‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 5 sur 72 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

I. — Les sœurs des hommes illustres, d'après Sainte-Beuve : Jacqueline Pascal, la sœur de René, la sœur de Jocelyn. — Eugénie de Guérinet Henriette Renan. — Secret de la supériorité de la sœur sur le frère. — De l'influence de la mère sur son fils. — L'esprit et le cœur de la mère. — Quelques exemples contemporains de Lamartine : la mère de Sainte- Beuve, la mère de Victor Hugo, la mère d'Alfred de Vigny.

— Conseils de Mme f]e Vigny à son fils sur l'honneur de l'homme et celui de la femme, sur la fréquentation des comédiennes, sur la nohlesse, sur la fidélité au roi et l'amour du paySj sur l'ambition et l'avancement dans l'armée.

IL — La mère de Lamartine d'après son journal. — Ni sernioneuse ni puritaine. — Fille d'une sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans. — Chrétienne à la mode du xvmc siècle. — Son admiration pour Jean-Jacques. — .Mère à la faconde Mme de Rémusat. — Le droit d'aînesse dans les familles nohles après laRévolution. — Comme quoi Lamartine fut gâté par tous les siens et fut, au physique et au moral, le portrait vivant de sa mère. — La source naturelle de son panthéisme.— Le sentiment religieux de la nature chez sa mère.

— Il apprend à lire dans la Bible et la Jérusalem délivrée. — Comment on développait autrefois l'imagination des enfants dans les maisons d'éducation religieuse. — Prières et lectures en commun à Mâcon et à Milly. — Les comédies de Molière entre la récitation du chapelet et une méditation. — La mère de Lamartine, pendant une absence de son fils, brûle ses exemplaires de V Emile et de la Nouvelle Héloïse.

— Son goût pour le métier des armes. — La fidélité de son père à la cause des Bourbons. — ■ Alphonse, maire, à vino-t ans, de la commune de Milly. — Sa passion pour le jeu. —

— Visite inattendue que lui fait sa mère à Paris. — Comme quoi, lorsqu'il eut une situation sociale, il la paya largement de retour. — Son chagrin quand elle mourut.

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Sainte-Beuve, à propos de Jacqueline Pascal, qui par certains côtés fut plus grande que son frère, a écrit une page exquise sur les sœurs des grands hommes.

« Règle générale, dit-ii, les sœurs, quand elles sont égales, sont plutôtsupérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures. Ce sont comme des exemplaires de famille, des doubles du même cœur, qui se sont conservés sans aucune tache au sein du foyer, ou dans l'intérieur du sanctuaire. Chez les modernes on pourrait citer biendes noms, même parmi les profanes. Mais combien de fois surtout je me suis plu à rêver la sœur du poète, d'un de ces grands poètes que nous admirons et que nous chérissons à travers les fautes et les faiblesses ! La sœur de René est trop connue, mais la sœur de Jocelyn, par exemple! Elle aura ia mélancolie pure et légère, la tendresse et l'harmonie et le chant d'oiseau, sans mélange des jeux de l'art et sans la ruse acquise. Elles n'ont pas fait de leur âme œuvre ni gloire. C'est une gravure de Raphaël avant la lettre qu'une belle âme avant la gloire. Se figure-t-on rien de plus angélique qu'une sœur de Fénelon (i) ? »

Voilà, certes, un joli couplet! Il y manque pourtant quelque chose. Sainte-Beuve, qui semble regretter à travers ces lignes de n'avoir pas eu, à certain carrefour de la vie, une sœur très douce et très clairvovante, a négligé de nous dire le secret de la supé-

(i) Port Royal, t. III, p. 346, 358-36o.

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riorité Je la soeur sur le frère illustre, et pourquoi, notamment, la sœur de Maurice de Guérin et celle d'Ernest Renan, qui sont plus près de nous, eurent tant d'influence sur eux. La chose est d'autant plus intéressante qu'on pourrait s'y tromper. Je ne surprendrai personne en disant que le cœur et la tète, par qui le inonde se conduit, sont beaucoup plus unis chez la femme que chez l'homme. Eh bien, c'est par l'esprit plutôt que par le cœur — à moins que ce ne soit par les deux à la fois — que la sœur agitsur le frère qui l'écoute. Et plus sa culture intellectuelle sera grande, plus mande aussi sera son action morale. Pourquoi ? parce que, si le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, l'esprit a les siennes aussi que le cœur ne comprend pas davantage. Or, quand la raison et le sentiment marchent ensemble, comme dans le cas qui nous occupe, il en résulte des conseils, une lumière si vive, que celui qui les reçoit ne peut que céder et obéir. Voilà donc, selon moi, la cause secrète de l'influence de la sœur sur son frère.

