‹ Lamartine de 1816 à 1830: Elvire et les "Méditations". Documents inéditsChapitre 52 sur 72 · II. LOYSON · texte numérisé non relu

II. LOYSON

Le mot de la fin, le feuilleton de ce journal, est d'autant plus piquant qu'il est tout à fait inattendu. Il nous apprend — ce dont nous nous doutions bien un peu — que Chateaubriand, malgré l'amitié et les éloges officiels de M. de P'ontanes, n'avait pas encore l'oreille de la jeunesse universitaire, et que le jeune Loyson n'avait point l'esprit roman-

(i) Quelques années auparavant, le i" juin i8oo, Lamartine, après avoir lu Corinne, écrivait à son ami de Virieu : « Hier au soir je soutins une thèse de deux heures contre les détracteurs de M™" de Staël. Je soutins qu'elle avait une imagination aussi riche que Chateauhriand, moins de style à la vérité, moins de raison, moins de force, moins de charme... » {Corresp. de Lamartine, t. I.) Lettre inédite.

tique (i). Quant au journal lui-même, il nous rend exactement compte de la situation embarrassée dans laquelle se trouvait Charles Loysonen i8i2.Si nous y ajoutons que, peu de temps avant, il avait célébré la naissance du roi de Rome dans une ode qui avait fait un certain bruit (2), on comprendra qu'il ait conçu quelque dépit de se voir, pour toute récompense, ballotté ainsi de collège en lycée et menacé de perdre le titre de maître-répétiteur qu'il avait acquis au prix d'un travail acharné. Mais comme ces ennuis ne furent en somme que passagers, nous ne lui ferons pas l'injure de croire qu'il en g-arda rancune au régime impérial. Peut-être, après l'abdication de Fontainebleau, applaudit-il un peu trop bruyamment au retour de la monarchie légitime, mais en cela, je m'empresse de le dire, il ne fit que suivre l'exemple du haut personnel de l'enseignement. Il ne faut pas oublier, en effet, que les professeurs de la Faculté des Lettres, comme Royer-Collard et Laromiguière, et les inspecteurs généraux, comme Ambroise Rendu et Guéneau de Mussy, étaient des royalistes d'opinion, qui ne s'étaient ralliés au Consulat et à l'Empire que pour sauver le pays de l'anarchie révolutionnaire. L'empereur ne s'était jamais fait d'illusion sur leur dévouement à sa personne et à sa dynastie, et lorsque Fontanes, en sa qualité de Grand-Maître de l'Université, lui avait demandé une chaire de philosophie pour Royer- Collard, Napoléon, qui savait que, de 1797 a i8o3, l'illustre philosophe avait été l'agent du Conseil royal, institué à Paris par Louis XVIII, l'avait nommé sur la foi de ses principes. Mais l'abdication de Fontainebleau, en les déliant

(1) Cela ne l'empêcha pas, un peu plus tard, d'aller communiquer à M. de Chateaubriand l'exorde du discours qu'il avait été chargé de prononcer à la distribution des prix du Lycée Bourbon. Il écrivait à ce sujet à son ami Papin : « ... Sérieusement ce que je vous dis là serait d'un bien sot orgueil si je le disais à tout autre qu'à vous. Puisque je suis dans mes confidences de vanité, j'ai faitvoir mou exorde à M. Lacretelle et à M. de Chateaubriand, qui l'ont trouve bien. » (Lettre inédite.)

(2) Cette ode, la première qu'il ait publiée, n'a pas été recueillie dans ses œuvres.

APPENDICE /il 7

du sermenl de fidélité, avait rejeté tous ces fonctionnaires dans le parti de leurs préférences, et Charles Loyson, qui était le protégé de Royer-Collard, ne pouvait manquer d'\ entier à sa suite. Il acclama donc le retour de Louis XVIII, el comme professeur dans le discours qu'il fut chargé de prononcera la distribution des prix du Lycée Bonaparte, et comme poète dans une ode où le « tyran » n'était point ménagé. Yoiei quelques strophes de cette pièce de vers (x), qui sont d'un beau mouvement lyrique :

Qu'est devenu le sceptre inique, Le sceptre, instrument de forfaits.

Sous .lequel un bras despotique Fit gémir dix ans les Français 1

Insensé ! qui crus en esclave Pouvoir traiter un peuple brave, Qu'on ne soumet que par l'amour !

Sous tes pieds en vain terrassée, La Liberté s'est redressée, Et te foule aux pieds à son tour.

Heureux, quand le sort l'abandonne, Le tyran qui, privé d'espoir, Perd la vie avec la couronne, Et meurt ainsi que son pouvoir!

Du moins l'éternelle justice Ne lui l'ait pas de son supplice Subir le plus allreux tourment ; El ses innombrables victimes, Du bruit de leurs cris unanimes, N'insultent que son monument.

Tu vis, despote sans courage, Que les Français ont rejeté, Tu vis, échappé du naufrage Où périt ton autorité. Vois tes images abattues, Vois le peuple sur tes statues Poursuivre encor ton souvenir ; De l'indignation publique,

(i) Odel. — La Restauration.

Entends le concert véridique Commencer pour ne plus linir.

Puisqu'à tout prix ton âme vaine Voulut du bruit et du renom, Repose-toi sur notre haine, Du soiu d'éterniser ton nom.

De l'oubli bravant les ténèbres, Les noms des criminels célèbres Ont aussi leur éternité.

Nous maudissons encor Tibère; Et Néron, bourreau de sa mère, Subit son immortalité !

Cependant l'enthousiasme de notre jeune poète reçut un coup terrible, et je vois d'ici l'expression de son visage, quand il apprit que Napoléon, trompant la surveillance de ses gardiens, avait quitté l'île d'Elbe et se dirigeait à marches forcées sur Paris. Le premier chant politique de sa Muse lui avait ouvert les portes du ministère de l'intérieur : il avait été nommé chef du secrétariat de la direction de la librairie. Le 20 mars, en lui enlevant son emploi, lui fit des loisirs qu'il occupa dans sa province natale à défendre la cause du roi par des écrits divers (1). Et lorsque l'empereur eut joué sa dernière carte sur le sombre tapis de Waterloo, Charles Loyson rentra à Paris, derrière Louis XVIII, qui, pour prix de sa fidélité, le nomma chef de bureau au ministère de la justice.

