste de la matinée ensemble. Prions Dieu que, jusque-là, il nous donne de la vie et de la force.
« Ecrivez-moi par mon commissionnaire que vous m'aimez toujours, ces mots chéris n'ont pas frappé mon coeur dans le petit nombre de mots que j'ai pu recueillir de votre bouche! Redites-les, Alphonse! Répétez beaucoup que vous aimez votre mère! Elle
LAMA HÏ [NE
est quelquefois si malheureuse de l'idée terrible que vous pourriez cesser! — Mais non, non, vous le lui avez trop dit. Ne prenez pas ceci pour des craintes, une mère ne doute pas de son fils, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre. C'est un du ses devoirs, elle les remplira tous. Ah ! mon enfant, que je vous aime! que je vous aime! Vous l'ètes-vous bien dit? L'avez-vous vu? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez-vous mon cœur souffrir? Le voyezvous battre? Alphonse! Alphonse! je succombe à mon émotion. Je vous adore! mais je n'ai plus la force de le dire. Ah! que des larmes abondantes me feraient du bien! Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur! Pauvre nature humaine, lu es trop faible pour lui !
« Dites à votre ami que je le porte aussi dans mon cœur comme un frère. Ah! qu'il a été bon pour moi! Comme il faut qu'il vous aime pourm'avoir supportée dans mes douleurs et soutenue ce soir, quand il est venu m'annoncer mon enfant! Alphonse! payez ma dette envers lui. Aimez-le davantage, cet ami si digne de vous! et que ce ne soit pas parce que je manque de reconnaissance, il a toute la mienne; et il a aussi en épanchements et en affection tout ce qui n'appartient pas exclusivement à mon Alphonse.
« Je vous laisse, enfant chéri, pour quelques heures. Vous allez dormir et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive! après nous pouvons mourir.
« Dors donc, ami de mon cœur! dors et qu'à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soitremi.se! mon ange! mon amour! mon enfant! ta mère te bénit et bénit ton retour (i) ! »
(i) Lettre publiée dans la Revue des Deux Mondes du icr février i
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Bien que le nom de Dieu revienne souvent dans cette lettre, ce serait nue grande naïveté que d'y reconnaître une inspiration chrétienne. Il y a une façon de mêler Dieu aux affections les plus profanes, qui cache, sous des formules religieuses, des sentiments tout païens, et offense le ciel par une audace à mettre sous sa protection des ardeurs condamnées par lui. C'est celte mysticité voluptueuse qui s'épanche dans des phrases comme celles-ci : « Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée » ; « Bénissons cette providence divine: demain elle nous réunira » ; «. Me jeter à genoux, adorer avec larmes cette suprême bonté qui m'a rendu Alphonse » ; « C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même. Il me permet de vous aimer ». Pourtant cette piété toute païenne, où la passion seule remercie, s'achève en des paroles où la chrétienne commence. Elle sait que, pour n'être pas condamnées par Dieu, ces tendresses doivent rester pures. Dans la liberté qu'elle se donne encore sans remords, elle établit au moins des bornes, elle discerne et veut respecter un essentiel devoir. « Le ciel est juste ! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement l'un à l'autre. Ne vous aimerai-je pas, comme il le voudra, comme fils, comme ange et comme frère ! et vous, vous, cher enfant, ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère! »
Ce dernier passage renferme le nœud de l'intrigue et fait éclater la nature du lien qui unissait Lamartine et Julie. Pour moi, je n'en saurais douter un seul instant, ce lien fut purement platonique, malgré certaines apparences contraires.
Telle n'est pas tout à fait l'opinion de M. Emile
Faguet, qui, sans se prononcer catégoriquement pour la chute, comme M. Doumic, estime cependant que les expressions d'amour filial, d'amour maternel, de fils, d'ang-e et de père, sans cesse répétées dans la correspondance de Julie, constituent plutôt « un fait en faveur de l'hypothèse de l'amour coupable (i). » Comment cela, direz-vous? Parce que ces expressions, s'il faut en croire telle lettre de Mme Charles, auraient été créées par Lamartine et non par elle — ce qui serait bien différent, ajoute M. Faguet ! J'avoue ne pas sentir l'importance de ce distinguo d'école. Et d'abord il faudrait savoir à quel moment et dans quelles circonstances Lamartine « créa » ces expressions. Je ne vois pas, en effet, un jeune homme de vingt-six ans faisant la cour à une femme de trente-deux, et l'appelant ma mère pour mieux la séduire! Par contre, je vois très bien une femme de cet âge, sérieuse et d'àme élevée comme Mn'° Charles, disant à un jeune homme de l'âge et de l'ardeur sentimentale de Lamartine, pour lui résister et se dérober : « Mon ami, voilà douze ans que je suis mariée à un vieillard que je vénère et à qui je dois tout. Dieu ne m'a pas envoyé d'enfants, mais je pourrais être mère plusieurs fois : ne voyez donc en moi qu'une mère, et aimez-moi comme telle; mon amour pour vous n'en sera pas moins tendre. » — Et le fait est que la pureté d'une pareille affection n'exclut ni les désirs, ni les caresses. Combien de femmes ardemment éprises se plaisent à côtoyer le bord du précipice, que le respect d'elles-mêmes., la pudeur, la force morale, quand ce n'est pas un sentiment de
(i) Voir la Revue latine du 25 décembre 1900.
KI.VIIW.
coquetterie inavouable (i), empêchent d'y tomber! Il y avait peut-être de tout cela dans le cas de M""3 Charles. Et puisque M. Emile Faguet, après avoir pesé le
pour et le contre dans des balances plus ou moins justes, veut bien reconnaître que les mots sacrés de tils, d'ange et de mère, même créés par Lamartine, n'avaient pas sur les lèvres de Julie le sens profane et corrompu que leur donnait Mme de Warens dans sa passion pour Jean-Jacques; puisque M. Façuet doute que Mme Charles soit tombée à Aix,dans le pieu de temps qu'elle y séjourna avec Lamartine 2 . qu'importe que ces expressions aient été créées par lui ou par elle! L'essentiel, c'est qu'elle soit restée pure, et ce
(1) M. Douinic a-t-il réfléchi, m'écrivait naguère une femme de beaucoup d'esprit, que. dans l'état de maigreur où elle était, Mme Charles n'avait J'icrt à donner à l'amour que ses grands yeux, et que ce sentiment-là aurait suffi pour la retenir?
