CHAPITRE IV
LES SOURCES LITTÉRAIRES DES a MÉDITATIONS »
1. — Charles Loyson rend compte des Méditations dans le À français. — Critiques qu'il adresse à Lamartine. — Pourquoi Lamartine prit le titre de Méditation*. — Influence des poètes anglais sur lui. — Les traductions de Letourneur. — La Journal étranger de SuarH. — Fontanes à Loudres à latin du dix-huitième siècle. — Il lit Young et traduit des fragments de Pope, de Dryden et de Gray. — Comme quoi Shakespeare était peu goûté à celte époque en Angleterre. — La v . de Young en France. — Robespierre et Camille Desmoulins lisaient les Xuits. — Le culte de Lamartine pour Young el pour Ossian. — Il semble avoir emprunté à ce dernier le nom d'Llvire. — Il semble aussi avoir hésité entre le titre de Méditations et celui de Contemplations.
IL — Parenté morale et poétique entre Charles Loyson et Lamartine. — L'Allée d' Ossian et V Hymne à la Lune. — Lamartine devait avoir lu les poésies de Ch. Loyson. — Leurs deux pièces sur l'Enthousiasme. — Influence de Pétrarque sur Lamartine. — • Une erreur de Sainte Beuve. — Le Pétrarque de poche de Lamartine. — La première version de l'Isolement. — Comme quoi Lamartine et J. du Bellay avaient à peu près la même façon de traduire. — Justesse d'un mot de Vigny sur Sainte-Beuve. — Le Cinq-Mai de Manzoni et le Bonaparte de Lamartine. — Opinion de Stendhal sur le Cinq-Mai. — Date exacte de la composition du Bonaparte de Lamartine. — Emprunts faits par Lamartine à Manzoni.- — Le Crucifix, estil une imitatioQ de l'italien ? — Histoire de cette pièce. — Erreur commise par un de ses commentateurs .
III. — La part del'exotisme dans les Méditations . — Lamartine et Lord Byron. — Une lettre de Lamartine sur Stendhal. — Classique et romantique à la fois : classique pour l'expression, romantique dans la pensée. — Ernest Renan a dit que l'Université n'aurait pu faire un Lamartine. — Explication de ce mot. —
Lamartine et les Universitaires. — Un article de Raoul Rosières. — Est-il vrai qu'on ne lise plus Lamartine. — Une statistique dressée par M. Emile Ollivier. — Lamartine et les femmes. — Ce qu'il a apporté à la poésie française. — Lamartine et Pétrarque. — L'amour platonique et la religion dans l'amour. — Emprunts faits par Lamartine aux uns et aux autres, d'après Raoul Rosières. — Un mot de Lamartine sur Fontanes. — La musique de L'âme. — Largeur d'esprit de Lamartine. — Son engouement pour Voltaire. — Ses affinités directes avec Joachim du Bellay. — Improvisateurs et amateurs en poésie. — Influence de l'Italie sur eux. — Les Regrets et les Méditations.
Quand parurent les Méditations, Charles Loyson, qui fut un des premiers à en goûter la saveur originale, se demandait, dans le Lycée français, pourquoi Lamartine avait choisi ce titre qui lui semblait entaché d'une certaine affectation de singularité.
« A quoi bon, disait-il, avertir ses lecteurs qu'on a médité ! Est-ce donc là quelque chose de particulier, et faut-il déclarer expressément qu'on a rempli le premier devoir de quiconque se fait écrivain? Discours, épîtres, odes, stances, élégies, tels sont les titres tout ordinaires que nos maîtres mettaient en tête de leurs ouvrages; les vers étaient chargés de dire le reste. »
Evidemment Lamartine aurait très bien pu se conformer à l'usage et baptiser son premier recueil de vers : Odes, Elégies et Epîtres, puisque c'étaient les trois notes qu'il y faisait entendre. Mais comme les poésies qui le composaient étaient d'un genre nouveau,
LES SOURCES LITTERAIRES OBB 0 MÉDITAI ions » i.hj
il était tout aussi naturel qu'il le publiât sous un titre moins général et surtout plus caractéristique. La chose n'était pas, d'ailleurs, sans précédent dans L'histoire de la littérature française. Au xvie siècle, par exemple, les poètes de la Pléiade, leurs précurseurs et leurs disciples, avaient coutume de donner à leurs volumes de vers le nom de la maîtresse réelle ou imaginaire qui les avait inspirés.
