ELVIRE 12(J
L'amour est innocent quaud la vertu l'allume.
Au^-i pur que l'objet à qui je l'ai juré ( i).
Le mien bràle mon cœur, mais c'est d'un feu sacré :
La constance l'honore et le malheur l'épure.
Je l'ai dit à la terre, à toute la nature;
Devant les saints autels je l'ai dit sans ellroi :
Tais, Dieu puissant, la nommer devant toi. Oui, malgré la terreur que ton temple m'inspire, .Ma bouche a murmuré tout bas le nom d'EIvire ; Et ce nom répété de tombeaux en tombeaux, Gomme l'accent plaintif d'une ombre qui soupire, De l'enceinte funèbre a troublé le repos (a)-..
Il suffit !... Hélas ! non. Il faut encore que je rompe une lance avec M. Emile Faguet à propos de ce pour expier qui a déjà fait couler tant d'encre. Dans son article de la Revue latine, M. Emile Faguet, me prenant à partie, s'exprime ainsi :
« Naturellement, M. Léon Séché est un peu gêné par le : « Je vivrai pour expier » de la dernière lettre de Mrae Charles. Lamartine, dans son Immortalité, l'ayant employé dans le sens général, dans le sens philosophique et théologique (c'est vrai), M. Séché assure que Mme Charles l'emploie en sa dernière lettre, en sa lettre de quasi-agonie, en sa lettre toute personnelle, exactement dans le même sens. En vérité, c'est de la puérilité. Voyez-vous Mrae Charles sur son
(i) Longtemps après, parlant de la profonde tristesse dans laquelle l'avait plongé la mort de son amie, il écrivait : « Ma vie retirée, mon silence enveloppé de mystère, leur laissaient-ils deviner un attachement dont ils (ses parents i ne pouvaient connaître la pureté ?.,. ■> [Lamartine par lui-même. p. 81.)
Et dans son étude sur Alfred de Musset, parue en 1867 dans son Cours familier de littérature, il a dit encore: « J'aimais avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angéliquè d'âme et de forme, qui me semblait descendre du ciel pour m'y faire lèvera jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi... »
(a) Le Temple. — Cf. le Commentaire. — Le 27 mars 1818 il écrivait encore à Aymon de Virieu : « Après ce que j'ai vu d'un ange, ce n'est pas à moi à me plaindre de Dieu! » (Con-., t. I, p. 290.)
lit de morte, dans une lettre — vous l'avez lue — où elle ne songe qu'à dire adieu à son ami, ou bien ,si elle doit lui survivre, qu'à lui dire comment désormais elle veut vivre et dans quels rapports avec lui, faisant de la philosophie générale et de la théologie! Je ne crois pas devoir insister. Mme Charles se repentant de ses fautes dit : « J'expierai » et voilà tout, et donc c'est qu'elle a quelque chose à expier. »
Je pourrais répondre à M. Emile Faguet qu'il a travesti ma pensée à plaisir, mais comme le lecteur en a fait la remarque avant même que je proteste, je n'insiste pas, moi non plus, et je ne retiens de la phrase de mon honorable contradicteur que le mot de la fin qui vise Mme Charles. Certainement elle avait quelque chose à expier. Je n'ai jamais dit le contraire. Mais M. Emile Faguet devrait savoir qu'au regard de la théologie catholique il y a plusieurs manières de commettre une faute. Le catéchisme nous enseigne que l'on peut pécher par pensée, par parole, par action et par omission. Mmc Charles avait donc péché par pensée, si elle n'avait pas péché par action. Or, du moment qu'elle avait commis une faute même vénielle contre la foi conjugale, son confesseur n'avait pas manqué de lui dire qu'elle devait en faire pénitence. D'où le mot d'expiation qu'elle a souligné dans sa lettre du 10 novembre. Cette interprétation est si vraie que Balzac, qui savait son catéchisme, l'a mise dans la bouche de Mme de Mortsauf, l'héroïne du Lys clans la Vallée, dont la mort ressemble de si étrange façon à celle de Mme Charles.
M. Albert Sorel, que je remercie de m'avoir apporté ce nouvel argument à l'appui de ma thèse (i), se de-
I 1 Lire dans le Gaulois du 19 décembre igoô. l'article qu'il a consacré à ce livre, sous le titre : le Roman a" E luire.
