‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 14 sur 89 · ELVIRE · texte numérisé non relu

ELVIRE

I. — Lamartine renccotre Julie à Aix-les-Baius. — Il rappelait alors la fvjçare de Piapliaël. — Deux vers d'Ovide et un vers d'Augusle Barbier lui sont applicables. — Les sites prédestinés. — Une page de Rupliaël. — Lamartine et Jean-Jacques Rousseau. — Influence sur lui du philosophe de Genève. — Ses premières lectures. — Sa jeunesse studieuse à Màcon et à Saint- Point. — Le jeu et les femmes. — L'amour le rend relij^ieux. — Ses soupirs après la Sylphide. — Il se trouve un jour face à face avec elle.

II. — Arrivée de Julie à Aix. — Durée exacte de son séjour. — Quelle foi doit-on ajouter au romande Raphaël? — Une erreur de Sainte-Beuve : Elvire et I\r"e d'Ag-oult. — L'idéal de Lamartine en amour. — Comme quoi loutcs ses amoureuses se ressemblent.— Laurcet Pétrarque. — Béatrice et Dante. — Comment Julie entendait l'amour. — Son exaltation naturelle. — Les femmes sous le Consulat. — Pauline de Beaumont et Chateaubriand. — Deux victimes de l'amour. — Le Génie du Chrislianisine et les Méditations.

III. — Départ de Julie d'Aix-les-Bains. — Lamartine la rejoint à Paris à la fin de décembre 181G. — Premières confidences à Aymon de N'irieu. — Celui-ci annonce à Julie l'arrivée de Lamartine. — La nuit de Noël. — Dans le salon de Mme Charles. — Lettre de Julie à Lamartine. — Co.mmcntaire de cette lettre. — Caractère vrai de la passion de Julie. — P»approcbement de date.s. — Comme quoi le vrai sièq'e de Julie ne commença qu'à l'arrivée de Lamartine à Paris. — A quelle ruse il eut recours. — Julie ne tomba pas dans le piège. — Julie en face de (îraziella. — Elle l'envie et la plaint. — L'ne maladresse d'Aymon de Virieu. — Julie proleste et défend Graziella. — Lamartine est décontenancé. — Les deux amoureux se fâchent et s'expliquent. — Base de leur raccord. — -Preuve éclatante que leur amour n'avait cessé d'être chaste. — Promenades journalières de Julie et de Lamartine dansParis. — Un témois^naure de Ch. Brifaut. — Les soirées de Lamartine. —

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1,'apparlcmont de Julie à l'Iiistilut. — Meubles, livres el bibelots.

I\'. — Les deux amants se séparent. — Julie se retire à Virollay et Lamartine rentre à Màcon. — Ils ne cessent de correspondre ensemble. — L'ne lettre de Julie au baron Mounicr. — Elle tombe malade à Niroflay. — Le docteur Alin. — Erreur de M. Anatole France à son sujet. — Impossibilité pour Julie de rejoindre Lamartine à Aix. — Désespoir de Lamartine en apprenant la q;raviléde son état. — Il compose la pièce du Lac.

— l.'Oile ouj; Français et l'Ode au Génie. — Lettres de Lamartine à MI'*' de Canonç^c. — La pièce de Vlmmortalilé.

— Le nom de Julie y est écrit trois fois dans le manuscrit original. — Impression que sa lecture dut faire sur l'esprit de Julie. — Sa dernière lettre à Lamartine. — Elle reçoit les derniers sacrements.

V. — Commentaire de cette lettre. — « Je viurai pour expier. » Comme quoi cette expression ne saurait contenir l'aveu d'une faute. — Passage supprimé de V Imninrtnlité. — Lo mot pour e.rpier s'y trouve. — Sens pliilosopbique et tlicoIog'i(|iic de ce mol. — Faute que Julie avait à se reprocher devant Dieu. — Amour trop exclusif. — Opinion de M. ICiniie Eaj^-uet sur ce point. — Dca dillérentes manières de pécher. — Julie el M'»*' de Mortsauf. — Raphaël et le Lys dans la Vtdiée. — l'ne hypothèse de .M. Albert Sorel. — Pourquoi Lamartine ne publia pas dans Rnphai'-l la dernière lettre de Julie. — lîalzac et -M'i»" de Hemy. — Situations analoi^ues dans le Lijsdansla Vallée et Rapharl. — La faute de -M""= de Mortsauf explirpie Dalurellement celle de M">'î Charles.

\ 1. — Raison pour laquelle Lamartine içarda quelques lettres d'elle. — Circonstances dans lesquelles il brûla les autres. — Ilyde de Neuville lui en rendit une, en i83'|, (|ui lui avait été dérobée. — Chac^rin que Lamartine ressentit de la perte de Julie. — Il donne son nom à sa fille. — C'est par elle qu'il entre dans la diplomatie. — Elle est partout dans sa vie et dans .son œuvre. — Un mot de Lamartine à Victor llugo.

— L'ne lettre inédite du vicomte de Bonald à M'i>" de Sèze. — Comment Lamartine a(>prit la morl de son amie. — Une lettre du docleur .Min. — Les derniers moments de Julie. — M"": de Drais les raconte ù Aymon de \'irieu qui les rapporte h Lamartine. — Le rôle de M. de Donald. — M""' Charles remet à son mari les lettres de Lamartine. - Signification uKjraie de ■ '■e dernier sieste. — L'ne erreur de .M. Doumic. - Les cahiers <!■ In iratrédie de Saal. — Conclusion de ce rli;i[)iirc. — Ilé-

.c à .M. l'rnile l'atruel.

