HYMNE A LA LUNE
Salut, astre des nuils. Tandis que flans les d'eux,
Suivant la course «régulière, Tu guides lentement ton char silencieux, Laisse-moi (.'adresser ma nocturne prière,
Et du charme mystérieux (Jue répand dans ces bois ta paisible lumière, Anime doucement mes chants religieux.
Déjà sur la hauteur voisine, Tu ne me montres plus ta rongeâtre clarté, Comme un grand bouclier dont l'orbe ensanglanté S'élève et s'arrondit au haut de la colline. Mais loin de l'horizon l'élevant par degré, Plus pale et plus étroit, tu luis sur la nature,
Comme une flamme blanche et pure
Suspendue au ciel azuré.
Astre sacré des nuits, je te salue encore,
Soit qu'un riche et brillant anneau, Etale autour de toi les couleurs de l'Aurore, Soit que sous ! les vapeurs que ta splendeur colore Tu plonges à demi ton céleste flambeau; Soit enfin que toujours immobile à ta place, A mon œil qui te suit dans les airs transparents, Tu semblés, au-dessus des nuages errants, Précipiter ta course et voler dans l'espace.
Les regards élevés vers toi, Je crois voir que les tiens vers la terre descendent, Que nous nous contemplons, que nos âmes s'entendent,
Et que tu rêves comme moi.
M'apprendras-tu quels sont ces pensera ineffables. Ce vague enchantement, triste à la fois et doux,
Que ton aspect t'ait naître en nous, Et que l'antiquité consacrait dans ses fables,
Lorsque le crédule Univers
Adorait ton globe d'albâtre,
Et dans son respect idolâtre Divinisait en toi ses sentiments divers? Tu régnais dans l'Olympe, aux Enfers, sur la Terre. L'épouse en ses douleurs, au moment d'être mère, T'implorait, ô Lucine, et t'appelait trois fois. Hécate, tu portais, dans les royaumes sombres, Et les clefs du Ténare, et le sceptre des ombres; La nature à ton ordre interrompait ses lois, El la Thessalienne, au sein des nuits profondes, Dépouillant les tombeaux de leurs herbes immondes, Les cheveux hérissés, l'œil hasard, le pied nu, T'adressait un langage aux humains inconnu, .Mais son arc à la main le chasseur, o dé Invoquait dans les bois Diane Chasseresse, Diane au pas asile, à l'air fier et hautain, En tunique légère, en léger brodequin, Le carquois >ur l'épaule, errant parles montasses, La plus belle au milieu de ses belles compagnes, Diane redoutable aux monstres des forêts, Plus redoutable encore au mortel téméraire Dont l'œil eût profané ces pudiques attraits;
Car sous tes invincibles traits, L'e-prit, dit-on, s'égare et la raison s'altère, O détourne de moi, détourne ta colère.
Vierge, mon âme est chaste et mes resard-> discrets Plus indulgente au ciel, la lumière tranquille Eclairait les bosquets de la céleste cour,
Et parfois propice à l'Amour, Tu jetais un regard jusque dans son asile,
Lorsque loin de son triste époux, Vénus menait en chœur les nymphes bocasères, Les faunes pétulants et les sylvains jaloux, Tu souriais, déesse, à leurs danses lésères. Protectrice des champs, vois aussi sans courroux Folâtrer nos bergers et nos jeunes bersères. On dit que de ton char, sur un pâle rayon, Dans l'ombre sans flambeau te s'iissant demi-nue, Tu viens d'un pied furtif, tremblant d'être connue,
APPF.NIHi.E
Réveiller dans les bois le jeune Endymion.
A croire ce récit on te ferait injure.
Oui, i en prends à témoin de ton front radieux,
L'inaltérable éclat et la blancheur -i pure,
Nul d'entre les mortels, nul d'entre tous les dieux,
toucher au nœud de ta chaste ceinture, lit ta pudeur sans tache est l'ornement des cieux.
Mais le Temps, dont les main- sévères
De ses parures mensongères
Vont dépouillant la vérité, Le Temps a dissipé ces profanes images; Brillant flambeau des nuits renonce à nos hommages, Et dégradé du rang de la divinité,
Retombe au rang de ses ouvrages.
Eh bien! tu ne perds point tes antiques vertus, L'aine rêveuse encore éprouve ta puissance :
Gomme autrefois en ta présence
Les cœurs des mortels sont émus.
Quel est donc le secret de cette sympathie?
Que me veux-tu, globe argenté?
Qu'ont, dis-moi. de commun ton errante clarté,
Et ces mystères de la vie, L'inflexible destin qui la tient asservie, La naissance et la mort, l'amour et la beauté, El la stérile fleur de la virginité,
Et cette tristesse infinie, Le titre des mortels à l'immortalité!
Qui fait couler en moi, quand mon œil te contemple. Je ne sais quoi de pur et de religieux?
Oh ! que tes rais silencieux Sont beaux à voir briller sur le faite d'un temple ! Qu'ils sunt beaux dans le cloître, au milieu des déserts. Et sur le front blanchi du vieil anachorète, Qui fait monter au ciel sa prière secrète, Comme un suave encens exhalé dans les airs ! 0 puissance inconnue! ô charme involontaire! Je crois m'associer à ton cours lumineux. Comme toi, créature, errante et solitaire. D'un éclat étranger obscur dépositaire, Je roule et vais cherchant dans ces mondes nombreux Le soleil inconnu qui m'a prêté ses feux. Mais tout à coup, parmi ces brillantes merveilles, Ouel son majestueux a frappé mes oreilles!
Sous ces dômes resplendissants, J'entends une parole, incréée, éternelle,
Ce Verbe, lils de l'Etre, el vie universelle, Flambeau de vérité, qui brille avant les temps : Dieu présent à l'esprit, Dieu caché pour les sens, Ton silence, ù nuit sainte, est sa voix solennelle, Et tes astres muets répètent ses accents. O terre, ù ciel, ù monde, ù région nouvelle. O de l'intelligence immuable cité!
Poursuis ton vol, âme immortelle,
Ton domaine est l'immensité.
Vois-tu de là les cieux, les cieux encor s'étendre, El ces siècles sans fin que tu ne peux comprendre? <Jue dis-je :' l'univers, ô spectacle d'effroi ! Les espaces, les temps, hors de moi tout s'abîme,
Et (qui suis-je, insecte sublime?)