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mande si Balzac, très informé d'ailleurs |)ar M" de B... [ernvj du féminisme à la mode vers 181G, n'a point eu sous les yeux, pour exciter son merveilleux génie de seconde vue, la lettre de onze pages de M"'e Charles dont je parle un peu plus loin, et qui, après avoir intrigué plus d'une grande dame, fut rendue vers 1 834 à Lamartine, lequel croyait l'avoir brûlée, par le baron Hyde de Neuville. Pour ma part je ne le crois pas, quoique l'hypothèse soit admissible. Je crois plutôt que Lamartine, frappé des analogies et des rencontres surprenantes que le roman de Balzac offrait avec le sien propre — car évidemment il avait lu le Lys dans la Vallée — omit volontairement et de propos délibéré, dans la trame de Raphaël^ la lettre de Virieu lui rencontant tous les détails de l'agonie de Julie et la lettre de Julie elle-même où flamboie le mot d'expiation. Car s'il avait publié ces deux documents, la critique en i84o n'aurait pas manqué de dire qu'il avait pastiché le Lys dans la Vallée, paru en 1 835, comme elle lui avait reproché quelques années avant de s'être souvenu du roman de Volupté quand il écrivit la scène de la confession qui termine le poème de Joceli/n. Encore avait-il eu la précaution — tout étourdi qu'il était — de conserver ces deux pièces précieuses, pour nous prouver un jour que la vie réelle est souvent tout aussi romanesque que les plus beaux romans d'imagination.
On connaît la femme que Balzac a peinte sous les traits de Mme de Mortsauf. Elle se nommait Mme de Berny, et ceux qui ont lu le Balzac imprimeur , de M. Gabriel Hanotaux, savent tout ce que l'illustre romancier lui dut de tendresse et de dévouement. Mais si tout n'est pas vrai dans Raphaël, il y a encore plus
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d'arrangement et de fiction clans le Lys de la Vallée. yim" de Mortsauf avait vingt-huit ans et Félix de Vandenesse, vingt-deux. C'est exactement la différence d'âge qu'il )' avait enlre Mme Charles et Lamartine, mais elle était beaucoup plus grande entre Mme de Berny et Honoré de Balzac. Il avait vingt-trois ans et elle quarante-huit. Elle aurait donc pu être sa mère. Mais ce n'est pas pour cela qu'elle l'appelait son fils et son enfant chéri. Toutes les amoureuses d'alors parlaient, comme dit M. Albert Sorel, « l'insupportable jargon des Charmettes ». Mme de Mortsauf était aussi « enivrée de maternité », malgré les deux enfants qu'elle avait eus de son mari, que Mme Charles qui n'en avait pas eu du sien. J'ajoute qu'elles étaient aussi jalouses l'une que l'autre. Mme Charles l'était de Graziella, c'est-à-dire d'une morte. Mme de Mortsauf l'était de lady Dudley qui, elle, n'était que trop vivante. La première mourut de phtisie et l'autre d'inanition. Mais au fond elles moururent toutes deux de chagrin ; de chagrin d'avoir été trop vertueuses, de chagrin d'avoir sacrifié l'amour, celle-ci à la fidélité conjugale, celle-là au sentiment maternel.
Vous avez entendu le cri de passion jeté par Mme Charles dans un moment où elle ne se possédait plus :
— « Je voudrais qu'il me fût permis de vous aimer d'amour et de tous les amours !... »
Ecoutez maintenant Mme de Mortsauf :
— Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de vos baisers ? Ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme ; l'ardeur de votre sang a réveillé l'ardeur du mien ; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur... Ah ! si dans ces
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moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement cette mauvaise pensée. »
Voilà la faute ! faute pardonnable assurément mais qui encore une fois doit être expiée au regard de Dieu dans ce monde ou dans l'autre.
— « Je vivrai pour expier », s'écrie Mrae Charles. Dans sa lettre d'adieu à Félix de Yandenesse,
Mme deMorlsauf ne parle, elle aussi, que d'expiation.
— « J'ai regardé, lui dit-elle, les tourments que m'infligeait M. de Mortsauf comme des expiations, et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants coupables... Quant à Madeleine (sa fille) elle se mariera: puissiez-vousunjour lui plaire!... En acquérant ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous effacerez des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car il est généreux et me pardonnera... J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé... »
M. Emile Faguet saisit-il à présent le vrai sens des mots « pour expier » qui, sous la plume de la noble amie de Lamartine, a fait douter de sa vertu ? La lettre d'adieu de Mmede Mortsauf étant le commentaire naturel et éloquent de celle de Mae Charles, j'y renvoie tous ceux qui ne seraient pas suffisamment édifiés et je passe !...
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Cependant, il manquerait quelque chose à ce plaidoyer, si je n'y ajoutais pas quelques arguments d'ordre religieux et sentimental.
J'ai dit et je répète, parce que j'en suis convaincu, que Lamartine, en conservantquelques lettres de Julie, avait voulu authentiquer dans ses grandes lignes le récit de Raphaël \ n. Libre à ceux qui ne croient pas à lachas-
M. Emile Faguet en doute; qu'il me dise alors pourquoi, de toutes les lettres de Mme Charles, Lamartine n'avait conservé que celles qui contenaient les éléments du drame? Est-ce qne la dernière; par exemple, ne trouve pas son explication dans celles qui la précèdent".' Supposons que Lamartine ait détruit celles-là : le roman de Raphaël perdait son caractère d'autobiographie, et Julie était deshonorée du même coup.
Quand ou lit avec attention le roman de Raphaël, on s'aperçoit, d'ailleurs, qu il n'est pas aussi romanesque qu'il en a l'air.
