III. — VICTOR HUGO
En 1862, Lamartine, s'occupant de Victor Hugo dans son Cours familier de littérature, écrivait les lignes suivantes :
« Je me souviens comme d'hier du jour où le beau duc de Rohan, alors mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma caserne du quai d'Orsay : Venez avec moi voir un phénomène qui promet un grand homme à la France : Chateaubriand l'a déjà surnommé enfant sublime. Vous serez fier aussi un jour d'avoir vu le chêne dans le gland. »
La mémoire de Lamartine l'a mal servi dans cette circonstance. Si le duc de Rohan lui a jamais tenu ce langage, ce ne fut certainement pas sous l'habit de mousquetaire. D'abord, à l'époque où Lamartine était caserne comme garde du corps au quai d Orsay, il ne connaissait pas encore le duc de Rohan ; ensuite Victor Hugo, en. admettant que le surnom d'enfant sublime lui ait été réellement donné, ne le reçut qu'en 1820, et à cette date Lamartine avait quitté l'armée depuis plus de trois ans, et le duc de Rohan était au séminaire de Saint-Sulpice.
Nous savons d'ailleurs par le témoin de sa vie que Victor Hugo ne fit la connaissance du duc de Rohan
(1) Lettres à Lamartine, p. 6 et 10. — On trouvera à l'Appendice IV de ce volume une très belle lettre du duc de Rohan à Rocher sur la maladie de Lamartine, en 1820.
LAMARTINE II L ECOLE ROMANTI 2i\.)
qu'au mois d'août 1821 (1), après la mort de sa mère arrivée le 27 juin de la même année, et que ce l'ut quelque temps après — très probablement au mois de janvier 1822 (2) — que le duc lui présenta, rue de Mézières n° 10, où le jeune poète habitait alors, et non, comme le dit l'auteur des Méditations^ rue du Pot-de Fer, où il n'a jamais habité, « un jeune homme grand, à la tournure noble et cavalière », qui n'était autre qu'Alphonse de Lamartine.
Quoi qu'il en soit, du jour oùj sur les pas du ducabbé de Rohan, Lamartine pénétra dans la ruche voilée de crêpe où Victor Hugo composa quelques-unes de ses plus belles odes, ils se lièrent tous deux d'une amitié qui dura toute leur vie « malgré l'absurde rivalité que les hommes à esprit court de leur temps se plurent à supposer entre eux (3) ». Pourquoi se seraient-ils brouillés? Si Victor Hugo fut toujours quelque peu jaloux de la gloire de ses émules, Lamartine, quine le fut jamais, était incapable de lui inspirer la moindre envie. Outre qu'il était son aîné de douze ans et qu'il habitait le plus souvent loin de Paris, il ne fit jamais de théâtre — car je ne compte pas son drame de Toussai 'nt-Louverture ; or, nous savons que ce fut le théâtre qui jeta la zizanie dans le Cénacle de Jospph Delorme; et puis son tempérament poétique — je dirais son esthétique, s'il en avait eu — était exactement le contraire de celui d'Hugo. « L'un ne demandait rien
(1) C'est Joseph Rocher qui le conduisit au château de La Rcche- Guyon.
2) Lamartine, qui avait quitté Paris aussitôt après la mise en vente des premières Méditations, n'y reparut, en effet, d'après sa correspondance,qu'au mois de janvier 1822 pour le lancement de la huitième tdition de ce recueil, et n'y demeura qu'une quinzaine de jours.