.'E. — La tombe d'Elvire.

L'Amour pur.

Amour pur, chaste fleur, rose que dans l'Eden Au cœur viert^e d'Adam Jéliova fit tclorc, Est-il vrai qu'aujourd'hui le vidçaire t'ignore Et que tu ne seras qu'un beau mythe demain ?

Elvire, à nos regards, t'incarnait hier encore. Mais elle avait aimé d'un amour trop divin !... Sur la foi de trois mots échappés de sa main. Quelqu'un dit gravement : Ce feula déshonore!

Et moi qui sais comment un sentiment païen. Par la grâce d'en haut, peut devenir chn'tien Dans les cœurs que la flamme amoureuse dévore,

J'ai dit : Non, ce feu-là vient du ciel, c'est le feu Oui brûla de lout temps les mystiques pour Dieu, Dante pour Béatrice et Pétrarque pour Laure.

Ari'omanches (Cahados), i^ juillet iqo5.

Lamartine avait vingt-six ans quand il fit la rencontre à Aix-les-Bains de Julie Bouchauddes Hérettes.

C'était un beau jeune homme, de taille élevée et de grande tournure, avec quelque chose d'éthéré dans la physionomie, qui rappelait la fig-ure de Raphaël (i) et faisait songer aux vers fameux d'Ovide :

Os hornini sublime dédit cœlumqiie tiieri Jassit, et erectos ad sidéra lollere valtiis.

(i) Auguste Barbier, dans un beau sonnet sur Raphaël publié par lui dans la première édition d'// Pianto et remplacé depuis par un autre qui ne le vaut pas, disait du peintre d' Larbin :

Ovale aux cheveux bruns sur un beau col monté.

Il me semble que, la couleur des cheveux mise à part, ce vers peut s'appliquer également bien à Lamartine.

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Ueîlfardez ses portraits d'alors : son front et sa jiOMst'c sont déjà dans les astres.

Je ne crois j)as qu'une lèle plus divine se soil {)ri)filée jamais, dans le cadre merveilleux de la vallée d'Aix, sur le fond bleu du ciel de Savoie.

Il y a vraiment des sites prédestinés. « Olez les falaises de Bretagne à /?c72r, dit Lamartine, les savanes du désert à Ata/ti, les brumes de la Souabe à Wer' thrr, les values imbibées du soleil et les mornes suant de chaleur à l^diil et Virginie, vous ne comprendrez ni Chateaubriand, ni Bernardin de Saint- Pierre, ni Gœlhc (i). » Et moi je dirai : Otez le lac du Bouriret à Raplidrl, vous ne comprendrez plus Lamartine. Non seulement ilssharmoniscnl ensemble, '>nime un portrait avec la toile qui lui sert de fond, mais ils s'identifient en quelque sorte au point d'être inséparables l'un de l'autre. Je me demande même pourquoi l'on n'a pas encore débaptisé ce lac pour lui ionner le nom du poète (jui l'a rendu immortel.

Ce n'était pas la [iremière fois que Lamai tine visilil ces beaux lieux. Il avait traversé la vallée d'Aix inq ans auparavant, rpiand il partit pour l'Italie. 11

ait même allé en pèlerinai^e aux Charmettes, avec Aymon de Virieu, son Luryale et son Fylade, mais il .ivait vu la maison de Jean-Jac(jues avec les yeux d'un homme ([ui n'avait pas vécu, sous l'impression et comme à travers le mirage d'une première lecture. '< Crands Dieux! quel livre! comme c'est écrit! disaitil de la Nouvelle llrloYse! Je suis étonné que le feu n'y prenne pas!.,. Je voudrais être amoureux comme

(i) lia/j/iael, p. i3.

Saint-Preux, mais je voudrais écrire comme Rousseau (i) ! » — Pour écrire comme Rousseau, il n'avait besoin que d'aimer. Or, depuis sa sortie du collège de Belley, il n'avait quitté Mâcon, Saint-Point, Milly, les terres de sa famille, que pour aller passer deux ou trois jours au Grand-Lemps,chez Virieu, à Bienassis, chez l'ami de ce nom, à Lyon ou à Dijon chez des parents où il était plus ou moins libre. Sa mère, qui n'avait cessé de le couver des yeux, tenait à le garder à portée de son aile. Et il n'avait là d'autres distractions que la marche à travers champs à pied ou à cheval, les parties de chasse ou les livres (2). Ah ! les livres!... c'est inouï ce qu'il en dévora pendant sept ou huit ans dans sa solitude studieuse. Je ne connais qu'un grand écrivain quienait autant consommédans sajeunesse, c'est Lamennais. Mais les lectures de Lamennais

(i) Corrcsp. de Lamartine. — Lettre à Aymon de Virieu, Màcon, septembre 1810.

