LA TOMBE D'ELVIRE
Ce seul titre, j'en suis sûr, fera tressaillir plus d'un cœur. On ne saurait croire, en effet, combien de personnes s'intéressent à la découverte de la tombe d'EIvire. Depuis plus de six mois que je la cherche, j'ai reçu des centaines de lettres de femmes me disant : « Si vous la trouvez, j'irai en pèlerinage, je m'y prosternerai comme au pied d'un autel !... » Hier encore, une grande dame mettait à ma disposition l'argent nécessaire pour opérer des fouilles dans le petit cimetière de villageoùily a le plus de chances, selon moi, qu'Elvire ait é!é enterrée. Mais je tremble qu'elle n'y soit pas ou qu'il ne reste plus rien d'elle, et j'attends, pour faire remuer cette terre sainte, que la fortune qui m'a si bien servi jusqu'à ce jour m'apporte une indication plus précise.
Au mois de mars dernier, quand je découvris l'acte de décès de Mmc Charles, sur un registre qu'on croyait perdu de la paroisse Saint-Germain-des-Prés, je fus très étonné de la teneur de cet acte :
« L'an 1817 et le 19 décembre, a été présenté en cette église le corps de Julie-Françoise Bouchaud des Héretles, épouse de Jacques-Alexandre-César Charles, membre de l'Institut royal de France, âgée de 33 ans
et 5 mois, décédée à l'Institut, et lui ont été rendus les honneurs funèbres prescrits par la religion catholique, en présence de... »
C'était la première fois que je lisais pareille formule.
Interrogé par moi, le curé de Saint-Germain-des- Prés partagea mon opinion, à savoir que le corps de MmeCliailes, après avoir traversé cette église, avait dû être transporté en province (i).
Or, quelque temps après, mes yeux tombèrent sur le passage suivant des Souvenirs et Portraits de Lamartine.
«... Cette belle personne mourut... Je n'étais pas à Paris, j'y revins deux ans après (2). Je parvins avec bien de la peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de village, loin de Paris. J'aïTàï seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies : il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil, comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant,
(1) Il est certain qu'elle n'est pas enterrée avec son mari, dont on peut voir le caveau au Père-Lacbaise.
Comme il est dit ci-dessus, Charles mourut le 7 avril 182.3. Il résulte de son acte de décès, que j'ai relevé également sur les registres de sépultures de Saint-Germain -des-Prés,qu il habitait alors l'hôtel de Bouillon, sis quai Malaquais, n° 17. Cet hôtel, connu aujourd'hui sous le nom de Caraman-Chimay, tirait son nom de la duchesse de Bouillon, née Mancini. qui l'habita sous le règne de Louis XIV.
(2) Ce n'est pas tout à fait exact. Lamartine revintà Paris au mois de septembre 1818, soit neuf mois seulement après la mort de MmoCharles.
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priant, invoquant, dans le sentimentd'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon àme la crainte de la séparation ou de la douleur de l'absence. L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et, quoique mes veux lussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant celte demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon < xislence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété m. »
Cette pasre poignante, la seule où Lamartine ait Rimais parlé de la sépulture d'Elvire, vérifiait mes pressentiments, mais je n'étais guère plus avancé pour cela, le poète ayant omis volontairement et à dessein de désigner le cimetière de village où reposait celle qu'il avait perdue.
Je me posai alors cette question qui depuis six mois ne cesse d'occuper mon esprit : sur quel lieu fut dirigé le corps de cette femme céleste?
Si l'administration des Pompes funèbres avait existé en 1817, peut-être aurais-je pu trouver dans ses archives la trace de ce transport. Mais il n'y avait dans tout Paris à cette époque qu'un entrepreneur particulier du nom de Léonard — parent du coiffeur de Marie-Antoinette — et nul ne saurait dire ce que sont devenus ses papiers. Donc il n'y avait rien à attendre de ce côté. Restaient les derniers représentants de la famille Bouchaud des Hérettes. Je les interrogeai l'un après l'autre : ils en savaient encore moins que moi. Quant aux de Bergey, qui composaient la famille maternelle d'Elvire, ils ont disparu depuis longtemps.
(1) Souvenirs et Portraits, t. III, p. 128.