L'infini tout entier semble rentrer en moi. Moi-même, ù mon principe, ô ma suprême loi, O Roi de l'infini, de l'espace et des âges, Force, vie et lumière, Océan sans rivages, Je me perds à mon tour et me retrouve en toi !
Mais sur quelles hauteurs sacrées Vas-tu porter ton vol, esprit ambitieux?
Retiens tes ailes égarées,
Et loin des voûtes azurées Viens jouer sur les fleurs qui parfument ces lieux. Salut, astre des nuits. En tes belles demeures, Goûtant ainsi que moi de solitaires heures,
Peut-être un de tes habitants Sur ce o-lobe où je suis attache aussi sa vue,
Et l'œil plongé dans l'étendue De ces champs lumineux peuplés d'astres flottants, Sondant de l'Univers l'immensité profonde, Célèbre la nature et le maître du monde!
Tel est cet Hymne à la lune qui parut dans le Lycée français, au commencement de l'année 1820, c'est-à-dire dix ans avant les Harmonies dont il semble vraiment avoir été détaché (1). Que si l'on compare à présent Y Ode à Byron, de Lamartine, aux épîtres de Loyson à Victor Cou-
(1) Mais le souvenir de Lamartine n'est pas le seul qu'évoquent les éléffies de Charles Loyson.
J'y ai relevé, la plume à la main, plus d'un vers dont Victor Hugo semble s'être inspiré, celui-ci entre autres, extrait du Poète sur le point d'aimer :
W'IM MUC.i. 343
siu (1), à Royer-Collard (a), à Maine <le Biran (3), il est
( lhastes déesses de la Ivre, qui rappelle le début de la pièce du Manteau impérial des Châtiments : Chastes buveuses de rosée.
Et cet autre, tiré de Y Ode h Casimir l)<l<migne : 0 gloire, ù triomphe ! 6 promesse D 'heureux et d'immortels succès!
Qui fait songer à la première strophe de l'auteur des Odes et Ballades, sur la Naissance du duc de Bordeaux :
0 joie, ô triomphe, ô mystèrel
Qu'est-ce à dire? 1 < >u t simplement que les poètes, comme les beaux esprits, sont sujets à de ces rencontres.
(1 1 Taudis que devers l'Elbe en des climats lointains Tu vas interroger le savoir des Germains Et que. Solon Douveau, in cours les grandes routes, Cherchant la vérité pour rapporter des doutes.
(a) Des systèmes menteurs laissons donc l'imposture, Pour consulter en nous la voix de la nature. J'interroge mon cœur. Hors de lui, comme en lui, Mon cœur trouve partout, un éternel ennui: Soit que cherchant un bien dont l'image m'abuse, Que tout semble m 'offrir et que tout me refuse, Rassasié sans cesse et jamais satisfait, Il ne me reste enfin qu'un impuissant reerret D'avoir été trompé tant de fois, et peut-être Un regret plus cruel de ne pouvoir plus l'être; Soit qu'après tant d'erreurs seul je revienne à moi, Et que, me contemplant d'un regard plein d'effroi, De mon vide infini je sonde l'étendue, C'est ainsi, malheureux, que mon àme éperdue S'égare sans secours dans une épaisse nuit, Et se lasse à poursuivre une ombre qui me fuit.
(3) Pcnsers mystérieux, espace, éternité, Ordre, beauté, vertu, justice, vérité, Héritage immortel dont j'ai perdu les titres, D'où m'êtes-vous venus? quels témoins, quels arbitres, Vous feront reconnaître, à mes yeux incertains, Pour de réels objets ou des fantômes vains ? L'humain entendement serait-il un mensonge, L'existence un néant, la conscience un songe? Fier sceptique, réponds : je me sens, je me voi ; Oui peut peindre mon être et me rêver en moi? Confesse donc enfin une source inconnue, D'où jusqu'à ton esprit la vérité venue S'y peint en traits brillants comme dans un miroir Et pour te subjuguer n'a qu'à se .faire voir. Que peut sur sa lumière un pointilleux sophisme? Descarte en vain se cherche au bout d'un syllogisme, En vain vous trouvez Dieu dans un froid argument: Toute raison n'est pas dans le raisonnement.
aisé de se rendre compte qu'ils sont tous deux de la lignée des poètes philosophes. Par malheur, c'est le destin des intermédiaires, des types de transition, d'être éclipsés par ceux dont ils furent les précurseurs. « Ils ne sont rien en un certain sens, dit M. Fernand Brunetière, puisqu'ils n'ont d'autre utilité que de se rendre eux-mêmes inutiles : ils travaillent, pour ainsi parler, «à leur propre élimination. Mais, en un autre sens, ne peut-on pas soutenir qu'ils sont tout, puisque si nous les négligeons, si nous ne leur prêtons pas l'attention qu'ils méritent, c'est la succession des faits qui nous échappe, c'est la généalogie des formes, c'est la continuité du mouvement intérieur qui vivifie l'histoire (i). » Eh bien, si Charles Loyson n'avait pas doté la poésie française des élégies qui ont pour titre : l'Air natal, le Lit de mort, le Retour à la vie, les Souvenirs de V enfance, il manquerait à la chaîne d'or qui unit Millevoye et Lamartine un anneau dont, historiquement et littérairement, elle ne saurait se passer. Et l'on dirait vraiment qu'il s'analysait lui-même, lorsque, saluant les Méditations qui venaient de paraître, il s'exprimait ainsi dans le Lycée français sur le compte de leur auteur :
... On aurait beau revêtir les plus jolis lieux communs de boudoir de la friperie mythologique la plus proche et la mieux conservée, orner d'hémistiches pompeux et sonores un grand événement ou des sentiments élevés, étaler dans des vers artistement tournés une sorte de panorama de la nature, prés, ruisseaux, forêts, montagnes, et le ciel et la mer, et le jour et la nuit, les mœurs et les paysages des quatre parties du monde ; avec de l'esprit, de la mémoire, de l'élégance, on ferait ainsi des tableaux agréables, on ne ferait pas de la poésie. Ce n'est point l'esprit qui est poétique, ce n'est point la nature, il y a dans le pacte un sen-
II est une clarté plus prompte et non moins sûre, Qu'allume à notre insu l'infaillible nature, Et qui de notre esprit enfermant l'horizon, Est pour nous la première et dernière raison. (i) Ferdinand Brunetière: Un précurseur de la Pléiade, Maurice Scève .
