I.AM VRTISE
encore de la réputation qu'il méritait. C'était un timide qui avait conscience de sa force, mais qui avait besoin d'être poussé. L'amitié de Victor Hugo lui fut un patronage incomparable. On sait que le jeune chef du Cénacle était déjà passé maître en l'art de la réclame. Du jour où David fut admis aux réunions de la rue Xotre-Dame-des-Champs, il devint un grand homme. Il faut dire aussi qu'il ne ménageait ni son temps, ni sa peine. Comme il aimait passionnément la gloire et qu'il était très désintéressé, il était heureux et fier de travailler à celle des autres. Dès qu'il voyait paraître une étoile, il s'empressait de la fixer au crayon ou de la mouler avec quelques boulettes de terre glaise. La galerie de ses médaillons témoigne à la fois de son activité et de sa maîtrise. C'est vraiment là qu'il faut le chercher et qu'il excelle.
Mais de toutes les figures de poètes qui mirent en mouvement l'ébauchoir de David, pas un ne l'attirait autant que le masque de Lamartine. Pour lui, depuis qu'il l'avait aperçu, rue Xotre-Dame-des-Champs, c'était plus qu'un homme de génie, c'était un dieu, c'était l'Apollon du Belvédère animé, devenu vivant par je ne sais quel miracle de la nature. Au mois d'octobre 1828, il écrivait à Victor Hugo : « Je désirerais être présenté à Lamartine, et par vous, cher ami ; j'irai demain, à 9 heures du matin, savoir si vous pouvez. A vous de cœur (1). »
La présentation aussitôt faite, David se mit à l'œuvre. Malheureusement, Lamartine ne put lui donner que quelques poses, accaparé qu'il était par Mme de Montcalm, ses anciens amis de 181 7 et les
(1) David d'Angers, par Henry Jouin.
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mandarins de lettres qui le malin remplissaienl sou appartement. Le i,r novembre, Victor Hugo mandait au statuaire qu'une affaire pressante avait forcé Lamartine de partir inopinément pour Saint-Point,, mais qu'il reviendrait au mois de janvier pour trois mois à Paris, et qu'il comptait bien que lui, David, serait toujours dans les mêmes dispositions à son égard. « C'est une chose dure pour moi, ajoutait-il, que d'attendre deux mois un de vos chefs-d'œuvre (i). »
II l'attendit plus longtemps encore, Lamartine n'étant revenu à Paris qu'au mois de juin suivant. Mais il ne perdit rien pour attendre, et le buste du grand poète, repris et terminé en trois ou quatre séances, fit l'admiration de tout le monde.
« Il y a quelque temps que je n'ai pu voir David, écrivait Sainte-Beuve à Lamartine, le 29 août 182g. C'est un homme qui fait tout pour l'art et pour ses amis; un cadeau de vous le paierait mal-; la seule chose qui lui ferait plaisir à recevoir, ce serait un exemplaire de vos œuvres venant de vous et avec une ligne de votre main. — Entre nous, ce qui le comblerait, ce serait qu'à l'une de vos Harmonies, quand elles se publieront, vous missiez son nom en tête; c'est là votre plus belle monnaie et dont il est digne. Mais surtout, je pense, point d'argent, de bronze, ni de cadeau de ce genre, cela pourrait le blesser (1). »
Gomment se fait-il que Lamartine, qui a dédié des vers à tant d'inconnus, n'ait pas, suivant le conseil de Sainte-Beuve, dédié une de ses Harmonies à David d'Angers? On ne saurait dire que, de sa part, ce fut de l'indifférence, encore moins de l'ingratitude, car il
(1) David (V Angers, par Henry Jouin.
était aussi sensible qu'une femme aux hommages qu'on lui rendait et il avait au plus haut degré la mémoire du cœur. Mais son buste lui arriva au milieu de toutes sortes de préoccupations, et les événements de i83o, succédant de très près à sa réception à l'Académie française, l'empêchèrent de donner suite à l'idée de Sainte-Beuve. Ce qui prouve d'ailleurs que cette idée était bien la sienne, c'est que, en tête de l'édition complète de ses œuvres qu'il offrit à David, il avait réservé quelques feuilles de papier blanc. »
« Je serais bien heureux, lui disait David, de posséder quelques lignes tracées par le plus grand poète de l'Europe. »
Il ne les posséda jamais, du moins sous cette forme, car je ne compte pas comme telles le conte arabe que Lamartine lui envoya au mois de mai 1847. Victor Hugo ne s'était pas tant fait prier pour remercier David de son buste et de son médaillon. Tous ceux qui ont lu les Feuilles d'automne connaissent les admirables stances qu'il a dédiées au grand sculpteur :
Que n'ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps, fait pour souffrir, Du moins sous tes mains magnanimes Renaîtrait pour ne plus mourir.