(;•• Je prétends, en effet, en tenant compte de l'éducation et du caractère des amoureux en cause, que le délai moral nécessaire leur manqua pour se donner entièrement l'un à l'autre. Lamartine étant arrivé à Aix à la fin du mois d'août et Julie en étant partie vers le 1 5 septembre, c'està peine s'ils y demeurèrent vingt jours ensemble. Mais ils ne se lièrent pas des le premier jour. En supposant qu'ils soient entrés en conversation du Ier au 5 septembre, ils n'auraient aiière eu devant eux qu'une dizaine de jours pour devenir amis. Je sais bien qu'on se lie facilement dans les villes d'eaux, surtout au terme de la saison, quand il n'y aprèsque plus personne: mais.étant donné que Julie était encore malade et s'apprêtait à rejoindre son mari, il est bien difficile d'admettre, quelle que soi! la séduction que Lamartine ait exercée sur elle, qu'elle se soit oubliée dans ses bras : d'autant que pour une cause ou pour une autre — et cela seul prouverait que leur intimité n'avait pas atteint sa plénitude — d'autant qu'il lui avait cache ses talents poétiques, qui n'étaient pas son moindre charme. Et puis, si Julie avait cédé à la tentation, il me semble qu'elle eût retarde son départ de quelques jours, pour savourer dans la possession de l'objet aimé les délices de la faute commise. Or, il y a apparence qu'elle le précipita plutôt qu'elle ne le retarda, peut-être, comme je le dis plus haut, par crainte de se laisser prendre aux embûches de l'amour. — Nous allons voir, d'ailleurs, que le vrai livré à sa vertu commenta . pour qui sait lire, dans les premiers jours du mois de janvier, alors que Lamartine l'avait rejoiule à Paris. A ce moment-là. en effet, ils se connaissaient mieux, grâce à la correspondance qu'ils avaient entretenue pendant trois mois, et Lamartine avait trouvé un compère et un complice dans son ami Aymon de Virieu.
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qui va suivre ne pourra que fortifier cette impression. Le içr janvier 18 1 7, à dix heures du soir — car elle
n'écrivait que la nuit, quand tout reposait autour d'elle — Julie mandait à Lamartine qu'elle avait lu ses vers ou plutôt qu'elle les avait dévorés. Vous allez penser sans doute qu'il avait fait des vers pour elle. Non ; comme il l'a dit lui-même plus tard, ceux qu'elle lui inspira ne devaient retentir que sur son tombeau. Mais il avait apporté de Mâcon quatre livres d'élégies d'un g-enre nouveau qui étaient tout prêts pour l'impression, et en attendant le bienheureux éditeur, il les avait donnés à lire à Julie qui ne le connaissait pas encore sous ce jour-là. Pourquoi? dans quel dessein? Je ne voudrais pas me rendre coupable d'un jugement téméraire, mais comme toutes ces élégies étaient consacrées au souvenir de Graziella, j'ai idée que c'était moins pour lui montrer son talent poétique que pour piquer sa jalousie et, qui sait? pour tendre un piège à sa vertu. D'autant que son ami de Virieu, en homme pratique qu'il était, devait lui répéter sans cesse qu'en amour c'est vraiment être trop naïf que de se contenter des bagatelles de la porte.
Mais si telle était Y arrière-pensée de Lamartine, nous verrons tout à l'heure que le résultat ne répondit pas à ses espérances. Voici, en effet, ce que lui écrivait Julie, après avoir achevé sa lecture :
« J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible ? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes ? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière, avec ce caractère de sensibilité qui
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la distingue, noble comme le génie! louchante comme l'amour vrai ! Oh ! mon Alphonse, qui vous rendra jamais Elvire? qui fut aimée comme elle.'qui le mérite autant ? Cette femme angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous l'avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis, je vois tout ce qu'était pour vous Elvire, je vois bien aussi que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure c'est de n'avoir pas été placée sur votre roule quand vous pouviez m'aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour une autre. — Consumé, ai-je dit ? Àh ! pardonnez. Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée ! N'avezvous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous avez pour moi une passion fdiale? Cher Alphonse, je tâcherai qu'elle me suffise.
« L'ardeur de mon dîne et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là ou que du moins il nie fût permis de vous aimer d'amour et de tous les amours ! mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange, si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence. »
Quelle adorable canliiène! quelle façon délicate de
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reprocher à son ami d'avoir tout donné à une morte! et, par-dessus tout, quelle protestation solennelle et poignante que, si jusqu'à ce jour on s'est contentée de l'aimer d'amour pur. c'est que le devoir et l'honneur vous défendaient de l'aimer autrement!
Cependant, M. Emile Faguet a trouvé le moyen, en torturant les textes, d'interpréter ce désir et ce regret de Julie dans le sens de la chute. Après avoir cité la phrase que je viens de souligner, il s'écrie :
« — Oh ! cela, c'est le langage d'une femme qui appartient à un homme ou qui lui a appartenu autant qu'on peut lui appartenir.
« — Mais non: ce peut être le langaged'une femme qui désire éperdûment appartenir à un homme et qui ne lui appartient pas !
« — Très juste : mais si une grisette ou une courtisane peut écrire à un homme sans lui avoir appartenu : « Je veux vous aimer d'amour et de tous les amours! » une femme d'une certaine condition sociale et du reste d'âme très élevée, comme était. Mme Charles, ne l'écrit jamais que quand la faute a été commise. On ne dit à un homme :« Je veux être à vous tout entière,» que quand on a été tout entière à lui. J'en réponds presque. »
Remarquez que Mme Charles n'a pas dit : « Je veux vous aimer. . . » mais : « Je voudrais qu'il me fût permis de vous aimer!... » Il y a la distance de la terre au ciel entre ces deux expressions.
