I. \.M \HTINE
«Toutdit à un honnête homme: respect aux demoiselles et aux femmes honnêtes, mais indulgence et la discrétion la plus sévère pour la femme faible qui, sans vous, eût peut-être toujours été honnête et que la publicité pourrait empêcher de rentrer dans le chemin du devoir.
<( Il n'y a pas une réflexion qui ne vienne renforcer l'obligation d'être discret. Suppose-toi ou mari, ou père, ou frère, et tu reviendras au grand principe de ne pas faire aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on le fît. »
III. — « Je ne te dirai rien de cette espèce de femmes, aussi justement méprisées par leur état que par leurs mœurs, je veux parler des comédiennes; elles sont aussi dangereuses que les filles publiques pour la santé, et plus encore par leur cupidité sans bornes, j'espère bien que tu ne les verras jamais qu'au bout de la lunette de spectacle, et que jamais tu ne leur parleras; ces espèces-là, y compris les belles clames qui font trophée de leurs folies, ne peuvent attacher le moins du monde un homme de goût qui veut mettre de la délicatesse dans ses liaisons. »
IV. — « Voilà encore un sujet sur lequel il est bon de réfléchir pour s'en faire une idée juste; tu entendras dire à des gens bassement envieux que la noblesse n'est rien, que tous les hommes sont égaux; d'autres, d'un orgueil outré, regretteront le temps où le noble pouvait tuer impunément celui qui avait osé lui parler avec violence ; la vérité est au milieu de ces exagérations.
« Devant la loi, tous les hommes sont égaux : tous ont le droit d'être protégés par elle, et personne n'a le droit de se faire justice à lui-même, hors le droit d'une
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légitime défense; nul ne doit non plus mépriser ou humilier celui qui n'est pas noble, mais la noblesse est quelque chose: c'est un titre écrit quele souverain confère pour des services rendus à l'Etat, ce titre, en rappelant ces services au souvenir des concitoyens, est un objet d'émulation pour tous par la considération très Légitime qui le suit; mais son plus beau titre est l'obligation qu'il s'impose de valoir mieux qu'un autre, d'être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l'observer: « Si la vérité était bannie de la terre, disait Louis XII, elle devrait se trouver dans la bouche d'un roi ; » il aurait dû ajouter : et dans celle d'un gentilhomme ! Nos pères étaient tellement délicats sur ce point, que le seul soupçon de mensonge était puni de mort. On disait : « un démenti vaut un soufflet, et un soufflet un coup d'épée », ce qui prouve combien le mensonge était regardé comme un vice bas et odieux...
« Pour être un parfait honnête homme, il faut être juste, soumis à Dieu, à ses père et mère, à ses supérieurs, au roi que j'aurais dû nommer après Dieu, ;; car il est son représentant sur la terre, soumis aux lois qui nous régissent et aux magistrats qui en sont les organes, mais cette soumission, si elle n'est pas dans le cœur, n'est qu'une hypocrisie qui éclate quand l'occasion d'agir se présente. » "
V. — «... Un militaire qui n'aimerait pas son roi, qui ne sentirait pas combien le maintien de son autorité importe au bonheur de la patrie, ou qui serait indifférent à ce bonheur public, ferait de son devoir tout juste ce qu'il faut pour n'être pas déshonoré, mais il n'emploierait pas tous ses moyens si la gloire d'un
autre et non la sienne devait en résulter. Combien de batailles perdues pour les misérables rivalités entre les chefs! C'est que l'amour de la patrie est peu de chose dans une âme commune, et que l'amour-propre qui se fait le centre de tout étouffe tous les sentiments nobles. Ne laisse pas éteindre ce feu sacré de l'amour de ton pays et du roi qui ne font qu'un, il te conduira dans le chemin de l'honneur : et ton intérêt, bien entendu, s'y trouvera toujours. Ta bonne conduite, fùt-elle ignorée, ce qui n'arrive guère, tu trouverais ta récompense dans le sentiment intime d'avoir bien fait; une conscience pure et sans reproche est le seul bonheur que les hommes ne puissent nous ravir, et c'est la vertu seule qui nous la donne. »
VI. — « N'écoute que la vanité, l'amour du plaisir qui entraine celui de la dépense et le désir des richesses, voilà la source de toutes les sottises, de la basse envie et d'un malheur véritable; toujours tu auras avec toi des amis plus riches, plus élevés en grade, «:t si tu n'as pas le bon esprit de voir ta position du côté agréable, tu seras mécontent de tout et tu feras le malheur de tes parents, sans compter que tu leur feras faire des démarches ridicules, comme de solliciter un avancement dû seulement aux services ou des exceptions défaveur qui ne peuvent être le partage que d'un petit nombre en crédit.