(2) Le 8 juillet i8o8j il écrivait de ]\Iùcon à Guichard de Bienassis : « Vcux-lu savoir la vie que je mène à Saint-Point ... A une heure, comme au bon vieux temps, on se rassembleet l'on dîne ; après le dîner, une heure de conversrition ; quelquefois on joue, et moi, prenant un livre dans ma poche, mon fusil sous mon bras et mon Azor avec moi, je m'esquive soit dans la forêt, soit dans la prairie, je choisis un endroit ombragé et frais, je m'asseois et. quand mon chien dort, à côté de moi, que rien ne trouble mon petit asile, je lis. Le soir, mes lectures sont un peu plus légères que te malin sans être jamais futiles ; c'est alors que je suis un peu content et que je répète ces vers d'Horace :

Niinc velrruin libris, nanc so/nno et inevlibns horis Ducere sollicilœ jucunda oblivia vitse.

{Corrcsp., t, I, p. 20).

Quand il revenait à Màcon, c'était pour se renfermer dans son cabinet de travail, lire, écrire, effacer, traduire, corriger, commenter, critiquer, et se chauffer. « Heureux, disait il, si je puis découvrir quelques gens instruits, avec lesquels je puisse causer de tout ce que j'aime !... »

(Corresp., t. I, p. açj, 3o).

« Jamais homme n'a autant lu et relu que moi, non seulement en ce temps-là, mais jusqu'à aujourd'hui, écrivait-il en i8tj3. J'aiétéet jesuis encore l'éponaje qui a bu et rendu toute l'encre versée dans le monde par les écrivains de tous genres, de tous siècles, de tous pays. »

[Lamartine par lui-même, p. 80.)

Ei.vmi; (S3

étiiionl moins biii;-;i rires et plus solides. Il lisait siirlont les ouvrni^esqui parlaient à son esprit. Lamarlineprélil ceux qui parlaient à son iniag-ination et à son ci'ur : Ossian, Po[)e, Jean- Jacques, Chateaubriand, Milton, Dryden, Alfieri, Shakespeare. Un moment, il avait voulu prendre un bain de Montaigne, il s'était jeté dans les ^.v^f//,;." jusqu'au cou, mais il n'avait pas tardé àen sortir, trouvant ce bain trop glacé. Le doute n'eut jamais de prise sur lui, il était né pour croire ;

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe !

En fait de passions, je parle ici de celles qui sont mauvaises, il ne connaissait ;»^uère jusqu'à vingt ans que le jeu. Encore ne pouvait-il s'y adonner qu'à Lyon ou à Paris, durant les courts séjours qu'il était amené à y faire. Cependant, comme il avait des camarades qui avaient déjà goûté à l'amour, l'idée lui vint un jour d'y goûter lui aussi (i). Et le voilà follement épris tout à coup d'une jeune fdlc do Màcon. Le pire, c'est qu'il l'eût épousée, si on l'avait laissé faire. Mais sa mère avait d'autres desseins et savait f|u'il faut que jeunesse se j)asse. Elle crut prudent de l'expédier en Italie, llélas! c'est au cours de ce voyage qu'il connut Graziella, la petite cigarière de Naples. L'amourette ne dura pas longtemps : deux mois à peine. C'était assez pour lui ouvrir le cœur. Quand il revint d'Italie, un poète était né. Il revint par la Suisse pour suivre les traces de Saint-Preux, (pi'il comprit pour la première fois. Et après avoir vu Montreux, Vevcy, Cliil-

'i II va sans dire r|ii'il avait eu comme Ions les jeunes "îcns « des

CODoais.s.inres d'un certain çcnrc », m.Tis, comme il l'/crivail, l<.'i3 mars

1810, à Giiirhnrd de Riennssis.c'rlait « bon pour la ffinversalion el pour

«'nmuscrau thésilrc ». Jusqu'à sa rcnronlrc avec (ir.-iziella fflércmbre

I ) on peut dire qu'il n'avait pas aime.

84 LAMAUTINE

Ion et les rochers de vieillerie, après avoir fait le tour de Lausanne et admiré vingt fois le beau lac qui élait à ses pieds, il jeta ce cri d'enthousiasme : « Quel pays, quelle vallée, quelles montagnes, quels horizons, quelles délicieuses collines ! comme tout cela réveille dans l'àme ce vague désir d'amour et de bonheur qui nous tourmente (i)! »

Ce n'est pas le seul miracle que l'amour accomplit en lui. De déiste vague qu'il était devenu sous l'influence de ses lectures, il sentit un beau jour qu'il redevenait chrétien. Le 18 avril i8i4,il écrivait à son ami de Virieu, de Paris où il était alors : « X... vienl tous les matins me prêcher deux doigis d'athéisme; mais il y perd son latin, j'en suis trop loin(2). » Tous ses livres d'à présent, même les plus païens, redoublaient ses bonnes dispositions à la vertu. « Je ne demande à Dieu, disait-il, que de la persévérance et de la santé. Tu sais que nous avons bien souvent raisonné là-dessus à Naples et ailleurs. Nous flottions encore, non pas de cœur, mais d'esprit. Il me semble que la question n'est pas douteuse. Vivent la solitude cl la tristesse et la maladie pour nous montrer enfin la vraie lumière et nous conduire au bien ! »

La vie militaire, si dang-ereuse pourtant pour un fils de famille, ne modifia pas le cours de ses idées. Après avoir promené durant des mois son ennui de g-arde du corps dans les petites rues de la petite ville de Beauvais, il revint triste et malade à Milly où « en reprenant de l'âme il. reprit encore de la piété, » — ce qui ne l'empêchait pas de soupirer de temps en

(i) Corresp. de Lamartine. — Lettre à Aymon de Viricj, Lausanne, 28 avril 1812.