liment singulier, un vrai démon ou "énie, comme les anciens Rappelaient; l'esprit lui sert d'instrumerit, la nature lui fournil des matériaux; mais il est lui-même la partie essentielle de ses œuvres, el si elles plaisent, si elles intéressent, c'esl qu'il y n-spire, qu'il les anime, i|ue par leur moyen il pénètre el descend jusqu'au fond de nos âmes. Je ne puis me figurer un poète alignant des syllabes et tenant son lecteur en vue. Le propre de la poésie est d'avoir des effets et point de but. Le poète chante comme l'oiseau, sans songer qu'on l'écoute, mais parce qu'il en éprouve le besoin, et qu'il est l'ait pour chanter. Tous ses travaux (et ces travaux sont grands et pénibles plusqu'onne pense, même dans le moment de l'inspiration), tous ses travaux tendent à le satisfaire lui-même intérieurement, en répondant à un modèle idéal d'harmonie, de sentiment, d'images qu'il se sent pressé d'exprimer fidèlement. II ne faut pas croire que le caractère du démon poétique soit la fureur, les éclats extraordinaires. L'enthousiasme est souvent doux, tendre, paisible e( notre bonhomme La Fontaine est mille fois plus profondément possédé que le pindarique Lebrun. Mais de toutes les sources de l'enthousiasme, la plus élevée comme la plus féconde, c'est incontestablement le sentiment de la religion, parce que c'est celui qui est le plus intime à la nature humaine, et qu'il lui parle éternellement le même langage à travers toutes les formes dont l'ignorance, les préjugés et les erreurs des hommes l'ont revêtu depuis l'origine des siècles. Orphée, Homère, Hésiode furent des prêtres plutôt que des poètes: l'âme de Virgile était pieuse, et les chœurs d'Esther et c Y At /ta lie sont les plus beaux morceaux de notre poésie moderne, parce que cène sont point des enfantements de l'art, mais les saints mouvements, et comme de véritables prières d'un esprit religieux qui se sent en présence de la divinité. Rousseau était doué d'un vrai génie lyrique : il a puisé à la même source que Racine; toute la pompe et la magnificence des divines Ecritures passe dans ses sublimes et harmonieux cantiques. Qu'est-ce donc qui lui manque, et que nous saisissons avec un plaisir si inexprimable dans les chants de l'auteur d'Afhalie? l'onction d'un cœur intimement pénétré !
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que je viens de lire un des commentaires éloquents des Méditations ou bien quelque fragment de l'Avenir de la poésie par
Lamartine. Il n'y a en trop que la phrase sur La Fontaine, auquel Lamartine n'a jamais rien compris.
On dira peut-être qu'en citant ce morceau remarquable, daté de 1820, je ne tiens aucun compte de la chronologie de l'œuvre poétique de Charles Lojson. Mais pourquoi m'en embarrasserais-je, quand lui-même a mis dans son second volume de vers, paru en 1819 (i), les élégies qui figuraient dans le premier, pour lui donner plus d'unité. Entre deux volumes, publiés à deux ans de distance, il n'y a, d'ailleurs, aucune différence au point de vue de la forme; et c'est tout au plus si dans l'épître, qu'il affectionnait et où il excelle, la pensée s'est élevée de quelques degrés, de son épître à Ducis à celles qu'il a dédiées à Victor Cousin et à Royer-Collard. Toutes ses élégies doivent être du même temps ; en tous cas, elles lui ont été toutes inspirées par la vue du pays natal, par ses souvenirs d'enfance et par la pensée de la mort. Cette dernière pensée est même celle qui domine toute son œuvre. Evidemment Loyson avait le pressentiment de sa fin prochaine (2). Et c'est parce qu'il s e sentait mortellement atteint qu'il avait hâte de dire tout ce qu'il avait dans la tête et dans le cœur, en prose et en vers, dans le journal comme dans le livre.
Grande nouvelle, écrivait-il en 1818 à son ami Papin, j'ai eu
(1) Epitres et Elégies, Paris, chez P. -F. Delestre, libraire, rue Neuve-de-Seine, n° 79, 1819. — Un vol. in-12 de vi-96 patres.
(2 > Il l'avait si bien que, sur le frontispice du temple qu'il rêvait d'élever aux poètes morts jeunes — pensée touchante et digne d'un fils des Muses — 11 avait gravé l'inscription que voici : Dormez sous ce paisible ombrage, O vous pour qui le jour finit dès le matin, Mes hôtes, mes héros, mes semblables par l'âge, Par les penchants, peut-être aussi par le destin. Dormez, dormez dans mon bocage.
Et si la Parque sans pitié Tranche aussi de mes ans l'écheveau délié, Que dès longtemps déjà son noir ciseau menace. Permettez, ô mes bons amis, Que, comme maître du logis, J'ose au milieu de vous venir prendre une place.
AITENDICK '$'\~
une consultation • 1*^ médecin, assiste d'un très habile chirurgien. Le résultat de cette conférence, c'esl que mon étal est alarmant, qu'il esl rare qu'à vingt ans un homme de cabinet >< >i t aussi avancé que je le suis dans l'hypocondrie et que si je ne me décide à faire régulièremenl six heures d'exercice par jour, moitié à pied, moitié à cheval, ajournant toul travail littéraire, j'irai toujours m'enfonçant dans ma langueur, et que j'arriverai à un marasme affreux d'où rien ne pourra me tirer. Mes intestins Boni presque aussi paresseux que vous; s'ils le sont d'une manière aussi incurable, je me regarde comme un homme perdu sans ressource (1).
Il avait beau rire de son mal et en prendre stoïquement son parti, ses amis et ses proches n'avaient pas sa résignation et le pressaient d'écouter ses médecins et de se retirer à la campagne. Mais quoi ! six heures d'exercice par jour et ne plus toucher à une plume. Autant valait mourir tout de suite. Et comme son cerveau était sans cesse en ébullition, comme la lettre moulée l'attirait de plus en plus, il ne tint aucun compte des prescriptions de ses médecins et se laissa aller à son penchant naturel.
En moins de trois ans, il publia à droite et à gauche, dans les Débats, les Arc/tics philosophiques, poétiques et littéraires, le Spectateur et le Lycée français, la matière de plusieurs volumes de prose et de poésie. Odes, élégies, épitres, bouts rimes, madrigaux, imitations et traductions, articles de critique (2), récits de voyages, tout lui était lion pourvu que son esprit lût en campagne. Et c'est à cheval sur Pégase qu'il faisait les six heures d'exercice par jour
(i) Lettre inédite.