Lamartine a dit un jour (a qu'il était à moitié vrai, à moitié faux. Si nous ne pouvons pas encore faire la part exacte de •■ l'hypocrisie du monde » qui l'empêcha de dire toute la vérité, nous savons toujours que. dans la reconstitution des scènes de passion, il a utilisé la correspondance de Julie. Si l'on se transporte aux derniers paragraphes de Raphaël, notamment au paragraphe CI, ou verra que, dans la lettre d'adieu de Julie, il a reproduit textuellement quelques-unes des expressions de sa lettre du 10 novembre que nous publions plus haut.
A quelle époque et dans quelles circonstances avait-il brûlé les autres? Nous avons quelque raison de croire que ce fut au moment de son mariage. Cependant une de celles qu'il avait vouées au feu y échappa assez mystérieusement et tomba plus mystérieusement encore entre les mains du baron Hyde de Neuville, qui la lui rendit de la façon délicate qu'on va lire :
« Une question politique que M. de Lamartine avait comprise autrement que moi, dit le baron Hyde de Neuville, me donna l'occasion de lui écrire vers i S34- Je la saisis avec empressement, ayant depuis longtemps lapenséed'un devoir à remplir près de lui. Le post-scriplum était bien, par le fait, le sujet direct de ma missive. Le voici :
a Voilà, Monsieur, une bien longue lettre pour arriver à vous dire que j'en ai une beaucoup plus longue et d un tout autre intérêt à vous remettre siv comme tout me porte à le croire, elle était pour vous. Cette lettre de onze pages est d'une femme dont l'âme était pleine de feu et d'amour. Je crois qu'elle n'existe plus : sans la connaître, j'ai voulu lui rendre un service et j'ai gardé cette lettre, arrivée jusqu'à moi à mon
(a) Cf. son Entretien de littérature sur Balzac.
t< té de certaines liaisons amoureuses, de soutenir malgré tout < 1 1 1 <* celle qui nous occupe ne fut pas sans tache. Il est deux choses pourtant cpi'on ne me fera jamais accepter : la première, c'est que le confesseur de Julie, du moment qu'elle faisait sa paix avec Dieu, ne lui ait pas imposé le devoir et la pénitence de rompre entièrement avec Lamartine si elle avait eu quelque faiblesse à se reprocher (i); la seconde, c'est que Lamartine, dont
retour d'Amérique d'une manière assez bizarre. Je ne vous dirai point par qui elle m'a été remise, et commeDl, ce que je ne sais pas, elle était entre les mains de la personne qui a bien voulu me la laisser. Ce qu'il y a de moi. le voici : J'ai lu. j'ai parcouru cette lettre : j'ai vu qu'elle était d'une femme de société. J'ai eu l'idée de la lui rendre pour la tirer peut-être d'une inquiétude : j'ai obtenu que cette lettre fût confiée à ma discrétion. Je n'ai pu d'abord découvrir de qui elle était, à qui elle allait. L'ne femme que nous aimions, vous et moi, et qui n'est plus (a), m'a mis sur la voie, et j'ai retiré la lettre d'une masse de vieux papiers laissés à la campagne, pour vous la rendre, si c'est à vous qu'elle est adressée.
M. de Lamartine me répondit :
<■ La main qui a écrit ces lignes est depuis longtemps en poussière, et l'âme céleste qui les a inspirées et senties est dans une région où rien dans ce bas monde ne peut l'atteindre, hors le souvenir et le culte de celui qu'elle a aimé, l'ne partie de vos craintes obligeantes est donc sans objet, mais je ne suis pas moins pénétré de reconnaissance et de sensibilité pour l'intention qui vous les a inspirées et pour l'inappréciable présent que vous m'avez restitué dans ces pages. Je ne puis comprendre comment elles ont été dérobées et recueillies parmi un grand nombre de lettres de la même main que j'ai sacrifiées à des devoirs de prudence et que je croyais anéanties.
« Si. par la même personne qui s'en est dessaisie, vous pouviez en
obtenir d'autres encore ou des objets quelconques ayant appartenu à cet
anue. soyez assez bon pour le faire sans dire pourquoi, ni pour qui.
Plus les années s'accumulent, plus les reliques de l'amour et du bonheur
s deviennent d'un prix inestimable.
« Recevez, Monsieur le baron, avec une vive reconnaissance, l'expression de mes sentiments les plus dévoués. » « Lamartise. »
Cet échange de lettres fut le point de départ d'une longue amitié.
Le 7 mars 1837, Lamartine écrivait au baron Hyde de Neuville, qui lui avait recommandé de vieux prêtres polonais exiles, envoyés à Sancerre par le gouvernement :
« L'n mot de vous sera toujours un titre pour moi.. . »
[Mémoires et Souvenirs du baron Hijde de Xeuville, t. III, p. 320-322.)