Il faut voir avec quelle sainte indignation il s'élevait alors contre les conspirateurs .et les mécontents qui troublaient encore la rue :

Je vous ai instruit de mon bonheur, écrivait-il à son ami Papin, si telle est la fortune de la France que quelques Français puissent se dire heureux dans le malheur public, et l'attente d'un avenir peut-être plus malheureux encore que le présent. Onod di onien

(1) Il s'était réfugié, pendant les Cent-Jours, chez son ami Papin, à Saumur, et c'est là qu'il composa sa brochure sur la Déclaration de la Chambre des représentants. (Angers, 1810.;

WMTM'ICI. 3l()

avortant ! On esl généralement mqufel dans ce pays-ci. Onparfe de conspiration sans qu'il suit possible de deviner ni 1rs moyens, ni l'espérance des conspirateurs. <Jur vetdent-iïs? Faine sauter te vaisseau public pour entraîner la France dans leur ruine, c'est toul ce qu'ils pourraient se promettre de leur affreuse tentative, impuissante désormais pour rien établir, leur infernale habileté en complots eten conspirations pourrait allerjusqu'â toutdétruire. Que pensez-vous qu'il arrivai en France, s'il ètail prouvé ans étrangers qu'on eût voulu seulement Jarracher un poil de ta moustache d'un de leurs souverains ou de leurs généraux? Arrêtezvous sur cette pensée, si' vous en avez le courage. JPespèreque l'exécution éclatante de Labédoyére, que l'on attend de jour en jour, abattra l'audace des factieux. Elle est portée à un point extraordinaire. Il n'y a rien au-dessus que les transports d'amour que témoigne l'immense majorité des Parisiens pour le roi.. Cesl delà fureur de part et d'autre, et sans les patrouilles nombreuses de la garde nationale, toujours sur pied, il y aurait chaque jour des scènes sanglantes sous les fenêtres mêmes des Tuileries. J'y étais hier : Je roi et la duchesse d'Angoulême parurent à une fenêtre du château. Figurez-vous tout ce que vous pourrez imaginer d'enthousiasme et de transports, et partez de ce point pour en imaginer cent fois plus encore et vous aurez une faible image de ce qui se passait dans celle foule d'hommes et de femm toute condition dont le jardin était rempli. Les cris, les chapeaux en l'air, les chants, les danses, les mouchoirs et les drapeaux blancs agités au-dessus des tètes, tout cela formait un spectacle impossible à décrire. Eh bien, concevez-vous qu'au milieu de cette foule il se trouve des insensés, des furieux, qui mêlent des cris de vive l'empereur aux cris de vive le roi; c'est ce qui arrive cependant tous les jours, c'est de ce dont j'ai été témoin hier. Heureusement, le roi venait de se retirer. Vous ne pouvez vous taire une idée de l'indignation publique. Tout le monde se précipitait sur les factieux avec des cris épouvantables. Trois ou quatre patrouilles se jetèrent au milieu de la multitude, il parait qu'il y avait parmi les partisans de Bonaparte un ou plusieurs officiers. Les sabres furent tirés, les bayonnettes croisées, il l'ai* lait voir le mouvement de cette foule poussée et repoussée en sens contraire, et entendre les cris des femmes effrayées, qui cherchaient à se sauver et ne faisaient qu'augmenter le désordre. J'étais là avec la petite canne que vous me connaissez, ayant une

envie démesurée d'en faire usage et m'égosillant à crier vive l< roi. Enfin, une douzaine de misérables lurent arrêtés et le calme revint. Ceux qu'on arrête ainsi avouent presque tons qu'ils son! payés. Payés ou non, je ne conçois rien à cette rage nationale qui cherche à empêcher la multitude d'en faire sur-le-champ justice. Il y en a toujours d'extrêmement maltraités. lue chose lâcheuse, c'est que des innocents sont quelquefois victimes de l'indignation trompée. Je vous avoue que tout cela m'afflige e1 m'inquiète infiniment. Je ne vous conseille point de venir à Paris (jue les choses n'aient pris une autre figure, non qu'il y ait le moindre danger, mais à quoi bon venir chercher des sujets d'affliction et d'inquiétude à quatre-vingts lieues de chez soi?...

Il terminait ainsi ce triste et vivant tableau de Paris, en 1810, par les lignes suivantes, qui rentrent dans le cadre de sa biographie :

... A propos, je suis redevenu journaliste. Je donnerai de temps à autre quelque article au Journal général, qui, comme vous savez, s'est soutenu avec courage et noblesse pendant l'usurpation. Je dois en avoir un d'inséré très prochainement. Je ne vous dis point le jour, parce que je veux voir si vous le reconnaîtrez ou le devinerez. Il ne portera aucune signature. Je vous prie de ne pas oublier de satisfaire ma curiosité à ce sujet dans votre réponse, si réponse il y a. Je ne puis rencontrer M. Dupuy. Il faudra que j'y renonce. Adieu ! Embrassez tendrement Mme Papin, et priezla de songer à mes confitures . .Mes respects et amitiés ;': Mme Dupuy, au docteur, à l'aimable garde national, croyez-vous que son nom m'échappe en ce moment. Ma mémoire me joue souvent de ces tours. Il me reviendra avant que ma lettre soit fermée. Bon, le voici : c'est M. Courtiller. Je l'avais cherché pendant deux minutes. Tout à vous.

Charles Lovsox (1).

Ou 'auriez-vous fait, à la place de Papin, au reçu de cette lettre? Vous auriez commencé naturellement par recommander à votre femme de songer aux confitures et vous auriez suivi attentivement le Journal général, en quête de la prose de Loyson. C'est ce que firent les amis de Saumur.

(i) Lettre inédite.

Mme Papin, que le poète aimait comme une sœur (i), cueillil les plus beaux fruits de son jardin et en fabriqua (1rs compotes pendanl que son mari parcourait avec curiosité les pages du Journal général. Un jour qu'il avait lu un article de grande tournure sur le 21 Janvier, il se dit que cette fois cela devait être de la prose de Loyson! Et de prendre sa plume et d'écrire à notre journaliste qu'il l'avait devin/'. Je crois même qu'il poussa la malice jusqu'à lui demander s'il n'avait rien emprunté à Thomas ou à Renouait!. Toujours est-il que Loyson, piqué au vif, après s'être avoué l'auteur de l'article en question et s'être défendu de tout larcin, railla l'esprit de « divination » du Saumurois, qui ne l'avait pas reconnu dans le morceau du Desservant de X*", lequel lui avait attiré deux grandes colonnes d'injures de la part du Mémorial religieux.