(2) On lit à ce sujet dans les Portraits contemporains de Sainte-Beuve, t. I, p. 222 :
« Parmi les morceaux de littérature classique que Charles Loyson donna aux Archives, il en est deux sur Pindare qui sont à mentionner: M. Cousin en fait grand cas, et. en effet, Loyson a le mérite d'avoir, sans appareil d'érudition ni. comme on dit, d'esthétique, démêlé la poétique de Pindare et compris l'espèce d'unité vivante qui animait ses odes. 11 voudrait qu'en tête de chacune le traducteur mit un avant-propos ou argument qui préparât le lecteur : précisément ce qu'a si bien fait M. Cousin en tête de chaque dialogue de Platon. »
que lui avaient ordonnées les médecins. Quand il était lassé, quand il n'en pouvait plus, il empruntait la main de son jeune frère, qu'il avait fait venir auprès de lui pour achever son éducation (i). Plusieurs de ses articles de polémique sont demeurés célèbres et se lisent encore avec un réel plaisir. De ceux-là sont : Guerre à qui la cherche ou Petites lettres sur quelques-uns de nos grands écrivains, par un ami de tout le monde, ennemi de tous les partis, et sa Lettre à Benjamin Constant. Charles Loyson n'était pas de ces poètes que le sort de la patrie laisse indifférents et qui s'enferment dédaigneusement dans une tour d'ivoire ; il avait le cœur français, comme il le disait dans sa Lettre à Viguier, et quand il voyait
... la Discorde au milieu de nos villes Aller semant la haine et les fureurs civiles, Et déjà, déployant ses cruels étendards, Aux partis désarmés rapporter ses poignards,
son sang" se troublait, il se jetait dans la mêlée, et disait courageusement son fait au ligueur fanatique
Qui, le cerveau rempli de sa chimère antique,
A Coblentz endormi, veut, à peine éveillé,
Que tout à son exemple ait trente ans sommeillé ;
au salon de club, au Brutus de cabaret, tour à tour courtisan, factieux subalterne,
Et qui, pour ex-voto, vient à la liberté, Offrir les longs affronts de sa servilité.
Il faut l'entendre parler du rôle de la presse dans Guerre à qui la cherche . On dirait vraiment que les lignes suivantes s'appliquent aux journaux et à la situation d'aujourd'hui :
( i) « Ma santé est meilleure que vous ne l'avez vue, écrivait-il à Papin, mais cependant toujours capricieuse et fantasque. Dans ce moment j'emprunte la main de Jules parce que j'ai sur l'estomac les plaies de douze sangsues qui m'ont été mises hier... » (Lettre inédite.)
On lii beaucoup on France. Les journaux et brochures politiques sont .les espèces de tribunes publiques, d'où les écrivains parlent ;'i la nation entière el formenl ses opinions. Car ceux-là même <|ui ne lisent pas se rangent insensiblement à l'avis de ceux qui lisent; c'est donc aux écrivains principalement de s'efforcer d'accomplir parmi nous l'œuvre de la réconciliation; noble tâche, s'il se trouve quelqu'un qui essaie sincèrement delà remplir, et, malgré toutes les difficultés apparentes, tâche Facile encore au vrai zèleet à la bonne foi. Mais les journaux manquent d'autorité, parce que, à tort ou à raison, on ne les croit généralement ni assez désintéressés, ni assez indépendants; et cette idée, juste ou non, n'étant pas de nature à s'évanouir promptement, mettra longtemps un obstacle insurmontable au bien qu'ils pourraient faire. Toute la ressource est donc dans l'influence des écrivains politiques un peu accrédités. Avec deux qualités, je le répète,sincérité et désintéressement, ils peuvent être les anges tutélaires de la nation. .Mais où sont les écrivains sincères et désintéressés? Où sont ceux qui ont une patrie et point de parti? Je me suis, comme beaucoup d'autres, laissé prendre à l'apparence; j'ai cru à la bonne foi dans des hommes d'une réputation honorable et d'un caractère estimé ; j'ai compté sur le besoin du repos après tant et de si effroyables agitations; j'ai espéré en la raison dans un siècle éclairé. En voyant nos intérêts discutés, aux yeux de la nation, dans de nombreux écrits par îles esprits si distingués, j'ai cru la France sauvée. On n'est pas d'accord, me suis-je dit. mais le choc des opinions va faire jaillir la lumière, et la lumière montrera la vérité, qui réunira tout à elle. Mon illusion a peu duré. Cette sorte de congrès philosophique, que j'avais créé dans mon imagination, s'est tout à coup transformé en champ de bataille, où, à la place de ces prétendus plénipotentiaires de la raison, je n'ai plus aperçu de tous cotés que les soldats aveugles de la passion et de l'esprit de parti ; je les ai vus à découvert, ces grands hommes en qui j'avais mis mon espoir, et j'ai été frappé du même étonnement qu'Enée, lorsqu'une divinité, après avoir dissipé le nuage qui offusquait ses yeux mortels, lui montra tous les dieux se disputant à l'envi le fatal honneur de porter le dernier coupa la malheureuse Troie...
Là encore, sur le terrain politique, il pensait, il agissait comme Lamartine devait le faire vingt ans plus tard, et
quelque chose me dit que s'il était outre à la Chambre, tout eu appuyant ses amis Royer-Collard, Guizot, de Serre, il aurait siégé, comme le poète des Harmonies, au plafond.