Tout autre est celle de l'influence de la mère sur son fils : je parle toujours, comme Sainte-Beuve, de l'homme illustre.

La mère, en elfet, n'a pas besoin d'une grande culture pour agir sur lui, sans même qu'il s'en doute. C'est assez qu'elle lui ait donné son sang et puis son lait et qu'elle ait entouré son enfance et sa jeunesse de tendresses et de soins dont le charme s'éternise avec le souvenir. Et le fait est que les trois quarts du temps la mère n'agit sur lui que par le cœur. Est-ce à dire que les connaissances humaines lui soient inutiles et que l'amour ou le simple bon sens puissent lui tenir lieu de tout ce qu'elle ignore? Soutenir une pareille

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thèse serait absurde. Molière disait que la femme doit avoir des clartés de tout ; à plus forte raison, quand elle devient mère, car la maternité est une sorte de sacerdoce, et l'homme ne vaut qu'en proportion de l'éducation que sa mère lui a donnée, partant en proportion de celle qu'elle-même aura reçue. Yeut-on quelques exemples à l'appui de cet aphorisme? Je n'irai pas les chercher bien loin, je les prendrai dans le monde romantique, parmi les camarades de lettres de Lamartine, pour qu'ils soient plus saillants et qu'on sente mieux les différences.

Le premier qui se présente à mon esprit est précisément celui de Sainte-Beuve. Je ne sais pas comment fut élevée sa mère, mais je m'en doute à la qualité de ses parents qui étaient de souche anglaise et bourgeoise, et je sais comment il fut élevé par elle. L'éducation qu'elle lui donna fut celle d'une bonne petite bourgeoise de province, très ordonnée, très économe, ayant horreur de tout ce qui n'était pas tradition, usage et pratique, et rendue plus stricte encore sur ce point par la situation précaire que lui avait faite la mort prématurée de son mari. Au lieu d'élever son fils pour lui, pour Dieu ou pour le roi, comme faisaient alors tant de mères françaises, elle l'éleva pour elle seule d'une façon si jalouse que, lorsqu'ayant atteint l'âge d'homme, il eut l'audace de s'échapper de dessous ses jupons, elle dit à la maîtresse de l'hôtel où il s'était réfugié, en i83o, qu'elle aimerait mieux avoir donné le jour à un maçon.

Aussi, malgré de très sérieuses qualités natives, Sainte-Beuve n'eut-il aucune grandeur, aucune noblesse de caractère.

Victor Hugo n'en eut guère plus. Et pourtant, à

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l'entendre, il eut une mère admirable. On connaît lé mot dont il l'a peinte: « Manière était... ma mère. » Pour lui c'était tout dire, et c'est tout dire aussi pour nous. La mère et le fils lurent dignes l'un de l'autre. Ils avaient à peu près les mêmes qualités, comme ils eurent à peu près les mêmes défauts ; parmi leurs défauts je ne relèverai ici que le plus notoire, l'inconstance en matière d'opinion, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux. Ce n'est, en effet, un secret pour personne qu'après avoir été « patriote » sous la Révolution et s'être contentée du mariage civil aune époque oùles églisesétaientrouvertes(i),la mère de Victor Hugo devint catholique et « vendéenne » au début de la Restauration, moins par conviction que par intérêt. Quant à lui, c'est lui rendre pleine justice que de dire qu'en politique il parcourut toute la rose des vents, et qu'en religion, de catholique ultra qu'il était sous Louis XVIII, il finit sous la troisième République par un déisme qui côtoyait d'assez près celui de Voltaire.