(1) M. Emile Fas:uet n'est pas encore de mon opinion sur ce point tout particulièrement délicat. « Il ne me paraît pas excessif, écrit-il. de
(a) Ce devait être Mme de Montcalm, morte du choléra en 1832.
on connaît, la noblesse et la hauteur d'âme, ait donné le nom de Julie à sa iille,si Julie Bouchauddes Héretles ne l'avait pas aimé d'amour pur (i). C'eût été prolonger d'une maûiôre indécente le souvenir malsain d'un
permettre à une femme qui se repent, dont le repentir est certain, dont la résolution est ferme, et ajoutons, hélas! dont la mort est proche, de s'arrêter à l'idée de conserver comme ami l'objet de ses anciennes faiblesses. Cela me parait de la charité. Le contraire me paraîtrait dur. .Mais M. Léon Séché est janséniste, et moi je ne suis qu'un pécheur. Cela fait de grandes différences... »
Je ne sais pas si je suis janséniste en raisonnant comme je le fais, mais là encore je me suis rencontré sans m'en douter avec Balzac, qui n'était pas janséniste, que je sache. J'ouvre le Lys clans la Vallée et je lis dans l'admirable lettre d'adieu de Mmede Mortsauf à Félix de Vandenesse :
« La certitude qu'eut M. de la Berge (son confesseur) de la mort que me causerait votre éloiirnement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme. Il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, au comte : il ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison, car je lui promis de rester pure d'action et de pensée. «La pensée e>t involontaire, me dit-il, mais elle peut être gardée au milieu des supplices. — Si je pense, lui répondis-je, tout sera perdu ; sauvez-moi de moi-même. Faites qu'il demeure près de moi, et que je reste pure! » Le bon vieillard, quoique bien sévère, fut alors indulgent à tant de bonne toi. Vous pou vez l'aimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille, me dit -i .<•
Là-dessus j'entends M. Emile Faguet s'écrier : « Vous voyez donc bien !» — A quoi je lui répondrai sans crainte de me tromper : « Si lé confesseur de Mme de .Mortsauf, qui savait qu'elle n'avait péch- que par pensée, hésitait à laisser entrer Félix de Vandenesse dans sa chambre et mettait la condition qu'on vient de lire à son commerce futur avec lui.il est bien évident qu'il lui eût imposé le devoir de rompre entièrement avec lui, si elle lui avait appartenu tout à fait. L'Esrlise avec raison a toujours regardé l'adultère comme un crime et le prêtre qui. après en avoir reçu l'aveu, permettrait à sa pénitente de revoir son complice, ne ferait pas autre chose que le jeu du diable. »
C'est ce que me disait naguère un vénérable ecclésiastique que j'avais consulté sur ce point.
(i) Et qu'on ne dise pas que, lorsqu'il baptisa ainsi sa fille, sa femme ignorait la passion que Julie lui avait inspirée. M. Doumic a publié, dans la Revue des Deux-Mondes du i5 août 1906, sans prendre garde qu'elles achevaient de ruiner sa thèse, des lettres de Lamartine à sa fiancée d'où il résulte que, contrairement à l'assertion de leur éditeur, il avait tenu à bien persuader MiU Birch « que l'héroïne du Lac n'avait été pour lui qu'une amante idéale ».
« // est bien vrai, lui écrivait-il un jour, pour se justifier à ses yeux des accusations de légèreté, voire d'immoralité portées contre lui, il est bien vrai que j'ai aimé une fois dans ma vie et que j'ai perdu par la mort l'objet de cet amour unique et constant; depuis ce temps, j'ai vécu dans la plus parfaite indifférence jusqu'au moment où je vous
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amour adultère. Non! quand il donna ce nom chéri à la gracieuse enfant qui devait le porter si peu de temps, hélas! il cédait tout simplement à un sentiment de reconnaissance, car, si,« jusqu'à vingt-sept ans(i), comme il s'en accusait un jour à Victor Hugo, sa vie avait été un tissu de fautes et de dévergondage (2) », elle était devenue sérieuse et rangée à dater de sa liaison avec Julie, et depuis qu'il l'avait perdue, il avait achevé de se purifier dans les larmes.
« Trop heureux les hommes qui trouvent à l'entrée de leur carrière un guide semblable à celui que vous voulez donner à monsieur votre frère ! écrivait-il, le 24 décembre 18 18, à M1Ie de Canonge. Hélas! j'ai connu ce bonheur elle Ciel me l'a enlevé pour jamais. Je ne l'en apprécie que mieux pour les autres (3).» Julie, de son propre aveu, avait donc été, de son vivant, un uuide moral pour lui (4). Morte, elle continua
ai connue, et je n'aimerai jamais ailleurs si je suis assez heureux pour que votre cœur réponde au mien. »
Au surplus, à qui fera-t-on croire que, si sa liaison avec Julie n'avait pas elé purement platonique, Lamartine aurait eu l'impudeur d'en entretenir, dans les termes qu'on a lus, une jeune fille comme M"e de Canonf
.M. Doumic prétend qu'à l'époque de son mariage, « époque voisine des faits et toute chaude encore d'une émotion récente », Lamartine ne songeait pas à établir que cet amour n'avait rien eu d'impur. « C'est beaucoup plus tard, ajoule-t-il, qu'il s'avisera de cet artifice. » — Autant de mots, autant d'erreurs ! les .Méditations et la Correspondance du poète donnent un démenti formel à cette assertion.