Le Mémorial était, avec le Journal du Lys, l'org-ane attitré des ultras. Or, Charles Loyson, qui" s'était, dès les premiers jours de la Restauration, rangé résolument du côté des Doctrinaires ou des Constitutionnels, avait souvent maille à partir avec ces feuilles intransigeantes, qui affichaient la prétention de ramener la France aux mauvais jours de l'ancien Régime.

Cependant il avait été nommé maître de conférences à l'Ecole normale, aussitôt après que M. Guéneau de Mussy en eut pris la direction. Profitant du passage de Papin à Paris, il le présenta à M. Royer-Collard qui, d'accord

(1) Témoin le quatrain suivant, qu'il lui envoya un jour en lui offrant une copie de son portrait :

L'art a daigné deux fois retracer mon image. Mon cœur, par un partage aussi juste que doux, De ce double portrait dut faire un double hommage : Ma mère eut le premier, le second est à vous. Ce portrait au crayon appartient aujourd'hui à M. Paul Pionis.

avec M. Guéneau do Mussy, et en considération de son mérite, lui confia la chaire de philosophie de ladite Ecole. Cet honneur inattendu jeta Papin dans une stupéfaction profonde. A la vérité, quand Loyson était chez ses amis de Saumur, ils avaient parlé ensemble, à plusieurs reprises, du projet de se réunir un jour dans la capitale (i), mais ce projet, vu dans le lointain, n'offrait alors à Mme Papin, selon l'expression de son mari, que le côté qui pouvait la flatter, et quant à lui, modeste professeur, il n'aurait jamais osé, malgré l'éclat des services rendus, porter ses yeux sur une chaire de l'Ecole normale.Or.cn même temps qu'il apprenait sa nomination de maître de conférences de philosophie à cette Ecole, Papin recevait une lettre du pays lui annonçant que la nouvelle avait surpris sa femme dans un état de langueur et de souffrances qui ne lui laissait point assez de forces pour soutenir un coup aussi imprévu. 11 demanda donc à M. Royer-Collard la permission de rentrer à Saumur pour la préparer à un départ qui n'était pas sans lui causer de vives inquiétudes. Mais, à peine était-il arrivé chez lui qu'il adressait la lettre suivante au président de la Commission de l'Instruction publique :

(i) Voici justement quelques vers que, le i" janvier 181G, Charles Loyson adressait à Mmc Papin :

Quels vœux former pour vous lorsque l'on recommence? Aisance, estime, honneur, bons amis, tendre époux. Les biens que la fortune ici-bas nous dispense,

Ne les possédez-vous pas tous?

De mon juste embarras tant d'abondance est cause. Dans un vase rempli rien ne peut s'ajouter. Je voudrais bien, soit dit sans trop vous irriter. Qu'à ce bonheur parfait il manquât quelque chose. Pour avoir le plaisir de vous le souhaiter. A ce vœu cependant je mets vite une clause.

Ce quelque chose, entre nous deux,

Je voudrais que ce fut moi-même, Oue de vous l'accorder vous priassiez les deux, Et que les cieux bientôt, pour mon bonheur extrême. Sur les bords de la Seine accomplissent vos vœux. (Communiqué par M. Paul Pionis.)

u-ri. 32.3

Monsieur,

A mon arrivée chez moi, j'ai trouvé ma femme dans l'étal <!<■ trouble que m'avaient annoncé mes amis. Heureusement ma présence cl la promesse formelle que je lui ai faite de in- joint contrarier -ni inclination ont rendu un peu de calme à ses esprits rté 1'' danger qui la menaçait.

Si ma femme ne m'eût opposé que des objections ordinaires, j'aurais pu facilement les combattre et en triompher. Mais elle

rappée de l'idée que le séjour de Paris lui serait funes que -a santé qui depuis longtemps, en effet, est très chancelante, succomberait dans ci- il »uble changement de climat et de régime. Il me semble que de telles préventions, lussent-elles destitue tout fondement, -ont de nature à être respectées, et que je ne pourrais passer outre siu-> me charger d'une grande responsabilité.

Il ne fallait pas moins, .Monsieur, qu'une considération de cette importance pour me déterminer au sacritice de l'honorable emploi ipie je dois à voire bonté. Ce sacritice est si grand à mes yeux qu'en trouvant dans mon àme la force d'y souscrire j'ai commencé à croire que je n'étais pas indigne d'une chaire de philosophie, et qu'il appartenait peut-être d'en donner leeon à qui savait en donner aussi l'exemple.

Puis-je me flatter, Monsieur, que, daignant entrer dan- les motifs qui m'ont dirigé, vous me pardonnerez d'avoir préféré aux plus brillants avantages la paix d'un ménage délicieux, quoi qu'en ait dit La Piochefoucauld, et le bonheur d'une femme dont je n'ai jamais reçu d'autres chagrins que celui-là? C'est moins ici au fonctionnaire public qu'à l'homme et à l'époux que j'ouvre mon cœur et soumets ma conduite.

Il est une autre grâce. Monsieur, que je vous demande encore plus instamment, c'est de ne pas savoir mauvais gré à M. Loyson de ce qu'il a fait pour moi. Il connaissait depuis longtemps mon désir d'habiter la capitale, et il ne pouvait prévoir la répugnance de ma femme pour un séjour si attrayant.

J'ajoute que telle est l'illusion que l'amitié lui fait sur mes faibli- talens, qu'il a cru de la meilleure foi du monde procurer à l'Ecole normale une excellente acquisition, erreur étrange sans doute, et dont je sens mieux que personne toute la gravité, mais dont le principe et la fin sont bien pardonnables. Voilà ce qui

doit lui servir d'excuse auprès de vous, et lui conserver votre estime et votre bienveillance.

S'il ne m'est pas donné, Monsieur, de propager parmi nous cette philosophie noble et généreuse qui sous vos auspices et grâce â l'influence de vos leçons, va désormais fleurir dans nos Ecoles, je veux du moins lui vouer un culte domestique et consacrer à son étude toute mon application et tous mes loisirs... (1).