M. Faguet continue : « Ceux qui nous jurent que Mme Charles n'a pas été la maîtresse de Lamartine ne songent pasjpi ils la rabaissent en la montrant comme prononçant les paroles que je viens de citer sans avoir jamais été la maîtresse de Lamartine: qu'ils la rabaissent en nous la présentant comme une femme sollici-
ELVIRB IOQ
tant l'amour intégral d'un homme avant de l'avoir obtenu, car il v a une grande différence à sollicitercela sans l'avoir eu, ou à le solliciter quand déjà on vous l'a donné. Il me semble ainsi. Les dames sont priées d'en décider. Je doute qu'elles ne soient pas de mon opinion (1). »
Si Mma Charles avait tenu le langage que lui prête M. Emile Faguet, je crois, en effet, que les dames partageraient sa manière de voir ; moi-même je renoncerais à la défendre, car ce serait soutenir une cause perdue. Mais, encore une fois, Mme Charles a dit tout le contraire, et c'est pour cela que, bien loin de la rabaisser, j'estime qu'on la grandit en la montrant aux prises avec deux sentiments opposés que connut plus d'une sainte, à savoir : l'amour qui, de sa voix la plus douce, lui murmurait tout bas à l'oreille : Sois conséquente avec toi-même, va jusqu'au bout de tes désirs; — et le devoir qui, de sa voix la plus grave, lui criait : Xe va pas plus loin si tu ne veux pas te déshonorer, reste chaste !... Sans compter qu'un peu de logique ne serait pas de trop dans le raisonnement de M. Emile Faguet. Il disait tout à l'heure — et j'étais heureux de l'avoir ébranlé, sinon converti — qu'il ne lui étonnerait nullement que Mme Charles ne se fut pas donnée à Aix-les-Bains. Comment conciliet-ilcette opinion pleine de sagesse avec sa façon désobligeante d'interpréter le texte qui fait l'objet de cette glose? M Charles écrivait la phrase incriminée cinq jours après l'arrivée de Lamartine à Paris. Est-ce qu'il lui ferait l'injure de supposer qu'elle était tombée dans cet intervalle ? Cela n'est pas possible. La femme qui ne trompe pas son mari quand elle est à
(1 Revue latine du 20 décembre.
LAMAHTINE
cent cinquante lieues de lui, livrée à elle-même et en butte pendant quinze jours aux poursuites amoureuses d'un jeune homme des plus séduisants, est incap;ipable, une fois rentrée au domicile conjugal, « dans son cadre, » comme dit très justement M. Emile Faguet, de s'oublier dans les bras de ce jeune homme, quand elle le retrouve après trois mois d'absence, et le lendemain même de son retour.
Enfin, et sur ce point je défie qu'on me contredise, si Mme Charles avait fauté du 26 décembre au ier janvier, elle n'aurait certainement pas écrit, le jour de l'an, à Lamartine : « L'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là ou que du moins il me fût permis de vous aimer d'amour et de tous les amours !... »
Quoi qu'il en soit, en lisant ces lignes où la jalousie se voilait de tristesse et de résignation, Lamartine dut se dire qu'il s'était pris à son propre piège ; en tout cas, la lettre de Julie lui causa une réelle déception, car, dès le lendemain, il s'empressa de lui dépêcher Yirieu, dans le but de réparer sa faute en réduisant aux proportions d'une excellente petite femme la figure idéale qu'elle s'était faite de Graziella, d'après ses élégies. Cette fois, c'en était trop, et la faute devenait double. Julie fut froissée de voir qu'on voulait la grandir au détriment d'Elvire, car Elvire, alors, c'était l'autre, c'était la petite femme de cœur qui n'avait pu survivre au départ de son ami, et qu'il avait célébrée en vers touchants. Elle la défendit de son mieux contre les légèretés d'Aymon de Virieu qui,s'apercevant qu'il faisait fausse route, se prit à en parler d'une manière plus sérieuse. Mais l'impression était faite, et, quand il fut parti, elle écrivit de nouveau à Lamartine, en
tenues qui laissaient percer son désenchantement et son chagrin :
Eli! quoi! lui mandait-elle, «.... est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous, et croyez-vous,
connue tan! d'hommes le font, aux rêves de votre i jusqu'à ce que la raison les détruise? Je ne puis le croire, et, cependant, je tremble. Si un jour on allait vous dire : C'était une bonne femme pleine de cœur qui. vous aimait, et que vous pussiez supporter cet je, est-ce que vous m'aimeriez encore? — Oh! non, sûrement, je ne voudrais plus que vous m'aimassiez. ce serait vous rabaisser vous-même. Mais, je vous le déclare, je ne pourrais pas supporter moi-même un pareil éloge. Je sens au-dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n'est pas la fierté, j'en suis dénuée: c'est l'amour! celui que je sens pour vous est d'une nature si relevée! il est si ardent ! il est si pur! Il me rendrait capable de tant de vertus, qu'il me relève à mes propres yeux, et que je ne pourrais soutYrirqu'on en parlât légèrement. Le reste, je l'abandonne. Je vous l'ai dit assez, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme, et qu'il ne fallait m'aimer que parce que je vous aime. Mais, quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire et moi jusques à en mourir — n'est-on donc qu'une femmepleine de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot ? Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit et peut-être devraisje l'entendre autrement. Combien avec autant d'amour n'a-t-on pas de cœur, en effet? Comme le mien bat dans ma poitrine ! Comme il brûle ! Comme il est à la fois dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme ! « Allons, je le vois bien, il avait raison, votre ami, nous sommes
lv.maiih.nl;
des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer autrement cette expression. Pardonnez donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais gardez le souvenir de mes justes craintes ! et voyez -moi moins aimable , mais aimez-moi quand même. »
Cette lettre, où le reproche alternait avec la tendresse, n'était point pour plaire à Lamartine. Aussi répondit-il sur-le-champ à Julie qu'il ne la reconnaissait plus, tant elle avait chance, qu'elle le négligeait, qu'elle ne l'aimait plus, qu'il était inutile désormais de lui écrire, qu'il allait partir pour un lieu qu'il ne lui dirait pas ; bref, tout ce que répètent en pareil cas les amoureux qui ont a se plaindre de l'objet aimé. Mais, comme l'écrivait un jour Victor Hugo à celle qui lui inspira les plus beaux vers des Chants du Crépuscule, « il n'y a de nuages que dans le ciel et dans l'amour », et il suffit d'une larme que boit un baiser pour remettre le cœur en place. Julie n'eut pas grand peine à démontrer à Lamartine qu'elle l'aimait toujours. En voulait-il une dernière preuve? Il n'avait qu'à l'exiger pour l'obtenir. «... Pour vous prouver, lui disait-elle, que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposer de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié : réputation, honneur , état, que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouvez plus douter. C'est un assez beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous. » Et dans son exaltation qui chaque jourallait grandissant, elle trouvait ce cri du cœur qui achève d'établir qu'elle avait gardé son corps vierge de toute souillure : « Que
m vmi. i i .;
m'importe, en en°et,quepuis-je placera côté d'Alphonse qui pût balancer un seul instant les sacrifices que je suis prête à lui faire? S'il se rit des jugements des
hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai toujours bien un abri pour ma tète, et, quand il ne m'aimera plus, un çazon pour la couvrir (i)!... »
Elle exagérait évidemment, sentant bien que Lamartine n'oserait pas la prendre au mot; et, en efïet, il avait l'âme trop haute pour exiger de celle qu'il aimait un pareil sacrifice, et pour encourir une telle responsabilité. En descendant au fond de sa conscience il reconnut qu'il n'en avait pas le droit, pas plus qu'il n'en avait besoin pour être heureux, puisqu'il l'était du bonheur de Julie, et qu'elle mettait son bonheur à le voir tous les jours, seul à seul, dans la paix de son cœur à présent rassuré.