'ii Lamartine, étant né le n octobre 1790, allait donc entrer dans sa vinçt-septième année quand il rencontra Julie.
(2) Lettre du 23 décembre 1824 publiée par la Revue de Paris du i5 avril 1904 .
(3) Corresp. de Lamartine, t. I, p. 364.
(4 J en trouve une preuve nouvelle dans la lettre suivante que M. de Bonald adressait à M>e de Sèze le 10 avril 1820 :
«...Peut-on encore parler littérature !... Un jeune poète que je connais beaucoup et que j'ai même retiré de la poésie erotique, du °;enre cependant le plus agréable et le plus décent, et que j'ai dirigé vers un genre plus noble, plus élevé, plus utile, M. de la Martine [sic) a donné un recueil, un petit volume de « Méditations poétiques » qui ont eu un suc-
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d'être le principal objet de ses pensées, son Egérie, son ange gardien. C'est elle qui lui donna sa femme, puisque c'est par les Méditations qu'il prit le cœur de M11'- Birch et qu'il n'eût pas fait les Méditations sans Julie. En tout cas elles n'auraient pas eu le même caractère (i). C'est à elle qu'il dédia sa tragédie de Saiïl(i), dont il attendaitla gloire, en 1818, et que le grand succèsdes Méditations fit rentrer dans son porte- . feuille (3). C'est par Julie aussi et sous ses auspices
ces prodigieux et sont déjà à leur seconde édition. Il se trouve dans celle-ci une ode à votre serviteur [YOde au génie) que je connaissais depuis longtemps " et que je n'avais pas voulu qu'il publiât, et qu'il a publiée sans mon aveu. La gloire me toucbe très peu, et, si je ne m'étais pas proposé un autre but, j'aurais gardé le silence. Ce jeune homme d'une figure intéressante, d'un caractère mélancolique, d'une faible poilrin e.aeté attaché à l'ambassade de Naples où il a été longtemps et dont le climat lui convient...» (Communiqué par le vicomte de lionald.)
Lamartine subissait donc, en 1817, àtravers les conseils de Mm° Charles, l'influence morale du philosophe par qui elle se conduisait à cette époque.
A ce point de vue, celle lettre de M. de Bonald est un document de premier ordre. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul intérêt qu'elle présente : elle nous donne encore, à quelques jours près, la date de la seconde édition des Méditations poétiques que l'on fixait jusqu'ici au 10 avril 1820 sur la foi de la Bibliographie de la France.
M] On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les deux pièces que Graziella lui avait inspirées et qui ont pris place dans les Méditations sous le titre: A Elvire et le Golfe de Baïa. Elles sont d'inspiration païenne, comme l'étaient évidemment les quatre livres de poésies qu'il brûla après la mort de Julie.
(2) « Je t'envoie la dédicace de Saiil. écrivait-il à de Virieu le 11 mai 1818, il y a longtemps qu'elle t'était destinée (en cas de succès), ainsi qu'à Mmc C .. Je vous unis tous deux dans ce petit hommage : vous n'en seriez fâchés ni l'un ni l'autre, si elle vivait encore. .. » — El dans la dédicace qui suit, il ajoutait : Je le composai pour toi et pour cette autre moitié de moi-même.. . « Je ne puis plus le dédier qu'à son ombre. Mais comme chacun de mes sentiments lui fut rapporté pendant sa vie, que chacune de mes actions lui soit consacrée après sa mort! Elle ne s'offensera pas de partager ce faible, mais ardent hommage. avec un ami pour lequel elle partagea tout mon attachement ici-bas. » [Corresp.,
(3) Ainsi qu'une Médèe qui est du même temps. Car il se croyait un tempérament dramatique et il écrivait alors à Ayrooii de Virieu : « Jusqu'à trente ans je donnerais des tragédies et. si Dieu me donnait la vie et la santé, de ào à 4o ans j'enfanterais Clovis. »
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qu'il entradans la diplomatie, puisque ce fut parla protection de M.Ray neval à qui Julie et le baron Mounier l'avaient présenté (Y). C'est par elle qu'il connut M. Laine, son conseiller et son modèle en matière politiqoe. C'est elle qu'il a mise en scène dans Jocelyn sous le nom de Laurence : on n'a qu'à lire l'épisode de la confession, après celui de la grotte, et qu'à rapprocher la scène du balcon du paragraphe XLVI1I de Raphaël, pour être fixé définitivement sur ce point (a). Quand il fut présenté à M"10 Récamier, « sa voix, ce timbre de l'âme, l'émut plus encore que sa beauté. Un frisson lui courut sur la peau. Cette voix lui en rappelait une autre pareille, depuis peu à jamais éteinte ». C'est encore en souvenir de Julie et du pays qu'elle habita après sa naissance que, lorsqu'il s'agit de l'affranchissement des noirs, il composa son drame de Toussaint-Louuerture. C'est elle enfin qui, après les événements de 1848, quand il fut tombé du pouvoir, lui inspira ce quatrain désolé :
De l'amour du pays quand mon ànie guérie Cherche une île où le sort aurait moins de rigueurs,
(i) 11 écrivait à Virieu le 4 mai 1819 : « Je viens d'écrire à M. Mounier... j'espère assez une place diplomatique, M. de Rayneval me l'a à peu prés assurée. » Cf. également ses lettres des 26 juin, iO et 20 sept. 1819, et le Manuscrit de ma mère, p. 216.