C'est ainsi qu'ils les intitulaient : Délie, l'Olive, rAmathée, les Amours de Cassandre, de Marie, de Francine, etc. Quelquefois aussi ils prenaient des titres qui donnaient davantag-e à penser, comme les Erreurs amoureuses, les Antiquités, les Jeux rustiques, les Regrets, les Soupirs, les Mimes, — suivant en cela l'exemple de Pétrarque, qui avait fait les Triomphes de l'amour et de a mort, et de certains poètes latins du siècle d'Auguste, d'Ovide, entre autres, dont tout le monde connaît les Amours et les Tristes.
Lamartine, en choisissant le titre de Méditations poétiques, ne faisait donc que reprendre une tradition ancienne. Cependant je 112 crois pas que ce soient les latins ni les poètes de la Pléiade qui lui en aient suggéré l'idée. Ce seraient plutôt les poètes anglais qu'il possédait à fond pour les avoir étudiés d'abord dans les traductions de Letourneur et puis dans le texte original.
On lisait beaucoup en France les écrivains d'Outre- Manche, depuis la seconde moitié du xvm" siècle, c'est-à-dire depuis que Suard avait fondé le Journal étranger avec l'abbé Arnaud, l'abbé Prévost et l'avocat Gerbier. Edward Young- surtout avait des lecteurs passionnés dans la société bourgeoise et lettrée.
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Le comte Claude Thiard de Bissy, membre de l'Académie française el descendant de Ponlus de Thiard, avait fait paraître, dès 1762, une version en prose de la première de ses Nuits, et Letourneur avait achevé de les mettre à la mode par ses adaptations plus ou moins fidèles. Fonlanes qui, sur la fin du règne de Louis XVI, était allé chercher des abonnés à Londres (1) pour une revue qu'il rêvait de publier à Paris avec Joubert, Fontanes connaissait Young aussi bien qu'Ossian dont il rapporta en France divers airs notés, que Pope dont il traduisit Y Essai sur l'Homme, et que Drvden et Gray, dont il imita le Barde el Thimothée. Les Nuits de Young jouissaient chez nous d'une telle popularité, pendant la période révolutionnaire, que Robespierre les portait généralement sur lui. C'était sa façon de se familiariser avec la mort... des autres. On dit enfin que Camille Desmoulins les méditait quelques heures avant de monter dans la fatale charrette, et que Weslermann l'en plaisanta en s'écriant : « Tu veux donc mourir deux fois! » Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une des plus nobles victimes de Robespierre — était-ce un pressentiment? — protesta publiquement contre l'influence des Nuits de Young-, dans son travail sur la perfection des arts. Oui, tout en admettant que ce poète anglais avait souvent parlé le vrai langage de la passion, André Chénier se plaignait de ce que, chez lui, la douleur était un désespoir frénétique, et ses images sans modèle dans la nature. Par contre, le
(1) Cf. les Correspondants de Joubert, par Paul de Raynal. Lettres de Fontanes à Joubert, 1780-1786. — Chose curieuse, à cette époque, Shakespeare n'était qu'à moitié goûté en Angleterre, où l'on ne comprenait pas, au dire de Fontanes, l'enthousiasme forcené de Lelourneur pour l'auteur à'Hamiet et de Roméo et Juliette.
LES SOURCES LITTÉRAIRES DES « MÉDITATIONS » lGl
doux Ballanche estimait, on 1801, qu'en nous montrant les misères humaines Ed. Young nous faisait soupirer après l'immortalité (1).
Est-ce pour cette raison que Lamartine lui avait voué une sorte de culte? Peut-être. En tout cas il est hors de doute qu'il le traduisait dès 1808, en même temps que Pope, Drvden, Addison, Grav et Shakespeare (2). Or, comme les Nuits de Young, qui sont des méditations sur la mort, étaient généralement suivies, dans les éditions de Letourneur, des Méditations et Contemplations d^Hervey, je pense que c'est à ce dernier poète anglais qu'il emprunta le titre de son premier recueil, comme je pense que c'est à Ossian qu'il empruntale nom d'Elvire. On se souvient qu'Ossian avait épousé une fdle de Bran no nommée Evirallin. Or, au mois de janvier 1808, Lamartine écrivait à son ami de Virieu : « J'ai lu Ossian ces jours-ci, et, ne sachant que faire, j'avais commencé à en mettre en vers un épisode qui m'avait touché. C'est celui d'un vieillard qui pleure son chien mort. Je veux que mon premier chien s'appelle Gorban comme le sien ; ça ressemble à Gorgo. » Si Gorban ressemblait à Gorgo aux veux de Lamartine, on m'accordera
(1) Cf. son ouvrage : Du sentiment considéré dans son rapport avec la littérature et les arts.