« Mais ce qui est à la portée de tout le monde, c'est la modération dans les désirs, l'ordre dans la dépense, c'est de la régler sur son revenu quand il est suffisant pour fournir au nécessaire et à la décence d'état; or, avec ta pension et tes appointements, tu as ce nécessaire-là; réprime donc tes plaintes sur ton avancement, ainsi que toute idée de luxe et toutes les
LA HERE I >Ii LAMARTINE
petites dépenses journalières et d'imitation où le désœuvrement entraîne. »
Tels étaient les conseils que Mrae de Vigny donnait à son fils, à son entrée dans la vie militaire. Je n'en sais pas de plus droits, déplus nobles, de plus rigoureux. Encore avait-elle voulu, comme pour les fortifier davantage, les appuyer des pieuses exhortations qui sont contenues dans les livres saints. Elle lui avait donné, outre l'Ancien et le Nouveau Testament, V Imitation de Jésus-Christ avec celte dédicace touchante : « A Alfred, son unique amie (i). »
Eh bien, pendant que je transcrivais les sages conseils de cette mère admirable, j'avais plaisir à constater que le poète des Destinéesles avait suivis sur tous les points, un seul excepté. Mais pour enfreindre celuilà, il avait cette excuse qu'il n'appartenait plus depuis longtemps à l'armée, quand il se laissa prendre aux charmes de Marie Dorval.
Le Manuscrit de ma mère, qui fut publié après la mort de Lamartine, ne contient aucuns conseils de ce
(i) Je ne sais pas ce qu'est devenu cet exemplaire de l'Imitation, non plus que la petite Bible qui était le livre de route de Vigny, quand il était au régiment, mais j'ai vu passer récemment dans une vente .(Vente Daguin;du 12 avril i<jo5.n° ii25) son Nouveau Testament. C'est un vol. in-ia,vélin, dos et plats couverts d'ornements dorés aux petits fers, contenant la Nouvelle Alliance de Notre Seigneur Jésus-Christ et les Psaumes de David réunis ensemble, et se vendant à Charenton chez Antoine Tillier, 1676-1679. Ce petit volume, qui porte la signature de Vigny sur l'un des feuillets de garde, a été vendu i3i francs. •
genre, et je n'en suis pas surpris. D'abord Lamartine avait vingt-quatre ans quand il entra dans les gardes du corps. Ce n'était plus un enfant. Sans avoir eu positivement de jeunesse, il avait tout de même trouvé le moyen de se déniaiser d'assez bonne heure dans les séjours plus ou moins rapides qu'il faisait tous les ans à Lyon et à Paris, et quelque temps avant, son cœur avait achevé de mûrir sous le soleil de Naples et les baisers de Graziella.
Sa mère n'aurait donc pas pu lui tenir le langage de Mme de Vigny à son fils. Et puis elle n'était pas sermoneuse ni puritaine de sa nature. Sa morale était toute dans ses actions, dans sa conduite; elle prêchait surtout par l'exemple. Si la photographie avait existé en 181/hje crois qu'en guise de viatique, à la place de l'Imitation de Jésus-Christ, elle lui aurait plutôt donné son image, mais il n'en avait pas besoin pour penser à elle, el l'on peut dire qu'en s'arrachant des bras de sa mère il l'emporta toute vive dans ses yeux et dans son cœur.
Fille d'une sous-gouvernante des enfants du duc d'Orléans, la religion de la mère de Lamartine se ressentait du milieu où elle avait passé ses premières années : le Palais-Royal et Saint-Cloud; elle avait gardé l'esprit et les manières de la cour et, toute chanoinesse de Salles qu'on l'avait nommée au sortir de l'enfance, sa piété sérieuse n'avait pas gardé le pli du couvent ; elle était chrétienne comme on l'était dans le grand monde à la fin du dix-huitième siècle, c'est-à-dire avec un grain de philosophie. C'est ainsi qu'elle avait conservé une tendre admiration pour Jean-Jacques Rousseau, — sans doute,nousditson fils, « parce qu'il avait plus qu'un génie, parce qu'il avait
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une âme. Elle n'était pas de la religion de son génie, niais elle était de la religion de son cœur ».
