‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 43 sur 72 · LAMARTINI ET [/ÉCOLE ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

LAMARTINI ET [/ÉCOLE ROMANTIQUE

des commissaires-priseurs, si Moïse Millaud, l'ancien associé de Mirés, n'avait été pris de honte et de pitié en apprenant cette catastrophe et ne s'était porté spontanément au secours du grand poète. Celui-ci, ne sachant comment lui témoigner sa reconnaissance, cherchai! partout ce qu'il pourrait bien lui offrir, lorsque ses yeux rencontrèrent l'œuvre radieuse et triomphante de David d'Angers. C'était de tontes les reliques du temps de sa gloire celle à qui il tenait le plus. Il n'hésita pas une seule minute et pria Millaud de l'emporter. Le financier ne voulait pas, alléguant pour raison que dans ces conditions le service qu'il lui avait rendu deviendrait une affaire lucrative, mais devant l'insistance de Lamartine il finit par accepter. Quelques années après, Millaud mourut. Mis en vente avec tout son mobilier, le buste de Lamartine fut adjugé pour six cents francs — ■ un peu moins que la valeur du marbre — à un client de M. Chéramy, avoué, qui essaya de l'acheter à son tour. Mais son nouveau propriétaire ne voulut pas s'en dessaisir. Ce n'est qu'après sa mort et celle de sa veuve, c'est-à-dire au mois de novembre 1900, que M. Chéramy put satisfaire sa pieuse admiration. On peut voir aujourd'hui le marbre de David dans la grande salle où l'ancien avoué du théâtre français a entassé les chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture qui composent sa collection. Il occupe le milieu de la cheminée et y demeurera jusqu'à ce qu'il aille prendre place à l'Institut, dans la salle des séances de l'Académie française, à côté du buste de Victor Hugo qui, lui aussi, fut taillé par le ciseau de David. Ainsi l'a voulu M. Chéramy de qui je tiens tous ces détails. Je n'ai pas besoin de dire que son legs généreux a été accepté avec empressement

par la noble compagnie à laquelle appartint Lamartine pendant près de quarante ans.

Mais revenons en arrière. Nous avons vu que le poète des Harmonies, tout en s'inclinant devant le génie lyrique de Victor Hugo, ne goûtait qu'à moitié son rcmantisme. Cela ne doit pas nous étonner après la lettre qu'il écrivait à M. de M... (i) au début de sa carrière et dans laquelle il soutenait cette opinion, qu'il aurait voulu faire partager à Stendhal, que le siècle ne prétendait pas être romantique dans l'expression, mais seulement dans les idées. Si donc on me demandait quelle influence Hugo put exercer sur la poétique de Lamartine, je répondrais sans hésiter qu'elle n'est pas appréciable, Lamartine a}'ant trouvé sa forme dès le premier jour et n'en ayant jamais changé. Cependant, si Victor Hugo ne put le décider à pratiquer plus que de raison l'enjambement et le rejet, à substituer à son mètre large et d'une seule coulée, « ces mètres rompus qui boitent en marchant » {2), il lui apprit à se respecter davantage, à ne pas « profaner la poésie par des vers médiocres (3) »,à serrer davantage son vers. C'est quelque chose, assurément, mais ce n'est rien en comparaison de l'influence que Lamartine exerça sur lui et qui éclate dans les pièces de sentiment et dans celles où il a chanté la nature. Lisez par exemple, dans les Orienta/es, la pièce intitulée Fantômes, et dites-moi si certaine strophe n'est pas

(1) Cf. Racine et Shakespeare, par Stendhal.

(2) Epitre de Lamartine à Sainte-Beuve, dans les Harmonies.

(3) Lettre à Ant. de Latour, du 21 mars 1829.

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un écho fidèle des Méditations intitulées le Soir et le Souvenir (i). Dites-moi encore si, dans les Feuilles d'automne, lu Prièrepour tous ne fait pas songer aux plus belles pièces religieuses des Harmonies et si, dans les Chants du crépuscule, la pièce XXIV n'est pas manifestement inspirée du Lac :' Lamartine avait dit :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, (Jue tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: Ils ont aimé!

Victor Hug-o, s'emparant du même thème et le développant à plaisir, comme pour faire éclater sa puissance verbale., s'écrie à son tour:

Que tout ce que tu vois, les coteaux et les plaines, Les doux buissons de fleurs aux charmantes haleines,

La vitre au vif éclair, Le pré vert, le sentier qui se noue aux villages Et le ravin profond débordant de feuillage

Comme d'ondes la mer !

Que le bois, le jardin, la maison, la nuée

Dont midi ronge au loin l'ombre diminuée,

Que tous les points confus qu'on voit là-bas trembler,

<Jue la branche aux fruits mûrs, que la feuille séchée,

Que l'automne, déjà par septembre ébauchée,

Que tout ce qu'on entend ramper, marcher, voler,

Que ce réseau d'objets qui t'entoure et te presse,

Et dont l'arbre amoureux qui sur ton front se dresse

Est le premier chaînon, Herbe et feuille, onde et terre, ombre, lumière et flamme. Que tout prenne une voix, que tout devienne une àme

Et te dise mon nom !

(i) Celle-ci, par exemple :

Doux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans l'ombre, Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler! Un jour douteux me montre et me cache leur nombre ; A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler.

Puissance verbale, ai-je dit plus haut. Ce mot qu'on répète à tout bout de champ, comme une sorte de cliché, en parlant du style de Hugo, pourrait tout aussi bien être appliqué à Lamartine, car je ne crois pas que le premier, avec un clavier plus riche et plus étendu, ait dépassé jamais l'infinie variété de sons, de nuances et d'images, la virtuosité vraiment extraordinaire que le second déploya dans les Harmonies et dans la partie descriptive de Joceli/n. Encore Lamartine a-t-il cette supériorité sur son rival qu'il n'offense presque jamais le goût ni l'oreille (i). C'est même en cela qu'il est plus classique que romantique.

Le 12 juillet i83o, comme s'il avait eu vent de la

bataille prochaine, Victor Hugo adressait les vers

suivants à Lamartine en s'excusant de ne pas l'avoir

fait plus tôt.

Naguère une même tourmente, Amis, battait nos deux esquifs.

C'est alors qu'en l'orage sombre

J'entrevis ton mât glorieux

Oui, bien avant le mien, dans l'ombre,

Fatiguait l'autan furieux.

Alors, la tempête était baute,

Nous combattîmes côte à côte,

Tous deux, moi barque, toi vaisseau,

Comme le frère auprès du frère,

Comme le nid auprès de l'aire,

Comme auprès du lit le berceau.

Ils ne devaient pas cesser de combattre ensemble, mais à partir de la révolution de Juillet, ce ne fut plus seulement pour le triomphe de leurs idées littéraires qui d'ailleurs avaient gain de cause, ce fut encore et

(i) « Adoucissez votre palette, lui écrivait-il le 8 juin i8s3, à propos du terrible Han (d'Islande) qu'il trouvait aussi trop terrible, I'imagination comme la lyre doit caresser l'esprit ; vous frappez trop fort : je vous dis ce mot pour l'avenir. .. » (Lettre publiée par la Revuede Paris du i5 avril 1904 )

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