Oui, pendant quatre mois trop courts, hélas! — du commencement de janvier à la fin d'avril — ce jeune homme à l'àme tendre n'eut d'autre plaisir que de se promener avec Julie une heure ou deux dans la journée, quand le temps le permettait, sur les quais ensoleillés, aux Tuileries ou dans les bois d'alentour, et de la voir chaque soir tète à tète, au coin de son feu (2).
Les fenêtres de son appartement donnaient sur le pont des Arts. Comme elle avait coutume de recevoir après dîner ses intimes, pour ne pas se compromettre ou prêter à la médisance en recevant quotidienne-
1 Lettre datée du jeudisoir, 2 janvier 1817.
On lit dans les Souvenirs de Ch.Brilaut (Récits d'un vieux parrain à son filleul : « Quelquefois je le rencontrais (Lamartine) au jardin des Tuileries et sur les quais, donnant le bras à une jeune femme au front pâle, à l'air mélancolique, à la démarche lente et molle, que je croyais être sa sœur, et que depuis... .Mais alors je m'en tenais à ma croyance, et mon imagination ne faisait pas plus de frais. » [Œuvres deCh. Brifaut,t. I, p. '191.)
Il4 LAMARTINE
ment celui à qui elle avait donné son cœur, elle était convenue avec lui d'un signai pour lui indiquer le moment où elle serait libre (i). Mais il aurait pu fort bien s'en passer, car, dès que la nuit était venue, enveloppé de son manteau romantique, il s'acheminait doucement vers la seule étoile qui comptât pour lui dans le ciel, et cette étoile, c'était la fenêtre éclairée du petit salon de son amie. Il traversait le pont des Arts, jetait un sou dans la tasse de fer-blanc de l'aveugle qui lui disait : Dieu vous le rende ! et, sur ces paroles d'action de grâce, il allait se poster à l'angie du quai. Là, caché dans la pénombre — comme Jocelyn sous le balcon de Laurence — il regardait passer et repasser, sur le fond lumineux de la fenêtre, la silhouette chérie de celle qui l'attendait. Que le temps lui paraissait long- ! Dix heures sonnaient enfin à l'horloge de la Coupole. C'était le moment où les amis de Julie se retiraient pour la laisser reposer. Quand la dernière voiture s'ébranlait sous le porche, il montait l'escalier d'un pas aussi léger que Roméo l'échelle de soie de Juliette. 11 poussait la porte entr'ouverte, allait droit au sopha où elle était à demi couchée, lui prenait les mains, seblottissait contre elle, comme un enfant contre sa mère, et deux heures durant, quand ce n'était pas plus, ils s'entretenaient de l'unique objet qui remplissait leurs âmes, dans le demi-jour des lampes voilées,au rythme léger du balancier d'or de la petite pendule de Berthoud (2) qui occupait le milieu de la che-
(1) « Quelquefois je restais de longues heures sur le pont ou sur le quai, marchant ou m'arrêtant tour à tour et attendant vainement que le volet intérieur s'ouvrît en plein ou à moitié pour me faire l'appel muet dont nous étions convenus. » (Raphaël, p. 167.)
(2) Outre cette petite pendule en bronze doré, il y avait dans le salon de Julie quelques belles gravures, dont une représentait Molière lisant
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minée. Puis, an coup de minuit. Lamartine se levait pour rentrer à son hôtéf, mais il n'était pas parti <pie Julie lui écrivait pour qu'il eut son bonjour le lendemain dès la première heure. El lui, dont tout ce manège amoureux ne cessait d'ouvrir la veine poétique, c'était bien rare qu'il se couchât sans avoir jeté sur le papier quelques stances comme celles de C Enthousiasme i et de la Gloire (2), prélude harmonieux des chants cent fois plus beaux que le malheur, en épurant son àme, devait en tirer avant peu.
Le jour était proche, en effet, où les deux amants allaient être obligés de se séparer.
Lorsque arriva le printemps. Julie se plaignit de nouveau du malaise indéfinissable qu'elle avait ressenti l'année d'avant. Elle avait par instants des suffocations qui lui faisaient perdre haleine; ses joues, qui au naturel étaient si pâles, s'empourpraient aux pommettes d'une manière suspecte , et une petite toux sèche et quinteuse la prenait parfois à la çorge en rendant un son de verre fêlé. Bientôt le médecin qui la soignait conseilla à son mari de l'envoyer à la campagne. Nous avons vu que ses amis, les Vindé,
Tartufe, chez Ninon de Lenclos, et une autre représentant Ossian, par Godefroy. Il y avait aussi, suspendues à la muraille, deux llùtes de Prudent : l'une en ivoire, lautre en ébène, qui servaient à accompaçner Julie quand elle chantait, car Lamartine nous a dit qu'elle avait une jolie voix.
Notes prises sur l'inventaire dressé après la mort de Charles par Me Deshayes, notaire à Paris, le 3i mai 1823.)
(1) D'après la Corresp. de Lamartine, la pièce de l'Enthousiasme fut composée partie en 1S17 et partie en 1819.
(a) Cette dernière pièce lui fut inspirée par les infortunes d'un pauvre poète portugais, appelé Manoël, qui lui donnait des leçons en 1817. (Cf. le commentaire de cette Méditation.)
Il6 LAMARTINE
possédaient une propriété à la Celle-Saint-Cloud. Je suppose que ce sont eux qui l'attirèrent dans ces parages ; en tout cas, elle alla s'installer, au mois de juin, entre Viroflay et Versailles, dans une petite maison qui existe encore, et qu'on appelait alors la maison Labé.