mine femme, Alix des Roys i l fut une épouse accomplie; comme mère, elle me rappelle, avec quelque chose de moins enjoué, M""' de Hémusat qui prenait Mme de Sévigné pour modèle. Elle fut pour sou fils et ses filles une amie autant qu'une mère, voire une amie un peu trop tendre, et tendre ici a le sens de faible. Mariée très jeune au chevalier de Lamartine qu'elle avait rencontré au chapitre de Salles, chez la comtesse de Lamartine de Villars, sa sœur, elle lui avait donné coup sur coup six enfants : un garçon et cinq filles. Le garçon était venu le premier : c'était Alphonse. En ce temps-là, quoiqu'il eut été aboli par la Révolution, le droit d'aînesse subsistait encore dans la noblesse et continuait d'être exercé indirectement, du consentement tacite des frères et sœurs. L'aîné jouissait de toutes sortes d'avantages. Non seulement sa part d'héritage était plus grande, mais du vivant de ses parents on dépensait sans compter pour lui et c'est à qui dans la famille l'aurait le plus gâté. Lamartine profita largement de cette situation privilégiée. Il fut gâté par tous ses oncles et tantes, mais surtout par sa mère qui, après l'avoir nourri de son lait, s'efforça de lui faire une âme à l'image de la sienne. Jusqu'à dix ans elle le garda près d'elle et fut sa seule et unique maîtresse d'école. Tout ce qu'il
(i) Elle était Dée à Saint-Cloud, où elle fut élevée avec le roi Louis- Philippe « dans la familiarité respectueuse qui s'établit toujours entre les enfants à peu près du même àçre parlicipant aux mêmes leçous et aux mêmes jeux ». Son père était intendant çénéral des finances du duc d'Orléans. Sa mère était, comme il est dit ci-dessus, sous-gouvernante des enfants de ce prince. M. et Mme des Roys avaient un logement au Palais-Royal l'hiver, et à Saint-Cloud l'été. (Cf. le Manuscrit de ma mère, p. 27.)*
savait, c'est elle qui le lui avait appris, et il était si savant pour son âge, que, dans la maison d'éducation où elle le plaça, sa communion faite, il remporta toutes les couronnes. Mais elle n'en tirait aucun orgueil et je vois dans son journal qu'elle lui en attribuait tout le mérite. « Je demande pardon à Dieu de cette vanité, disait-elle, je n'ai contribué en rien à ce qu'il peut avoir de bon dans l'âme! » Au fond, je crois bien qu'elle était persuadée du contraire et que c'était par esprit d'humilité qu'elle disait cela. En tout cas jamais homme ne fut plus le fils de sa mère que Lamartine. Au physique, c'était tout son portrait; au moral, toute sa ressemblance.
Sa seule crainte, quand il était en pension à Lyon, c'était qu'il perdît la piété qu'elle avait tâché de lui communiquer. Mais cette piété ne consistait pas seulement pour elle en prières et en exercices religieux, elle était beaucoup plus large. Elle le faisait lire tous les matins pendant les vacances « un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand », pour bien lui enseigner le sentiment religieux émané de toute la nature ».
Et voilà la source naturelle du panthéisme de Lamartine. Panthéiste, elle l'était, en effet, sans le savoir : n'ai-je pas dit qu'elle avait un faible pour Jean-Jacques Rousseau ?
« J'aime le temps d'automne, écrivait-elle un jour, et les promenades sans autre entretien qu'avec mes impressions : elles sont grandes comme l'horizon et pleines de Dieu. La nature me fait monter au cœur mille réllexions et une espèce de mélancolie qui me plaît ; je ne sais ce que c'est, si ce n'est une consonnance secrète de i.otre âme infinie avec l'infini des
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œuvres de Dieu! Quand je merelourne, et que je vois du haut de la montagne la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'a voir donné ce nid caché et tranquille pour les couver !
« Je finis toujours par une prière sans beaucoup «le paroles, qui est comme un cantique intérieur que personne n'entend ; mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement de ces insectes dans cette petite forêt de bruyères que je foule sous mes pieds. »
Il me semble que je viens de lire le motif et comme le canevas d'une* Harmonie poétique et religieuse!
