‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 41 sur 72 · LAMARTINE ET [.'ÉCOLE ROMANTIQUE 2Ô · texte numérisé non relu

LAMARTINE ET [.'ÉCOLE ROMANTIQUE 2Ô

vu Lamartine à Reims ; il ne le vit celte armée-là qu'à Saint-Point, lorsqu'au mois d'août il s'y arrêta, en se rendant en Suisse avec sa femme, la famille de Charles Nodier et le peintre Boulanger.

Nous connaissons toutes les péripéties de ce voyage d'agrément, mais l'auteur du Victor Hugo raconté en a négligé un détail qui a bien son intérêt; il a oublié de nous dire que Boulanger avait profité de son passage à Saint-Point pour prendre une vue du château qu'il offrit ensuite à Nodier. J'ai vu tout récemment ce tableau romantique chez la petite-fille de l'auteur de Tri/by, dans sa retraite fleurie de Fontenay-aux-Roses. Boulanger a eu le bon esprit de ne pas tenir compte des remaniements fâcheux que Lamartine fit subir à son vieux manoir, sous prétexte de le rendre moins sombre et plus habitable, et il a vraiment grand air, dans le charmant vallon où il est assis, avec les tours coiffées d'ardoise dont il est flanqué aux angles. L'autre jour, en le regardant, je ne pouvais me défendre du souvenir de Combourg Mais Combourg a plus de caractère et plus de style que Saint-Point, et, sous le rapport de la couleur et de l'aspect général, il y a à peu près entre eux la même différence, si je puis me servir de cette comparaison, qu'entre les Confidences et les Mémoires d'Outretombe.

Le paysage de Boulanger n'estpasla seule chose qui parle de Lamartine chez Mlle Mennessier-Noclier.

Le 18 janvier i8?.5, l'auteur de Trilby écrivait à l'auteur des Méditations : « Je ne vous ai pas remercié des vers délicieux que vous avez composés pour l'album de ma fille. Ce n'est pas ma faute si on ne peut vous parler de vos ouvrages sans avoir l'air d'un

flatteur (i). » J'ai vu cet album de Marie et j'ai constaté qu'il s'ouvrait précisément sur les vers de Lamartine (2); ce ne sont pas du reste les meilleurs qu'il renferme. Il y en a de Vigny, de Musset, de Fontaney, de Fouinet et de quelques autres qui valent certainement beaucoup mieux que les siens. Mais Lamartine était « un des deux Alphonse (3) » que Nodier aimait le mieux au monde, et tout ce qui venait de lui était divin. Il le préférait même à Victor Hugo qui, accouru l'un des premiers dans le salon de l'Arsenal, s'en éloigna peu à peu quand le théâtre se fut emparé de lui. Un jour que Nodier annonçait à Lamartine le mariage"* de sa fille, il ne put s'empêcher de lui faire part des craintes qu'il ressentait pour l'avenir de Victor. C'était à propos d'Hernani.

« Mon amitié pour lui, disait-il, me fait déplorer le hasardeux courage avec lequel il se livre, au péril de son repos et de son bonheur, à toutes les chances d'une publicité orageuse, qui, cette fois, menace de prendre l'aspect d'une petite guerre civile. Quelle que soit la force de son âme, il est difficile d'ailleurs que son caractère ne s'aigrisse point dans cette polémique en action, où la haine des partis passe si aisément

(1) Lettres à Lamartine, p. 35.

(2; Voici ces vers qui, portent la date du 16 novembre 1824. Que pour toi, belle enfant, au printemps de ton âge, Du livre du destin ce livre soit limage ! L'amitié par mes mains à tes. veux va l'ouvrir: De ses aveux plus tard l'amour va le couvrir; Puissent-ils, de tes jours écartant tout nuage, Confondre encor leurs pleurs à la dernière page ! L'année d'avant, le 3o décembre i8a3, Lamartine en avait au. d'autres au père de îMarie, qui ont été aulographiés et reproduits dans l'édhion de ses œuvres publiée chez Gosselin eu i832, en regard de la préface de Nodier. C'est dire que leurs relations remontaient assez haut. Je crois qu'elles furent amenées par M. Michaud, de la Quotidienne. (3) Lettres a Lamartine, p. 35. — L'autre était Alphonse de Cailleux.