(3; Souvenirs et Portraits, par Lamartine, t. III, p. 346.
qu'au jour qui passe, comme un improvisateur sans lendemain, comme un amateur désœuvré du beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique; l'autre était un souverain artiste, qui força quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa guère une de ses pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chef-d'œuvre (i). »
Oui parle ainsi? Lamartine lui-même. C'est dire qu'il se connaissait et qu'il savait aussi le fort et le faible de son grand rival. 11 n'y a que la politique qui aurait pu les séparer et les désunir, car, lorsque Lamartine combattait, la visière levée et avec l'élan qu'il apportait en toutes choses, le gouvernement issu de la Charte de i83o, Victor Hugo était pair de Fiance. Or, nous verrons tout à l'heure qu'après la chute de Louis-Philippe Victor Hugo fut un des premiers à se rallier à la politique de Lamartine; et quand vinrent les mauvais jours, quand le coup d'Etat de décembre eut fait du poète de l'ode à la Colonne un proscrit et du vainqueur du drapeau rouue un exilé à l'intérieur, ils ne cessèrent de s'aimer et de se le dire par-dessus la frontière.
Chose curieuse et à laquelle nul n'a pris garde, la destinée, comme pour faire naître entre eux et fortifier la sympathie, avait vculu que le double objet de leur premier amour fût originaire de la même ville de Bretagne et que leurs premières œuvres (Bug-Juryal, et les Méditations) leur fussent inspirées par deux témoins des événements de Saint-Domingue. On sait maintenant l'odyssée d'Elvire et qu'elle était issue
(i) Souvenirs et Portraits, par Lamartine, t. III.
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d'une famille nantaise comme Mme Victor Hugo, mais ce iju'on ne sait pas, c'est que le héros de Bug-Jargal, Léopold d'Auverney, n'était autre que le grand-père maternel de l'auteur de ce roman. Il s'appelait Trébachet de son nom et avait fait long-temps, comme capitaine, la traite des nègres, pour le compte de la Compagnie des Indes et d'un armateur de Nantes, mais comme il était natif d'Auverné, petit bourg de la Loire-Inférieure, Victor Hugo, qui avait été bercé avec les récits de ses voyages, l'avait baptisé du nom de son lieu de naissance.
Cependant, au début de leurs relations, Lamartine et Victor Hugo ne se voyaient que de loin en loin, quand le premier, qui était secrétaire d'ambassade, obtenait un congé et venait à Paris, car le second fut très longtemps un sédentaire. Mais s'ils se voyaient peu, ils s'écrivaient beaucoup, et toutes leurs lettres étaient pour s'encourager, pour s'exciter aux jeux olympiques. « Que nos noms confondus, disait Lamartine, apprennent à l'avenir, si nous allons si loin, qu'il y a des poètes qui se sont aimés ! »
Et dans une Epître familière il invitait son jeune ami à venir le visiter à Saint-Point :
Oiseau, chantant parmi les hommes, Ah ! reviens à l'ombre des bois ; Il n'est qu'au désert où nous sommes Des échos dignes de ta voix !
Viens respirer avant l'aurore L'air embaumé qui semble éclore Des baisers des fleurs et du jour, Et mêlant ton àme encor pure Avec le ciel et la nature Rêver et chanter tour à tour (i) !
(1) Cf. les Méditations.
Mais Victor Hugo n'avait qu'un goût médiocre pour la vie champêtre. Ayant été élevé dans les camps au son des tambours et des fanfares, il aimait la lutte et le bruit et, avec son âme et ses instincts de conquérant, il ne pensait qu'à ramasser des couronnes. Tel Bonaparte dans le fronton du Panthéon par David. Aussi, pendant que Lamartine demandait ses inspirations à la nature, Hugo demandait les siennes au tumulte de la place publique, aux affres de la Révolution, aux grandes épopées de l'histoire contemporaine.
Plutôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice, Mais tu le veux, ami ! ta muse est ma complice ; Ton bras m'a réveillé; c'est toi qui m'as dit: <c Va ! Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage;
De plus en plus elle s'engage :
Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! »
J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires. Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers (i).
Ces vers sont de 1826. L'année d'avant, le jeune Hugo avait essayé d'enrôler le poète des Méditations sous le drapeau de la Muse française, mais Lamartine s'y était refusé pour plusieurs raisons : d'abord parce qu'il avait horreur des coteries et qu'il était loin de partager toutes les idées du Cénacle de la Muse française, si peu révolutionnaires qu'elles fussent (2), ensuite
(1) Odes et Ballades. — Ode à M. de Lamartine.