Ses petites lettres, au nombre de dix-sept, obtinrent un succès considérable, mais la plus connue, celle qui mit le sceau à sa réputation de polémiste, fut sa lettre à Benjamin Constant. Elle parut dans lesDébats sous la date du 24 mai i8iq, avec cette épigraphe malicieuse : Soin inconslaniiâ constans. Cette fois Loyson passait de l'offensive à la défensive. Il répondait à l'article injurieux que Benjamin Constant lui avait consacré dans la Minerve et où il l'accusait d'avoir inventé, fabriqué, injurié, et d'avoir écrit ses petites lettres sur commande. Mais la riposte fut à la hauteur del'attaque. Après l'avoir félicité ironiquement d'avoir perdu cet air étranger que nous autres Français désignons par le ternie de style réfugié, Loyson démontra à Benjamin Constant qu'il n'avait rien inventé, rien fabriqué, et qu'en opposant sa conduite et ses écrits d'hier à sa conduite et ses écrits d'aujourd'hui, il s'était borné à reproduire textuellement les passages que lui, Constant, avait jugé à propos de supprimer dans la réimpression de ses œuvres. Il terminait ainsi :
Je ne sais, Monsieur, si vos occupations vous laissaient dans le temps le loisir de lire le Patriote français, journal très libéral, dirigé par Jacques Brissot. Jacques Brissot s'avisa d'accuser de vénalité l'abbé Morellet, homme imbu, comme on sait, de pré- • serviles. Voici la réponse de celui-ci : « M. Brissot ne dit pas la vérité. Je n'ai pas reçu un écu pour trouver J.-P. Brissot bien absurde, et j'emploie ici volontiers l'excellente défense de M. André Cbénier contre une semblable imputation, lorsqu'il observe que ceux qui la lui intentent affectent bien radicalement df croire que, pour les mépriser et le leur dire, il faut absolument être payé. » Je trouve comme lui qu'une si bonne œuvre peut être faite sans intérêt. Je ne suis point assez injuste, Monsieur, pour vous confondre avec les adversaires de l'abbé Morellet et d'André Chénier; mais en écartant le reproche d'absurdité,
que vous m1 mériterez jamais, el !<■ mépris, qui ne saurail être légitime envers un homme comme vous, quelque raison, d'ailleurs, qu'on ail de s'en plaindre, j'adopte entièrement, ;'i mon tour, la réponse de l'abbé Morellet.D n'esl poinl nécessaire d'être payé pour trouver votre invariabilité souvenl en défaut. Ce sérail un argent trop facile à gagner, et la conscience y serait doublement engag
Le trait avait été lancé d'une main si sûre- que Benjamin Constant lit le mort. Naturellement, le nom de Charles Loyson sortit plus grand de toute cette campagne de pr et acquit une autorité, un prestige, qui rejaillit sur son cours à l'Ecole normale (i), car il n'avait cessé de mener de front l'enseignement et les lettres, sans prendre garde qu'en allongeant sa gloire il accourcissait ses ans, suivant l'expression de Joachim du Bellav.
Cependant, dans ses moments de crise, il se sentait pris de nostalgie, il aurait voulu partir pour Saumur, pour Chàteau-Gontier, où étaient tous ses souvenirs d'enfant et
(i) Un de ses anciens élèves, M. Soriu, qui fut plus tard proviseur du lycée d'Angers, sa ville natale, et puis inspecteur d'Académie, nous a laissé de Charles Loyson ce petit portrait ; « De taille moyenne, envi ron cinq pieds un pouce, il avait un certain embonpoint. Son teint était colore; ses yeux expressifs et doux reflétaient son intelligence el la bonté de sou cœur. Sa prononciation manquait un peu de netteté. Son organe voilé laissait déjà pressentir l'affection de poitrine dont il mourut un peu plus tard. » (V. Documents historiques sur Chûteau-Gontier, par l'abbé Foucauld. p. 249.)
t'n autre de ses élevés. M. Augustin-François Théry, qui devint recteur de l'Académie de Caen, a parlé en ces termes de Charles Loyson : «... Parmi ces hommes éminents. il y en avait un, le p> 'us jeune, qui nous apprenait à juger la littérature française. La pureté de son srcùi, la noblesse de ses vues nous séduisaient. Son dévouement, que r.'arrè taient pas les progrès trop visibles d'une cruelle maladie, touchait nos cœurs, et lorsqu'à la fin d'une conférence brillante nous le voyions porter un mouchoir à ses lèvres, et le retirer taché de sang, nous éprouvions une de ces sympathies douloureuses qu'inspire la perte prochaine, inévitable d'un ami. (Etude sur Charles Loyson lue dans la séance de l'Académie imp. de Caen, en i865.)
île jeune homme, mais les devoirs de sa charg-e et la mission qu'il s'était donnée le retenaient malgré tout à Paris .
Non, monsieur et bon ami, écrivait-il à Papin, le 21 avril 1819, je n'irai point chercher la santé sur les bords de la Loire, auprès de vous, dans les soins et les attentions maternelles de Mme Papin (maternelles sera ici, si vous voulez, une épilhète de prudence). Ma mauvaise étoile m'attache à Paris, à la boue, à la fumée, à l'ennui, au dépérissement. Vous conviendrez vous même que, dans un moment où la fortune est si peu fidèle et à tout moment si prompte à secouer les ailes et à prendre l'envolée, il y aurait de l'imprudence à lui donner soi-même le signal. Je suis cloué i< ! et j'y reste, non sans regretter les doux entretiens, les courses dans la campagne, cet aimable rien faire, que vous me faites entrevoir pour me séduire, et qui ne me séduisent que trop en effet. Je ne renonce pas cependant tout à fait à l'espérance de réaliser du moins une partie des projets que votre amitié se plaît à former. Mais je n'en vois l'accomplissement que dans un lointain assez reculé, et il faut pour cela que Dieu me fasse la grâce d'être malade encore long-temps. Mon état est pire aujourd'hui que vous ne l'avez vu. Je ne puis plus trouver d'aliments qui me conviennent pour le déjeuner. Potage, thé, café, fruits cuits, confitures, tout m'incommode. Lorsque j'ai une demi-once de pain sur l'estomac, je né suis plus bon à rien qu'à souffrir. Il me reste un essai à faire, c'est de voir si je pourrai vivre sans manger. Si ce moyen ne me réussit pas, je ne connais plus que les neuvaines qui puissent me tirer d'affaire, mais ce n'est pas à vous que j'en demanderai. Cependant si c'est un bien de connaître son ennemi, je puis me flatter de quelque mieux. Le hasard, à qui nous devons tant de découvertes, m'en a fait faire dernièrement une, qui peut avoir des suites intéressantes pour moi. Je nourris dans mon sein, ou pour parler moins poétiquement, dans le gros intestin, un monstre, qui me ronge, et cause tous les maux que je souffre depuis trois ans. Ce monstre, puisqu'il faut l'appeler par son nom, c'est un ver solitaire. J'en rendais depuis longtemps des anneaux, que je prenais pour des déjections indigestes; enfin je me suis aperçu depuis peu que ces petits anneaux, plats et blancs, avaient du mouvement. J'ai communiqué cette remarque à mon médecin, j'ai recueilli et je lui ai fourni plusieurs de ces anneaux, il a constaté que c'était bien certainement des parcelles
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de taenia, et l'on a déjà commencé à me traiter. Corneille dis;iii â Louis XIV qui lui demandait comment il se portait : Sire, j'ai la tète pourrie. — Commentl s'écria le monarque effrayé, la tête pourrie? — Oui, Sire, il en esi smii pins de quarante mille vers. Hélas ! je n'en ai qu'un, et qui n'est pas dans la tête, mais il n'est pas sortil La plaisanterie du vieil auteur du Cid ne plut pas à la délicatesse de Louis XIV. Vous n'êtes pas roi de France, mais .mis avez autant de goût qu'un roi pour le moins. Que direzvous de la mienne?