(a) « .... Elle resta quelque temps dans cette altitude; puis je la vis ouvrir la fenêtre, malgré le froid ; regarder un moment la Seine de mon côté, comme si ses yeux eussent été arrêtés sur moi par une révélation surnaturelle de l'amour ; puis se détourner et regarder longtemps du coté du nord, une étoile que nous avions l'habitude de contempler souvent ensemble et que nous nous étions promis de regarder chacuD de notre côte, dans l'absence, comme pour donner un rendez-vous à nos âmes dans l'inaccessible solitude du firmament. . Au même moment elle referma sa fenêtre. » — Ne l'a-t-il pas suffisamment désignée, d'ailleurs, dans ces vers de Jocelyn (3e époque) où Laurence raconte sa jeunesse :
Jusqu'à ces temps de meurtre il a passé ses jours Dans un manoir désert d'une aride campagne Sur les bords orasreux de la mer de Bretasrne.
l4o !a\:ai\tine
Je solide à loi, Maurice, el je dis : la patrie
N'est ni l'air, ni le ciel, ni le sol, c'est le cœur (i).
Bref, on la trouve partout dans son œuvre et dans sa vie (2), et même elle y occupe une telle place qu'elle a fini par incarner à elle seule le type idéal et symbolique d'Elvire, qui fut d'abord Graziella et ensuite sa femme.
Elle mourut le jeudi 18 décembre 1817 à midi. Le lendemain, à l'heure même où l'on présentait son corps à l'église Saint-Germain-des-Prési 3), Lamartine lisait
1 Poésies inédites, p. aa4- — On se souvient que Lamartine, dans son roman de Raphaël, a fait naître Julie «près du pays de Virginie», quand il la savait native de Saint-Domingue.
(2) Son dernier secrétaire nous apprend que. chaque année, au jour anniversaire de la mort de Julie, il faisait dire une messe pour elle dans l'égalise qui avait abrité son cercueil. — Enfin, pour se conformer au vœu qu'il avait exprimé dans la pièce du Crucifia:, quand il mourut, sa nièce lui posa sur les lèvres le Christ eu ivoire que Julie avait baisé en rendant l'âme.
(3) Voici la teneur de son acte de décès que j'ai relevé sur les registres de sépultures à Saint-Germain-des-Prés :
« L'an i8i7et le 19 décembre a été présenté en cette église le corps de Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes, épouse de Jacques-Alexandre- César Charles, membre de l'Institut royal de France, âgée de 33 ans et 5 mois, décédee à l'Institut et lui ont été rendus les honneurs funèbres prescrits par la religion catholique en présence de Xotaire-Jean-Xicolas- Marie-Fare Bontemps, officier supérieur de l'état -major demeurant quai Voltaire. n° 17, et Anae-François-Guillaume Saint- Ançe, demeurant rue Coquillière, 40, commissaire-priseur.
Signé : sai>te-fare bo>"temps, Guillaume saint-ange et bexald, ier vicaire. Ce Bontemps, qui signe comme témoin, ayant si°;né de nouvf^u et au même titre à l'acte de décès de Charles qui fut dressé le surlendemain de sa mort arrivée le 7 avril 1823, j'ai eu la curiosité de savoir d'où lui venait d'abord ce singulier prénom de Xotaire, et ce qu'il était à Charles ou à sa femme, et j'ai appris : i° Que le prénom deXotaire lui avait été donné par la Compagnie des notaires de Paris, laquelle, pour reconnaître les services que lui avait rendus son père, doyen des conseillers, avait voulu lui servir de parrain et le tenir sur les fonts baptismaux. (Xole de M. Fauchey, notaire a Paris.) — 20 Que ce Xotaire Bontemps, avant d'entrer dans l'armée où il devint aide de camp du général Dejean et plus tard du prince de Xeufchàtel, avait été, à sa sortie de l'Ecole polytechnique, nommé professeur de chimie et de physique à l'Ecole centrale du département du Pas-de-Calais et qu'il avait « aidé pendant plu-
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son ode de In Gloire à l'Académie de Màcon (i). Il n'apprit sa mort que quelques jours plus tard, non par A v mon de Virieu qui, absent de Paris, n'assistait pas à ses derniers moments, mais par une lettre du docteur Aliu, qui le tenait au courant de la marche de la maladie.
Voici cette lettre :
Paris 2 1 décembre 1 817.
