‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 15 sur 89 · E..VI1U · texte numérisé non relu

E..VI1U

je l'alltMiflis ! Comltion je maudissais ces visiteurs inditVércnis peut-être dont l'imporlunité involonljiire, jiûiir ilépenser des lunires oisives, suspendait sans le s ivoir l'élan de deux cœurs qui comptaient leur mar- ' vre par leurs palpitations. Enfin V,.. parut. Je m'élani^di sur sa trace. Il me quitta à laporte et jemontai(i).))

Suit la fameuse scène où. dans le salon tout illuminé mais vide, les deux amoureux, on disait alors les deux

imants, tomhèrenl à genoux l'un devant l'autre et ne ->e relevèrent qu'à l'apparition de M. de Donald, qui -Mnblait arriver là tout exprès pour les rappeler au

'•ntiment du devoir.

La vérité m'oblige de dire que les choses ne se pas-

èrent pas tout à fait ainsi. Lamartine ne fit qu'entrevoir ce soir-là M'"" Charles et ne put qu'échang-er quelques mots d'amilié avec elle. Mais le lendemain matin, à son réveil, un commissionnaire lui apporta une lettre enllammée qui le dédunima^j-ea amplement de la froideur relative qu'elle lui avait marquée sous les regards convergents de ses invités.

Voici cette lettre, je la reproduis in e.rfrnuo, sans y rien changer, afin que le lecteur ait enfin sous les yeux le miroir vrai de l'âme de Julie.

« A onze heures et demie du soir. Mercredi. (( Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous fjiic je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Uieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri, et l'auge que j'adore! .Vh! je dois res[)érer. Le

(ij ftnphael, p. i'|3 .

LAMAUTINE

même ciel nous couvre aujourd'hui et depuis ce soir je vois bien qu'il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse! Ou'avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : vous ne vous regarderez plus? Ce morceau de glace, mis sur nos cœurs, ne vous a-t-il pas déchiré, ô mon ange? J'en sens encore le froid. J'ai cru que j'allais leur dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoup souiïert et qu'il est temps, pour que je vive, qu'il me ranime sur son sein!

« — Ils sont partis : mais vous pourriez être là, et je suis seule; comment, Alphonse, n'en pas verser des larmes? Ah! pourtant bénissons cette Providence divine! Demain encore, n'est-ce pas, elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble ! C'est une épreuve qu'elle voulait encore que nous puissions' subir; mais elle ne veut pas que nous mourrions cette nuit, et alors ne mérite-t-elle pas nos adorations tout entières? Je le sens si fortement que mon premier besoin dès que l'on m'a quittée a été de me jeter à genoux et d'adorer avec larmes cette suprême bonté qui m'a rendu Alphonse ! C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même. Il me permet de vous aimer, Alphonse! j'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume? aurait-il permis que nous nous revissions? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? eh! non, le ciel est juste! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement Tun à l'autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, ' comme fils, comme ange, comme frère? et vous, vous,

lier enfanl, no lui avez-vous pas depuis louylemps

omis lie ne voir en moi (pie votre mère?

« Ali! que celle nuit s'écoule, elle nie torture. Quoi, Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le même lieu! je n'en serai sûre que ilemain. Il le faut, que je vous revoie pour croire à mon bitnJjcur! Ce soir le trouble est trop altVeux. — ' hère vallée d'Aix ! Ce n'était pas ainsi que vous nous rassemliliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles iluraienl comme notre amour sans

iine, sans bornes! elles auraient duré toute la vie! ici les voilà déjà troubb'es. Mais quelle soirée aussi et que nous aurions tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures! Vous verrez comme habituellement je suis seule. Vous verrez, demain, mon ange, si Dieu est assez b(jn pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures el des heures se passeront, sans (|ue l'on nous sépare! Vous verrez si, vous ici, je puis me plaindre de ma situation.

« DiMiiainj'ai lemalheurden'ètre [)aslibre avant midi et demi. Je vais au Palais avec M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à onze heures et demie. Je calcule «piecela me prendra une heure. Attendez-moi chez vous, mon anije, j'y serai dès f[u'on m'aura laissée et je vous ferai demaniler pour vous emmener afin que nous passions le reste de la matinc'e ensemble. Prions Dieu que, iusqu('-l;!i, il nous donne de la vie et de la force.