(2) 11 écrivait à Aymon de Virieu, le 3 mars 1809 : « Je lis Pope et j'en suis on ne peut plus content. Voilà un homme à qui je voudrais ressembler, bon poète, bon philosophe, bon ami, honnête homme, en un mot tout ce que je voudrais être. Je le préfère de beaucoup à Boileau pour la poésie. 0,lalld pourrai-je le lire en anglais? J'ai lu ces joursci Fielding et Ricliardson, et tous ces gens-là me donnent une furieuse envie d'apprendre leur langue. Je crois la poésie anglaise supérieure à la française et à l'italienne : au reste, j'en parle sans rien savoir et sur des fragments de Drvden et d'autres. »
Le '60 septembre 1810 : « Je traduis de l'anglais : quelques Nuits de Young et la superbe tragédie d'Addison : la Mort de Caion. »
Le 24 mars 181 1 : « Plongé tous les jours dans les idées les plus som
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bien, j'espère, que la distance n'est pas plus grande d'Evirallin à El vire (i).
Cependant Lamartine paraît avoir hésité à prendre le titre de Méditations (2). Je relève, en effet, dans une lettre qu'il adressait, en janvier 1809, à la marquise de Raigecourt le passage suivant : « Voici quelques vers... c'est la fin d'une Contemplation poétique surla foi.» Contemplations ! Méditations! Le premier de ces titres est plutôt objectif et le second plutôt subjectif. C'est probablement après mûre réflexion que Lamartine choisit ce dernier et laissa l'autre. .. à Victor Hugo qui le prit, en i856,sansse douter qu'il avait autrefois tenté Lamartine, et qui ne l'aurait
bres, ou me recréant avec quelques auteurs anglais comme Ossian, Young et Shakespeare .. » (Corresp . , t. 1.)
(i) Ces lignes étaient écrites quand je découvris dans Ecouchard- Lebrun une poésie légère intitulée : Elvire et Azor. Lamartine l'avait-il lue? c'est possible, car il connaissait son dix-huitième siècle sur le bout du dois;t, mais je doute que ce soit là ou dans le Don Juan de Molière qu'il ait pris le nom d'Elvire : à moins qu'il n'y ait vu une heureuse traduction du nom d'Evirallin. Chez Lamartine comme chez la plupart des grands poètes, les sons éveillaient souvent les idées ou les images. ("n exemple caractéristique : Dans sa réponse à Némésis,(\a\ parut dans le Mercure de France du 9 jadlet i83i, la strophe 10 se terminait par ces deux vers :
Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage Aux élus de la liberté ?
En se relisant, Lamartine, frappé par îa consonnance des mots aux élus, pensa à Esaii qui. tout en rendant le même son, avait le mérite de faire image, et quand il imprima cette pièce dans les Recueillements il écrivit :
Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Esaii de la liberté?
(2) C'est le 24 août 1818 que nous voyons paraître pour la première fois le mot de Méditations dans sa correspondance. Il écrivait à cette date à son ami de Virieu : « Je t'ai parlé de mes Méditations poétiques, je t'en ai même, je crois, récité à Lemps quelques vers. Comme ces vers-là ne sont que pour moi et pour vous dans le monde, je t'envoie les stances dernières, telles qu'elles sont tombées sur l'album, et sans avoir le temps d'en faire les vers. Cela n'est que pour toi, ce n'est qu'un croquis. » — Suivait la pièce de Y Isolement, qui n'avait alors d'autre titre que Méditation huitième.
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certainement p;is pris si les Méditations ne lui en avaient donné l'idée — son bon ou son mauvais çénie ayant voulu qu'il imitât toujours quelqu'un clans le présent comme dans le passé.
Je ne m'explique donc pas qu'un critique de la valeur de Charles Loyson se soit offusqué du titre des Méditations que justifiaient si bien leur nature et leur caractère. Mais je suis plus surpris encore que, tout en leur rendant justice, il n'ait pas noté, même d'une louche discrète, les ressemblances qu'il y avait entre les poésies de Lamartine et les siennes, car il est impossible qu'il ne s'en soit pas aperçu.