En même temps, Papin écrivait à M. Guéneau de Mussy que ce qu'il regretterait éternellement c'était de voir rompues aussitôt que formées les relations qu'il lui eût été si doux d'entretenir avec lui :

J'envierai toujours aux professeurs de l'Ecole normale l'avantage d'avoir pour chef un homme aussi éclairé que sage, qui, par l'élégance de ses manières, la douceur de ses mœurs, l'agrément de son commerce, est si digne d'obtenir leur confiance et leur dévouement .

M. Guéneau de Mussy lui répondit le 6 février 1816 par une lettre que je me reprocherais de ne pas publier ici pour deux raisons : la première, c'est qu'elle fait trop d'honneur à son destinataire, la seconde, c'est qu'elle nous révèle l'état d'esprit du chef de l'Ecole normale en face des difficultés qu'il éprouvait à recruter ses professeurs.

Vous m'avez donné une triste nouvelle, Monsieur, en m'apprenant que vous ne pouviez revenir à Paris, et que vous étiez obligé de renoncer à l'emploi pour lequel je m'étais trouvé heureux de pouvoir vous présenter. J'aurais bien voulu trouver insuffisants les motifs qui vous ont déterminé, mais je suis forcé de convenir qu'ils sont de nature à ne pas admettre d'objection ; et dans l'embarras où je me trouve, manquant de toute espèce de données pour pouvoir diriger mes recherches, je suis réduit à attendre que la Providence me fasse connaître celui qui pourra vous remplacer dans les fonctions dont je comprends toute l'importance et que pour cette raison même je me réjouissais de voir confiées entre vos mains 2j...

(i) Lettre inédite.

(2) Lettre inédite.

La Providence y pourvoira!... c'est ainsi que raisonne le chrétien, et l'on sait que M. Guéneau de Mussy était un chrétien de l'ancienne foi. La Providence vint à son aide en lui désignant M. de Cardaillac pour la chaire de philosophie, en remplacement de M. Papin i).

Quant à M. Royer-Collard, il répondit, le 3o janvier 1816, au maître de conférences démissionnaire que, tout en étant très fâché île la résolution qu'il avait prise, il devait en excuser les motifs et qu'il ne le trouverait pas moins disposé à faire dans toutes les occasions ce qui dépendrait de lui pour lui être utile. Et. en effet, le 23 octobre 181 7, il l'autorisait à donner des leçons «le philosophie au collège de Sauinur. tout en continuant d'y enseigner la rhétorique.

Est-ce l'ennui de perdre ainsi le compagnon d'étude qu'il avait voulu donner à l'Ecole normale et le chagrin de savoir Mme Papin si souffrante qui jeta soudainement Charles Loyson dans une tristesse nerveuse et puis dans un état d'abattement que l'on prit parmi les siens pour le commencement d'une maladie de langueur? Toujours est-il qu'au printemps de l'année 181 6 il obtint, pour raison de santé, un congé de quelques mois qu'il alla passer en Anjou. Mais les natures vaillantes comme la sienne sont incapables d'inaction et ne se reposent que dans le travail. Il n'était pas arrivé à Chàteau-Gontier qu'il s'adounait à l'étude de la langue anglaise en vue d'une traduction qu'il se promettait de publier du Tableau de la Constitution d'Angleterre, par Georges distance*'*. En même temps, il repre-

1 En 1816, l'Ecole Normale. qui était installée rue des Postes, 26, était ainsi composée : Guéneau de Mussy, chef de l'Ecole ; Villemain et Burnouf,maîtres de conférences des élevés de lettres de 33 année; Loyson et Patin, de 2e année ; Mablin, figuier et Larauza, de ir° année ; de Cardaillac, philosophie ; Cousin, histoire de la philosophie : Guiçniant, histoire ; Leroy, Dulong, Pouillet et Deflers, sciences physiques et mathématiques.

32Ô LAMARTJ.NL

nait le doux commerce des Muses et se préparait au concours de poésie que l'Académie française venait d'ouvrir et dont le sujet était le Bonheur de l'élude. Il semble que le sujet avait été choisi tout exprès pour lui, car, depuis l'âge le plus tendre, il avait mis dans l'étude toute sa joie. Aussi son discours en vers fut-il un des meilleurs que l'Académie récompensa en 1817 (1). D'aucuns même prétendent qu'il valait beaucoup mieux que l'accessit qui lui fut décerné. Telle ne paraît pas avoir été l'opinion de Victor Hueo. qui. si l'on en croit la légende, pour se venger de n'avoir obtenu qu'un encouragement à ce concours, aurait décoché à Charles Loyson ce trait qui est bien dans son esprit.

Même quand l'oison vole, on sent qu'il a des pattes.

Quoi qu'il en soit, si Charles Loyson et Victor Hugo -e rencontrèrent pour la première fois dans un concours académique, ce ne fut pas la dernière.

Quand Charles Loyson fonda le Lycée français 12), dont le premier numéro parut le 20 juin 18 19, Victor Hugo y publia la Canadienne suspendant au palmier le tombeau

(1) Le sujet « Le bonheur que promet 1 étude » avait été mis au concours le 5 avril i8io, pendant les Cent-Jours. Le prix ne fut décerne que deux aus plus tard, le a5 avril 1817. 11 y eut quarante-six concurrents, dont Félix Bodin, né à Saumur le 29 décembre 1795. La bibliothèque d'Angers possède le manuscrit de sa pièce de vers. Le prix fut partagé entre Lebrun et Saintine. L'ouvrage qui obtint l'accessit — c'était celui de Charles Loyson — avait pour épigraphe le ver-; suivant :

Me vero primum clulces ante omnia Musœ. qu'on retrouva deux ans après sur la couverture du Li/cée français.

D'après le secrétaire perpétuel, M. Renouard, c'était le discours où il y avait le plus de verve poétique. Victor Hugo, qui avait pris pour épigraphe.

.4/ mihi jam puero cœlestia sacra placebant, eut un encouragement un peu à cause de son âge qui avait fait croire à une mystification de l'auteur.