« r^crivez-tniii par himh couimissiDiiiitun; ijin- nous m'aimez toujours, ces niols chéris n'ont pas frappé mon cœur dans le petit nombre de mots que j'ai pu recueillir de votre bouche! Redites-les, Alphonse! Répétez beaucoup que vous aimez votre mère! Elle

est quelquefois si malheureuse de Tidée terrible que vous pourriez cesser! — Mais non, non, vous le lui avez trop dit. Ne prenez pas ceci pour des craintes, une mère ne doute pas de son fds, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre. C'est un de ses devoirs, elle les remplira tous. Ah ! mon enfant, que je vous aime! que je vous aime! Vous l'étcs-vous bien dit? L'avez-vous vu? Au milieu de ce monde où il fallait parler, sentiez-vous mon cœur soulîrir? Le voyezvous battre? Alphonse! Alphonse! je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n'ai plus la force de le dire. Ah ! que des larmes abondantes me feraient du bien! Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !

« Dites à votre ami que je le porte aussi dans mon cœur comme un frère. Ah! qu'il a été bon pour moi! Gomme il faut qu'il vous aime pourm'avoir supportée dans mes douleurs et soutenue ce soir, quand il est venu m'annoncer mon enfant! Alphonse! payez ma dette envers lui. Aimez-le davantage, cet ami si digne de vous! et que ce ne soit pas parce que je manque de reconnaissance, il a toute la mienne; et il a aussi en épanchements et en affection tout ce qui n'appartient pas exclusivement à mon Alphonse.

« Je vous laisse, enfant chéri, pour quelques heures. A^'ous allez dormir et moi. pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive! après nous pouvons mourir.

« Dors donc, ami de mon cœur ! dors et qu'à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise! mon ange! mon amour! mon enfant! ta mère te bénit et bénit ton retour (i) ! »

(i) Lettre publiée dans la Revue des Deux Mondes du i«' février 1905.

EI.VIUK I03

Bien (|iie le nom <le Dieu revienne sounciU (Innscene lellro, ce serait une ;,a'ande naïveté que d'y reconnaître une inspiration chrétienne. Il y a une façon de iiiTler Dieu aux aU'eclions les plus profanes, qui cache, ->iis des formules religieuses, des sentiments tout lïens, et olfense le ciel [>ar une audace à mettre sous 1 |)roteclion des ardeurs condamnées par lui. C'est

lie mysticité voluptueuse qui s'épanche dans des j.hrases comme celles-ci : « Je me demande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée » ; « Bénissons cette providence divine: demain elle nous réunira » ; « Me jeter à g-enoux, adorer avec larmes celle suprême bonté qui m'a rendu Alphonse » ; « C'est aux pieds de Dieu ([ne j'ai recouvré la force dti lui palier à lui-même. 11 me permet de vous aimer ». Pourtant celle piété toute païenne, où la passion seule remercie, s'achève en des paroles où la chrétienne commence. Elle sait que, pour n'être pas condamnées [>ar Dieu, ces tendresses doivent rester pures. Dans la liberté qu'elle se donne encoie sans remords, elle étai>lit au moins des bornes, elle discerne et veut respccler un essentiel devoir. « Le ciel est juste ! il nous a ra[>prochés, il ne nous arrachera pas subitement l'un à l'autre. Ae vous ai niera i-jr pas, comnio il li; voudra, comme /ifs, comme ange et comme frère \ et vous, mus, cher enfant^ ne lui aoer-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère! »

Ce dernier passaiçe lenferme le nœud de l'intrii^ue et fait éclater la nature du lien qui unissait Lamartine et Julie. Pour moi, je n'en saurais douter un seul instant, ce lien fut purement platonique, mali^ré certaines apparences contraires.