Tous ceux qui savent lire en auraient été frappés. Non seulement on retrouve dans les Méditations les mêmes modes poétiques que dans les deux recueils de vers de Charles Loyson : odes, élégies, épitres, mais quelques-unes de leurs élégies à tous les deux ont été probablement inspirées par les mêmes lectures étrangères. Charles Loyson, qui avait le même âge que Lamartine et avait reçu au collèg-e et dans sa famille une éducation aussi forte et aussi chrétienne, s'était nourri comme lui de la moelle des poètes anglais et du barde gaélique , Ossian , qu'il avait célébré l'année même où il mourut (1820) dans une ode remarquable (1). Or, comme ses deux recueils
(1) L'Allée d'Ossian parut dans le Lycée français, année 1820, t. III, p. 4o-5ô. L'Hymne à la lune, qui est inspirée de ce poète et de Younir, est de la même époque (Lycée, IV, 1820, p. 7-1 1 .
« C'était le moment, dit Lamartine, où Ossian régnait sur l'imagi-
de poésies avaient paru en 1817 et en 1819, qu'ils avaient l'ait un certain bruit, et qu'il était lié avec les meilleurs poètes du temps, à commencer par Casimir Delavigne, il est permis de supposer que Lamartine, qui passait alors chaque printemps à Paris, avait lu l'Air natal, le Lit de mort, le Bannissement, le Retour à la vie, les épîtres à Ducis, Royer-Collard et Maine de Biran, qui sont les perles de l'écrin poétique de Charles Loyson, quand il composa Y Automne,le Chrétien mourant, la Prière, F Ode à Bijron, qui sont parmi les perles du sien.
Lamartine écrivait, le i3 avril 18 19, à Aymon de Yirieu :
u Je reçois force cadeaux de livres que les auteurs. mes confrères, me font. Je suis vraiment ici dans un assez joli moment pour l'amour-propre. »
Ces quelques lignes en disent assez sur ses relations littéraires et sur ses lectures. Nous savons d'ailleurs qu'il entretenait alors des relations d'amitié avec M. Joseph Rocher, lequel courtisait lui aussi les Muses et le mit un peu plus tard en rapport avec Victor Hugo. Est-ce à dire que Lamartine ait imité Charles Loyson? Pas du tout (1). D'abord il n'imita, à pro-
nation de la France. Baour-Lormian le traduisait en vers sonores pour les camps de l'empereur. J'étais devenu un des fils du barde... Ossian est certainement une des palettes où mon imagination a broyé le plus de couleurs ei qui a laissé le plus de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tracées depuis. » (Confidences, livre VI. j VI.)
(1 En tout cas, si Lamartine s'inspira un moment de Charles Loyson, il semble lui avoir inspiré à son tour une de ses dernières poésies, celle de / Enthousiasme, qui parut dans le Lycée français au mois de mai i8ao. On n'a pas oublié les belles stances que Lamartine publia sous ce titre dans les premières Méditations. Ces stances n'eurent pas l'heur de plaire à Ch. Loyson : il n'y vit qu'une imitation assez malheureuse de Lebrun et surtout du beau début de l'ode de Rousseau au comte du Luc. Et je pense que c'est avec l'espoir de faire mieux que son glorieux rival, qu'il composa sur-le-champ cette ode de l'Ent/iousiasine qu'il
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prement parler, personne à partir du jour où l'amour et la douleur firent jaillir en lui la source des Méditations. Jusque-là il avait l'ait des vers plus ou moins légers, dans le goût des petits poètes du xvm" siècle, et son idéal, le modèle qu'il s'efforçait d'égaler, n'était autre que l'auteur de la Guerre des Dieux (i). Moins de Mois ans avant de composer le L>i<- il avait rimé une élégie sur la mort de Parny, qu'il avait lue à l'académie de Màeon : preuve manifeste et sans réplique du coup de foudre qu'il reçut, au mois de septembre 1817, en apprenant que Mma Charles mourante ne pourrai! pas le rejoindre à Aix.
Mais de ce qu'il se dégagea subitement de l'imitation directe et des influences diverses qu'il avait subies pendant qu'il se cherchait, il ne s'ensuit pas que, dans les Méditations, l'œil exercé du critique perde tout à fait la trace de ses premières lectures. S'il ne lisait [dus depuis quelque temps, s'il avait cessé de traduire à sa façon, en vers ou en prose, Ossian et Young, le Tasse et Pétrarque, ses poètes favoris, son verbe et sa pensée, comme la brise en passant sur un verger en fleurs, ne s'étaient pas moins imprégnés à jamais de leur esprit, de leur accent, de leur tristesse, sans qu'on pût démêler nettement dans sa poésie ce qui était au Tasse, à Pétrarque ou à Young. Quel est le gourmet assez fin pour dénombrer dans un rayon de miel les fleurs multiples dont l'abeille a pris le suc et
dédia à Manzoni. Mais quoiqu'elle soit d'un beau mouvement lyrique et qu'elle contienne quelques beaux vers, elle est certainement intérieure à celle de Lamartine.