Mais Lamartine n'était plus à Paris à cette époque. Il l'avait quitté pour deux raisons : d'abord, parce que sa bourse était à sec, et que sa mère ne pouvait plus lui envoyer d'argent ; ensuite, par raison de santé, parce qu'il était malade lui aussi, et que le médecin de Julie lui avait conseillé d'aller faire une nouvelle cure d'eaux en Savoie. Mais, s'il était parti, la mort dans l'âme, il avait du moins emporté l'espérance de revoir son amie à Aix, au mois de septembre, et c'est cette espérance qui, maintenant, le faisait vivre (i).
Julie, d'ailleurs, n'avait pas cessé de l'aimer et de penser à lui. Nous avons une lettre d'elle au baron Mounier, où elle le remercie de sa bienveillance pour M. de Lamartine. « Je voudrais bien, lui disait- elle, que nous puissions faire quelque chose qui fût agréable à cet intéressant jeune homme et à sa famille. J'aimerais à leur rendre un peu du bien qu'ils m'ont fait (2). )> Elle aurait voulu faire entrer Lamartine dans la carrière diplomatique, et l'avait présenté à M. Rayneval, qui était tout-puissant aux Affaires étrangères.
Au mois de juillet suivant, elle mandait encore au baron Mounier :
[ij Dans la première version du Lac, publiée par Mme Valcntine de Cessia, dans les Poésies inédites de Lamartine, on lit à la seconde strophe :
Et près des flots chéris qu'elle voulait revoir, au lieu de :
qu'elle devait revoir.
(2) UElvire de Lamartine, par Anatole France, p. 88.
ELVlRB I I 7
«Si vous voulez quej'écrive,soyez assez bon pour me faire faire, chez votre bon papetier, une provision de papier semblable au votre, de votre encre bien noire, <le voire cire, de vos bonnes plumes à l'anglaise. Je n'ai pins rien de tout cela, et c'est comme si je manquais d'eau à boire (t). »
Elle aurait pu remplacer ici l'eau par le pain, car elle avait presque autant besoin d'écrire que de mander, surtout depuis que Lamartine était retourné dans son pays, et elle savait qu'il attendait de ses nouvelles avec une inquiétude chaque jour plus vive. Ses lettres, écrites d'une main ferme et légère, sur du papier fin de Hollande, entretenaient sa sécurité.
« Elles dissipaient, a-t-il dit, par l'enjouement et par les caresses de mots, le nuage de pressentiments sinistres que nos adieux avaient laissé sur mon àme. De temps en temps, quelque phrase de découragement et de tristesse, jetée ou involontairement oubliée parmi ces perspectives de bonheur comme une feuille morte au milieu des feuilles vertes du printemps, me paraissait bien un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle me parlait. Mais j'attribuais ces rares dissonnances à quelque ombre de souvenir ou à quelque impatience delà lenteur des jours, ombres qui auraient apparemment traversé la page pendant qu'elle écrivait (2). »
Il était donc à peu près rassuré sur son état, quand, à la mi-septembre, il apprit tout à coup à Aix, où il était allé l'attendre, qu'elle ne le rejoindrait pas (3). Etait-elle si malade qu'elle n'était pas trans-
(1 )L'Elvire de Lamartine, par Anatole France, p. 88. aphaël, p. 201 .
(3; Lamartine était arrivé à Aix le 21 août, pensant n'y rester qu'une
I l8 LAMARTINE
portable, ou avait-elle quoique raison secrète pour rester à Viroflay? Je crois qu'il y avait de l'un et de l'autre. Elle écrivait le 10 septembre à M. Mounier : « Après avoir couru pour notre affaire pendant quelques jours et après avoir acquis la certitudeque vous l'aviez arrangée par vos bonnes et pressantes recommandations, je suis revenue ici pour me reposer. Mais j'y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu'on appelle, je crois, un catarrhe suffoquant et de grands maux de nerfs. C'est avec toutes ces gentillesses que je vis depuis plus de cinq semaines sans presque avoir quitté mon lit; etc'est tout au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible que j'aye obtenu depuis quelques jours, c'est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin. Le reste du temps je vous ferais pitié. Je n'ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alin (i) a même quitté son lit pen-
quinzaine : il y resta trois semaines, espérant toujours que Julie pourrait le rejoindre. (Cf. sa Corresp . Lettre au comtede Virieu. p. 27 '.-272. ) (1) M. Anatole France, qui a publié pour la première fois cette lettre de Julie, a lu et écrit Allix. C'est une erreur. Le médecin de Julie s'appelait Alin ou Alain. 11 habitait, en 1817, rue de Seine, 3i.et devint par la suite l'ami de Lamartine qui en parle dans Raphaël et en plusieurs endroits de ses Souvenirs. C'est par lui qu'il eut connaissance de l'opinion flatteuse de M. de Talleyrand sur ses Méditations, quand elles parurent. Il était alors, en effet, et fut pendant dix ans, le médecin et le commensal du prince. « Je le voyais tous les jours, dit Lamartine; il donnait par intérêt de cœur à ma santé encore frêle les soins d une mère plus que d'un médecin. Hélas ! je l'ai vu mourir avant son malade, à la fleur de ses années, d'une maladie de trois ans, t<He à tête avec un crucifix d'ivoire suspendu par un chapelet de femme au bnis de son lit. J'ai su le nom de la femme que lui rappelait le crucifix et le chapelet de noyaux d'olives ; je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour contenu, pour ne pas faillir à l'amitié et à la vertu ; que l'éternité lui soit douce ! Il avait ajourné son bonheur au ciel. C'était un de ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car si Dieu trompait de telles espérances et de telles privations par un leurre éternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti.ee serait la divinité renversée. Le seul hommage dû à un tel Dieu serait le blasphème; il
ELVIIM I I(J
dant vingt-quatre heures pour venir auprès du mien. Mais, du reste, ma solitude a été complète et, ce qui est intolérable dans cet état, je suis sans femme de chambre, faute de pouvoir en chercher une... »
Voilà pour ce j'appellerai les raisons du corps. Certes, elles étaient suffisantes pour l'empêcher de se rendre à Aix; peut-être cependant lame aussi avaitelle les siennes. Depuis quelque temps, Julie s'était rapprochée de Dieu, et l'amour qu'elle portait à Lamartine, sans diminuer positivement, était moins aident et plus pur.
Celui-ci, en apprenant la triste nouvelle, n'en éprouva pas moins une grande douleur.