Telle n'est pas tout à fait l'opinion de M. Emile

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Faguet, qui, sans se prononcer catégoriquement pour la chute, comme M. Doumic, estime cependant que les expressions d'amour filial, d'amour maternel, de fils, d'ang-e et de père, sans cesse répétées dans la correspondance de Julie, constituent plutôt « un fait en faveur de l'hypothèse de l'amour coupable (r). )> Comment cela, direz-vous? Parce que ces expressions, s'il faut en croire telle lettre de M™« Charles, auraient été créées par Lamartine et non par elle — ce qui serait bien différent, ajoute M. Fag'uet ! J'avoue ne pas sentir l'importance de ce distiiKjiio d'école. Et d'abord il faudrait savoir à quel moment et dans quelles circonstances Lamartine « créa » ces expressions. Je ne vois pas, en effet, un jeune homme de vingt-six ans faisant la cour à une femme de trente-deux, et l'appelant ma mère pour mieux la séduire! Par contre, je vois très bien une femme de cet âge, sérieuse et d'âme élevée comme M""" Charles, disant à un jeune homme de l'âge et de l'ardeur sentimentale de Lamartine, pour lui résister et se dérober : « Mon ami, voilà douze ans que je suis mariée à un vieillard que je vénère et à qui je dois tout. Dieu ne m'a pas envoyé d'enfants, mais je pourrais être mère plusieurs fois : ne voyez donc en moi qu'une mère, et aimez-moi comme telle; mon amour pour vous n'en sera pas moins tendre. » — Et le fait est que la pureté d'une pareille affection n'exclut ni les désirs, ni les caresses. Combien de femmes ardemment éprises se plaisent à côtoyer le bord du précipice, que le respect d'elles-mêmes^ la pudeur, la force morale, quand ce n'est pas un sentiment de

(i) Voir la Revue latine du 25 décembre 1900,

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coquellerie inavouable i i),empt^cheat d'y tomber! I| y avait peiil-i'iro de tout cela dans le cas de M""^ ( -liar- I. N. Va [tuisnue M. Emile Fag'net, apiès a\oir pesé le ir cl le contre dans des balances plus ou moins justes, veut bien reconnaître que les mots sacrés de fils, d'ange et de mèrt*, même créés par Lamartine, n'avaient pas sur les lèvres de Julie le sens profane et corrompu que leur donnait M"^'= de Warens dans sa passion pour Jean-Jac«jues ; puisque M. Faguet doute que M'"* Charles soit tombée à Aix,dans le peu de lemps qu'elle y séjourna avec Lamartine (2), qu'importe que ces expressions aient été créées par lui ou par elle! L'essentiel, c'est qu'elle soit restée pure, et ce

(il M. Doumic a-l-il n'tU'chi, m'écrivait naguère une femme de l)caucoup d'esprit, que, dans i'i'tat de maigreur oii elle ('tait, M""*^ Charles n'avait rien à donner à Tamour que ses grands yeux, et que ce sentiment-là aurait suffi pour la retenir?

{7) Je prétends, en effet, en tenant compte de l'éducation cl du caractère des amoureux en cause, (pie li.' délai mriral nécessaire leur inaïKpia pour se donner cnliiTcmenl l'un à l'aulrc. Lamartine étant arrivé à Aix à la fin du mois d'août et .Iulie en étant partie vers le i.') septembre, c'esth peine s'ils y demeurèrent vinçt jours ensemble. Mais ils ne se lièrent pas des le premier jour. En supposant qu'ils soient entrés en conversaliiiii du i"^' au 5 septembre, ils n'auraient guère eu devant eux qu'une dizaine dn ji'urs pour devenir amis. Je sais bien qu'on se lie facilement dans li's vil.c's <reaux, surtout au terme de la saison, ([uand il n'y aprèsque plus personne; mais, étant donné que Julie était encore malade et s'apprêtait à rejoindre son mari, il est bien difficile d'admi;ttre, (piellc que soit la s-dnclion que Lamartine ait exercée sur elle, qu'elle se soit oui'' ' -> bras; d'autant que pour une cause ou pour une autre