(1 Le 11 novembre i8i5, il écrivait à son oncle qu'il avait donné un petit volume à un imprimeur de Paris, mais qu'au dernier moment, le sujet t'ti il extrêmement délicat et de nature à faire grand bruit, il s'était détermine à le retirer et à l'enfermer dans l'obscurité. {Corresp,, t. I, p. 2'n.
l'arôme? Eh bien, c'est à peine si l'on pourrait relever dans les premières Méditations deux ou trois strophes imitées du poète des Nuits (i). Quant à Pétrarque, dont il s'inspira plus que d'aucun autre, à partir du jour où la mort de Julie changea son amour en une sorte de religion, il lui emprunta surtout des images, encore — ces emprunts ayant été faits de souvenir — les images étaient-elles plus ou moins déformées en entrant dans son œuvre. C'est probablement ce qui a trompé Sainte-Beuve. L'illustre critique, parlant de Lamartine long-temps après les Méditations, disait:
« Il ne goûte, il ne vénère que depuis assoz peu d'années Pétrarque, le grand élégiaque chrétien et son plus illustre ancêtre (2). »
La vérité, c'est que Lamartine lisait Pétrarque et le traduisait dix ans avant de publier les Méditations. Au mois de septembre 18 10, il lui empruntait deux vers pour en faire l'épigraphe d'une lettre sur la Nouvelle Heloïse, et, le 28 mars i8i3, il écrivait à Avmon de Vii ieu :
« Je lis des sonnets de Pétrarque, que je n'entendais guère en Italie et que je trouvais mauvais. Je les
i) Dans ces vers de l'Immortalité, par exemple : Je te salue, ù Mort ! libérateur céleste, Tu ne mapparais point sous cet aspect funeste Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur, il exprime la même pensée que Young dans son troisième chant : Et la strophe du Désespoir :
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? rappelle un des plus beaux passades de la VIIe Nuit.
L'influence de Pope est encore moins visible. Si Lamartine ne nous avait pas dit lui-même qu'il s'était souvenu, dans le Poète mourant, de quelques strophes de cet auteur, qu'il avait essayé autrefois de traduire en vers avec l'aide de son maître de langue, je crois bien que personne ne s'en serait aperçu.
(2) Portraits contemporains, t. I, p. a85.
LES SOURCES LITTÉKAIKUS DIS « MÉDITATIONS )) ] liy
entends maintenant comme du français, je ne sais pourquoi, et j'y trouve des choses ravissantes. Il y a un temps pour tout, et telle ou telle disposition de l'âme ou de l'esprit nous donne de la répugnance ou du goût pour un homme ou pour un livre. Nous sommes vraiment de singuliers instruments, montés aujourd'hui sur un ton, demain sur un autre ; et moi surtout qui change d'idées et de goût selon le \ent qu'il fait et le plus ou moins d'élasticité de l'air (i). » Or, veut-on savoir comment Lamartine traduisait alors les sonnets du poêle italien ? Le petit Pétrarque de poche qu'il portait toujours sur lui va nous édifier pleinement à ce sujet (2). Lamartine a, en effet, écrit au crayon, sur les pages blanches qui terminent le tome II de cette édition bijou, un certain nombre de vers, en partie inédits, dont cette charmante pièce que j'ai relevée à la loupe, l'écriture en étant par endroits effacée ou illisible :
Vallon rempli de mes accords,
Ruisseau dont mes pleurs troublaient l'onde,
Prés verdoyants, foi et profonde.
Oiseaux qui chantiez sur ses bords !
(1) Corresp., t. I, p. 218.
(2) Ce petit Pétrarque en langue italienne appartient à M. Emile Ollivier, dont on connaît le culte pour Lamartine. Il lui a été légué avec deux ou (rois autres livres du grand poète, dont son Gradus du collège de Relley, par Mme Valentine de Cessia pour lui marquer sa reconnaissance. C'est une édition en 2 volumes in-32. reliés en maroquin couleur feuille morte, qui fut publiée en 1809-10 à Londres par G. Boschini, dà Torchj di Yogel el Schulee, i3 Poland Street. Ce Pétrarque m'en rappelle un autre, in-folio, sur les marges duquel Lamartine avait écrit des milliers de vers de Jocelyn. Qu'est devenu ce Pétrarque infolio ? Edouard Laboulaye disait un jour qu'il préférerait au Ronsard offert par Sainte-Beuve à Victor Huço le Nouveau Testament grec qui porte le simple nom de Racine. Eh bien, moi, je donnerais volontiers ce Ronsard et ce Nouveau Testament pour le Pétrarque in-folio de Lamartine.