Toute différente était la mère d'Alfred de Vigny, et tout autre son fils. On peut trouver que le poète de Moïse et d'Eloa avait des manières un peu hautaines, que, lorsqu'il s'isolait dans sa tour d'ivoire, c'était plus par fierté que par sauvagerie, et que, sous son stoïcisme de parade, il cachait une âme et des mœurs d'épicurien. Mais on est bien forcé de reconnaître qu'il avait une très haute idée des devoirs de l'homme et du citoyen, que personne ne nous a donné de l'honneur une plus belle définition (2), de plus beaux exem-

(1) 11 résulte, en effet, des affiches de ce mariage, qui sont au çreffe du tribunal civil de Nantes, qu'il fut célèbre non pas en 1796, comme le dit M. Edmond Biré, mais au mois de décembre 1797.

(2) « L'homieur, c'est la poésie du devoir.;) (Journal d'un poêle.)

pies, et qu'il est mort, comme il avait vécu, dans l'armure et avec le geste d'un chevalier qui aurait été nourri de Pascal et d'Arnauld. Or cette attitude, ce geste, ce sentiment de l'honneur qui fut toute sa religion, à partir de i83o, il les devait principalement à sa mère, qui avait été élevée par un curé janséniste, son oncle, et qui lui avait appris à lire dans les livres jansénistes dont elle avait elle-même fait sa première lecture (i). Que ceux qui en pourraient douter veuillent bien parcourir le petit livre |des Conseils qu'elle avait écrit à son intention, quand elle l'eut engagé dans les gardes du corps : ils verront que, pour le guider dans la carrière ingrate où il était entré à dix-sept ans. elle avait trouvé des formules lapidaires, dignes des„grands éducateurs de Port-Royal-des-Champs(2). V « L'homme qui vit sans principes, lui disait-elle, a /une conduite incertaine, inconséquente ; il est le jouet et la victime de ses passions et de celles d'autrui. 11 peut être comparé à un voyageur qui entreprend sans guide une route inconnue; il va, revient sur ses pas, se désespère; et s'il arrive au but, c'est par hasard; ou bien il n'arrive jamais. L'homme qui adopte de faux principes est plus malheureux encore; c'est un voyageur qui se fie à un guide trompeur qui l'engage dans une fausse route : chaque pas l'égaré de plus en

(i) J'en ai rapporté un certain nombre du Maine-Giraud, contenant des annotations manuscrites de l'abbé deBaraudin, curé de Saint-Ours de Loches. Il y avait notamment la série complète des Lettres sur divers sujets de morale et de piété par l'abbé Duguet. J'utiliserai ces notes dans une prochaine réimpression de mon livre sur Alfred de Vigny.

(2) Les Conseils de Mme de Viçny à son fils ont été publiés récemment dans le Sillon (noi des 10 et 25 janvier 1900) que dirige M. Marc Sang-nier, petit-fils de Mme Lachaud, légataire universelle d'Alfred de Viirny.

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plus et il s'éloigne toujours davantage du terme où il

aspirait. »j

Ceci posé, elle s'attachait à combattre les fausses opinions qu'il avait pu recueillir parmi les jeunes gens de son àg-e sur la façon de se conduire dans le inonde, sur l'honneur de l'homme et celui de la femme, sur la fréquentation des comédiennes, sur la noblesse, sur la fidélité au roi et l'amour du pays, sur l'ambition et l'avancement dans l'armée.

I. — « On t'a dit qu'un homme pouvait aller partout sans être déshonoré pour cela ; il est bien vrai qu'on ne voit pas toujours écrit sur son front où il passe son temps, mais tout se sait, et comme l'opinion générale donne ou ôte la considération, je n'ai jamais entendu parler qu'avec le mépris qu'il mérite de tout homme qu'on voit fréquenter les maisons de débauche...

« En gênera! partout où tu n oserais montrer ton uniforme, tu ne dois pas porter ta personne; auraistu plus de respect pour lui que pour toi-même? »

II. — « On t'a dit encore que l'honneur d'un homme était sacré, délicat, qu'il ne fallait pas y toucher, mais que celui des femmes n'était rien du tout, que tant pis pour elles si elles avaient des aventures, qu'on pouvait en jaser et s'en divertir puisqu'elles s'y exposaient, et maintes autres sottises de ce g-enre...Je te dois la vérité sur tous les points, et de te faire connaître l'opinion reçue parmi les cens honnêtes en fait de galanterie (mon père et le tien seraient mes autorités si je n'avais les lumières du bon sens et d'un bon cœur); je te dis donc hardiment que : tenir ou répéter un propos qui atiarjue la conduite d'une femme est un crime de lèse-société. »

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