— ' prouverait ipie leur intimité n'avait pas atteint sa plé-

nitu ynt (pi'il lui avait cache ses talents poétiques, qui n'étaient

pas .son moindre charme. Ht puis, si Julie avait cédé à la tentation, il me semble qu'elle eOt retardé son départ de quebpies jours, pour .savourer dans la possession de l'ubjel aime les dé-lices de la faute commise. Or, il y a ap[iarence (pi 'elle le préciinta |)lul(jt qu'elle ne le relarda, peut-être, comme je le dis plus haut, par crainte de se laisser prendre aux embilchcs de l'amour. — Nous allons voir, d'ailleurs, que le vrai sicçe livre à sa vertu commenta, pour qui sait lire, dans les ])rc-iiiiers jours du mois de janvier, alors que Lamartine l'avait rejointe ;'i l'aris. A ce moment-là, en ctlct, ils se connaissaient mieu.v, grâce à la correspondance qu'ils avaient entretenue pendant trois mois, et Lamartine avait trouvé un compère et un complice dans son ami Aymon de Viricu.

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qui va suivre ne pourra que fortifier celte impression.

Le i" janvier 1817, à dix heures du soir — car elle n'écrivait que la nuit, quand tout reposait autour d'elle — Julie mandait à Lamartine qu'elle avait lu ses vers ou plutôt qu'elle les avait dévorés. Vous allez penser sans doute qu'il avait fait des vers pour elle. Non; comme il l'a dit lui-même plus tard, ceux qu'elle lui inspira ne devaient retentir que sur son tombeau. Mais il avait apporté de Mâcon quatre livres d'élégies d'un genre nouveau qui étaient tout prêts pour l'impression, et en attendant le bienheureux éditeur, il les avait donnés à lire à Julie qui ne le connaissait pas encore sous ce jour-là. Pourquoi? dans quel dessein? Je ne voudrais pas me rendre coupable d'un jugement téméraire, mais comme toutes ces élégies étaient consacrées au souvenir de Ciraziella, j'ai idée que c'était moins pour lui montrer son talent poétique que pour piquer sa jalousie et, qui sait? pour tendre un piège à sa vertu. D'autant que son ami de Virieu, en homme pratique qu'il était, devait lui répéter sans cesse qu'en amour c'est vraiment être trop naïf que de se contenter des bagatelles de la porte.

Mais si telle était l'arrière-pensée de Lamartine, nous verrons tout à l'heure que le résultat ne répondit pas à ses espérances. Voici, en effet, ce que lui écrivait Julie, après avoir achevé sa lecture :

(( J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible ? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes ? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière, avec ce caractère de sensibilité qui

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listinçuc, noble comme le i,''énie! louclianlc comme nom- vrai ! Oli ! mou Alphonse, qui vous rendra lais Elvire? qui fut aimée comme elle? qui le mérite autant ? Celte femme antj^élicjue m'inspire jusque dans son tombeau une terreur relit;;ieiise. Je la vois telle que vous l'avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis, je vois tout ce qu'était pour vous Elvire, je vois bien aussi que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je [)leure c'est de n'avoir pas été placée sur votre route (juand vous pouviez m'aimcr sans remords et' avant que votre cœur se fût consumé pour une autre. — Consumé, ai-je dit ? Ah ! pardonnez. Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie (jue vous avez créée ! N'avezvous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous avez pour lUiÀ une passion filiale? Cher Alphonse, je tâcherai fpi'elle me suffise.

(( L'ardeur de mon ànip. et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là ou que du moins il me Jnt permis de vous aimer d amour et de tous les amours ! mais s'il faut vous le cacher, o mon ançe, si vous êtes tellement dans le ciel que vous rel)t)ussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence. »

Quelle adorable canlilcne! (luellc la<;oii délitMle de

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reprocher à son ami d'avoir tout donné à une morte! et, par-dessus tout, quelle protestation solennelle et poig'nante que, si jusqu'à ce jour on s'est contentée de l'aimer d'amour pur, c'est que le devoir et l'honneur vous défendaient de l'aimer autrement!

Cependant, M. Emile Façuet a trouvé le moyen, en torturant les textes, d'interpréter ce désir et ce regret de Julie dans le sens de la chute. Après avoir cité la phrase que je viens de souligner, il s'écrie :

« — Oh ! cela, c'est le langage d'une femme qui appartient à un homme ou qui lui a appartenu autant qu'on peut lui appartenir.