Vous m'avez appris que je ne suis qu'une bête avec mes sottes délicatesses. Mais que voulez-vous, les hommes de génie le sont bien, comme disait Duclos. J'ai prié. M. Cailleau d'acheter quatre livres de chocolat pour Mme Papin. J'aurais voulu faire la provision plus Porte, mais on m'a fait craindre que ce ne fût trop charger la personne qui veut bien vous faire ce petit message. Quand le ruisseau sera épuisé, je vous prie de recourir à la source.
Je me suis acquitté de votre commission chez M, Labitte. Il n'a point de Reid, et n'espère guère vousen trouver un aussi promptement que vous paraissez le désirer. Quant à l'ouvrage de M. Ancillon, il n'en connaît qu'un, intitulé, je crois, Histoire de littérature et de philosophie, je ne sais si c'est bien là exactement le titre, mais il y a toujours de la littérature. Si c'est celui-là que vous voulez, il vous le procurera. Le deuxième n'étant point imprimé à Paris, il est incertain qu'il le trouve. M. Maugras a aussi demandé un Reid à votre libraire, il passera avant vous. Vous avez pris mes plaisanteries pour des reproches, vous avez cru que je voulais des louanges, et vous m'en avez donné. Je les aime beaucoup, surtout quand elles viennent de vous, mais je ne les demande point, parce que ce n'est point ainsi qu'elles peuvent être flatteuses. Je suis plus mécontent de la réparation que de l'offense. Je suis bien aise de savoir ce que vous répondrez à ceci (puisque vous vous piquez de répondre article par article) et si vous prendrez cela au sérieux ou non. Nous verrons .
Il y a longtemps que mes lettres n'ont renfermé de bulletin littéraire, je veux dire poétique, car ma littérature est tout entière dans la poésie, aujourd'hui que je ne suis plus capable d un travail sérieux, et ma poésie elle-même ne consiste que dans quelques caprices, quelques éprgrammes. Je crois avoir fait un poème épique quand j'ai atteint le dizain. Vous aurez donc aujourd'hui des vers, c'est-à-dire de mes vers. Pour un poète l'explication est
inutile. Voici un petit compliment adressé à une personne dont le nom ni le talent ne vous sont inconnus :
Encore une victoire! Il faut, sur ma parole, 11 faut bon gré mal gré qu'on devienne jaloux. Pourtant au fond du cœur un espoir me console. Souffrez que j'ose ici vous le dire entre nous. Oui, oui, gardez-la bien, cette illustre couronne. C'est la dernière enfin que vous remporterez, Et, si l'Académie aujourd'hui vous la donne, L'an prochain... vous la donnerez.
Le héros de ce madrigal n'y ayant pas fait de réponse, empêché apparemment par ses nouvelles et importantes occupations, voici une épigramme qui prit la liberté d'aller lui en demander raison :
J'aime à gagner sur tout, et j'attendais Qu'un de ces jours en belle et bonne prose Seraient payés mes méchants verselets.
Me suis trompé, bien vous savez la chose. Or étant donc allé, d'un ton dolent, Porter ma plainte à Pbœbus, notre maître, Et m'enquérant d'où le cas pouvait naître, Le dieu soudain me fit : Mon pauvre enfant ! Novice encore es-tu sur ce chapitre :
L'adresse était à l'homme de talent.
Mais l'homme en place aura reçu l'épitre.
L'épi&ramme a été plus heureuse que le madrigal. et j'ai une réponse charmante. N'est-ce pas bien là l'image de ce que nous voyons tous les jours dans le monde? On laisse les bons de côté, et les méchants on les accueille, on les fête, on les recherche... Trêve de morale et revenons à nos moutons, c'est-à-dire à mes vers, car je veux vous en accabler; et pour vous ramener encore sur le quolibet du grand Corneille, c'est aujourd'hui que j'ai pris mon premier remède, il me semble déjà que j'en éprouve l'effet. Voici donc une petite pièce que j'ai donnée à M. Auger à l'occasion de sa nomination à l'Académie :
Pourquoi, malgré la voix publique, Ton caractère et tes talents, Le sanctuaire académique Te fut-il fermé si longtemps?
um'KndiCë .i.i.i
i si que la savante cohorte Voulant doublement l'honorer Attendait pour t'y Faire entrer Qu'on eût mis Etienne à la porte.
Adieu, vous en voilà 'quitte. Vous me dire/ peut-être que mes épigrammes sonl des madrigaux el mes madrigaux des épigràmmes. Vous me direz tout ce qu'il vous plaira. Vous 1rs avez lus, c'est la première chose que cherche un poète; el c'est ce que de initie temps il n'obtient pas toujours.
.M. Ducis est donc mort! Ne serait-ce pas là le commencement d'une nouvelle lettre, bien plus longue que celle que vous venez de lire? Vous savez tout cequeperd la France, tout ce que perdent les lettres, et vous savez qu'outre la part que j'ai à ce malheur, comme citoyen de l'une et ami des autres, j'ai encoredroit à une douleur particulière. M. Ducis avait des bontés pour moi, il m'aimait véritablement. Je l'avais beaucoup vu dans ces derniers temps, et j'avais été à portée d'admirer en lui quelques étincelles de son ancien génie, et toute la noblesse de son àme dont la vieillesse n'avait point diminué la hauteur et la fermeté plus que romaine. Car Brutus reçut des présents de César, et Cicéron fit des harangues à sa louange. C'était Ducis qui disait sans malice à Garât, en lui serrant le bouton où sa mauvaise vue ne lui laissait pas apercevoir le ruban d'honneur : « Quand je vois la bassesse des misérables que Bonaparte déshonore de ses faveurs, il me prend un grand dégoût de la vie et des hommes. Je voudrais me réfugier dans la Lune, en ouvrir la fenêtre et jeter mon pot de chambre sur le genre humain. » Il y aura, le 24, à l'Académie une séance où M. Campenon lira une épitre de Dneis à Bon fiers- Que de choses ces deux noms réunis nous disent, les derniers représentants du génie et de la grâce, nous les avons perdus. 11 ne nous reste plus, je crois, de l'autre siècle que M. Suard. C'est un miroir qui nous en retrace de belles choses : il est bien poli, mais un peu froid. L'épitre de Ducis à Bouliers a des endroits dignes des plus beaux temps de l'un et de l'autre.
