‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 45 sur 72 · IV. ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

IV. ALFRED DE VIGNY

Ils auraient pu se rencontrer auxTuileries, quand ils étaient dans les gardes du corps; ils ne se connurent que beaucoup plus tard dans les réunions du Cénacle chez Victor Hugo. Mais ils s'appréciaient déjà depuis longtemps. Lamartine avait tout de suite admiré le Moïse de Vigny, qu'il préférait à toutes ses œuvres, et Vigny ne cachait pas son admiration pour les premières et pour les secondes Méditations. 11 écrivait un jour à Victor Hugo à propos de ces dernières : « C'est une chose infâme que la littérature, je commence par là, et ce qui me le fait dire, c'est d'entendre autour de moi tout ce qui se dit de M. de Lamartine. Il est toujours mal jugé et tantôt on le prend trop haut ou tan-

principes opposés. Tu dis : la révolution de 89 est le mal sans mélange. Je dis: les grands principes de la Révolution de 89 sont vrais, beaux et bous, l'exécution seule a été atroce, inique, infâme, dégoûtante. Pour que 87 fût si mal, il fallait que ce que 8g détruisait fût beau : or je trouve 88 hideux. Nous ne pouvons nous convertir sur ce grand principe originel. Nous ne nous rencontrons que dans le sentiment d'horreur pour la Révolution-action, mais non pour la Révolutionprincipe. La Révolution-principe est une des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en temps la forme de la société humaine ; et si tu veux raisonner sans passion avec toi-même, tu verras que l'idée de liberté et d'égalité légales est autant au-dessus de la pensée aristocratique ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage ancien. Il y a sur ce point une tache dans ton œil. Une idée que le monde entier avoue, adopte, conçoit, défend, ne peut être une erreur ; l'erreur est incomplète, mais non dans sa nature. Plusieurs siècles passeront sur nos tombes avant que cette idée ait enfin trouvé sa vraie forme, mais tout indique qu'à travers destlots de sang et de misères ellcla revêtira enfin; alors le monde sera transformé.

« Les souvenirs, les regrets, les habitudes de pensées et de formes politiques, les positions personnelles font longtemps illusion aux hommes ; ton fils ne pensera plus comme toi, et son Lis comme lui. » (Corresp. de Lamartine, t. III, p. 2i5.)

[AMAIUIM.

tôt trop bas. On dit que vous tous l'avez excommunié. Je ne puis le croire. Cela me rappelle les cris que l'-ou jeta parmi nous lors des premières Méditations ; par combien d'applaudissements les avons-nous élouffées! Je n'ai reçu à son sujet aucune lettre de nous! J'ai lu attentivement à plusieurs reprises et seul, ses deux nouveaux ouvrages, et je veux vous dire ce que j'en pense pour savoir avec lequel de vous je me serai accordé. Je ne veux d'abord parler que de l'ouvra je vous dirai ensuite deux mots sur l'auteur. Je parierais que vous ne les avez pas assez distingués, vous êtes trop près.

«Socrate est un ouvrage très biencomposé et auquel on ne peut pas refuser une poésie grave et majestueuse. Je veux bien que Platon en ait fait une partie, tout cela est plus beau par les vers, et il y en a d'une sévérité mâle qui m'a ému, et l'émotion ne se trompe jamais (i).Mais Psyché est trop longue et sans grâce, elle interrompt un puissant intérêt, et si l'auteur voulait mettre les tableaux de Piaphaël, il fallait en choisir un, celui qui avait le plus de rapport avec le moment, l'immortalité de l'âme. Je renoncerais pourtant difficilement à ce rayon de poésie qui pénètre dans le cachot, mais je voudrais l'épurer. Il y a là un poignard, une (joutte de bien mauvais goût, mais les deux gouttes pour les dieux me paraissent d'une grande beauté. Je trouve que Lamartine a manqué son ciel comme tous ceux qui en ont fait, car nous ne connaissons que le malheur. Je n'aime pas les âmes qui sefécondent,etPhédon est par trop auacréontique. Quel parti notre grand Soumet eût tiré de ce grand

(i C'était déjà le Vers de Musset :

Mais une larme coule et ne se trompe pas.

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sujet I II m'en avait un jour confié le projet. Son plan était admirable, et il sera peut-être force d'y renoncer; ce Socrate ébauché fera peut-être trop de bruit pour qu'on ait l'air original en le traitant. Les sots iront toujours chercher le ternie de ses beautés dans un hémistiche de l'autre. Je pleure tous les jours cette tragédie, je la pleure avec les larmes de la postérité.

« Quant aux Méditations, certes l'ensemble de ces nouvelles Méditations est fort inférieur aux premières; le ton est désuni et on a l'air d'avoir ramené toutes les rognures du premier et les essais de l'auteur depuis qu'il est né... Cependant, je le dis avec vérité, je ne crois pas que M. de Lamartine ait rien fait qui égale les Préludes et les dernières strophes surtout, Bonaparte et le Chant d'amour. Il y a, en général, dans tous ses ouvrages une verve de cœur, une fécondité d'émotion nui le font toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs (1). »

Voilà ce que pensait Vigny de Socrate et des Méditations.