(2) Le Lycée français, qui ne survécut que peu de temps à la mort de Charles Loyson, avait pour principaux rédacteurs : Casimir Delavigne, qui y publia ses deux Messcniennes sur Jeanne d'Arc ; son frère Germain, Eug. Scribe, Brifaut, Patin, Victor Leclerc, Brusnière de Sorsum, Viollet-le-Duc père, Théry, Aveuel, Charles do Kémusat, Delécluze, etc.

ÀPPKNDICB 327

de sou nouueau-né,chaxm&nte poésie qu'il n'a pas recueillie dans ses œuvres, sans doute parce qu'elle n'est qu'une imitation crime scène à'Atala. Un peu plus tard, ils déplorèrent ensemble la mort trafique du duc de Berry. Plus tard encore, quand parurent les poésies d'André Chénier et les Méditations de Lamartine, Victor Hugo en rendit compte dans le Conservateur littéraire, après que Charles Loyson s'en l'ut occupé dans le Lycée français. C'est même ce qui m'a donné l'idée de rapprocher leurs articles. On y verra que Victor Hugo n'avait alors pas plus de goût que Charles Loyson pour les hardiesses c< barbares » de la versification d'André, tout en rendant justice à « cet homme si intéressant qui n'avait pas eu le temps de devenir un poète parlait

Nous laissons à d'autres, disait le futur auteur de Cromivell, le courage de triompher de ce jeune lion arrêté au milieu du développement de ses forces. Qu'on méprise ce style incorrect et parfois barhare, ces idées vagues et incohérentes, cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui s'éveille, cette manie de mutiler se-- phrases, et, pour ainsi dire, de les tailler à la grecque, les mots dérivés des langues anciennes employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle, des coupes bizarres, aucune connaissance du véritable mécanisme de la poésie français". ; ces défauts sont grands, mais ils ne sont point dangereux; il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a point joui de sa gloire; qui osera lui reprocher ses imperfections, lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au milieu de ses travaux inachevés ;'...

Et après avoir cité un certain nombre de vers d'une coupe défectueuse, Victor Huaro ajoutait:

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite de la difficulté vaincue, tournons la page, car, pour citer; on n'a que l'embarras du choix :

Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant près de lui sur son cœur,

.M'appelait son rival et déjà son vainqueur.

Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre

A souiller une haleine harmonieuse et pure,

Et ses savantes mains prenant mes jeunes doigts,

Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,

Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,

A fermer tour à tour les trous du bois sonore.

Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poèmes, dans la langue française, dont la lecture soit plus attachante ; cela tient à cette vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses rivaux en arrière: peut-être l'habitude de l'antiquité nous effare; peutêtre avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais d'un poète malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André Chénier sera regardé comme le père et le modèle de la véritable élésie.

Il est hors de doute que, s'il avait vécu, il se serait placé un jour au rang de nos premiers poètes lyriques. Jusque dans ses essais informes, on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par lui-même ; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style: là, des images «racieuses; ici, des détails rendus avec la plus énergique trivialité. Ses odes, à la manière antique, écrites en latin, seraient citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore toutes latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes dont aucun poète français ne désavouerait la teinte ferme et originale .

Il n'y aura point d'opinion mixte sur André Chénier. Il faut jeter le livre ou se résoudre à le lire souvent ; ses vers ne veulent pas être justes, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui leur paraissent supérieurs; peut-être, comme le dit naïvement La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose :

en général, en lisant Chénier, Bnbstituez aux termes qui voua choquent leurs synonymes latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de beaux vers. Cela ne veut point dire qu'il soit an bon auteur, mais cela prouve du moins qu'il avait toul ce qu'il faut pour l'être, les idées; le reste est d'habitude.

D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche et large des anciens, rarementde vaincs antithèses, plus souvent des pensées naturelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de eetie sensibilité profonde sans laquelle il n'est ] >■ »i 1 1 1 de génie et (jui est peut-être le génie lui-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un poète? In homme qui sent Fortement, exprimant ses sensations dans mie langue plus expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment, dit Voltaire.

Voyons maintenant ce qu'écrit Charles Loyson :

Resp aux morts! C'est un précepte que je voudrais qu'on suivît à l'égard des ouvrages, non moins que des actions. Lorsqu'un lu mime a emporté dans la tombe l'estime ou l'admiration de ses semblables, acquise par de grands talents ou de grandes

vertus, n'v a-t-il pas quelque chose de sacrilège dans ce soin laborieux qui va, sous prétexte de nous le faire connaître plus à fond, rechercher péniblement ce qui peut lui être échappé, durant sa vie, d'indigne de son génie ou de son caractère? Je n'ai rien outré en souhaitant, pour la gloire d'André Chénier, qu'on pût Paire rentrer dans l'oubli une moitié des écrits qui viennent d'être publiés -mu- son nom.

De bonne foi, s'imaginait-on servir à l'agrément des lecteurs ou à la réputation de l'écrivain, en imprimant cette foule de fragments imparfaits, d'ébauches informes qui n'avaient peut-être jamais été exposés même au regard indulgent de l'amitié: un poème sur l'invention qui manque entièrement d'invention et n'est que très médiocrement écrit: de- odes sans génie et -ans feu; îles épîtres où quelques beaux vers clairsemés ne rachètent pas la monotonie, la faible— e et la longueur; une espèce de dithyrambe, enfin, sur le Serment du Jeu de paume, qu'il faut bien attribuer à André Chénier, puisqu'il a été trouvé dans ses papiers et vraisemblablement écrit de sa main, mais qui, pour la bizarrerie du style et de la versification, rappelle bien plutôt la manière de Ronsard que celle de Pindare, dont l'auteur paraît avoir recherché l'imitation? Oue dire, par exemple, de vers comme ceux-ci, lorsqu'on

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ne peut pas présume!" qu'ils aient été faits par gageure ? Le poète s'adresse à un de nos grands peintres :

Un plus noble serment d'un indigne pinceau Appelle aujourd'hui l'industrie.

Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau

Naît aussi pour notre patrie.

Elle expirait : son sang était tari, ses flancs Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A -iii-mme inconnue, à son heure suprême.

Ses guides tremblants, incertains.

Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême.

De son salut la charger elle-même.

Longtemps, en trois races d'humains, Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance;

Les ministres de l'encensoir.