Adieu. Mille tendresse- à M«ne Papin. Je vous embrasse. Je serais curieux de savoir le sujet de votre correspondance avec ma mère, quoique après tout je n'y sois pas si intéressé que si j'étais encore à faire (1).
(i) Lettre inédite.
Ducis était alors le chef avoué et reconnu des derniers tenants du classicisme. Ils auraient pu choisir plus mal, car en dehors de son talent que personne ne contestait, le silence obstiné qu'il avait gardé tout le temps de l'Empire pour mieux marquer son opposition au « tyran » lui avait conquis des admirateurs jusque parmi les romantiques. On se rappelle la phrase de Chateaubriand, disant dans son discours de réception à l'Académie française : « Je passe aux nourrissons desneuf Sœurs, et j'aperçois le vénérable auteur d' Œdipe retiré dans la solitude et Sophocle oubliant à Colone la gloire qui le rappelle dans Athènes » Chateaubriand avait appris à l'estimer par Fontanes qui, tout jeune, l'avait fréquenté et se plaisait à raconter à ses amis la rencontre à laquelle il avait assisté de Ducis avec Jean- Jacques. Et j'ai lu dans les souvenirs de Mme Ancelot que, pour faire plaisir aux romantiques et aux classiques qu'elle recevait chez elle, elle avait mis dans son salon le portrait de Ducis en face de celui de Chateaubriand.
Cependant quelques jours plus tard Charles Loyson mandait encore à son ami Papin :
Savez-vous bien que je suis capable de résolutions soudaines et de grandes entreprises. J'ai été sur le point de me mettre en route pour Saumur avec mon frère. Je suis encore tenté de l'y aller attendre à son retour, mais je n'en ferai rien et pour plus d'une raison. Que j'aurais pourtant d'envie de vous voir, de vous embrasser, de vous pratiquer, de tirer de cette amitié ce qui m'en doit revenir, et dont vous me rendez si peu fidèle compte ! Me voilà donc, au lieu de cela, seul dans mon bureau (1), égayé de temps en temps par une barbe juive ou un ministre du saint évangile. N'en plaisantons point, je vous en prie, j'ai, en général, aflaire à de braves gens, et je les aime en vérité de tout mon cœur.
(i) Il était alors chef du bureau des cultes non catholiques au ministère de l'intérieur.
Allez, Dieu leur fera miséricorde, ce qui ne m'empêche pas de le (remercier d'être catholique (i).
Catholique, il l'était, en effet, mais à la façon de Royer- Collard, de Guéneau de Mussy, de Mule, de Pasquier,d'Ambroise Rendu, qui se rattachaient à la grande école de Port- Royal par les liens du corps el le sang <le l'àme. Outre qu'il appartenait à une famille foncièrement religieuse, il s'était lié à Paris avec l'abbé Burnier-Fontanel, protonotaire apostolique et doyen de la Faculté de théologie, dont la nièce, après lui avoir inspiré des vers charmants (2), devait épouser son frère Louis-Julien. Celui-ci, quand il était recteur, passait pour un évoque laïque aux yeux doses subordonnés. Je ne vois donc pas pourquoi Sainte-Beuve dit quelque part ;3)que Charles Loyson aurait été bien surpris, s'il était revenu au monde vers 186G, d'être l'oncle des deux abbés
(1) Lettre inédite.
(2) Voici Ja fin de la pièce de vers qu'il lui a dédiée :
A Mlle Pauline X...
Quand je vous vis pour la première fois Pleine de feu, folâtre et sémillante, Votre air, vos yeux, vos gestes, votre voix, Tout exprimait une gaîté brillante.
Dieu! A ce point avez-vous pu changer?
Triste aujourd'hui, plaintive, gémissante, Nos plus doux jeux semblent vous affliger. Vous n'y p >rtez qu'une âme languissante ; Et si parfois un sourire léger Sur votre bouche a commencé d'éclore, C'est pour se perdre aussitôt dans les pleurs, Comme souvent un rayon de l'aurore Brille et s'éteint dans d'humides vapeurs. Pauline, enfin, c'est trop longtemps vous taire. De mes chagrins vous savez le sujet :
11 faut répondre, il faut que sans mystère, A votre tour, de votre ennui secret, Vous me rendiez aussi dépositaire.
Ou ! que mon sort me paraîtrait heureux, Si même mal nous tenait l'un et l'autre ! Mais plût au ciel pour combler tous nos vœux, Que !e mien fut le remède du vôtre 1 (3) Port-Royal, t. I, p. 555.
Loyson. Le poète qui devait appeler M. Frayssinous à son lit de mort et qui connaissait les sentiments chrétiens de son frère aurait trouvé tout naturel, au contraire, que l'arbre Loyson Burnier-Fontanel ait poussé des racines dans le sanctuaire de l'Eglise. Sa sainte mère et l'abbé Blouin n'avaient-ils pas eu l'arrière-pensée de faire de lui un prêtre quand ils l'envoyèrent au collège de Beaupréau? Et luimême n'avait-il pas gardé une pieuse reconnaissance vieux chapelain de Saint-Joseph de Château -Gontier, qui lui avait fait faire sa première communion? Nous avons vu plus haut en quels termes il le recommandait, peu de temps avant de mourir, au Ministre des cultes; qu'on lise à présent ces vers que j'extrais de ses Souvenirs de l'enfance :
L'âge enfin nous mûrit et nous rendit plus sages,
Nous étions, à douze ans, de «"raves personnages,
Vois-tu ce lieu sacré? c'est là qu'un cierge en main,
Signe mystérieux d'amour et d innocence,
Pour la première fuis, au céleste festin.
Un pasteur vénérable accueillit notre enfance.
O toi dont la bonté, les vertus, le savoir,
Ont formé mon jeune âge, ù mon guide et mon maître,
Le ciel loin de ces lieux t'a conduit, et peut-être
Dans ce mortel séjour je ne dois plus te voir !
Sois heureux, quelque part que t'ait porté ton zèle,
Fais pour d'autres encor ce que tu fis pour moi :
Qu'ils gardent tes leçons, et qu'en pensant à toi
La vertu chaque jour leur paraisse plus belle.