Los Harmonies ne firent qu'augmenter son enthousiasme. J'ouvre son Journal et je lis sous la date de i832: « Je n'ai jamais lu deux harmonies ou méditations de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand je les lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. Heureux quand je vois d'autres yeux plus humides encore que les miens! Larmes saintes! larmes bienheureuses, d'adoration, d'admiration et d'amour (2)! »

(1] Victor Hugo avant i83o. par Edmcmd Biré.

C'est à peu de chose près ce que pensait Euffénie de Guërin : a Tous les soirs, écrivait-elle à son frère, je lis quelque HarmoRie de Lamartine : j'en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme qui me transporte

Juste Olivier, qui le fréquentait en i83o, raconte en ses Souvenirs, qui sont si précieux pour l'histoire littéraire de ce temps, une conversation à laquelle il assista chez Alfred de Vigny, un soir qu'elle était tombée sur les Harmonies, qui venaient de paraître:

« On a parlé de M. de Lamartine (en ce moment à Màcon), en sorte que je ne l'ai point vu. M. de Vigny en a vanté encore les derniers vers (les Harmonies). — « C'est si beau! c'est si large!... peut-être trop! » a-t-il ajouté en riant, et la petite critique est venue. J'avoue qu'elle m'a fait plaisir ; elle sentait un peu le confrère. Ces Messieurs trouvaient fat le Dernier regret, surtout l'endroit: Ainsi quand je partis, etc. M. de Vigny a cité ce vers : Dans sa première larme elle noya son cœur, « C'est joli, c'est gracieux, » disaitil. Tous critiquaient lapremiêre étoile dans mon ciel ; « Il y a quelques vers enjambés dans ses Harmonies, ajoutait M. de Vigny, mais peu. Il n'ose pas encore. Il n'ose pas toujours dire les choses par leur nom : l'eau qui sort d'une urne écumante au lieu d'une bouillotte. Lamartine me dit il y a quelque temps qu'il avait acheté les tableaux de Martyns : le Festin de Balthazar, etc. Quelle gravure?demandai-je, les gravures anglaises, j'espère. — Non. — Oh! bien, mon ami, on vous a volé ; les autres ne valent rien. — Qu'est-ce que cela me fait ? Ce ne sont pas les détails que je veux, c'est l'idée. » — Et M. Gustave Planche de laisser échapper une exclamation de dédain. — Sans doute, ce n'est pas amusant, disait Vigny à Musset, en parlant des Harmonies, mais, tenez! la Bible,

loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi ; je me trouve où sont ces esprits qui balancent les astres sur nos tûtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d'air. » (Journal d'Euçénie deGuérin, ii avril i835.;

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croyez-vous que ce soit amusant ! La Bible n'est pus amusante, je le sais bien, moi !... — Enfin, dit Musset, je ne sais pas, ces Harmonies... tout cela ne vaut pas Faublas ! ... »

Pauvre Musset! il ne devait pas toujours préférer Faublas aux poésies de Lamartine. En ce temps-là le dandy blond et rose qu'il était s'amusait, entre une ballade à la lune et quelques strophes de don Pais, à effrayer les bourgeois de son quartier en se promenant le soir dans la rue avec une tête de mort allumée sur la sienne. (Juelques années plus tard, sa liaison avec George Sand allait mettre fin à ces folies, et des chants désespérés «qui sont toujours les plusbeaux», les vers des Nuits allaient jaillir de son cœur, comme le sang d'une blessure mortelle. « Tout cela ne vaut pas Faublas! » Ah! si Lamartine avait eu vent de cette boutade qui, prise au sérieux, serait un pur blasphème, quel parti il en eût tiré dans l'admirable Entretien qu'il fit sur la mort de Musset, pour s'accuser d'avoir méconnu son génie ! Je l'entends encore exprimer le regret, à propos des Stances à la Malibran, que le poète qui les avait écrites n'eût pas uni sa destinée à celle qui les avait inspirées : « Voilà, s'écriait-il, la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait dû placera temps sur la route du poète dont nous parlons! Voilà le Sursum corda qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils étaient beaux, ils étaient poètes au moins autant l'un que l'autre; ils pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie de Cimarosa !... »

On dit que cette union si bien assortie quant au talent avait été un moment le rêve de Musset, mais il laissa passer l'heure, et, quand la Malibran mourut, s'il l'immortalisa en des vers qui sont comme un écho direct des Méditations et des Harmonies, ce n'est pas lui qui fit son épitaphe, c'est le poète « vieilli» à qui il reprochait un jour de le traiter en enfant (i). Car Lamartine aussi aimait beaucoup la « sainte artiste » et il était fier d'avoir remué son « cœur d'ange et de lion » avec les vers que Musset sacrifiait si cavalièrement aux Aventures de Monsieur de Faublas (2).