(2) Corresp. de Lamartine, t. I, p. 221.

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temps après la Svlpliitle, comme aiilrcfois Uciié clans les hoisdc Comhourg'.

(( Oui, ('L'rivait-il à Viriim, le ?>o novembre i8i4, je suis rotievenu, au milieu de tout cela, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croiras-tu ? Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées values et sublimes et infinies me passent au travers tle la tète à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et (jue je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si j>our mon malheur je trouvais une de ces futures de femme (jue je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, aulant que l'homme sur terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce (pi'il désire (r)... »

Moins de deux ans après il airivait à Aix pour y faire une cure. Et lui qui riait un j<Mir des beaux fantôniesqut? se faisait sdu anii (îuichaicl de Bienassis et (pii lui disait le [)liis sérieuseincnl du monde :

Il n'en eal [>lus, mon ami, île Julie, Il n'en est plus, hélas! que Jans Ion (.(t'ur. Ainsi (jue moi renonce à ton erreur :

A la poursuivre on passerait sa vie (2),

il se trouva soudain face à face avec elle.

|i Correxp. de Ln/mirtine, t. I, \t. 242. h) Ibid., l. I. p. .?«.

86 LAMAmiNE

C'était à la fin du mois d'août 181G. Julie était à Aix-les-Bains depuis les premiers jours de juillet (i) et, comme elle éprouvait un mieux sensible, elle attendait pour rentrer à Paris que le mauvais temps eût chassé la dernière hirondelle. L'automne est si doux dans cette vallée ! il y a tant de poésie dans la nature pour qui se sent vaguement mourir, qu'elle goûtait je ne sais quelle jouissance à voir se rouiller les coteaux naguère si verdoyants, à froisser sur les chemins qui mènent au lac les feuilles jaunies que le vent faisait tomber à ses pieds. Par moments mêmC; surtout le soir, lorsqu'enveloppée de son châle des Indes elle regardait, de la terrasse où elle était assise, la lune rouge sortir triomphalement de la buée vaporeuse du crépuscule, il lui semblait entendre, dans le frémissement de la brise légère, une voix imprécise qui lui murmurait tout bas à l'oreille : « jVttends-moi ! j'accours ! » Et plus les heures passaient, pins les jours diminuaient, plus aussi la voix devenait caressante et se faisait proche. Tant il y a qu'un soir — oh! les pressentiments du cœur! — elle crut la reconnaître dans une voix jeune et chaude qui se mit à chantera C(Mé d'elle. Elle écoula, c'était bien la voix espérée; puis, ayant ouvert sa fenêtre, elle aperçut à la fenêtre voisine lafig'ured'un beau jeune homme qui, lui aussi, la regardait. Celte fois plus de doute, la petite flamme pudique qui monta à sa joue et le coup d'archet subit

(i) Elle l'iait parde tic Paris le a/ juin.

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et prolonu»' (luelle ressentit sur toutes ses fibres lui ilirenl que, sans Tavoir jamais vu, c'était bien lui qu'elle attendait. — Son cœur venait de s'ouvrir d'autant plus violemment qu'elle n'avait pas encore rencontré dans le monde, parmi ceux qui l'avaient courtisée — et nous avons vu que Fontanes fut du nombre ( i ), — l'èlre prédestiné qui devait le rem[)lir d'amour.

Lamartine était arrivé quelcpies jours auparavant, et le hasard — on pourrait dire la Providence, cap celte rencontre allait être pour lui le point de départ d'une vie nouvelle — le hasard avait voulu f[uc le docteur Pascal, de Sainl-Sorlin, qui le soignait, lui indiquât la petite maisou où Julie était descendue, et que sa chambre fût conlig-uë à l'appartement qu'elle «ticupait.

Pendant les premiers jours, il ne s'aperçut pas de sa solitude ; il avait à faire la connaissance du pays qui est un des plus arlmiiMbles (jue l'on puisse voir; mais fjuand il eut fait le tour du lac, quand il eut visité l'abbaye de Haule-Combc et i^ravi tous les

(i) On Ut dans HnphniiL p. 07 : « Une seule fois je crus aimer et

#tre aimre. Un homme d'un nom illustre par le ^cnie, puissant par une

haute faveur aupri-s du chef du içouvernemeni, séduisant pur la i^loire

(^ni IVniouDiil H ^ht la tiirure, hien qu'il eût déjà passe l'dge de la ma-

' r à moi avec un cclal f|ui me lrom[)a moi-mi-'ine.

'irirueil, mais (le reronnaissaiice et dVlonnemetit .

.. :iips, ou plutôt j'aimai l'illusion que je me faisais

;•< sou nom. J'allais c'der à un sentiment (pie je croyais

issionnée de l'àmc et rpii n'i'tait chez lui ((u'un délire

tnnur me devint odicijx quand j'en reconnus la canse ;

' erreur, je repris mon dmc et je me renfermai plus

'■■ " "'«nie de mon froi<l bonheur. >< — Hcteiions

l clairement Fontanes. Si elles disent vrai,

'•••i sont déjà la craranlie cpie, dans sa liaison

M' ■" Lli^ilcs ne franchira pas la limite qui sépare « la

Mn''c de l'àme » de ce qu'elle nommait « le délire des

monts d'alentour, son âme, imprégnée de la beauté du site, demanda autre chose. Et celte chose, sans qu'il s'en rendît bien compte à travers sa mélancolie, était exactement ce qu'attendait Julie et ce qui la faisait soupirer. Aussi, quand son regard eut rencontré le sien, éprouva-t-il dans tout son être le même frémissement qu'elle.