Cependant il est hors de doute que Mrae Charles fut enterrée en province dans quelque caveau de famille. Autrement elle aurait été inhumée dans un cimetière parisien où son mari lui aurait élevé un mausolée et aurait retenu sa place auprès d'elle. Quand elle mourut, elle avait encore son père. Tout vieux et ruiné qu'il était, peut-être avait-il réclamé le corps de sa fille. Peut-être avait-elle demandé ellemême à reposer, en terre nantaise, dans la tombe des parents qui l'avaient hospitalisée, elle et son père, au manoir du Plessis-la-Musse, à la suite des événements de Saint-Domingue. Peut-être enfin avait-elle exprimé le désir d'être ensevelie à côté de son oncle et de sa tante de Bergev qui l'avaient élevée et mariée à vingt ans au physicien Charles. Dans le premier cas, sa dépouille mortelle avait été dirigée sur Chantenay, près Nantes; dans le second, sur Saint-Paterne, près Tours, à supposer que M. et Mme de Bergey, qui avaient une belle propriété sur cette commune, aient eu une concession dans le cimetière local.
J'ouvris donc une enquête et j'appris que les Bouchaud avaient une r.épulture dans l'ancien cimetière de Chantenay, mais que, lors de la création de la paroisse Saint- Clair, vers i85o, leur sépulture avait été transportée dans le cimetière de cette paroisse où chacun peut la voir encore à l'entrée de la grande allée. Elle était entretenue autrefois par Laurent-Florian Bouchaud de la Pignonnerie, dernier du nom, mais depuis sa mort, arrivée le 3o juin 1888, elle est complètement abandonnée. Il n'y a aucune inscription, aucune date, et comme les herbes poussent à même dans l'enceinte que protège un entourage de fonte, seul le concierge peut dire quelle famille repose sous cette flore naturelle.
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Peut-être Élvire est-elle là! mais comment lesavoir?
Je pensais que, lors de la translation des corps
dans le cimetière de Saint-Clair, on avait rédigé un procès-verbal en présence du commissaire de police. et <pie dans cette pièce on avait relevé les noms des personnes exhumées. M;iis il paraît qu'en ce tempslà ces sortes de cérémonies funèbres avaient lieu, dans ce coin de Bretagne, avec une simplicité (ouïe villageoise. Le fossoyeur de Chanlenay, après avoir ouvert une tombe, jetait pêle-mêle dans une charrette à bras les ossements qu'il y avait trouvés, et le fossoyeur de Saint-Clair, à qui ils étaient remis nuitamment pour plus de mystère, les enfouissait sans témoin dans la fosse nouvelle, disant à part lui, comme l'autre : <v Dieu saura bien reconnaître les siens ! » — Sans doute, mais nous ?
Il v a donc bien des chances pour que nous ne sachions jamais si les cendres d'Elvire sont là à moins que... Mais quelque chose médit qu'elles n'y sont pas, qu'elles n'y ont jamais été. La vieille église de Chantenav a beau être isolée sur un tertre, comme celle dont parle Lamartine, elle me semble trop loin de Paris, et je doute que le père de Mme Charles ait fait revenir son corps à Nantes. Je crois plutôt qu'il fut transporté en Touraine et qu'elle repose à l'ombre de la vieille église historique de Saint-Paterne. C'est tout près de là, en effet, sous les ombrages de la Grange- Saint-Martin, que Julie Bouchaud des Héretles passa les plus beaux jours de sa jeunesse; c'est là, dans l'air si doux de la vallée de la Loire, que son cœur s'épanouit comme une fleur des tropiques; c'est là qu'un matin de thermidor an XII un des plus grands savants de France lui passa l'anneau au doigt; là
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enfin, car le bonheur se paie tôt ou tard avec des larmes, c'est là que ses parents adoptifs l'attendaient depuis des années sous les cyprès du petit cimetière ! . . .
Mais, au fait, est-ce bien là que M. et Mme de Bergey furent inhumés ? Je le crois, mais jusqu'à ce jour rien n'est venu confirmer cette croyance. Voilà six mois que je cherche leur tombe : ce n'est que lorsque je l'aurai trouvée que je me risquerai à dire : El vire est là, car encore un coup je suis persuadé qu'elle est avec eux.