Et les grands, et le peuple immense, Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire; Ou nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir

Les représentants de l'empire.

i >">t à grand'peine si, en lisant cette prose étrange et saccadée, où toutes les lois du rythme sont violées à dessein, on peut s'apercevoir que l'auteur s'est proposé de faire des vers. Le passage suivant va offrir un exemple plus étonnant encore de ceite déplorable et facile hardiesse. L'auteur, non content de déconcerter l'oreille, accoutumée à l'harmonie poétique, par des enjambements qui mettent à chaque instant les vers en pièces, et en renouent tant bien que mal les lambeaux, pousse tout à coup le désordre lyrique plus loin, et, sans respect pour le repu-, de la strophe, ne craint pas de la faire empiéter sur la strophe suivante. C'était de pareils essais que se vantait notre vieux chantre de Francus, lorsqu'il s'écriait avec un orgueil ingénu :

Et le premier en France J'ai pindarisé.

Voicile pindarisme d'André Chénier :

D'un roi facile et bon, corrupteurs détrônés,

AITENHH E 33l

liiez: mais le lorrenl s'amasse, Riez, mais du volcan les Feux emprisonnés Bouillonnent. Des liens si longtemps déchaînés

Vous n'attendez plustanl d'audace !

Le peuple esl réveillé. Le peuple esl souverain.

Tout es( vaincu. La tyrannie en vain.

Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre

Ses «'Mt yeux, -es vingl mille bras, lancs gros de salpêtre, ou mugil le tonnerre :

Sous son pied faillie elle sent fuir la terre

El meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tour- et des murailles

Oui ceignaient son front dét<

Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille, à tous les vents jeté, Vole, débris infâme, ei cendre inanimi Et de ces grands tombeaux, la belle liberté,

Âltière, étincelante, armée,

Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des cieux,

Trois couleurs dans sa main agile Flottent eu loua- drapeau. Son cri victorieux Tonne. A sa voix, qui sait comme la voix des dieux.

En homme transforme l'argile, La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.

Le a-enre humain d'espérance et d'orgueil Sourit. Les noirs donjons s'écroulèrent d'eux-mêmes.

Je m'arrête de peur qu'on ne soit tenté, à une pareille lecture, d'approuver les plaisanteries de Perrault et de Voltaire sur le chantre des vainqueurs olympiques. Et, en effet, je n'aurais point dû citer ces vers, que l'éditeur n'aurait pas dû mettre au jour, si je n'avais pas cru qu'ils pourraient prêter à quelques remarques utiles.

On y retrouve l'application d'uu système que s'était fait l'auteur, et qu'il partageait avec Boucher et Lebrun, ses amis et maîtres: système louable à beaucoup d'égards, mais qui, dans les écrits des deux dernier- surtout, est devenu fatal à notre poésie. écrivains, que personne n'accusera certainement d'avoir manqué de talent, nourris des ouvrages de l'antiquité classique, cherchaient à nous en approprier les richesses, et ce fut principa-

lement du côté de la versification qu'ils tournèrent leurs tentatives. Mais ils oublièrent trop qu'en pareil cas ce n'est pas toujours par les mêmes moyens qu'on parvient à produire les mêmes effets. Les effets doivent être uniformes dans tous les temps et dans tous les lieux ; les moyens dépendent du génie des langues et des versifications. Qu'on y prenne garde, le mot génie n'est point ici une expression vague, qui couvre le manque de raison. Le vers des anciens, fortement distingué de la prose au moyen de la quantité et de l'accent, et terminé de plus par une cadence remarquable, admettait sans inconvénient ces césures, ces enjambements, ces suspensions qui en variaient le rythme, sans le détruire. Il n'en est pas de même du nôtre. Presque entièrement dénué de prosodie, il ne se fait guère sentir que par le nombre des syllables que l'oreille s'accoutume à compter à l'aide des repos réguliers qui partagent l'espace métrique, si je puis parler ainsi, et de la rime qui le termine et le ferme harmonieusement, en rappelant celui qui le précède. Si des césures inattendues déplacent ces repos, si la voix ou l'oreille entraînées par le sens sont forcées de passer sur la rime avec une rapidité qui en détruit l'efiet, alors plus d'espace marqué, plus de mètre, plus de rythme, plus de vers ; ce sont des lignes de prose, où rien ne fait ressortir la cadence poétique...

Tout le morceau serait à citer, je me bornerai cependant à ce passage parce qu'il suffit à faire la preuve qu'en 181g, à la veille des Méditations, si les élégies et les idylles d'André Chénier avaient conquis tous les cœurs par leur douceur, leur grâce et leur caractère original, les audaces de sa versification blessaient l'oreille et le sentiment de l'harmonie des poètes les mieux doués. Et, en effet, le Cénacle de la Muse française., Victor Hugo et Vigny en tête, tout en s'inspirant visiblement de l'auteur de la Jeune captive, se garda bien de tomber dans ce qu'il appelait ses erreurs.

Ce n'est qu'en 1828, sous l'influence du Tableau de Sainte-Beuve, que Victor Hugo et ses amis rompirent délibérément avec la facture de Racine et revinrent à celle de Ronsard et de Joachim, sur les pas d'André Chénier.

A ceux qui en douteraient je conseille de méditer les

lig-nes suivantes écrites par Emile Deschamps dans la préface de ses Etudes françaises et étrangères (i).