Quand on a lu celte page où chante sa belle âme, on comprend mieux l'éducation que cette mère donna à son fils. J'entendais un jour quelqu'un s'étonner qu'elle lui eût appris à lire dans des livres comme la Bible et la Jérusalem délivrée, et qu'elle eût pris plaisir, quand il n'avait que douze ans, à le voir feuilleter d'une main attentive les Confessions de saint Augustin. Il est certain que les Confessions de l'évèque d'Hippone sontun'peu hardies, toutes morales qu'elles soient, pour une intelligence de douze ans, mais en cela, comme en beaucoup d'autres choses, la mère de Lamartine n'y regardait pas de si près. Elle élail demeurée fidèle à la méthode des anciennes maisons «l'éducation religieuse, où l'on développait par tous les moyens l'imagination des élèves.
J'en parle en connaissance de cause, moi qui, dès l'âge le plus tendre, savais par cœur des milliers de vers, bons ou mauvais, et des pages entières de Télémaque et de l' Ancien Testament. Nos maîtres d'alors, nos mères aussi, n'avaient pas contre la folle du lo°is
les sottes préventions de certains pédagogues actuels. Ils ne craignaient pas qu'elle mît nos jeunes tètes à l'envers : pour modérer ses ardeurs trop vives, ils comptaient sur les effets de la prière et sur la confession. Ainsi faisait la mère de Lamartine. Encore avaitelle bien soin de ne pas lui laisser sous la main les livres de la bibliothèque paternelle qui auraient pu lui troubler la vue. Elle ne disait pas, comme la mère de Victor Hugo : « Bah! mon fils saura bien s'y reconnaître ! » Elle savait que le mal est l'ennemi né du bien et que c'est fausser l'esprit d'un enfant que de lui donner indifféremment en pâture le bon, le mauvais et le pire.
Nous voyons dans ses souvenirs qu'elle lisait les comédies de Molière à ses filles entre une méditation et la récitation du chapelet. « Il me semble qu'il n'y a pas de mal, disait-elle, je passe en lisant les mots dangereux et nous faisons ensuite la prière en commun... » Molière servi delà sorte, c'était comme une tranche de pain noir qu'on envelopperait de confiture pour mieux la faire passer. La mère de Lamartine ne lisait elle-même avec intérêt que les livres où son imagination trouvait son compte, tels que le Génie du Christianisme, dont le style l'éblouissait et l'enchantait, ou VItinéraire de Paris à Jérusalem, qui lui ouvrait les portes de l'Orient.
Cependant, un jour, l'idée lui vint qu'Alphonse pouvait abuser de la trop grande liberté qu'on lui laissait à Màcon ou à Milly et lisait peut-être des livres dangereux. Depuis quelque temps, en effet, elle lui trouvait l'air aidté, mélancolique, il ne savait pas au juste ce qu'il désirait. Profitant de son absence, elle monta dans sa chambre avec la pensée bien arrêtée
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de brûler ceux de ses livres qu'elle jugerait mauvais. Elle vit sur sa table l'Emile de Jean-Jacques et la Nouvelle Héloïse. Elle connaissait la Nouvelle Hèloise pour l'avoir lue et savourée dans les premiers temps de son mariage, et ce livre n'avait fait qu'augmenter son admiration pour Rousseau. Mais elle n'avait jamais lu l'Emile. Elle s'assit à la table de son fils et en lut plusieurs passages qui la ravirent et lui firent du bien. Elle en copia même quelque chose. Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que ce qu'il y avait de bon était empoisonné par des exagérations et des extravagances propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens. Elle brûla l'Emile et la Nouvelle Héloïse, qu'elle jugeait plus dangereuse encore parce qu'elle exaltait les passions autant qu'elle faussait l'esprit.
Lamartine avait alors vingt-trois ans.
C'était un peu tard pour surveiller ses lectures. On eût mieux fait d'occuper autrement son oisiveté et de lui choisir une carrière. Mais il n'avait de goût alors que pour le métier des armes, et son père, qui avait juré fidélité aux Bourbons, aurait cru forfaire à l'honneur en lui permettant de prendre du service dans les armées de Buonaparte. X'avait-il pas, à la fin de l'empire, avec la complicité du préfet de Màcon, trouvé le moven de le faire nommer maire de Milly pour le soustraire à la conscription? Un maire de vingt ans, ce n'était pas chose banale. Alphonse de Lamartine remplit ces fonctions de son mieux, mais pas longtemps; l'abdication de Napoléon en fit, quelques mois après, un garde du corps de Louis XVIII.