Je ne suivrai pas Lamartine dans le récit de R(iphnël. Je ne chercherai pas à démêler le vrai du faux, parce que c'est principalement en matière d'amour que « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » et parce que tout arrive dans la vie réelle aussi bien que dans le roman (i). Cependant, je le dirai tout de suite, je ne crois qu'à moitié à la scène du naufrage sur le lac. Elle me rappelle trop celle de l'évanouissement de Laurence dans Jocelyn et, comme elle, ne semble avoir été amenée que pour découvrir à nos yeux ravis lebuste écheveléde l'héroïne; car, tout en étant chasle, l'artiste, l'amant de la Beauté, chez Lamartine, ne dédaigne pas le trait voluptueux. Au surplus, j'ai toujours pensé que c'était Julie qui avait, comme on dit dans les ateliers, « posé » le personnage de Laurence. Lamartine qui, de très bonne heure, (( ne connut que

(i) Sainte-Beuve écrivait de Liège à Ju^te Oliviei" le 2 mars 1849: " On m"a assuré que.dans le cadre de Raphaël, sons prétexte de peindre Elvire, Lamartine n'a fait aulre chose que de prêter à celle-ci les conversations de l'hiver dernier qu'il a eues avec M"" d'Agoult (un peu athée ou panthéiste, vous le savez). C'est hien cela : un canevas de 20 ans et pour broderie des pensées de 5o, composez donc un charme avec un pareil assortiment! » [Corresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et il/me Juste Olivier.)

Mais non, ce n'est pas cela,' et Sainte-Beuve en conviendrait le premier aujourd'hui. D'abord Lamartine n'avait pas 20 ans, mais tout près de 27 quand il rencontra Julie, et la différence est sensible à cet àjje, eni-uile, de ce que M™" d'Açoult ait été un peu athée ou panthéiste, il ne s'ensuit pas que Julie n'ait pu l'être. Cet étal d'âme était assez commun, au contraire, en 1816, chez lus femmes qui, comme Julie, s'étaient plus ou moins nourries de la poésie de J.-J. Rousseau.

ELvmr. 89

s^>ii iiiiif " M .t jiiinais eu (ju'un idéal de femme : aussi les (rois amoureuses qu'il a mises ou scène dans Grnziellii, I{ap/iar/e{Joirl!//i, se ressemblent-elles comme trois s(vurs. C'est toujours Elvire, c'est-à-dire la personnification de l'amour platonique, qui est bien le plus noble, le plus dramatique et le plus durable de tous les amours. Le plus noble, puisqu'il se tient dans les réiifions de l'esprit pur ; — le plus dramatique, puisque la femme (pii résiste à la tentation ne triomphe d'elle-même qu'après de grands condjats; — le plus durable, parce que, ne connaissant pas le désencbanmcul, la fatii^ue ou le déi^oùt, rien ne s'oppose à ce qu'il se prolon^^e et s'éternise au delà de la tombe. C'est l'amour de Dante pour Béatrice, de Pétrarque pour Laure.

Est-ce à dire que, dans le roman de liap/ifii'/, la thèse morale soutenue par Lamartine soit purement imai;inaire? Quelques-uns l'ont cru, moi non. Je suis [)Ius convaincu fjne jamais que le fond en a été réellement, absolument vécu, et que, pour la soutenir, Lamartine n'eut qu'à faire appel à sa mémoire. Il a dit lon!,^temj)s après, dans un de ses E/ilrclic/fi de liltrnilnri' sur Pétrarque : « Il y a deux amours : l'amour des sens et l'amour des àmcs. Tous les deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres d'élite... Cetamourdes âmes oucette passion du beau, sentiment qui se rapproche le plus du pieux enlhousiasmepai la beauté incréée, devait parsa nature même inspirer à la leri'c sa plus céleste poésie, car ce sentiment est une sorte de piété par rellet; piété qui traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la ("(jutemplalion du beauinlini, Dieu. Celle [)iété trans[)iie dans les

90 L.iJIAUTINE

vers de l'amant de Laure (i). » — Eh bien, essayez d'appliquer ce passage à l'amant d'Elvire^vous verrez que cette piété transpire aussi dans Raphaël et les Méditations.

Mais de ce que la passion de Lamartine pour Julie fut purement idéale, il ne s'ensuit pas qu'elle ait été sans désirs. Il y en eut môme de très ardents de part et d'autre. Mais c'est Julie qui fut la plus forte, peut-être parce qu'elle était la plus exaltée. Lamartine, qui connaissait son Pascal, n'avait point fait l'ahg-e avec elle. Il ne lui avait pas caché que, si, dans le présent, il se contentait de son sourire, c'était avec l'espoir d'obtenir davantage un jour. Son bonheur était au prix de sa possession. Mais Julie, toute brûlante qu'elle était, entendait l'amour autrement. Si, comme je le pense, c'est pour elle qu'il fit l'admirable vers de Jocehjn :

Elle fait croire au ciel et ne croit pas à Dieu!

je me hâte de dire qu'elle était digne de le connaître un jour, de l'aimer et de l'adorer, puisqu'on résistant à l'ami de son cœur elle ne fut retenue que par le sentiment du devoir et par le respect d'elle-même.