L \ M IRTINE M L El OLK ROMAN I :

de l'ouvrage à l'homme. Heureux le poète qui peut

jouir comme vous de ses inspirations sans être obligé d'en faire un chant de combat ! Je vous dis tout cela parce que c'est une des amères sollicitudes de mon cœur, et que mon cœur n'a jamais plus besoin de s'ouvrir qu'avec vous. Je l'aurais dit à Victor lui-môme si ma sérieuse amitié avait aujourd'hui le même empire qu'il y a dix ans; mais quand, à vingt-sept ans, on a fait secte, il est bien rare qu'on puisse se rendre encore aux froides représentations de la raison. L'enthousiasme de ses jeunes admirateurs doit produire sur lui l'effet des chants de la sirène. C'est un des plus doux prestiges de la gloire. Puisse l'avenir lui en épargner les tribulations (i)! »

Je ne sais pas quelle impression fit cette lettre de Nodier sur l'esprit de Lamartine, mais je suis sûr que quelques années plus tard il en eût approuvé tous les termes. Lamartine ne comprit jamais les drames de Victor Hugo et s'en accusait volontiers. Celui-ci, qui savait à quoi s'en tenir, disait à qui voulait l'entendre : « J'ai un avantage sur Lamartine, c'est que je le comprends tout entier et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent (2). »

Cela n'empêchait pas Lamartine d'assister, quand il le pouvait, aux premières représentations des drames de son ami et d'y applaudir comme tout le monde, mais il applaudissait de confiance. Tout autre était son admiration pour son génie lyrique. Sur ce point-là elle était entière et beaucoup plus grande que dans les premiers jours, car il comprenait mieux en vieillissant tout ce que l'art ajoute à la nature. Cependant il fai-

(1) Lettres à Lamartine, p. g3-g4.

[2) Souvenirs et Portraits, par Lamartine, t. II, p. .

sait encore certaines réserves sur le style de Victor Hugo. J'ouvre sa correspondance et j'y lis sous la date du r,r août 1829 : « Je fais quelques ver.-., je t'en ai même adressé deux cents d'un nouveau style, moins pompeux, moins solennel, que je tente de me faire d'après ce que j'ai vu et entendu à Paris. Xe t'alarme point, ce n'est pas du romantisme à la Hugo, c'est quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus dénué d'affectation de couleur et de style... (1), »

Victor Hugo venait de publier les Orientales, qui avaient mis le sceau à sa renommée, et Lamartine, au cours du voyage qu'il avait fait à Paris, au mois de juin 1829, l'avait entendu lire, dans son petit salon de la rue Xotre-Dame-des-Champs, devant une foule enthousiaste qui se répandait jusque dans le jardin, de très beaux fragments de Marion de • Lorme et d'//<?rmani. Lui-même y avait lu un soir, en présence des membres du Cénacle, dont les vers voisinaient avec les siens sur l'album de Mrae Victor Hugo (2) et sur les marges du Ronsard in-folio que Sainte-Beuve avait offert à son mari, plusieurs pièces des Harmonies auxquelles il travaillait en ce moment, et son succès

(i) Corresp. de Lamartine. — Lettre à Virieu, t. Ilf, p. i5i. (2) Voici les vers que Lamartine avait écrits sur cet album : Descends sur ce livre enchanté, Esprit d'amour et d'harmonie!

Descends des yeux de la beauté, Descends des lèvres du génie.

Voici maintenant ceux qu'il avait écrits sur le Ronsard : Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue; La goutte de rosée, à l'herbe suspendue Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur Que l'immense Océan dans ses plaiaes d'azur.

Lamartine les envoya plus tard — un i3 avril de je ne sais quelle année, car le timbre de la poste ne l'indique pas — à Mme Emma Leduc, sœur de Boulay-Paty, demeurant à Nantes, iG, rue Saint Léonard. (Communiqué par M. Ghéramy.)

LAXAATINI Ij: l 2T)7

avait été prodigieux. David d'Angers, qui assistait à cette lecture, écrivait le lendemain dans sou journal : « Hier Lamartine a lu des vers chez Hugo, il faisait presque nuit; cependant le ciel gardait encore une suffisante clarté. Lamartine s'était adossé à la fenêtre. Sa tète se détachait en silhouette sur le ciel qui lui servait de fond. Il semblait une statue de bronze, et parfois on eût dit qu'il allait prendre place parmi les astres (i). »

David mettait alors la dernière main au buste en marbre de Lamartine qui est aujourd'hui la propriété de M. Chéramy, et je ne serais pas surpris qu'il l'eût achevé en esprit ce soir-là, car le grand poète a l'air inspiré qu'il devait avoir à la fenêtre du petit salon d'Hugo. Les cheveux ramenés en larges ondes autour de son front olympien sentent encore la main qui vient d'y courir et le regard est comme perdu dans les étoiles.

Ce buste merveilleux, le plus beau qui, à mon avis, soit sorti des mains du Phidias angevin, a une histoire glorieuse et douloureuse qu'il faut que je raconte.

David d'Angers avait été présenté à Victor Hugo par le père de Victor Pavie, qui était d'Angers, lui aussi. Nous avons un billet d'Hugo qui nous donne la date de cette présentation :

« J'ai été enchanté de connaître M. David (d'Angers), écrivait-il à Victor Pavie, le 20 mai 1827. C'est un homme de beaucoup de talent et de beaucoup d'idées. Il m'a fait voir son atelier, où abondent les belles choses (2). »

David, malgré tout son talent, ne jouissait pas

1 David d'Angers, par Henri Jouin, t. I, p. 199. (2) Corresp. de Victor Hugo, t I.

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