Je reviens à Vigny. Il disait donc à Musset que la Bible n'est pasamusante. Qui a jamais soutenu lecontraire? Mais c'est la source incomparable, unique, où les poètes épris du merveilleux et du divin, les poètes élégiaques comme les poètes épiques, Racine, Milton, Klopstock, sont venus puiser et puiseront toujours. Et si Lamartine et Vigny ont tant d'affinités entre eux, si Eloa semble une page détachée du poème des Visions que Lamartine ne fit malheureusement qu'ébaucher, si les Elévations de l'un font songer aux Méditations de l'autre, cela tient à ce que la Bible fut leur livre préféré à tous les deux.

Mais, de même que le vers de Lamartine est moins sobre, moins ramassé, que celui de Vigny, plus moliniste que janséniste, de même aussi son esprit est beau-

(1) Voici cette épitaphe:

Beauté, génie, amour furent son nom de femme Ecrit dans son regard, dans son cœur, dans sa voix, Sous trois formes au ciel appartenait cette âme : Pleurez, terre, et vous, cieux, accueillez-la trois fois.

(2) Lire dans les Lettres à Lamartine celle que la Malibran lui écrivait de Bath (Angleterre), le n août i83o.

J'aurais beaucoup à dire sur l'admiration de Musset pour Lamartine, mais c'est un sujet que je me réserve de traiter à fond dans mon livre sur le poète de Rolla.

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coup plus large. On sont, à la hardiesse de ses conceptions, qu'il a respiré l'air libre du mont Liban. Un soir qu'ils causaient ensemble dans le salon de la marquise Edouard de La Grange, Vigny, lui avant demandé s'il pensait comme luique l'islamisme n'est qu'un c/trisfianisme corrompu, fut scandalisé de l'entendre lui répondre que c'était au contraire un christianisme purifié.

C'est aujourd'hui l'opinion d'un ancien prédicateur de Notre-Dame qui, malgré ses variations, est demeuré profondément chrétien. J'ai nommé lePère Hyacinthe. Du temps qu'il portait la robe de carme il rapprochait déjà l'islamisme et le christianisme. Depuis qu'il a visité l'Orient sous l'habit du siècle, il met à certains égards le premier au-dessus du secoftd. Pourquoi? Vigny disait à Lamartine « que le Coran arrête toute science et toute culture; que le vrai mahométan ne lit rien parce tout que ce qui n'est pas dans le Coran est mauvais et qu'il renferme tout(i) ». Et Lamartine lui répondait que les mahomélans étaient plus civilisés que nous à cause de la charité extrême entre eux. C'est évidemment pour cela que le Père Hyacinthe, sans mettre le Coran au-dessus de l'Evangile, donne la préférence aux sectateurs de Mahomet. Il ne suffit pas, en effet, qu'une religion soit basée sur la charité, il faut encore, il faut surtout qu'elle soit pratiquée dans cet esprit, et malheureusement le christianisme laisse beaucoup à désirer sur ce point (2).

(1) Le Journal d'an poète, p. i3o.

(a) Après avoir lu ces lignes, que j'avais cru devoir lui soumettre, le P. Hyacinthe m'écrivit : « La remarque que vous faites est juste : il y a plus de charité entre les musulmans qu'entre les chrétiens. J'ajoute qu'à l'encontre des superstitions, je devrais dire peut-être des idolâtries par lesquelles nous avons défiguré la religion de l'Evangile, ils ont conservé un monothéisme aussi grandiose que simple. » Lettre du 10 septembre 1905.)

Quoi qu'il en soit, le mot de Lamartine le juge et nous donne la mesure de son intelligence et de son cœur. Chrétien de naissance, il avait appris desasainte mère à mettre ses actes d'accord avec ses principes, et l'on peut dire que le grand ressort de sa vie privée et de sa vie publique fut la charité évangélique et chrétienne.

Vigny, qui avait été élevé à la même école, avait mis plus d'une fois sa bonté à l'épreuve. Après avoir, dans Chatterton, réclamé pour le poète le droit de vivre, il avait songé à le faire consacrer par le Parlement et avait proposé, en i838, à Lamartine de rédiger en forme de pétition un projet de loi conçu dans les termes que voici : « Si un poète a produit une œuvre qui obtienne l'admiration générale, il recevra une pension alimentaire de deux mille francs. Si après cinq ans il produit une œuvre égale à la première, sa pension lui sera allouée pour sa vie entière. S'il n'a rien produit dans l'espace de cinq années, elle sera supprimée (i). » Mais la générosité native de Vigny n'avait d'égale que sa naïveté. Il fallait effectivement être bien naïf pour supposer que le gouvernement de Louis-Philippe, qui avait tant à se plaindre de l'opposition du prince des poètes qui siégeait au plafond de la Chambre, s'intéresserait au sort de ses malheureux congénères. Il s'y intéressait si peu que, deux ans après, si Lamartine n'avait fait parmi ses collègues de la Chambre une quête qui produisit 455 francs, Lassailly serait mort de faim. Vigny, qui avait demandé pour lui un secours au gouvernement, n'en avait même pas obtenu de quoi le nourrir pendant dix

(i) Journal d'un poète, p. 129.

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