A partir de ce moment, sa vie changea du tout au tout. En lui mettant le pied à l'étrier, son père l'affranchit de la tutelle de sa mère. Je ne parle pas de la
sienne qui ne s'exerça qu'à travers les tendresses de sa femme, ou de loin en loin directement sous forme de réprimande, quand il lui arrivait de Lyon, de Naples ou de Paris des notes un peu trop fortes à payer. Ces jours-là la mère d'Alphonse se pliait en deux et se serait cachée dans un trou de souris, ayant conscience que les torts de son fils étaient un peu les siens, ou bien elle prenait la diligence de Paris, sans rien dire, pour ramener elle-même l'enfant prodigue au bercail. Et il fallait voir avec quelles précautions et quelles délicatesses! Ce n'était plus la mère qui agissait, c'était l'amie, et comme la sœur aînée de son fils. Laissons-la parler elle-même. Elle va nous raconter mieux que je ne saurais le faire la dernière fredaine d'Alphonse, — la dernière en attendant l'autre! Un matin elle apprend qu'entraîné par ses amis à la passion du jeu il passait toutes ses nuits chez M. de Livry, où il se ruinait de toutes façons.
« Je suis partie à l'instant pour Paris avec ma seconde fille Eugénie, que je mis dans ma confidence; je pris dans le secrétaire de mon mari tout l'argent qu'il }r avait laissé en quittant la maison pour aller en Bourgogne chez l'abbé de Lamartine. Mon amie, madame Paradis, mon beau-frère, M. de Lamartine, et mes belles-sœurs m'en donnèrent encore. J'écrivis à mon mari pour le prévenir et pour lui éviter la scène des reproches qu'il aurait eu lui-même à faire à son fils. Arrivée à Paris, je ne voulus pas aller descendre à son hôtel de peur de lui causer une émotion de surprise trop forte et trop pénible ; d'ailleurs, je tremblais, d'après la lettre de ce bon M. de Larnaud (i), que mon enfantne fût trop changé de figure,
(i) Un ami de la famille qui logeait dans le même hôtel qu'Alphonse.
et que sou changement ne me fît évanouir si je le voyais sans préparation. Je résolus de voir avant en secret M. et M",e de Larnaud pour tout expliquer et tout préparer. Je descendis dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, assez voisin de son propre hôtel; il était encore grand jour : Dieu, que je souffrais de retarder ainsi le plaisir de l'embrasser et d'attendre jusqu'au lendemain, peut-être, la visite ou la réponse de M. et de Madame de Larnaud! J'étais anéantie d'inquiétude, pleurant et priant sur un canapé, la fenêtre ouverte. Eugénie se mit à cette fenêtre pour voir passer les voitures qui se rendaient à l'Opéra ou au Théâtre-Français ; tout à coup Eugénie jeta un cri et me dit : « Maman, venez, je crois bien que je vois Alphonse! » Je courus et je le reconnus elfectivement : il était dans un élégant cabriolet qu'il conduisait lui-même avec un autre jeune homme à côté de lui ; il avait l'air fort gai et fort animé, ce qui me rassura beaucoup; c'était bien lui. Toutes mes inquiétudes tombèrent à sa vue; je ne voulus pas troubler sa soirée. Je passai une assez bonne nuit.
« Je me levai matin, impatiente de voir mon fils, et cependant troublée de l'effet que lui ferait mon arrivée imprévue, ou de la crainte de le trouver souffrant et peu disposé à revenir avec moi, et peut-être avec de bien mauvaises affaires. Enfin, je lui écrivis mon voyage et mes motifs : il accourut tout de suite, il parut enchanté de nous voir et très sensible à la démarche que nous avions faite. Sa santé me parut moins mauvaise que je ne le croyais, il me dit qu'à cause de moi il reviendrait à Màcon, qu'avec tout autre il ne serait pas revenu ; il me demanda quelques jours pour arranger ses affaires. Je lui en accor-
dai huit, ce dont je ne fus pas fâchée pour montrer un peu Paris à Eug-énie (i). »
N'est-ce pas que tout cela est charmant et que cette mère est adorable '?... Un jour qu'elle se demandait pourquoi elle n'avait pas été plus sévère envers son fils, dès la première faute, elle ne trouva pas d'autre réponse que celle-ci : « Sans doute, il aurait craint de me déplaire, mais il ne m'aimerait peut-être pus avec la même passion, et plus tard, pour des circonstances plus graves, la douleur de m'affliger ne serait pas une seconde conscience pour ce jeune homme ! »
C'était vrai. Lamartine qui, jusqu'à trente ans, tira à vue sur le cœur et la bourse de sa mère, lui sut toujours un gré infini de n'avoir jamais laissé protester aucune de ses traites de jeunesse. Et quand il eut une situation sociale, il la paya largement de retour. Elle écrivait, le 21 septembre 1829, peu de temps avant de mourir : « Ce pauvre enfant me comble de tendresse, c'est toujours lui maintenant qui vient à mon aide dans mes jours de difficulté ou de détresse. Il vient encore de se charger de payer pour nous la rente de 3. 000 fr. que nous devions à ma belle-sœur, Mme de Villars. » Cela prouve que, lorsqu'il tombe dans une bonne terre, le bon grain n'est jamais perdu.