Depuis long-temps, Monsieur, vous partagiez toutes nos craintes, toutes nos anxiétés; mais du moins étaient-elles tempérées quelquefois par une lueur d'espérance qui ne pouvait plus entrer dans notre àme. Dès la fin d'octobre, le funeste dénouement était prévu ; il était attendu d'un jour à l'autre; et cependant près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuses et des progrès les plus effrayants de la destruction. La victime si intéressante et si regrettable, a enfin consommé son long1 et rigmireux sacrifice jeudi dernier à midi. La veille, à huit heures du soir, elle me serrait encore les mains et m'exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu'elle voulait bien appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas ! c'était un dernier adieu. Je ne le comprenais que trop ; mon cœur était brisé de douleur, mais comment expr 1er l'admiration que nous faisaient éprouver sa résig-nation et sa douceur, dans ces cruels moments où elle s'oubliait tout entière pour ne s'occuper que de ses amis ! Ces secours de la religion semblaient en avoir fait un être tout nouveau, et ils pouvaient seuls
sieurs années le professeur Charles dans ses cours généraux de ph)-sique expérimentale". Dossier de ses états de services communiqué par le Ministre de la guerre.)
(1) Et M. de Bonald prononçait le même jour à la Chambre des d'putésun grand discours sur la liberté de la presse.
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sans cloute donner des consolations et ranimer l'espérance dans une situation uniquement propre à exciter le découragement et le désespoir. Elle s'est éteinte en pardonnant et en demandant pardon. Puissent ces pensées, Monsieur, jointes à la certitude de l'impossibilité de prolongerune si douloureuse existence, modérer l'impression accablante que doit faire sur votre âme généreuse et sensible la nouvelle d'un si funeste événement! Notre noble amie a passé de la vallée des larmes dans un séjour de paix et de béatitude. Soumettons-nous comme elle, et, pour adoucir nos regrets, songeons qu'une fin douce, paisible, heureuse, a terminé une vie toute de douleurs et d'angoisses.
Prenez soin de votre santé, Monsieur, et veuillez conserver une place dans votre estime et votre amitié.
À votre tout dévoué serviteur,
ALIX (r).
Cette lettre, empreinte d'une émotion à peine contenue, parvint à Lamartine le 20 décembre, c'est-àdire un an jour pour jour après sa première visite à M"1-' -Charles dans son salon de l'Institut. Il était à Milly depuis le mois d'octobre, en proie à des souffrances physiques qu'augmentaient encore ses souffrances morales. La pire de toutes était l'impossibilité où il se trouvait de se rendre auprès de sa chère malade. — « Ne venez pas, cela vaut mieux, je le pense! » lui avait-elle dit dans sa lettre testamentaire du 10 novembre. Et il lui avait obéi, la mort dans le cœur. Par un sentiment que l'on comprendra, où la pudeur se mêlait peut-être à un reste de coquetterie, Mme Charles avait voulu lui épargner l'horrible spectacle qui avait fait jadis du comte de Rancé un trap-
(1) Lettres d'Elvire à Lamartine.
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piste. Quand il l'avait quittée, elle était belle encore, elle tenait à demeurer belle et grande au fond «le son souvenir. Ainsi avait api M"1" d'Arbouville mourante
à l'égard de Sainte-Beuve. Combien d'autres victimes de l'amour ont agi de la sorte ! Et cependant l'approche de la mort donne souvent au visage une surhumaine beauté !
Bien qu'il y fût préparé depuis long-temps et qu'il la désirât presque « comme un bienfait pour eux deux », la mort de Mme Charles porta à Lamartine un coup terrible. Comme il n'avait personne auprès de lui à qui il pût compter son chagrin, il erra trois jours et trois nuits à travers les bois pour y pleurer tout à son aise.
Àymon de Virieu était au Grand-Lemps (Isère) et, devant ses instances réitérées, se disposait à partir pour Paris. Il lui avait même promis de s'arrêter en passant à Màcon, pour pouvoir dire à Mmfl Charles qu'il l'avait vu et lui remettre de sa part diiïérentes choses. On sait avec quelle impatience M""' Charles elle-même attendait son retour.
Lamartine lui transmit, le 26 décembre, la fatale nouvelle en le suppliant de hâter son départ. La lettre du docteur Alin étant muette sur les circonstances qui avaient entouré sa fin, il lui tardait d'en connaître tous les détails, «même les plus futiles ».
Virieu vint donc passer quelques jours auprès de Lamartine et prit la diligence de Paris le 12 janvier. A son arrivée, le i<3, sa première visite fut pour Mme de Drais, qui, avec Mme de Saucey(i), son amie la plus intime, avait prodiyué à Mme Charles
(1) Mme de Saucey habitait Blois et était apparentée à la famille de Bcrgey.
les soins les plus tendres et l'avait assistée à ses derniers moments. Mme de Drais lui raconta tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle avait vu. Dès le mois d'octobre, quand Mme Charles était rentrée de Yiroflay, elle l'avait engagée à appeler l'abbé de Keravenant, curé de Saint-Germain-des-Prés, que connaissait tout particulièrement le docteur Alin. Ce saint prêtre était venu, il l'avait confessée et puis administrée; après quoi le calme et la résignation avaient fait place dans son esprit à l'exaltation extraordinairequi laminait et lui enlevait jusqu'au sommeil. L'arrivée de M. de Bonald, qui depuis quelque temps était son directeur de conscience, avait achevé l'œuvre de pénitence et de sanctification commencée par l'abbé de Kéra venant. Il était près d'elle à la Toussaint. Il ne la quitta que lorsqu'elle eut fermé les yeux, et pendant quarante jours, pour lui adoucir le passage de l'une à l'autre vie, il lui lisait quelque chapitre de V Imitation (i). Bref, elle mourut en chrétienne, et, comme l'écrivait le docteur Alin, en pardonnant et demandant pardon.