... Beaucoup de personnes s'imaginent que, hors de la facture de Racine, il n'y a point de salut. La versification de Racine est -ans doute admirable, mais celle de Corneille, de Molière et de La Fontaine est admirable aussi par des qualités toutes différentes. Ceux i]ui ne comprennent pas d'autre mélodie que celle des vers de Racine, ne sont pas capables même de sentir les beautés de ce fgrand poète. Ils font l'effet de ces latinistes qui sont tout déconcertés quand on les sort de l'Hexamètre de Virgileoudu Pentamètre d'Ovide. Des vers ne sont point durs pour n'être pas composés dans le système harmonique de Racine. L'harmonie de Mozart n'a rien de commun avec celle de Cimarosa. Parce qu'une partition semble obscure à des yeux peu exercés, elle n'en sera pas moins belle à l'oreille quand elle sera exécutée avec un sentiment juste. Certains beaux vers sont plus difficiles à réciter que certains autres, mais qu'une voix habile vous les lise, et vous serez surpris d'y trouver des grâces el des effets que vous chercheriez en vain dans des vers en apparence plus mélodieux. La période arrondie, les vers symétriquement cadencés, l'euphonie continuelle des sons forment les principales qualités de la versification Racinienhe, et cette manière a prévalu jusqu'à l'abbé Delille, qui l'a outrée au point de la rendre méconnaissable. Cet abbé, avec tout son esprit et tout son talent, a singulièrement appauvri la langue poétique, en croyant l'enrichir, parce qu'il nous donne toujours la périphrase au lieu du mot propre. 11 a changé nos louis d'or engros sols, voilà tout. Et puis quel misérable progrès de versification, qu'un logogriphe en huit alexandrins dont le mot est carotte ou chiendent '. ... Ce qu'il y a de plus triste c'est que beaucoup de nos auteurs ont transporté ce faux langage dans la tragédie. Ils dépensent tout ce qu'ils ont de poésie daus leur mémoire pour l'aire raconter un détail vulgaire par un personnage subalterne, et lorsque arrivent les scènes de passion, ils n'ont plus que des lieux communs à nous débiter dans un style éteint, comme cet avocat des Plaideurs,

Oui dit fort lonsuement ce dont on n'a que faire, et qui slisse sans qu'on s'en aperçoive sur le point essentiel, (i) Chez Urbain Canel, 1828.

33^ la martini:

Voilà pourtant, de dégradation en dégradation, où esl tombée l'école de Racine. Certes, elle est tombée de bien haut : ne non-.

étonnons pas si elle on meurt.

André Chénier a rompu ce joug usé. Il a reproduil avec génie la manière franche, l'expression mâle du grand poète Régnier ; en remontant aux premiers âges de notre poésie, il a rendue nos vers l'indépendance de la césure et de l'enjambement, et ces Formes elliptiques, et cette allure jeune et vive, donl ils n'avaient presque plus de traces. C'est le mode de versification que suit l'école actuelle, qui a repris aussi à nos anciens poètes cette richesse élégante de rimes, trop négligée dans le dernier siècle: car la rime est le trait caractéristique de notre poésie, il faut qu1 soit une parure, pour n'avoir pas l'air d'une chaîne, el de rimes à peu près sont comme des vers qui auraient presque la mesure. Cette sorte de vers a le grand avantage d'avoir été beaucoup moins employée, et surtout d'offrir beaucoup plus de ressources et de variété; le récit poétique ne nous paraît mênh sible que de cette manière. Les repos réguliers et les formes carrées des autres vers sont insupportables dans un poème de longue haleine: l'admiration devient bientôt de la fatigue. Les personnes peu familiarisées avec la versification d'André Chénier et de nos jeunes poètes se perdent dans les déplacements de césure et dans les emjambements, et crient à la barbarie et à la prose; ce sont elles qui sont prosaïques et barbares :

Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis.

Comment ne sent-on pas que le rythme continue sous ce désordre apparent, et qu'il n'y manque rien que la monotonie ! D'ailleurs, un mode n'exclut pas l'autre; c'est tout bénéfice. L'art est de les combiner et de les faire jouer dans des proportions et à des distances justes et harmoniques. Lorsqu'après une page de narration écrite en vers si faussement nommés prosaïques, se trouve une suite de beaux vers d'inspiration, pleins et cadencés, comme ceux de l'ancienne école, ils se détachent avec bien plus de °Tàee et de noblesse, et l'effet en est bien plus puissant. C'est un chant suave et pur qui sort d'un récitatif .bruyant et agité. Que peut dire un poète, quand il s'entend reprocher des contrastes comme des dissonnances. et des choses étudiées comme des néidis'ences ou des distractions? Puen; à moins qu'il ne dise avec Voltaire

APPENOICB 33.")

Oui n'aime pas les vers a l'espril sec e( lourd, Je neveux pas chanter aux oreilles d'un sourd.

( 'est une bien grande erreur aussi de croire que tels versificateurs Font mieux les vers que tels poètes. Le talent suit toujours le génie. S:uis doute, avec du travail et une organisation assez heureuse, on parvient, dans les vers comme dans tous les arts, à une certaine élégance vulgaire, à une froide correction, à une mélodie molle, que n'uni pas quelquefois au même degré les hommes d'un vrai génie. Mais le- tours variés, les coupes hardies et pittoresques, les grai - le l'harmonie et de la facture

sont interdits au versificateur.

s, une belle page de critique et qui n'étonnera pas ceux qui connaissent Emile Deschamps.

Que >i d'André Chénier nous passons à Lamartine, nous venons que Charles Loyson et Victor Hugo subirent l'un et l'autre au même degré le charme tout particulier des Méditations.

Après avoir critiqué l'auteur sur sa négligence pou jusqu'à l'excès dans les formes de la versification, et particul. èrement dans rassortiment des rimes; après lui avoir reproché ses locutions incorr t s, ses images dépourvues d'exactitude ou de précision, ses imitations peu soigneuses de se déguiser et l'abus « de ce vague qui plaît dans la poésie. dont il forme un des caractères essentiels, mais qui doit en être l'âme et non le corps». Charles Loyson disait : « Il est poète, voilà le principe de toutes ses qualités, et une excuse qui manque rarement à>es défauts. Il n'est point littérateur, il n'est point écrivain, il n'est point philosophe, bien qu'il ait beaucoup de ce qu'il faut pour être tout cela ensemble; mais il est poète : il dit ce qu'il éprouve et l'inspire en le disant. Il possède le secret ou l'instinct de cette puissante svmpathie, qui est le lien incompréhensible du commerce des âmes. . .

336 LAS1ÀRTIKE

Et Victor Hugo, après avoir lu les vers de la Semaine Sainte et de Y Invocation, ne trouvait rien de mieux que 'l'établir un parallèle, assez risqué d'ailleurs, entre Lamartine et André Chénier.

Dans tous les deux, disait-il, même originalité, même variété d'idées, même luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même plus mystique dans ses peintures, l'autre a plus d'enjouement, plus de grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont inspirés par l'amour; mais flans Chénier ce sentiment est toujours profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est presque toujours épurée par l'amour divin ; le premier s'est étudié à donner à la muse les formes simples et sévères de la muse antique; le second, qui a souvent adopté le style des Pères et des Prophètes, ne dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les d< fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le premières! romantique parmi les classiques, le second est classique parmi les romantiques .