« — Mais non; ce peut être le langaged'une femme qui désire éperdûment appartenir à un homme et qui ne lui appartient pas !

« — Très juste ; mais si une griselte ou une courtisane peut écrire à un homme sans lui avoir appartenu : « Jeveux vous aimer d'amour et de tous les amours! » une femme dune certaine condition sociale et du reste d'âme très élevée, comme était M™^ Charles, ne l'écrit jamais que quand la faute a été commise. On ne dit à un homme ; « Je veux être avons tout entière, » que quand on a été tout entière à lui. J'en réponds presque. »

Remarquez que M^^ Charles n'a pas dit : « Je veux vous aimer. . . » mais : « Je voudrais qu'il me fût permis de vous aimer!... » Ilya la distance de la terre au ciel entre ces deux expressions.

M. Faguet continue : « Ceux qui nous jurent que jVJme Charles n'a pas été la maîtresse de Lamartine ne songent pas qu'ils la rabaissent en la montrant comme prononçant les paroles que je viens de citer sans avoir jamais été la maîtresse de Lamartine ;([u'ils la rabaissent en nous la présentant comme une femme soUici-

tant laniour intéij^ral d'un lioiiirne avant de l'avoir obtenu, car il y a une grande dilTérence à solliciter cela sans l'avoir eu, ou à le solliciter quand déj;\ on vous l'a donné. Il me semble ainsi. Les dames sont priées A'i'n décider. Je doute qu'elles ne soient pas de mon opinion ( i). »

Si M""' Charles avait tenu le lang-age que lui prête .M. Emile Fas^uet, je crois, en elTet, que les dames partaij^eraienl sa manière de voir ; moi-même je renoncerais à la défendre, car ce serait soutenir une cause perdue. Mais, encore une fois, M""^ Charles a dit tout If contraire, et c'est pour cela que, bien loin de la rabaisser, j'estime qu'on la grandit en la montrant aux prises avec deux sentiments opposés que connut plus d'une sainte, à savoir : l'amour qui, de sa voix la plus douce, lui murmurait tout bas à l'oreille : Sois conséquente avec toi-même, va jusqu'au bout de tes désirs ; — et le devoir qui, de sa voix la plus çrave,lui criait : Ne va pas plus loin si tu ne veux pas te déshonorer, reste chaste !... Sans compter qu'un peu de loi^ique ne serait pas de trop dans le raisonnement de M. Emile F"açuet. Il disait tout à l'heure — et j'étais heureux de l'avoir ébranlé, sinon converti — qu'il ne lui étonnerait nullement que M"'® Charles ne se fdt pas donnée à Aix-les-Bains. Comment conciliet-ilcette opinion pleine de sayi^esse avec safaçon désoblitj'^eante d'interpréter le texte qui fait l'objet de cette jijlose? M""' Charles écrivait la phrase incriminée cinq jours après l'arrivée de Lamartine à Paris. Est-ce (ju'il lui ferait l'injure de su[)[)oser qu'elle était tombée dans cet intervalle ? Cela n'est pas possible. La femme qui ne trompe pas son mari quand elle est à

(i, Revue Latine du ^5 décembre.

cent cinquante lieues de lui, livrée à elle-même et en butte pendant quinze jours aux poursuites amoureuses d'un jeune homme des plus séduisants, est incapapable, une fois rentrée au domicile conjugal, « dans son cadre, » comme dit très justement M. Emile Faguet, de s'oublier dans les bras de ce jeune homme, quand elle le retrouve après trois mois d'absence, et le lendemain même de son retour.