— « Voilà les huit mortels jours écoulés, Mademoiselle, écrivait-il d'Aix le 16 septembre à Mlle de Canonge (depuis Mme Duport '.qu'il y avait rencontrée et à qui il avait confié ses peines... Je suis anéanti. Pardon pour ma faiblesse. Ne méjugez pas sur mes lettres, je ne puis pas écrire. . . Aimez-moi encore parce que vous avez bien voulu m'aimer pendant quelques jours, par pitié, par bonté, par tous les motifs que vous voudrez, je serai content de vous. »
Et le 23 du même mois :
« Voici. Mademoiselle. un vrai bulletin, carmes f orne vont pas au delà ; j'ai la fièvre presque continuelle depuis quinze jours. Cela va un peu mieux... »
C'est dans cet intervalle du 16 au23 septembre (i)
ne mériterait que cela. » (Souvenirs et Portraits, t. III. p. 307.) — Je ne sais pas en quelle année mourut cet homme de bien, niais il vivait re à la fin de 1839, car lorsque Lamartine perdit sa nore, sa femme écrivait à Aymon de Virieu : «... Je vous prie de prévenir M. Alain alin qu'il ne quitte pas Alphonse, ni jour ni nuit... » Corresp. de Lamartine, t. III p. 1 74 - ) — Il habitait alors au n° 8 de la rue delà Miehodière et figure jusqu'en i833 inclusivement sur l'almanach royal. (1) M. Félix Reyssié (la Jeunesse de Lamartine, p. 201 est le premier qui nous ait donné cette date précise, et je le cite de confiance; cepen-
qu'il composa son ode au Lac, le plus beau chant d'amour qui soit sorti d'une âme humaine.
Mais il se garda bien de l'envoyer à Julie. Outre que ce chant d'amour n'était au fond qu'un chant de mort, le Lac, dans sa première version, contenait deux strophes qu'elle aurait certainement blâmées et qu'il a supprimées depuis (i), estimant avec raison qu'elles profanaient par leur accent trop réaliste le souvenir attendri de celle qui les avait inspirées. N'importe. Les Méditations poétiques étaient nées, et avec elles
daut je ne serais pas fâché de savoir où il l'a prise et sur quels documents il s'est appuyé pour la fixer ainsi. Je remarque, en effet, que, dans le manuscrit, la pièce du Lac est simplement datée d'Ai.r-les-Bains, septembre 1816, et je remarque aussi dans sa Correspondance que Lamartine quitta Aix le 17 ou le 18 septembre pour se rendre au Grand- Lemps, chez son ami de Virieu, d'où, en effet, il écrivait le '•'■'>■ S M. Reyssié s'est basé là-dessus pour déterminer la date de la composition du Lac, je crois qu'il s'est avancé beaucoup et qu'il serait plus sage de dire que cette pièce fut écrite dans la première quinzaine de septembre.
^i) Voici ces deux strophes :
Elle se tut : nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent, Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs, Et, dans un long transport, nos âmes s'envolèrent
Dans un autre univers.
Nous ne pûmes parler; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité, Nos cœurs battaient ensemble et nos bouches unies Disaient éternité.
M. Emile Façuet dit (Revue latine du 26 décembre] que ces deux strophes dominent tout le débat et le domineront toujours. Qu'ontelles donc de si extraordinaire"? Est-ce la première fois que deux amaDts, dans un commun élan de tendresse passionnée, s'embrassent à pleine bouche, à la clarté des étoiles, et restent sur ce baiser — comme sur une promesse? Il suffit de réfléchir une minute pour voir que les choses ne durent pas aller plus loin. N'oublions pas, en effet, que ce baiser fut échangé sur le lac, dans une barque montée probablement par un ou deux rameurs9... Tout cela, voyez vous, c'est de la rhétorique. Nous savons d'ailleurs que le Lac a été fait de pièces et de morceaux. Telles strophes (la 6e et la 7e; furent esquissées à Beauvais, quand Lamartine y était en garnison. Oui sait si les deux strophes citées plus haut s'appliquaient exclusivement à Mme Charles? C'est surtout avec les poètes qu'il ne faut jurer de rien. Même quand ils sont sincères,ce qui semble jailli de leur cœur n'est souvent sorti que de leur imagination ou de leur mémoire !
« cette poésie élevée, religieuse, ce nouveau monde de L'âme découvert l'an I"' Je l'ère chrétienne », comme l'écrivait un jour Villemain à Lamartine (i). Mai la pièce du Lac « perfection inespérée, assemblage profond et limpide, image une fois trouvée et reconnue par tous les cœurs », suivant l'heureuse expression de Sainte-Beuve (2), il manquait précisément la note chrétienne qui est la note originale des Méditations. Cette note, Lamartine ne tarda pas à la taire entendre. Après avoir composé au mois de septembre (18 r 7) ['Ode aux Français (3), et Y Ode au dénie qu'il dédia à M. de Bonald sur la prière de Julie, il était revenu à Milly auprès de sa sainte mère, plus malade du cœur qu'il ne l'avait jamais été. Là, dans une solitude complète, tout en écrivant à ses amis des lettres désespérées au sujet de celle dont il attendait la mort chaque jour (4), la religion s'empara définitivement de son âme et lui inspira, aux approches de la Toussaint, l'éloquente poésie de V Immortalité (5).
(1) Lettres à Lamartine, novembre i8>8, p. 55.
(2) Notice sur Lamartine dans les Portraits littéraires.
(3) Cf. sa Corresp. Lettre datée de Bourgoin, jeudi soir, octobre 1817. C'est ainsi qu'il écrivait le 24 octobre à M!!e de Canonge, sa confidente : « Rien n'a changé qu'en pis dans ma déplorable situation : la personne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept semaines dans les horreurs d'une affreuse agonie, et je suis ici dans l'absolue impossibilité d'aller auprès d'elle et dans les plus durs embarras de tout
et pour elle et pour moi. « Et le 8 novembre : « Puisque mes peines et mes souffrances vous intéressent si vivement par la triste ressemblance qu'elles ont avec les vôtres, apprenez donc qu'elles sont toujours les mêmes : rien n'a changé qu'en plus mal dans la santé de la personne dont je vous ai parle, et je ne puis à chaque courrier attendre que la confirmation de mon malheur ou recevoir les détails d'un état pire que la mort : elle serait un bienfait pour tous deux et j'en suis à cet excès de la désirer pour elle et pour moi. » Corresp., t. I, p. 280.) 5 On lit dans ses Souvenirs et portraits, t. 111, p. i5: Il M. Rocher) écrivait alors, avant que j'écrivisse moi-même des vers, un poème sur l'Immortalité de l'âme qu'il me récitait dans nos promenades. Ce poème n'a jamais élé imprimé, mais ces vers me sont restés tonte la
Cette fois rien ne s'opposait à ce qu'il envoyât cette Méditation à Julie (i), d'autant qu'il l'avait composée à son intention (2) et que Julie venait de se donner tout entière à Dieu. Un matin donc, elle la reçut à Paris, où elle avait été transportée quelques jours auparavant. Et c'est évidemment sous l'impression de celte lecture qu'elle écrivit à Lamartine la lettre suivante :
« Lundi, 10 novembre 18 17.