Mais avant de mourir, elle avait eu soin de mettre ses affaires en ordre. Elle avait classé et rangé tous ses papiers, et même elle avait scellé plusieurs plis, à l'adresse d'Aymon de Virieu qu'elle n'avait cessé de réclamer jusqu'à la fin. Quel pouvait bien être le contenu de ces plis ? Lamartine, quand son camarade était allé le voir, lui avait bien recommandé de s'enquérir si Mme Charles n'avait rien laissé pour lui. Peut-
(i) Cet exemplaire de V Imitation, qui fut remis quelque temps après à Lamartine avec le crucifix que Mme Charles avait embrassé en mourant, est encore aujourd'hui au château de Saint-Point. Lamartine y a écrit ces mots sur la feuille de sarde : Julie, morte le 18 décembre
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être ce dépôt lui était-il destiné. Effectivement les deux plis renfermaient sa correspondance. Après avoir relu ses lettres d'amour, la nuit, à la clarté de sa lampe, après les avoir trempées de ses pleurs, elle les avait mises sous enveloppes, et puis — comme pour attester le ciel et la terre que la flamme qui l'avait dévorée était pure — elle avait contié le tout à son mari en le priant de le remettre à M. de Virieu, quand il viendrait.
Je n'insiste pas sur ce dernier geste, il parle asî ■/. haut de lui-même. A moins d'avoir le sens moral oblitéré, il est impossible d'admettre que M!lie Charles, après s'être réconciliée avec Dieu et à la veille de paraître devant lui, ait eu l'impudeur, si les lettres de Lamartine étaient de nature à la déshonorer, d'en confier le dépôt au bon vieillard qui n'avait jamais douté d'elle. La prudence, en ce cas-là, et le respect d'ellemême lui auraient fait un devoir de les jeter au feu.
Le lendemain, c'est-à-dire le 17 janvier, Aymon de Virieu se présenta chez M. Charles qui lui remit en pleurant les deux enveloppes cachetées et écrites à son nom, plus un petit paquet contenant les poésies manuscrites et le portrait de Lamartine. Le 18, il rendit compte de sa mission à son ami qui, cinq jours après, lui accusa réception de sa lettre et le chargea de lui acheter, chez le papetier de Mme Charles, plusieurs cahiers « s'ouvrant à l'italienne ».
M. René Doumic a supposé que ces cahiers étaient destinés, dans la pensée de Lamartine, à recevoir ses lettres et celles d'Elvire. C'est une erreur. Lamartine voulait tout simplement y copier sa tragédie de Saûl. La preuve en est que, dans sa lettre, il recommandait
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à Virieu d'y essayer sa plume avant de choisir tel ou tel papier (1).
Lamartine, en effet, n'avait pas attendu les exhorta* tions de Virieu pour se remettre au travail. Non qu'il fût déjà consolé de la perte de M"10 Charles — il ne s'en consola jamais, il porta son deuil toute sa vie, — mais il savait qu'elle s'intéressait à sa tragédie de Saiil et c'est en pensant à elle et pour la lui dédier qu'il s'était mis à l'écrire. Les poètes ne ressemblent pas au commun des mortels. Ils chantent tandis qu'ils pleurent encore. C^est leur façon d'endormir leur mal — ou de l'éterniser. Quand Lamartine n'eut plus de larmes pour pleurer Eivire, il la chanta et lit pleurer le monde.
Ainsi finit cette douloureuse histoire d'amour.
D'aucuns trouveront peut-être que je me suis trop appesanti sur certains détails et que ma défense eût gagné à être plus légère. Je ne dis pas non. Mais nous vivons à une époque où, pour faire entrer la vérité dans les cervelles capables de la recevoir, il faut frapper à coups redoublés comme sur un clou. Et malheureusement ces cervelles-là deviennent de plus en plus rares, la passion, l'esprit de secte ou, ce qui revient au même, le parti-pris, faussant chaque jour davantage la notion du vrai et du juste. Il suffit, en effet, qu'un membre plus ou moins qualifié d'une congrégation militaire, religieuse ou civile, se mette à éternuer pour que les autres membres, nouveau troupeau de Panurge, lui disent en chœur : Dieu vous bénisse ! Et si, après avoir éternué, ce membre, qualifié par son
(i) Je dois tous ces détails à une bienveillante communication du comte Henri de Virieu. petit-fils de l'ami de Lamartine.