Classique ou non, ce qui surprend, de prime abord, c'est que, dans l'œuvre de Lamartine, Victor Hugo soit allé de préférence aux pièces de vers qui étaient les moins neuves sinon comme fond, au moins comme forme. Qu'il ait admiré les stances de la Poésie sacrée et de la Semaine sainte, l'Enthousiasme et YEpitre à lord Byron, rien de plus naturel, mais qu'il n'ait pas soulig-ué les beautés du Lac, du Soir, de Y Isolement, qui sont les perles et la note originale du recueil, voilà qui est étrange, à moins que cela ne prouve qu'à la date où parurent les Méditations Victor Hugo ne savait pas encore au juste ce qui distinguait la poésie romantique de la poésie classique.

Charles Loyson avait été plus judicieux dans son choix et dans ses citations. Si la Gloire et l'Immortalité lui avaient paru pour le ton, le style et la conduite, à peu de chose près irréprochables, le Souvenir, la Foi, la Prière, le Soir, le Golfe de Bain, le Désespoir, la Providence, le Chrétien mourant l'avaient littéralement enchanté —

ce qui ne saurait étonner d'ailleurs quand on a lu ses belles élégies du Lit de mort, du /ieto/ir à la Vie, des Souvenirs de V enfance et de l'Air natal.

Il semble, en effet, que ces pièces de vers, qui, ne l'oublions pas, remontent à L'année [817, soient les premières Méditations d'un Lamartine encore novice.

Ecoutez plutôt ce prélude de l'Air natal :

Te voilà, doux pays, témoin de ma naissance; Voilà tes champs, (es prés, tes ombrages épais, El ton fleuve si pur, et tes vallons si trais; Mais, hélas! qu'as-tu fait des jeux de mon enfance? M'as-tu gardé, dis-moi, mes plaisirs, ma gaîté, l'n cœur exempt de soins, m;i joie et ma santé? Beaux lieux où je suis né, me rendrez-vous la vie? Est-il vrai qu'en effel le ciel de la patrie, Qui dans leur fleur naissante a vu nos jeunes ans. Cet air, ces eaux, ces fruits, nos premiers aliments, Cette nature enfin, étrange sympathie!

Par des liens cachés à la nôtre assortie, Lorsque d'un mal cruel nous sentons la langueur, Puissent ressusciter notre antique vigueur, Réveiller ces esprits qui se meurent à peine, Faire d'un sang- plus pur bouillonner chaque veine, Et de la vie en nous ranimant les ressorts, Rendre à l'esprit sa flamme et ses forces au corps ?

Ne dirait-on pas le premier balbutiement, le premier jet de Milly ou la terre natale'.' L'illusion est plus grande encore quand on arrive à ce passage :

Dieu, sur les bords lointains ne placez point ma mort !

El vous, 0 de mes jours puissance tutélaire,

Si de mon lieu natal la mémoire m'est chère :

Si je ne l'ai jamais, exilé par le sort,

Ni quitté sans douleur, ni revu sans transport,

Lorsque les tiers destins auront marqué mon heure.

(Et peut-être avant peu je dois sentir leurs coups),

Je ne vous prierai point de fléchir leur courroux;

Mais né dans ces beaux lieux, que dans ces lieux je meure

Dans ce temple sacré qui touche ma demeure,

Que de l'airain plaintif les tristes tintements

Annoncent de mon cœur les derniers battements.

LWIAIl IINK

A ces sons entendus dans tout le voisinage,

Plus d'une lionne vieille, oubliant son ouvrage, Et laissant un moment reposer son fuseau, Viendra sur mon linceul pencher le saint flambeau. .Mais lorsque sur la porte ou aura mis ma bière. (Iliaque passant près d'elle un moment arrêté,

liant un rameau dans l'eau sainte humecté, Prononcera tout bas une courte prière ; Même les étrangers, en voyant un long deuil Jusqu'au dernier asile escorter mou cercueil, Pleureront ma jeunesse en sa Heur moissonnée : Une mère plaindra ma mère infortunée, Et quelques vers peut-être iront dans l'avenir, Gravés sur mon tombeau, porter mon souvenir. Mais pourquoi m'attrister par ces pensers funèbres/...

Ce dernier vers seul, ce pourquoi qui revient dans les plus belles élégies de Lojson comme un refrain lamentable (i), ne réveille-t-il pas au fond de la mémoire ces autres vers de Graziella, qui semblent lui faire écho :

Mais pourquoi m'entrainer vers ces scènes passées ? Laissons le vent çéniir et le (lot murmurer; Revenez, revenez, ù mes tristes pensées, Je veux rêver et non pleurer.

Ah ! sans doute, il y a dans le poète des Méditations un vagTie, un abandon, quelque chose de flottant, de nuageux, d'incertain, qu'on ne rencontre chez aucun autre et qui t'ait son charme propre et son originalité; cependant, Charles Loyson a déjà la phrase chantante, le mouvement, la bouche ronde et le coup d'archet des maîtres; son vers, tout en étant classique, a la souplesse, le balancement, la couleur

(>) Pourquoi vous retracer à ma triste mémoire,

Doux rêves dont mon cœur fut en vain occupe?

(Le Lit de mort.) Pourquoi me renvoyer vers ces rives fleuries. Dont j'aurai tant voulu ne m'éloisner jamais?

(Le Retour à la vie.) Pourquoi vous retracer, ravissantes images. Beaux jours si tôt passés pour ne plus revenir?

(L'Office des morts.)

API'ENDII I

du vers romantique, car il est romantique sans le savoir, ce qui est peut-être bien la meilleure façon de l'être, et, de tous les poètes du premier Empire el du commencement de la Restauration, il esl le seul, avec Millevoye, qui fasse songer à Lamartine, en ayant le mérite de l'avoir devancé. Encore est-il beaucoup plus près que l'auteur d<- la Chute des Feuille* de l'auteur des Méditations, non seulement « par l'élévation et le spiritualisme habituel des sentiment suivant la remarque judicieuse de Sainte-Beuve, mais aussi par la religion de la nature et une secrète tendance au panthéisme. Qu'on lise plutôt son Hymne à la Lune qui, pour moi, est son chef-d'œuvre.

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