Il y a quelques jours j'eus de ce chef une fausse joie.
Le curé de Saint-Paterne m'ayant raconté que, d'après une légende accréditée dans le pays, M. de Bergey avait quitté la Touraine après avoir mangé la plus grande partie de sa fortune, j'avais abandonné mes recherches, quand tout à coup j'appris, de la bouche même du propriétaire actuel de la Grange- Saint-Martin, qu'il était au contraire décédé à Tours le 23 mai 1811, et que le lendemain son testament avait été déposé chez Me Archambault de Beaune, notaire en cette ville, celui-là même qui avait rédigé le contrat de mariage de Mme Charles.
Fiez-vous donc aux légendes! Cette nouvelle inattendue me remplit d'allégresse, car elle m'apportait l'espérance que le testament de M. de Bergey indiquerait le lieu de sa sépulture. Je demande communication de cette pièce, on me l'envoie, je l'ouvre : les premiers mots me donnèrent un battement de cœur, M. de Bergey disait :
« Je déclare vouloir formellement être enterré le plus simplement et aux moindres frais possibles. Mon âme, souvent le jouet des passions, mais qui n'eut
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jamais que des erreurs à se reprocher, n'attend pas son repos du faste des obsèques! »
Assurément ces lignes n'étaient pas d'une âme vulgaire, mais ce n'est pas cela que je cherchais, et la suite du testament était uniquement remplie par des legs. Ma déception fut plus grande encore que n'avait été ma joie...
Depuis lors j'attends qu'une nouvelle découverte me livre entin la clef du tombeau d'Elvire,car j'ai fait trop de chemin pour reculer ou m'arrèter en route, et je n'ai pas joué ma dernière carte. Lorsque j'aurai épuisé tous les moyens dont je dispose je me retournerai une fois encore (i) vers les familles de Lamartine, de Parseval, de Vignet et de Virieu, et je leur dirai : « Vous devez posséder le mot de L'énigme que je ne puis déchiffrer et qui me tourmente. Fouillez dans la correspondance d'Alphonse, d'Amédée, de Louis et d'Aymon. Il n'est pas possible que ce dernier, qui, le lendemain de la mort d'Elvire, recueillit de la bouche même des témoins tous les détails de son agonie, et qui fit remettre à Lamartine par Amédée de Parseval le crucifix qu'elle avait embrassé en rendant l'âme, il est impossible qu'Aymon de Virieu n'ait pas écrit alors à l'un ou l'autre de ses amis : Elle a été enterrée là!... Cherchez donc cette lettre précieuse, ce n'est pas moi seulement qui vous en prie, c'est la famille même d'Elvire. ce sont tous ses dévots, tous ceux qui la bénissent et qui la glorifient pour tout le bien qu'à travers les Méditations , Raphaël
(i) M. Charles fie Montherot, petit-neveu de Lamartine, et M. le comte Henri de Virieu, petit-fils d'Aymon, ont bien voulu, en effet.. consulter à mon intention les lettres de jeunesse des deux amis, qui sont entre leurs mains. Par malheur, ils n'y ont trouvé jusqu'ici aucune mention de la sépulture d'Elvire.
et Jocelt/n, elle a fait sur la terre. Dites-nous où fut déposé le corps de cette créature de Dieu, afin que nous recueillions ses cendres dans un vase d'or, et que sur son tombeau nous dressions un autel de marbre blanc où puissent communier, en mémoire d'elle, tous les croyants de l'amour pur.
Et si la malchance veut que sa tombe échappe à mes recherches, il nous restera toujours la ressource de l'honorer dans la vallée d'Aix où son esprit n'a cessé de planer depuis cent ans. C'est là, en elfet, que les admirateurs de Lamartine iront la chercher éternellement. Elle est « dans le zéphyr qui frémit et qui passe », dans les bois de châtaigniers de la colline de Tresserves et de Saint-Innocent, elle est dans les murs délabrés de l'abbaye de Haute-Combe, dans les rochers, les coteaux, les prairies, qui servent de cadre à cette vallée unique au monde; elle est surtout au bord du lac, où la moindre voile blanche évoquera toujours son souvenir.