I.A>I.\I\T1NE
Toussaint-Louverlure en Carrier, et le sort avait voulu que son enfance fût bercée avec les récils épouvantables des massacres de Saint-Domingue et des noyades de Nantes. Après quoi, Thermidor étant arrivé et la guerre de Vendée à peu près finie, elle fut remise par son père aux mains de M""^ Michel-Louis de Berçey, sa tante, qui fut pour elle une seconde mère. Il était incapable, en effet, dans la détresse où l'avaient plong-é les événements de Saint-Doming-ue, non seulement de suffire aux frais de sa première éducation, mais encore de pourvoir à son entretien.
M. Anatole France, dans la plaquette si intéressante, malgré ses erreurs et ses lacunes, qu'il a consacrée à l'Elvire de Lamartine^ a publié une lettre que Bouchaud écrivait, en 1816, au comte Beugnot, ministre de la marine, pour le prier de le faire rétablir sur la liste des colons secourus par le gouvernement. Le père de Julie n'avait pas attendu jusque-là pour se plaindre du dénuement absolu dans lequel il se trouvait.
Dès le 27 prairial an V, il adressait une demande de secours à l'administration municipale de la Loire- Inférieure, mais elle ne fut point accueillie, et il la renouvela en l'an IX, ajoutant qu'il lui était impossible de payer la somme de 00 fr. 55 c. pour laquelle il était imposé au rôle de la contribution (i). L'administration, cette fois, fit une proposition de 3Go francs qui lui furent versés, grâce à l'intervention du consul Lebrun (2).
Plus heureux que leur beau-frère, M. et M™*^ de
(i) II habitait alors à Nantes, rue Çrébiilon, n^ i3. li mourut au n" 7 de la rue de Penthièvre, aujourd'hui rue Voltaire.
(2) Arch. départ, de la Loire-Inférieure. — Pièce communiquée par M. Morel.
JLLIE BOUCHAUD DES HÉHETTES 55
BiTtrev maieiit tait une foi tune considérable à Sainl- Doniinsfue et vivaient à Paris, où ils menaient grand train. Julie futadiniiahlcineut élevée par eux et traitée sur le même [jieil ijue leur lil.s et leurs filles (i), qui avaient de dix à douze ans de plus qu'elle.
Lamartine a dit qu'elle avait été instruite dans une maison d'éilucation natiunale.il aurait fallu pour cela deux choses : d'abord que l'Empire eut précédé le Directoire et le Consulat ; ensuite que les maisons d'Ecouen et de Saint-Denis eussent été ouvertes. Oi-, la première ne le fut qu'en 1806 et la seconde qu'en 181 1. Ce n'est donc pas là que Julie fut mise en pension. Mais les maisons d'éducation particulière ne manquaient pas sous le Consulat : on n'a, pour s'en rendre com{)te, qu'à lire l'extrait suivant des Mémoires inédits d'L'lric Guttin^uer :
« En ce temps-là, dit Guttinguer,le dix-liuitième siècle allait finir. Nous étions encore sous le Directoire expirant, on chantait, on dansait môme; les fiacres avaient reparu, cet avant-^^aide des remises et des é(juipaj^es d'autrefois. Le C(jnseil des Anciens occupait encore les Thuileries ; des pensionnats nombreux s'étaient établis dans les [)ius t^rands hôtels du quai d'Orsay, du faubourt; Saint-Honoré et du faubourg' Saint-Germain. Albert, notre cy-devant jeune homme d'aujourd'hui, continuait des éludes très peu sévères dans rinjtel (>hauvelin, de la rue d'Any^ouléme, où les classes s'installaient avec le réfectoire dans d'im-
lls avaient deux 61les : Catherinc-Jcanne-Eug^énic , qui épousa mil' .Mnrlcau, propri<'lair<? et néiroriaiit à Nantes, douves Sainl-.N'icolas ; — Louise-Adèle, qui fut marice à André-François de <^osne, contrôleur des rootrihutions directes à Tours, rue Itichclieu ; — et un (ils, Franeois-Louis-Miih' 1, secrétaire de IVirdonnateur du Nord, à Ficriin, marié à Maria-Suzanne GuimLaud,à Monl-Hepos, Sainl-Cyr, près Tours.