Car c'est toi, lorsqu'un héros tombe, Oui le relèves souverain !
Toi qui le scelles sur sa tombe Qu'il foule avec des pieds d'airain !
Rival de Rome et de Ferrare, Tu pétris pour le mortel rare Ou le marbre froid de Carare Ou le métal qui pense et bout.
Le grand homme au tombeau s'apaise Quand ta main à qui rien ne pèse Hors du bloc ou de la fournaise Le jette vivant et debout !
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Est-ce cette ode de Victor IIu^o qui désespéra Lamartine et rem pécha d'en faire une pour David : on serait tenté de le croire, mais il n'était pas de ceux qui redoutent la comparaison, et la preuve qu'il pouvait l'affronter sans crainte, c'est que longtemps après il adressait au comte d'Orsay, qui avait fait son buste de chic, quelques-unes des plus belles strophes qui soient tombées de sa plume.
Quand le bronze écumant dans ton moule d'argile
Léguera par ta main mon image fragile
A l œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts dans ces tempes ridées
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute, ils diront entre eux : De qui ce front ?
Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie ? Un poète qui chante, un pontife qui prie '? Un orateur cpii parle aux flots séditieux ? Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle, Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule Pour que la liberté remontât pure aux cieux?
Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre Dans ces lèvres de feu qu'entrouvre un souftle libre, Dans ce cœur qui bondit, dans re geste serein, Dans cette arche du flanc que l'extase soulève, Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve Phidias a pétri sept âmes (3) dans l'airain !
Sept âmes, Phidias! et je n'en ai plus qu'une ! De tout ce qui vécut je subis la fortune, Arme cent fois brisée entre les mains du temps, Je sème de tronçons ma route vers la tombe Et le siècle hébété dit : <c Voyez comme tombe « A moitié du combat chacun des combattants !
(1) Corresp. de Victor Hugo, t. I.
(2) Lettres à Lamartine, p. 77.
(3) Sept âmes ! Ce cri me rappelle le mot de Sainte-Beuve que pourraient bien lui avoir suïg'éré ces vers au comte d"Orsay : « M. de Lamartine, dans une admirable pièce de sa jeunesse (les Préludes:, a parcouru six ou sept modes, et montré qu'il comprenait toutes ces manières d'être et de vivre comme s'il avait sept âmes. » (Lettres à Lamartine, p. a83.)
iG.
• • Celui-là chanta Dieu, les idob-s le tuent !
« Au mépris des petits les grands le prostituent.
« Noire san?, disent-ils, pourquoi l'épartrnes-tu '?
a Noua eu aurions taché la griffe populaire !
a Et le lion couché lui dit avec colère:
« Pourquoi m'as-tu calmé? ma force est ma vertu ! »
Va. brise, ô Phidias! ta dangereuse épreuve; Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve. De peur qu'un faible, cœur, de doute confondu, Ne dise, en contemplant ces affronts sur ma joue : « Laissons aller le monde à son courant de boue. » Et que, faute d'un cœur, un siècle soit perdu !
Oui, brise, ô Phidias !... Dérobe ce visage
A la postérité qui ballotte une image
De l'Olympe à résout, de la gloire à l'oubli ;
Au pilori du temps n'expose pas mon ombre,
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre :
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.
Que la feuille d'hiver au vent des nuits semée, Oue du coteau natal l'argile encore aimée Couvrent vite mon front moulé sous mon linceul, Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise, J'ai vécu pour la foule, et je veux mourir seul.
Ce sont là des vers superbes, et si David d'Angers avait assez vécu pour les lire, je ne doute pas qu'il s'en fût montré jaloux. Ils ne sont pas datés, mais il est facile de voir à quel temps ils remontent. Lamartine à cette époque était oublié à peu près de tout le monde, excepté de ses créanciers. Il en avait toute une meute, et comme du matin au soir ils aboyaient à la porte de son hôtel de la rue de la Ville-l'Evêque,iI écrivait jour et nuit pour les faire taire — sans pouvoir y parvenir.
Un jour — c'était vers 1860 — l'un d'eux, moins patient que les autres et surtout moins scrupuleux, poussa l'impudeur jusqu'à le faire saisir. Lamartine allait être vendu, comme un vulgaire failli, à l'hôtel