« La raison, le sentiment et la conscience, disait-elle à Lamartine, sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d'être à vous; mon âme tout entière me précipiterait dans vos bras, si vous ne pouviez être heureux qu'à ce prix. Mais attacherions-nous votre bonheur et le mien à cette fugitive ivresse dont la privation volontaire donne mille fois plus de jouissances à l'âme que sa salisfac-

(i) Cours de liltèrature, 3i« Entretien.

ELVIRE Ç\l

tion n'en doîine aux sens? Ne croirons-iions pas plus à rimnuilérialité et à l'élemilé de notre atiioui* quand il restera ëlevé à la hauteur d'une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort, que s'il descendait à l'ahjecle nature des sensations vulgaires en se profanant dans d'indignes voluptés! »

El elle ajoutait en rougissant:

« Si vous exigiez jamais de moi, dans un moment d'incrédulité ou de délire, cette preuve de mon abnégation, sachez que ce sacrifice ne serait pas seulement celui de ma dignité, mais aussi celui de mon existence; que mon âme peut, dit-on, s'exhaler dans un seul soupir; qu'en m'enlevanl l'innocence de mon amour vous m'auriez en même temps enlevé la vie, et qu'en croyant tenir votre bonheur dans vos bras vous n'auriez possédé qu'une ombre et vous ne relèveriez peutêtre que la mort (i ). «

Ainsi s'exprimait rhéioïin' dr llapJiarl. Et qu'on ne

dise pas qu'ici c'est Lariiartinc qui parle par sa bouche.

Non, c'est elle au contraire qui parle par la sienne.

Tant qu'on n'avait pas lu ses lettres, on pouvait douter

le la pureté de ses sentiments. A présent qu'on les a

publiées, le doute n'est plus [lossible, et, s'il y avait

I' <>re dt^ sce[)tiqjies, je leur conseillerais; de bien

iider son image. Si, à vingt-cinq ans, Julie était

.1 iréle; si, avec ses épaules tombantes, sa [)oitrine

•Iroilc et sa taille élancée, elle avait l'air d'avoir un

"orps d'oiseau, qu'on se la figure à trente-deux ans

id son corps émacié [)arla phtisie [l'était j)lus à la

■ fju'un " roseau pensantw ! Lamartine n'a donc

ga LAMARTINE

fait que revêtir la pensée de Julie d'une forme plus littéraire, encore préféré-je de beaucoup à toute sa rhétorique l'exaltation naïve et primesautière de l'âme de cette jeune femme. Voulez-vous savoir pourquoi? parce qu'elle a le mérite de nous révéler, en dehors de sa maladie, le temps et la race auxquels elle appartenait. N'oublions pas, en eiïet, qu'elle était créole et poitrinaire, et qu'elle avait traversé la Révolution. Toutes les femmes qui ont vécu à cette époque trag-ique de notre histoire avaient une âme de feu. L'emphase de leur lang-ag-e correspondait merveilleusement à la surexcitation de leur esprit et, quand Lamartine fait dire à Julie dans son ode au Lac:

Aimons donc! aimons donc! de l'heure fug'ilive, Hâtons-nous, jouissons !

il traduit fidèlement le cri du cœur, le sentiment impérieux de la plupart d'entre elles. Elles avaient vu tomber tant de têtes chéries sous le couperet de la guillotine, qu'elles se hâtaient d'aimer comme si elles avaient encore été menacées de l'échafaud. Le Consulat et les années qui suivirent furent vraiment pour elles la revanche de l'amour sur la mort.

Pour en revenir à Julie, quehju'un s'étonnait devant moi naguère, après avoir lu ses lettres mystiques, que cette femme à la fois chaste et passionnée eut, de l'aveu de Lamartine, poussé le mépris du danger et du qu'en-dira-t-on jusqu'à le recevoir seul dans sa chambre, à l'heure tardive où toute la maison était endormie. <■( A quoi bou,disait-il,jouer ainsi avec la flamme et risquer de perdre sa réputation, quand on tient | tant à son honneur? w — Sans doute, mais là encore il ne faut voir qu'une des formes de l'exaltation de

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l'espril, lin (Icriiicr rcsle des iiKrurs lihit's du dixhuitième siècle. Je connais une autre femme qui, dans cet ordre d'idées, a fait pis que Julie Bouchaud des Ht'reltes. C'est Pauline de Heaumont. Quand Chateaubriand entreprit d'écrire la dernière version du dénie lin C/irisliiinismi', elle ne trouva rien de mieux que de louer à Savigny-sur-Ors^^e une petite maison de campagne et de s'y enfermer avec lui, au su do Joubert, de Fontanes, de Bonald et de tous les esprits délite qui frétjuenlaient son salon delà rueNeuve-du- Luxembourg. L'idée ne lui vint pas qu'elle pouvait compromettre à ce jeu sa réputatioii, et personne n'aurait osé lui en faire la remarque. Elle n'était encorecbrélienneque d'imagination. Un peu plus tard, quand la grâce eut fini d'opérer en elle, peut-èlre eûtelle apporté {)lus de réserve dans ses ra[)[)orts avec Chateaubriand — en quoi elle eût été bien inspirée, car on la juge aujourd'hui sur ces apparences, et elle valait de n'être pas confondue parmi le cortège des muses qui couronnèrent de roses le fi ont olympien du grand Enchanteur.