« Je souffre de vous dire si tard que je vais mieux. L'absence totale de force en est la cause ainsi qu'un nuage que j'ai sur la vue qui semble s'épaissir tous les jours. Je ne puis plus rien fixer. J'envisage pourtant un terme à cet état et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour expier.
« C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous avez su qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et après avoir reçu le sacrement que dans sa bonté il a institué pour soulager les mourans, Dieu lui-même s'est donné à moi. Vous comprenez
vie dans l'oreille comme un tintement d'une âme sonore et sensible... » Oui sait si cette pièce de Rocher ne provoqua pas celle de Lamartine. Voir dans le dernier chapitre de ce livre les pages que je consacre à M. Rocher.
1 ; Aussi, dans la première version de cette pièce qui lui était dédiée, a-t-il écrit son nom en deux endroits : dans le premier hémistiche du deuxième vers et dans le dernier du quarante quatrième : Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore, O ma chère Julie.' — Oui, tel est mon espoir, ô ma chère Julie/
(2) On dirait vraiment que les âmes religieuses ont, dans les mêmes circonstances, les mêmes aspirations et les mêmes besoins. Le 8 août 1827, M. Ouizot écrivait à M. de Barante, à propos de la mort de Pauline de Meulan, sa femme : « ... Elle est morte en m'écoutant lire le sermon de Bossuet sur l'immortalité de I'àme. Je sais à quel endroit, à quelle phrase elle a cessé de m'entendre. » (Corresp. de M. de Barante publiée par son petit-fils.)
El. VIRE 12^>
quels devoirs m'imposent d'aussi grands bienfaits ! Ils seront tous remplis. Les sacrifices ne me coûteront rien; ils sont faits, et je sens à la paix de L'âme qui résulte de mes résolutions que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoir qu'on croit à tort si pénible.
« J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, mon ami, elles puissent toujours être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. .Te ne suis pas censée écrire: mais je craignais vos inquiétudes, et je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. II sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh! qu'il est bon ce Dieu d'inéfable bonté ! Et sa religion qu'elle est douce, consolante et sublime, quand elle verse sur le pécheur ses trésors d'indulgence !
a M. de 13 onald] est ici. Il ne permet pas que je lui parle. Ma faiblesse l'effraie. Mais il parle, lui, et sa conversation va tout droit à mon âme pour laquelle elle est faite. — Ecrivez-moi vite sur lui et pour lui. Il m'a demandé presque en arrivant ce que vous pensiez de ses observations (i) et lorsque je lui ai dit que vous étiez prêt à les adopter, il m'a dit : Vous me ferez voir sa lettre, je vous en prie. — Or, comme je n'ai rien à lui montrer, écrivez-moi à présent que, dans le trouble où ma maladie a jette mes amis, vous n'avez guère pensé à d'autres intérêts, mais qu'aujourd'hui que vous êtes rassuré par M. Alin vous êtes pressé de me parler de M. de Bronaldj, que vous vou-
(i) Les observations de M, de Bonald portaient sur l'Ode au Génie, que Lamartine lui avait dédiée.
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lez aussi amuser ma convalescence par vos vers, et envoyez-moi Y Ode aux Français et tout ce que vous me faites attendre si longtemps d'Aix et d'ailleurs.
« Que la lettre de M. de B~onald~ et sou ouvrage ne soient pas oubliés par la première occasion. M. de V[irieu] reviendra peut-être enfin.
« Oh ! que j'ai cru ne plus vous revoir ni l'un ni l'autre ! tout m'était égal alors, et je retombe dans mes inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne venez pas. Cela vaut mieux; je le pense.
« Adieu, mon ami. Je vous aime comme une bonne et tendre mère, toujours.
« M. deBonald estdansla plus grande admiration de votre ode. Il m'a dit qu'il ne lui appartenait pas de la louer, mais qu'elle lui paraissait d'une beauté admirable (i). »
Cette lettre d'un accent si grave ne saurait se passer de commentaire. Elle contient, en effet, deux mots au moins qui, mal interprétés, projetteraient sur la vie et la mémoire de Julie un jour fâcheux. Ces deux mots soulignés par elle, afin d'attirer l'attention de Lamartine, sont « pour expier ». M. Doumic y a vu l'aveu d'une faute. Il est certain que, pris à la lettre et séparés de tout ce qui précède et les éclaire, ces deux mots ne sauraient guère recevoir d'autre explication. Cependant, après avoir pesé tous les termes de ce document qui ne pouvait mentir, car on ne ment pas devant
(i) Lettre publiée par la Revue des Deux-Mondes du ier février igo5.
la mort,je me persuadai que, pour avoir été soulignés de la sorte, ces deux mots énigmatiques devaient répondre à quelque chose d'antérieur. Mais à quoi? Les lettres de Lamartine à Julie n'existant plus, il était inutile de chercher de ce côté. J'eus alors la curiosité de chercher ailleurs. J'ouvris le livre des Poésies inédites où je savais que M""' Yalentine de Cessia, la fille ad<>ptiye de Lamartine, avait publié le premier jet du Ln<- et de F Immortalité. Et qu'est-ce que je trouvai? tout un passage supprimé de cette dernière pièce, une vingtaine de vers. J'éprouvai à cette vue une secrète joie et m'empressai de lire ce passage, comme si j'avais eu le pressentiment que les mots auxquels répondait Julie étaient là. Ils y étaient aussi, et vous allez voir qu'ils donnent au « pour expier » de sa lettre une signification, une valeur morale, qui lave cette femme charmante du soupçon injurieux de M. Doumic et lui laisse toute son auréole ( i).