(2) Cependant, pour lui donner une preuve nouvelle de son amitié, il écrivait à Victor Hugo le 8 juin 1823 : « ... Mais si cela ne vous répugne pas trop fort, voilà ce que je vous propose et vous prie, mon ami, d'accepter. Entrez comme fondateur, et moi qui ne puis y mettre ni nom, ni esprit, j'y mettrai uicn volontiers les mille francs convenus. Cela restera entre nous deux ; vous me les rendrez quand ils seroDt
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parce que, pour le moment, il avait intérêt à ménager les derniers représentants de l'école classique :
« Je reçois quelquefois cette musc française qui vous amuse tant, écrivait-il de Màcon, le 22 mars 1824, à M. Eugène de Genoude; elle est en vérité fort amusante. C'est le délire au lieu du génie. Mais je trouve qu'avec votre autorité en littérature vous dites des niaiseries aussi. L'autorité est bonne en matière de foi, mais, en matière de goût, le goût est à lui-même son juge. Il faudrait donc parler comme parlaient nos bons pères, en Gaulois, penser et sentir comme pensaient et sentaient nos barbares aïeux, et chaque mot, chaque idée, chaque sentiment, apportés par les temps et les hommes nouveaux, auraient été autant de crimes contre l'autorité précédente, absurdité digne des doctrinaires de la poésie, qui siègent sur le canapé de la rue Cherche-Midi. La sottise suffisante de leurs risibles adversaires va faire prévaloir quelques jours ce bizarre système ; mais amis et ennemis disparaîtront bientôt et les deux absurdités rivales, en s'écroulant, feront place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression (1). »
Si le canapé des doctrinaires de la rue du Cherche- Midi avait eu connaissance de cette lettre quasi prophétique, je crois qu'il aurait sursauté de colère, mais M. de Genoude eut le bon esprit de la garder pour
couverts et au delà par les bénéfices de l'ouvrage. Vous concilierez ainsi toute convenance et vous resterez à portée d'utiliser pour l'avenir les avantages peut-être considérables qui résulteront de l'entreprise. Songez que nous sommes des frères en poésie, en doctrine, en religion, et j'espère en sentiments. Ce serait d'un mauvais cœur de refuser. Répondez-moi. » — Victor Hugo ne répondit pas. (Lettre publiée par la Revue de Paris, du i5 avril 1904.)
(1) Corresp. de Lamartine, t. II, p. 265.
lui, et Victor Hugo, qui était très fier de se dire l'ami de Lamartine, bien loin de lui tenir rigueur de sou altitude expectative, se multiplia dans le même temps pour assurer le succès de sa candidature à l'Académie française.
L'histoire de cette candidature n'offre rien de bien remarquable : on y vit se nouer les mêmes intrigues que dans toutes les élections académiques et la médiocrité, suivant un usage qui est devenu une sorte de tradition de famille, remporta une fois de plus sur le talent. Je pourrais donc passer cette histoire sous silence, d'autant qu'elle vient de nous être contée tout au long par un jeune écrivain qui porte précisément le nom de l'académicien qu'il s'agissait de remplacer et de celui que Lamartine rendit responsable de son échec. J'ai nommé M. de Lacretelle (i); mais j'y ai relevé quelques particularités qui m'ont paru dignes d'intérêt. La Correspondance du poète nous avait appris qu'il n'avait posé sa candidature que pouss «par les siens et pour faire plaisir à sa mère. Nous voyons, en effet, dans les documents qu'on a mis tout récemment au jour, que sa mère avait sollicité en cachette le patronage de Lacretelle, l'historien, et que celui-ci, après avoir conseillé à Lamartine de « songer à l'Académie », lui avait fait savoir, une fois sur les rangs, qu'il étaitengagé moralement vis-à-vis de Droz, lequel, sans avoir ses titres littéraires, avait cet avantage sur lui d'être l'ami personnel du défunt. D'où la colère de Lamartine et les deux ou trois épîtres malsonnantes qu'il se permit d'adresser à Lacretelle pour désavouer les démarches secrètes de sa mère.