Heureusement, pour la mémoire de Julie, queLamarliue a laissé sous le rapport des mœurs une meilleure réputation que Chateaubriand, et que nous possédons quelques fragments de sa correspondance. Ce sont ses lettres qui la réhabiliteront aux yeux de ceux qui la traitaient déjà avec la même sévérité que celte pauvre Paidine. En tout cas, sans vouloir pousser plus loin un parallèle qui s'est présenté tout naturellement à mon esprit, je me permettrai de glisser ici une dernière observation. N'est-il pas intéressant de constater que les deux charmantes femmes qui inspirèi'ent le dcine d'i i'.lti i.<li(iiiisiiu- et les Mrdihilions. c'est-à-dire les

deux plus beaux ouvrages d'imagination de la littérature française au dix-neuvième siècle, furent deux poitiinaiies et deux victimes de l'amour? Je dis deux victimes, parce qu'il n'est pas douteux que ce fut la flamme dont elles brûlèrent pour Chateaubriand et Lamartine qui hâta leur fin (i), de même qu'il est hors de doute que ce fut par l'épreuve de l'amour qu'elles revinrent à Dieu.

Cependant la dernière hirondelle était partie. Julie, que son mari, malade lui-môme (2), ne cessait de rappeler, et qui, toute forte qu'elle était, craignait peutêtre de se laisser prendre aux embûches de l'amour, quitta brusquement la vallée d'Aix où, pour la première fois, depuis qu'elle se connaissait, elle avait goûté le parfait bonheur.

Elle était de retour à Paris dans la seconde quinzaine de septembre (3) et tout aussitôt, par un besoin de sa nature autant que pour s'étourdir, elle avait repris sa vie de solliciteuse obligeante et de protectrice dévouée.

« Ne vous lassez pas, Monsieur, écrivait-elle alors

(i) Se rappeler la phrase de Pauline de Beaumont après avoir entendu la lecture d'Aiala : « Il joue du clavecin sur toutes mes fibres ! »

Et ce fragment d'une lettre de Julie à Lamartine : «Tant que j'ai pu croire qu'eu me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie, mais à présent que vous ne croyez plus à l'amour de votre mère, elle va cesser de v(>us être nécessaire et alors mou sort est trace. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure en ce monde pour s'y nourrir de larmes ! »

(2) 11 souffrait de la pierre depuis 1811.

;8) La date de son retour nous est donnée par la lettre ci-dessous. Elle porte, en effet, par excej)tion (Julie n'ajant pas l'habitude de dater ses lettres) l'indication précieuse de septembre 1816. 11 n'y manque que le (juarUième, et c'est fâcheux, car, avec ce renseignement, nous aurions pu déterminer exaclement le jour où Julie avait quitté Aix-les-Bains.

au baron Mounier, de voir de mon écriture. Ma [)auvre tcle est si faible que les idées dans lesquelles mon ccrur n'est pour rien sont futrilives comme l'ombre et ne laissent [»as plus de trace ([u'elle. Je ne me rappelle pas ce que vous avez bien voulu me dire relativement au ytMiéral Dijésa. Faut-il encore une fois copier la demande de mon neveu, y joindre la lettre de M. de Vaudreuii et la lui renvoyer directement? Ou bien auriez-vous un moyen pour qu'elle lui fut remise de manière à ce qu'il la remarquât et qu'on put avoir une réponse? Ce serait un vrai service. Je n'espère aucun succès de mes tentatives; mais rien ne m'étant plus insupportable que l'incertitude, je serais bien aise d'en sortir. Si l'influence des Princes est telle qu'on la dit, ne ferais-je pas bien de tàclier de faire aposliller le mémoire de Loménie par Monsieur? Je crois que M. de Vaudreuii ne se refuserait pas à le lui demander et vous savez qu'il est très aimé de ce bon Prince. Ce qui me décourage, c'est la prestesse qu'il faut mettre à toutes ces démarches, avec la presque certitude d'arriver toujours trop tard. Veuillez une dernière fois me donner votre avis. »

Julie n'était pas au bout de ses peines.

Nous avons vu au chapitre précédent que son neveu de Loménie, n'ayant pu être attaché à la personne du prince de Poix, était entré provisoirement, çràce à M. de Vaudreuii, dans les gardes du corps. Ce n'est que le 2g avril 181 7 (ju'il fut nommé lieutenant en i**^ au 6* régiment d'artillerie à pied.

Mais Lamartine était arrivé dans l'intervalle pour la coiisoler de ses insuccès. M. Mugnier, anci(Mi conseiller à lu cour de Chambéry, qui a publié une si intéressante brochure sur son mariage, m'écrivait au

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commencement de l'année dernière que, d'après une lég-ende accréditée dans lepays, Lamartine avait voulu accompai^ner Julie jusqu'à Paris, et que, pour subvenir aux frais de ce voyage, il avait dû vendre sa montre, sa chaîne, son sabre, ses épaulettes et les galons de son uniforme de garde du corps. Mais j'ai tout lieu de croire que cen'estqu'une légende répandue par Lamartine lui-même dans son roman de liapharl et qu'il n'accompagna Julie que jusqu'à Màcon.

Quoi qu'il en soit, il est certain qull ne la revit qu'à la fin de décembre et encore grâce à un petit complot dans lequel il fit entrer fort adruiteinent son ami Aymon de Virieu.