La pièce de F Immortalité ;, telle que l'a publiée Lamartine en 1820, se termine ainsi :
Ah ! si dans ces instants où l'âme fugitive S'élance et veut briser le sein qui la captive. Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux, D'un trnit libérateur nous eût frappés tous deux : Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur source, Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course ;
(il Depuis lors, M. Doumic, comprenant l'importance de ma découverte, se l'est appropriée sans verirogrie, non pour réhabiliter la mémoire de Mme Charles, mais pour l'accabler davantage encore. On lit, en effet, à la pâtre G5 des Lettres d'Elvire à Lamartine : « C'est ellemême qui a souligné les mots pour expier. Ils se trouvaient dans la pièce de V Immortalité que Lamartine lui avait envoyée. Eux seuls l'y avaient frappée. Et tout de suite elle s'en était emparée, les détournant de leur sens, pour leur en donner un sur lequel l'ensemble de la lettre ne peut laisser aucun doute, n
Je ne saurais trop protester contre ce procédé déloyal.
r»6 LAMAHTINL
A travers l'infini, sur l'aile de l'amour,
Elles auraient monté comme un rayon du jour,
Et jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues,
Se seraient dans sun sein pour jamais confondues !
Ces vœux nous trompaient- ils ? Au néant destinés,
Est-ce pour le néant que les êtres sont nés?
Partageant le destin du corps qui la recèle,
Dans la nuit du tombeau l'âme s'en^loulit-elle ?
Tombe-l-elle en poussière? ou, prête à s'envoler,
Comme un son qui n'est plus va-t-elle s'exhaler ?
Après un vain soupir, après l'adieu suprême
De tout ce qui t'aimait, n'est-il plus rien qui t'aime ?
Ah ! sur ce grand secret n'interroge que toi !
Vois mourir ce qui t'aime. Elvire, et réponds-moi.
Dans la première version qui fut envoyée à Julie,
après le vers:
Esl-ce pour le néant que les êtres sont nés? on lisait :
Non, cet être parfait, suprême intelligence, A des êtres sans but n'eût pas donné naissance, Non, ce but est caché, mais il doit s'accomplir, Et ce qui peut aimer n'est pas fait pour mourir. Et cependant jeté dans les déserts du monde L'homme pour s'éclairer dans celte nuit profonde N'a qu'un jour incertain, qu'un flambeau vacillant Qui perce à peine l'ombre et meurt au moindre vent, Et, tels qu'aux sombres bords l'ombre des Danaïdes S'efforce de remplir des urnes toujours vides, Poussé par son esprit, tourmenté par son cœur, L'un cherche la lumière, et l'autre le bonheur ; L'un sans cesse entouré de nuages funèbres, Creusant autour de soi, ne trouve que ténèbres, Et, suivant vainement la lueur qui le fuit, De la nuit échappé, retombe dans la nuit ; L'autre, altéré d'amour, enivré d'espérance, Vers un but fugitif incessamment s'élance ; Toujours près de l'atteindre et toujours abusé, Sur lui-même à la fin il retombe épuisé. Ainsi l'homme flottant de misère en misère, Du berceau dans la tombe achève sa carrière, Et du temps et du sort jouet infortuné,
Descendant au tombeau, dit : « Pourquoi suis-je né ? — Pourquoi ? Pour mériter, pour expibb peut-être, Et puisque tu naquis, il était bon de naître.
Il est à peine besoin de dire que les mots pour expier ont ici un sens philosophique et théologique. Lamartine n'a fait que se conformer au dogme de la chute originelle, comme il le fit encore quelques jours plus lard dans le canevas en prose de sa Méditai ion du Crucifix : « Ses bras, disait-il , s'étendent pour embrasser les fils du péché. »
Or, il est certain que c'est entre la lecture de cette Méditation et la lettre du 10 novembre que .Julie reçut les derniers sacrements. Oui sait même si M. de Bonald, qui passe pour avoir été son convertisseur, ne se chargea pas de lui commenter les vers de Lamartine? Dès lors, rien d'étonnant qu'elle ait renvoyé à celui-ci le mot pour expier en se l'appliquant à ellemême. N'avait-elle pas à se faire pardonner sinon sa liaison avec le poète, à tout le moins le sentiment par trop exclusif (ij qui l'avait animée à son égard? Mariée à un homme illustre qui l'adorait et qu'elle respectait, avait-elle le droit, devant Dieu, de donner son cœur à un autre etnon seulement son cœur,mais toutes ses pensées et jusqu'à sa vie. Dieu lui-même n'avaitil pas le droit d'être jaloux ? Que M. Doumic veuille
(i Ouand je publiai ce chapitre dans le Correspondant (n° du 20 mars iqo5 ~je ne savais pas que Lamartine s était servi de ce terme pour qualiBer la passion de Julie. On lit, en effet, dans Lamartine peint par lui-même, p. 80 : .,
a Cette lettre celle du 10 novembre) écrite pendant la dernière mut d'une longue et douce agonie, après la communion que le prêtre avait apportée à la malade, était un suprême adieu. Elle s'y félicitait de la bonté divine dont le prêtre avait été l'interprète et qui, en lui pardonnant rattachement trop exclusif qu'elle avait nourri sur la terre, lui permettait de le continuer en le sanctifiant dans le cas ou elle recouvrerait la vie... »
bien se reporter à la correspondance de Julie, il trouvera dans sa lettre du 2 janvier le paragraphe suivant :
« 'Vous voyez mon cœur, vous, ô mon Dieu, et vous vous plaignez qu'il n'est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonnez c'est que vous le reconnaissez pour la plus angélique de vos créatures ! c'est que vous voyez en lui l'âme la plus noble que vous avez créée !oh! laissez-moi l'adorer à jamais ; mais si je puis encore vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exig-er que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que l'autre, faites qu'il me voie telle que je suis, je n'implore de lui que cette justice ! »
Eh bien si Julie avait ces scrupules de conscience quand elle n'était pas encore chrétienne, à plus forte raison dut-elle les avoir après qu'elle se fut convertie.
Voilà donc pour moi l'explication vraie des mots à double sens qu'a si mal interprétés M. Doumic. Et la Méditation de /'Immortalité n'est pas la seule que l'on puisse invoquer en faveur de la pureté de Julie. Quelques jours après l'avoir écrite, Lamartine entra dans une petite église de villag-e « plein de la pensée qui le poursuivait partout, avec le besoin de consacrer limage qui se plaçait toujours entre Dieu et lui ». Et après avoir prié pour celle qu'il savait perdue, les vers suivants jaillirent de son cœur au milieu des larmes :
Mais quoi, de ces autels j'ose approcher sans crainte ! J'ose apporter, grand Dieu, dans celte auguste enceinte Un cœur encor brûlant de douleur et d'amour ! Et je ne tremble pas que ta majesté sainte Ne venge le respect qu'on doit à son séjour ! Non, je ne rougis plus du feu qui me consume :