Zéphyr qu'embaumait son haleine, Senlier où sa trace autrefois Me guidait sous l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène !
Ce temps n'est plus, mon œil glacé, Vous cherchant à travers ses larmes, Sur vos bords jadis pleins de charmes Ne retrouve plus le passé.
La colline est pourtant plus belle (i), L'air est plus riant que jamais ; Ah, je le vois, ce que j'aimais, Ce n'était pas vous, c'était elle !
C'est déjà le thème de Y Isolement et je ne serais pas étonné que ces quatre strophes en aient été la première version. Lamartine a dit dans le commentaire de cette pièce : « J'avais emporté ce jour-là sur la montagne un volume de Pétrarque dont je lisais de temps en temps quelques sonnets. » Eh bien, le sonnet CCLX de l'édition anglaise en i volumes, sur laquelle j'ai relevé les vers qu'on vient de lire, est ainsi conçu :
Valle, che de' lamenli miei se' piena; Fiume, che spesso del mio pianger cresci. Fere silvestre, vaghi augelli e pesci, Che l'una e l'altra verde riva affrena;
Aria de' miei sospir calda e serena; Dolce sentier, che si amaro riesci; Colle, che mi piacesti, or mi rincresci, Ov' ancor per usanza Amor mi mena ;
Ben riconosco in voi l'usate forme, Non, lasso, in me ; che da si lieta vita Son fatto alber"-o d'infinita doglia.
(i) Lamartine a écrit aussi belle, faisant un vers faux, comme cela lui arrivait souvent dans le premier jet. — Voir au chap. suivant les variantes de celte pièce.
LES SOURCES LITTÉRAIRES DES OC MÉDITATIONS » lOi,
Quinci vedea' I mio benc ; e pcr quest'orme Torno a veder ond' al ciel nuda è gita, Lasciando in terra la sua bella spoglia.
Traduction littérale :
Vallée qui de mes lamentations est pleine, Fleuve qui souvent de mes larmes t'accrois, Bêles des bois, oiseaux vagabonds, et vous poissons Que Tune et l'autre verte rive retiennent.
Air échauffé et rafraîchi par ma respiration, Doux sentier dont si amèrement je me souviens, Colline qui me plaisais ci m'ennuies à présenl, Et où, par habitude, Amour me mène encore.
Je reconnais bien en vous les formes usitées, Non, hélas! en moi, qui loin d'une vie si heureuse Suis devenu la proie d'une douleur infinie!
D'iri je voyais mon bien ; et sur sa trace
Je reviens voir l'endroit d'où elle est allée nue au ciel
Laissant à la terre sa belle dépouille.
Evidemment les strophes de Lamartine sont une adaptation de ce sonnet de Pétrarque (i), mais combien lar^e et dégagée du texte italien! C'est ainsi que J. du Bellay traduisait les sonnets qu'il transportait ensuite dans l'Olive, et tout à l'heure, en transcrivant les vers de Lamartine, je songeais malgré moi au sonnet de Vidée, que Joachim adapla de celui de Daniello (2). Encore du Bellay a-t-il gardé religieuse-
(1) Cf. notre édition de la Deffence et illustration de la Langue françoyse, par J. du Bellay, librairie Sansot, ioo5.
(21 Ce n'e6( pas le seul qu'il ait traduit ou adapté. Je lis dans les Souvenirs de Charles Alexandre que Lamartine lui avait donné-, entre autres manuscrits, un sonnet de Pétrarque traduit à Brusej en 1824. Or, à la paçre ?2 du tome II du petit Pétrarque qui m'a été gracieusement communiqué pur M. Emile Ollivier, au-dessus du sonnet CCXLV1I, Lamartine a écrit au crayon très lisiblement : Brugg,i824, XX. Bruçç est une petile localité de la Suisse où il était allé à cette époque faire une cure aux eaux de Schinznach lArgovie . J'en conclus que le sonnet traduit de Pétrarque qu'il avait offert en manuscrit à M. Alexandre n'était autre que celui-là.