Virieu avait été nommé, au printemps de l'année 1816, secrétaire d'ambassade au Brésil, mais il était à peine débarqué à Rio, qu'il avait repris le bateau pour rentrer en France avec M. le duc de Luxembourg et sa suite. En apprenant cette bonne nouvelle, Lamartine, qui n'attendait qu'une occasion pour s'éloigner de Mâcon, où Julie lui écrivait presque tous les jours, se dit que la Providence favorisait ses desseins. Et de harceler sur l'heure son ami de Virieu.

« Es-tu arrivé! Serait-il possible? lui mandait-il, le 8 décembre. — Ecris-moi donc vite. Je brûle d'impatience de t'aller embrasser, car je compte aller à Paris bientôt, et ce sera un nouveau motif. Rien n'a changé en bien dans ma position pendant ces huit mois. Mon cœur seul a cliangé, hélas ! il était plus heureux à ton départ!... »

Et quatre jours après :

« Enfin te voilà donc! je ne concevais rien à ton silence... Je suis ici depuis un mois. Vignet vient

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(1*011 parlir. Il y tflait venu m'acconipaQ;"ncr dos eaux • l'Aix, où j'en ai passé un pour ma saule. Il n'y a eu i zéj)hyrs, ni lenipùles, mais impossibilité de me plaicr rannée dernière, et un enu^orgement au foie qui m'a ramené île Paris peu de temps après ton départ! Mais je ne suis ni bien ni mal, sou[)irant après une place quelconque, comptant très incessamment aller à Paris [)our tenter de nouveau cette fortune-là, plus îupressé encore d'y courir pour l'embrasser au moins avant un nouveau départ. Ah! mon ami, que parlestu d'oubli? Tu ne sauras jamais à quel point tu m'es nécessaire, à quel point j'ai été désappointé et accablé de ton absence, de ce vide affreux autour de moi. Tout m'était égal, je ne vivais plus qu'à demi, car^, entre nous soit dit, comme nous le disions le jour de ton départ, il n'y avait que toi pour moi ! le reste n'est pas parfait, ce n'est plus cette consanguinité naturelle, celle parenté véritable, comme entre nous deux. Il n'y a que nous sur une certaine ligne, le reste ne vient que bien loin après, je l'ai trop senti (i)... »

C'est ici que se place le complot ou la ruse. Il priait Virieu de lui écrire une lettre qu'il pût montrer à ses parents et dans laquelle il l'engagerait à venir à Paris, seul moyen de le caser vite et bien dans quelque sousjtréfecture : <( J'ai retenu déjà mon appartement meublé que j'avais sous-loué seulement. .J'y resterai deux ou trois mois celte année, si on ne me place pas (2)... »

Naturellement, Virieu fit ce que Lamartine lui demandait, et la mère de co dernier, toujours confiante, dénoua encore une fois les cordons de sa bourse pour

{i) C'jrreMp. de Lamartine, l. I, ai)i»oc 181 0. (a; Ibid.

aider Viricu à placer son fils, car son désœuvrement lui pesait autant qu'à lui.

Lamartine arriva à Paris le matin du jour de Noël et descendit à l'hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint- Augustin, où Yirieu lui céda une des deux chambres qu'il occupait à l'entresol (i).

Je n'ai pas besoin de dire que son premier soin fut de mettre son ami au courant de son aventure avec M""' Charles. A peine avait-il fait sa toilette, qu'il le pi-iait de se rendre à l'Institut pour lui annoncer son arrivée et s'entendre avec elle au sujet de sa visite.

M'"'= Charles recevait précisément dans la soirée les habitués de son petit salon, parmi ilesquels le baron Mounier, Laine, Lally-Toilendal, de Bonald, quelques vieux savants,amis de son mari, et aussiquelqucs jeunes gens de famille qu'elle cherchaità pousser dans le monde et qui venaient régulièrement à ses thés pour respirer le parfum de sa grâce. Il fut convenu entre elle et Yirieu que Lamartine et lui viendraient à sa soirée.

« A onze heures, lit-on dans Raphaël, noMS sortîmes, V,.. et moi, àpied. Nous allâmes ensemble jusque sous la fenêtre que je connaissais déjà. Il y avait trois voitures à la porte. V... monta. J'allai l'attendre à l'endroit convenu. Qu'elle fut longue, l'heure pendant laquelle

(i) II ccrivait,en i8G3, en se rappelant ces cliers souvenirs : « Occupé d'une seule pensée, j'y vivais (dans cet hôtel) comme ua cénobite ou comme un prisonnier de l'amour. Je n'y recevais absolument personne. J'y vivais do rien, afin de prolonger nies très modiques ressources en les ménageant. Un charmant entant, fils de la concicrg;e, pénétrait seul avec son chien dans ma chambre basse , siluc'e au-dessus de sa log'e. L'hôtel est uballu, la loi^c et la petite croisée de ma mansarde subsistent encore sur la rue : j'y jette tous les jours en passant un regard de piété pour les rares souvenus de bonheur qu'elles me retracent. Je /a voyais passer de cette fenêtre de temps en temps; c'était assez. Un regard unissait nos deux âmes. Le bruit des roues de sa voilure me laissait dans un ébranlement qui durait des heures.

[Lainurline par lui-même, p. 09-60.)

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