(i) Lire dans la Grande Revue du iô mai 190J l'article de M. Pierre de Lacretelle sur la Première candidature de Lamartine à l'Académie.
LAHARTINE El i SCO LE ROMANTIQUE
Pendant ce temps-là toutle faubourg Saint-Germain était en remuement pour lui. Le baron d'Ekstein faisait -«in éloge dans le Drapeau blanc; Eugène de Genoude soignait Auger et Gampenon,qui lui paraissaient une menace, et Victor Hugo se chargeait de M. tle Villars et de François de Neuf château, qu'il connaissait pour avoir éprouve plusieurs fois leur bienveillance (i).
Vains efforts ! Lamartine, qui avait contre lui tout le clan libéral de l'Académie etquatre ou cinq royalistes dissidents, se sentait battu d'avance. Il ne le fut pourtant qu'à deux voix de majorité et au troisième tour de scrutin, Lacretelle ayant eu la délicatesse, dès que l'élection de Droz fut assurée, de porter sa voix sur Lamartine pour diminuer l'importance de son échec (2). Cet échec ne fut pas moins sensible au cœur du poète, à cause du chagrin qu'en ressentirent ses parents. Après s'être brouillé avec tous ceux qui avaient mené la cabale, il fit contre eux « une ode fulminante » (3) qui malheureusement n'est pas arrivée jusqu'à nous. Je dis malheureusement, parce que j'aurais aimé lire une vraie philippique de la plume qui, dans un jour d'indignation, rédigea la réponse à Némésis. Mais si nous n'avons pas celle « ode fulminante », nous avons le quatrain que l'élection de Droz inspira à un homme d'esprit. Nous avons aussi la très belle lettre que Yiliemain adressa quelques jours après à son concurrent malheureux. Or, étant donné le caractère de Lamartine, je pense qu'il se trouva suffisamment veng-é par cette lettre et par ce quatrain.
(1) Cor r es p. de Victor Hugo, t. I, p. 3g.
(2; Cette élection eut lieu le \ décembre îSy'j.
(3) Corresp. de Lamartine, t. II, p. 294.
Le quatrain disait :
Vous avez nommé Droz? — Oui, c'est un beau génie, Son titre, quel est-il? — Le secret d'être heureux : Admirable secret; mais pour l'Académie Le secret d'être lu ne vaudrait-il pas mieux (i)?
Et Villemain écrivait :
« J'ai eu le regret de ne pas vous voir depuis notre revers, et je m'en accuse autant que je m'en plains... J'en ai souffert pour notre honneur académique; mais j'ai connu cette disgrâce : les talents d'un ordre élevé ont besoin d'expier leur gloire avant d'en recevoir le prix. Ils attendent plus que les autres, parce que, l'indifférence une fois vaincue, il faut encore qu'ils surmontent un autre sentiment; si jeune, si connu clans l'Europe, si souvent cité, vous nous reviendrez, monsieur. .. (a). »
Lamartine leur revint, en effet, mais seulement en i83o, après avoir juré qu'on ne l'y reprendrait plus.
Cinq ans avant, le 16 avril 1826, il fut décoré par Charles X, en même temps que Victor Hugo, à l'occasion des fêtes du sacre, mais il n'assista pas à celte cérémonie et fit bien, car le duc d'Orléans était alors très monté contre lui pour la façon irrévérencieuse dont il avait parlé de son père dans un vers fameux de sa Veillée des armes, et il aurait pu lui en cuire, s'il s'était trouvé sur son passage.
Victor Hugo s'est donc trompé en disant qu'il avait
(1) Lettres à Lamartine. LeUr*- de la marquise de Montcalm. \>. 33.
(2) Lettres à Lamartine, p. 3o.