LAMAUTINE
inenses salons dorés, admiration des élèves en carmagnole, au milieu d'un parc immense dont les acacias et les tilleuls prolégeaient les récréations prolongées. Un ancien professeur au collège de Navarre, ce qu'il rappelait toujours avec orgueil, M. Lecrosnicr, que l'on appelait Lecro, en avait la direction, qu'il pratiquait avec dignité et des commencements de réformes et de bonnes manières. On donnait des fêtes splendides aux parents, et nos sœurs et nos mères y paraissaient dans les costumes du temps, c'est-à-dire presque nues, mais souriantes enfin. Le Consulat qui survint changea peu d'abord ces habitudes, et les trois Consuls avaient encore bien autre chose à faire que de s'occuper de ces détails, qu'on laissait aller. Notre supérieur était parent de Lebrun, troisième Consul, ce dont il était très fier. Il lui faisait des visites où il allait prendre le mot d'ordre sur la marche de l'éducation de la jeunesse nouvelle. Il était superbe à son retour des Thuileries. — D'où vient M. Lecrosnier? lui disait un professeur. — De chez mon cousin le gouvernement, répondait-il en se redressant. Le nom lui en resta. Les églises étaient rouvertes et les cultes restaurés; nous eûmes deux fois par semaine des instructions chrétienne's qui ne laissaient pas de nous étonner, nous autres petits impies du Temple de la Raison. Cela ne nous empêchait pas de lire sous le couvercle de nos pupitres de classe les aventures de M. de Faublas et les odes de Piron, qui dépravaient nos sens et nos âmes. Nous y mêlâmes bientôt Atala et Delphine, les premiers correctifs de l'immoralité amoureuse et charnelle qui nous dévorait. Ce fut une transition que nous acceptâmes du génie. Les grands i (on appelait ainsi ceux qui avaient quinze ans) se ■:
JLUE nOCClIALD DES UÉflETTES 5"]
preparaiciil ile la sorte au inoiule régénéré. Les émiifrés étaient rentrés et nous avions pour camarades les fils lie ducs et de princes qu'on regarda d'abord avec rjuelque défiance, mais qui se montrèrent si aimables et si bons enfants qu'ils surmontèrent le préjugé bourg^eois (i). »
Voilà pour les pensionnats de garçons. Ceux de fdles n'étaient ni moins bien installés ni moins nombreux. Un des plus suivis était celui de la citoyenne Maisonneuve, qui était établi rue de Seine. C'est là, on s'en souvient, qu'en 1800 Bernardin de Saint-Pierre dis tin^na.au cours d'une visite, la fille du comte Anne- Gédéon de la File de Pellepore, dont il fit sa femme quelque temps après.
.le ne saurais dire dans quel pensionnat fut élevée Julie, mais on peut être sur que la directrice de celle maison d'éducation était bien en cour, car, sans parler de son oncle de Bergey, Julie était la nièce à la mode de Bretagne d'un ancien conventionnel qui siégea plus tard au Conseil des Cinq-Cents. Et cet homme politique, nommé Antoine-Dominique Chabanon, était cousin lui-même de Chabanon-Dessalines, qui avait été élu en 178») député suppléant aux Ktats-généraux pour la colonie de Suint-Uomingue, où il avait de grandes propriétés.
Ces deux Chabanon étaient liés avec Lebrun. (\\ù fil nommer l'atïcien conventionnel préfet d'Aurillac, en l'an V'IIL H esl donc tout naturel que Julie, apprenant l'année suivante la détresse de son père, l'ait signalé au troisième Consul dans les termes que voici :
(i) Le manuscrit des Mémoires de Gutlio^uer m'a ctc communique par son tiU, avec tuus ses papiers.
LAMAUTI.NE
« Paris, 3o messidor an IX de la République Française.
« Au citoyen Lebrun, consul de République française.
« Citoyen Consul,
h Long-temps habituée aux témoiç;-nages de votre intérêt, de votre bonté, j'ose encore aujourd'hui réclamer l'un et l'autre. C'est en faveur de mon malheu' rcux père que je viens vous solliciter. Daignez, citoyen Consul, écouter ma prière et l'accueillir avec votre bienveillance ordinaire.
« Je reçois une lettre de mon père qui me déchire le cœur! J'ig^norais l'étendue du malheur de sa position, il m'en fait le détail. Il serait aussi difficile dese faire une idée de ce qu'il soulïre que de la douleur que j'en ressens. Il m'offre un moyen de diminuer ses maux, et c'est à vous, citoyen Consul, que j'ose m'adresser pour cela. Mon père me mande qu'il désirerait que je lui procurasse une lettre de recommandation auprès du Préfet de son département (le citoyen Letourneur) pour lui faire obtenir les secours accordés par le g-ouvernement. Serait-ce une indiscrétion que de vous demander cette lettre, citoyen Consul? Si c'en est une, pardonnez-la, je vous supplie, au motif qui m'a fait la commettre. Je n'ai vu que mon père, mon père malheureux, et vous seul assez bon pour le secourir. J'espère, j'espère encore que votre réponse me sera favorable, secondera mes désirs. Veuillez, citoyen Consul, ag'réer l'expression de ma reconnaissance qui 1 est bien vive, mais qui augmentera encore par ce nou- * veau bienfait. »
Salut et respect.
« JULIE BOUCHAUD. »
JULIE UOLCUAID DES HIHETIES 5(J
c( Ma tante vous prie, citovcn Consul, de vouluir Itien recevoir ses coinpliiiienls (i). »
Lebrun élail trop serviable de sa nature pour ne pas faire droit ;\ une pétili^n de ce y-enre.
Oueltjues jours |)lus tard, la lettre suivante était adressée au préfet de la Loire-Inférieure :
« Paris, 2 thermidor an IX.
« Citoyen Préfet, i' L'intéressante fdle d'un homme malheureux me demande une lettre de recommandation auprès de vous pour faire participer son père aux secours accordés aux colons par le gouvernement. Je vous envoyé la lettre de la lille et je recommande le père à votre humanité, à votre justice.