Pauvre jeune poète! il disait que son de.-din fut toujours de n'être heureux qu'en songe (i). 11 est certain qu'aucun de ses vœux n'a été exaucé. Il s'était épris de M'ie Pauline Burnier-Fontanel, dont il aurait désiré faire sa femme, et le sort voulut qu'après sa mort elle entrât dans sa famille au bras de son frère. Il avait rêvé de reposer dans le cimetière de son pays, au haut de la colline qui dévale si gracieusement vers la Mayenne (2), et il a été enterré dans une
(1) Epilre à Maine de Biran.
(2) Là je contemplerai cette enceinte où la croix,
U'I'KNDICE 35f)
nécropolo parisienne (i), loin des siens, loin de sa petite ville, sans avoir eu le temps <le construire la maisonnette aux volets verts à la façade blanche, aux tuiles rouges, du rêve d'Horace, dans le jardin de laquelle il se faisait une Fête de dresser, comme dans un campo sanlo, des mausolées à tous les poètes morts jeunes, depuis Tibulle, son poète favori, jusqu'à Malfilâtre et Gilbert (a). Mais son lit de mort, pour n'avoir point été arrosé des larmes de sa mère et de l'eau bénite des lionnes vieilles de son pays (3), n'en fut pas moins très entouré. Ses frères, l'abbé Bnrnier- Fontanel, ses meilleurs amis étaient là quand il mourut; ce fut l'abbé Frayssinous qui l'assista dans ses derniers moments;/!), et voici l'éloge que Maine de Biran fait de lui dans son journal, à la date du 27 juin 1820, qui est celle de sa mort :
27 juin, lui revenant du bain à 10 heures, j'ai été frappé comme d'un coup de foudre en apprenant la mort du jeune Lpyson, qui habitait la même maison que moi (3). C'était un compagnon, il
cultivait les lettres et la philosophie avec succès et une facilité étonnante. Ce jeune homme se nourrissait de sentiments mélancoliques qui présageaient, ce semble, sa tin prématurée. Il me disait dans les premiers jours de s.a maladie : ■ J'ai cru que le phénomène allait disparaître tout à l'ait », faisant allusion à nos conversations précédentes, où nous appelions phénomène tout ce
Saluée en passant du pieux villageois, Annonce à mes regards la demeure dernière Oui tôt ou tard de l'homme engloutit la poussière. Le crois-tu, cher ami? dans ce funèbre enclos, J'aime à choisir la place où m'attend le repos.
(Les Souvenirs de l'enfance.) (i) Le cimetière du Père-Lachaise.
(2 Cf. son élude sur André Chénier.
(3) Quelques jours après sa mort, l'abbé Frayssinous écrivait à la mère du jeune poète : « C'est moi, Madame, qui ai assisté M. votre fils Charles, dans la maladie qui l'a conduit au tombeau; je crois pouvoir vous dire pour votre consolation que j'ai été très content de ses disposiiions et que tout me porte à croire que Dieu l'aura reçu dans sa miséricorde. » (Œuvres choisies de Charles Loyson, lettre-préface du i'. Hvacinthe à M. Emile Grimaud.) \ Rue du Bac, 86.
qui tient à notre sensibilité actuelle, ou qui s'y manifeste i m n n1-
diatement.
O mon ami! si, comme nous l'avons pensé ensemble quelquefois, les âmes ont un mode de communication intime et secrète,
auquel les corps ne participent pas, votre àme ne pouvant plus se manifester maintenant par ces moyens visibles donl l'usage m'a tant de l'ois édifié et consolé, doit avoir d'autres moyens <le se faire sentira la mienne et de lui inspirer des sentiments meilleurs, des croyances plus fixes.
Le 28, à neuf heures du matin, j'ai assisté à la cérémonie funèbre de l'enterrement de mon jeune ami. 11 est en paix. S;, râ était pleine de souffrances. J'espère que cette àme si belle, n'étant plus empêchée, offusquée par une mauvaise machine, jouit maintenant de la plénitude de la vie de lumière ( 1 .
Enfin, le jour de ses funérailles, quand le corps de Charles Lovson fut descendu dans la fosse, Victor Cousin, qui l'aimait comme un frère et qui lui a dédié un de ses Dialogues de Platon, se détacha de la foule, visiblement émotionnée, et prononça les paroles suivantes :
... Tu n'as paru qu'un instant sur la terre, mais pendant cet instant si court et si bien rempli, tu as cru à la sainteté de l'âme, à celle du devoir, à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bien, et tu n'as cessé de nourrir dans ton cœur les seules espérances qui ne trompent point. Ta vie a été pure, ta mort chrétienne. J'ai besoin de me souvenir que c'est là l'unique éloge que ta pieuse modestie voulut recevoir. Mon silence est la dernière preuve de mon dévouement. O le meilleur des tils et des frères, le plus sûr des amis, noble esprit, àme tendre, jeune sage, combien ne faut-il pas que ton ombre m'impose, pour arrêter ainsi le cri de mon cœur et de mes plus chers sentiments !
C'est ainsi que Charles Loyson, qui toute sa vie n'avait travaillé que pour la gloire, entra dans l'immortalité. Vingt-sept ans après, quand Paris l'avait oublié, sa ville natale demanda au gouvernement l'autorisation d'honorer sa mémoire en posant une plaque de marbre sur la
(i) Ernest N'avilie -.Maine de Diran, sa vie et ses pensées, p.3o8-3og.
APPENDK i SOI
façade de la petite maison < le ses parents. Et lorsqu'en igoo je courus le projet de lui ériger un buste à < Ihâteau-Gontier, non seulement la municipalité me seconda dans cette entreprise, mais elle choisit comme emplacemenl de ce buste la promenade du Bout-du-Monde, que le poète a célébrée dans ses vers (i), et toutes les classes de la société castrogontérienne se firent un devoir de m 'apporter leur offrande. Les monarchistes se rappelèrent que Charles Lovson avait été le défenseur du trône; les républicains, qu'il avait été le champion de la liberté ; les catholiques, qu'il avait eu une enfance et une mort chrétiennes; ceux enfin qui mettent au-dessus de tout la religion de la patrie dirent avec Brizeux :
Il aimait son pays et le faisait aimer!
(i) Pour moi. j'irai rêver sur ce vieux Bout-du-Monde. Superbe promenoir de nos simples aïeux, Qui depuis deux cents ans suspend au bord de l'onde Les marronniers plantés sur un roc sourcilleux.
{Les Souvenirs de l'enfance.)