La plupart des parents combattent les inclinations poétiques de leur fils, les Muses ayant la réputation, assez justifiée d'ailleurs, de ne point savoir faire d'homme pratique et de nourrir chichement leur homme. En voyant versifier son fils, Mme de Lamartine n'éprouva jamais aucune crainte. Au contraire, elle aimait à lire par-dessus son épaule les vers plus
1) Le Manuscrit de ma mère. p. i03.
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>u moins bons qu'il faisait pour tuerie temps à Mâcon )u à Milly. Elle avait le pressentiment que le chemin iu Parnasse serait pour lui le chemin de la gloire. 2e pressentiment ne fut pas trompé. Un jour, qu'il Stait allé faire une cure aux eaux d'Ail, il rencontra au bord du lac du Bourget la Muse qui devait lui remplir le cœur et du même coup lui donner la gloire et la fortune. Mais comme le bonheur parfait n'est pas de ce monde, à peine avait-il baisé le bas de sa robe blanche qu'elle le quitta pour remonter au ciel. Ce fut le premier grand chagrin de sa vie. Pour le tremper plus fortement et le faire vibrer davantage encore, Dieu lui réservait une plus grande épreuve: il lui enleva subitement sa sainte mère, quand tout lui souriait et que tous ses vœux paraissaient comblés.
Ce jour-là, la terre se déroba sous ses pieds, et son ami de Virieu, qui toute sa vie lui annonça les bonnes et les mauvaises nouvelles, crut qu'elle allait l'ensevelir à son tour!... Mais il n'avait pas vidé son calice.
Comme elle était morte loin de lui et qu'elle était en bière, quand il arriva, il voulut revoir sa mère une dernière fois avant qu'elle descendit dans la tombe (i). ïl
(i) Il écrivait de Saint-Point, le 24 décembre 1829, à son ami de Virieu : n Je t'écris du tond de celte solitude où je suis venu me recueillir quatre ou cinq jours absolument seul, la nuit même où j'y fis apporter la dépouille, la relique de ce que j'aimais et regretterai le plus sur la terre. Enfin je suis plus heureux, je la possède ici. Je puis prier, pleurer, gémir et me consoler sur son cercueil. J'ai l'espoir d'y dormir une fois avec elle. J'élève une chapelle. En attendant, elle est dans une chapelle de l'église même, et il n'y a pas d'interruption à la prière sur son tombeau.J'ai organisé les choses de façon que son âme ne fût jamaisseule. Que j'ai pleuré ces jours-ci ! Mais ces larmes sont moins amères auprès de ce qui fut elle, dans le recueillement de l'église et du lieu qu'elle aimait, que sur la terre tous les dix ans labourée d'un cimetière de ville. Au moins à la douleur l'horreur n'est plus associée. Je suis content... » Cnrresp., t. III. p. i83.)
fit rouvrir le cercueil, il mit sur son front de marbre blanc un dernier baiser, après quoi il la conduisit à pied, sous la neige, à travers la plaine et la montagne, jusqu'au caveau de Saint-Point, qui devait recevoir sa dépouillle. Mais son véritable tombeau fut dans son cœur. Il lui dressa là, tout à côté d'Elvire, une chapelle ardente où chaque jour il se mettait en prière. Et jamais, dans ses heures de détresse les plus sombres, jamais il ne douta qu'il la retrouverait dans la vie éternelle. Heureux, s'écriait-il,
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère ! En vain la vie est dure et la mort est amère, Oui peut douter sur son tombeau?
Voilà pourquoi j'ai voulu que le nom de la mère de Lamartine fût inscrit en tête de ce livre. « Il y a, disait-il, deux éducations pour tout homme jeune qu entre bien doué des dons de Dieu dans la vie : l'éducation de sa mère et l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse!... Noire premier maître de philosophie, c'est un chaste amour (i). »
À présent que nous connaissons la mère de Lamartine, voyons quelle fut la première femme à qui i donna chastement son cœur.
(i) Souvenirs et Portraits: étude sur Alfred de Musset, p. 97.