Enfin, et sur ce point je défie qu'on me contredise, si M"|« Charles avait fauté du 26 décembre au i*^"" janvier, elle n'aurait certainement pas écrit, le jour de l'an, à Lamartine : « L'ardeur de mon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là ou que du moins il me fût permis de vous aimer d'amour et de tous les amours !... »

Quoi qu'il en soit, en lisant ces lignes où la jalousie se voilait de tristesse et de résig-nation, Lamartine dut se dire qu'il s'était pris à son propre piège ; en tout cas, la lettre de Julie lui causa une réelle déception, car, dès le lendemain, il s'empressa de lui dépêcher Yirieu, dans le but de réparer sa faute en réduisant aux proportions d'une excellente petite femme la figure idéale qu'elle s'était faite de Graziella, d'après ses élégies. Cette fois, c'en était trop, et la faute devenait double. Julie fut froissée de voir qu'on voulait la grandir au détriment d'Elvire, car Elvire, alors, c'était l'autre, c'était la petite femme de cœur qui n'avait pu survivre au départ de son ami, et qu'il avait célébrée en vers touchants. Elle la défendit de son mieux contre les légèretés d'Aymon de Virieu qui,s'apercevant qu'il faisait fausse route, se prit à en parler d'une manière plus sérieuse. Mais l'impression était faite, et, quand il fut parti, elle écrivit de nouveau à Lamartine, en

lies termes (jui laissaient percer son désenchantement et son cliat^rin :

Eh! quoi! lui mandait-elle, a.... est-ce donc l'ima- ^ination qui s'enllamme chez vous, et croyez-vous, comme tant d'hommes le font, aux rêves de votre cœur jusqu'à ce que la raison les détruise? Je ne puis le croire, et, cependant, je tremble. Si un jour on allait vous dire : C'était une bonne femme pleine de cœur qui vous aimait, et que vous pussiez supporter cet élo^e, est-ce que vous m'aimeriez encore ? — Oh! non, sûrement, je ne voudrais j)lus que vous m'aimassiez, ce serait vous rabaisser vous-même. Mais, je vous le déclare, je ne pourrais pas supporter moi-même un pareil élo'j^e. Je sens au-dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n'est pas la fierté, j'en suis dénuée: c'est l'amour ! celui que je sens pour vous est d'une nature si relevée! il est si ardent ! il est si pur! Il me rendrait capable de tant de vertus, qu'il me relève à mes pri»pres yeux, elijue je ne pourrais soullVirqu'on en parlât légèrement. Le reste, je l'abandonne. Je vous l'ai <lit assez, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme, et qu'il ne fallait m'aimcr que parce que je vous aime. Mais, quand on aime comme moi, quand on aime comme Klvire et moi jusques à en mourir — n'est-on donc qu'une femme pleine de cœui? Mais pourquoi mal inter[)réter ce mot? Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit et peut-être devraisje l'entendre autrement. Combien avec autant d'araour n'a-t-on pas de cœur, en ellet? Comme le mien bat dans ma poitrine ! (Jomme il brûle ! Connue il est à la fois dans mon esprit, dans mon imatjination et dans l'amour ardent qui m'enflamme ! '< Allons, je le v.jis liitMi, il avait raison, votre ami, nous sommes

des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer autrement cette expression. Pardonnez donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais gardez le souvenir de mes justes craintes ! et voyez-moi moins aimable , mais aimez-moi quand même. »

Cette lettre, où le reproche alternait avec la tendresse, n'était point pour plaire à Lamartine. Aussi répondit-il sur-le-champ à Julie qu'il ne la reconnaissait plus, tant elle avait chan$;'é, qu'elle le négligeait, qu'elle ne l'aimait plus, qu'il était inutiledésormais de lui écrire, qu'il allait partir pour un lieu qu'il ne lui dirait pas ; bref, tout ce que répètent en pareil cas les amoureux qui ont à se^plaindre de l'objet aimé. Mais, comme l'écrivait un jour Victor Hugo à celle qui lui inspira les plus beaux vers des C liants du Crépuscule, « il n'y a de nuages que dans le ciel et dans l'amour », et il suffit d'une larme que boit un baiser pour remettre le cœur en place. Julie n'eut pas grand'peine à démontrer à Lamartine qu'elle l'aimait toujours. En voulait-il une dernière preuve? Il n'avait qu'à l'exiger pour l'obtenir. «... Pour vous prouver, lui disait-elle, que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposes de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié : réputation, honneur, état, que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouvez plus douter. C'est un assez beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous. » Et dans son exaltation qui chaque jour allait grandissant, elle trouvait ce cri du cœur qui achève d'établir qu'elle avait gardé son corps vierge de toute souillure : « Que

F.i.vinh I lit

m'imj)i>iU\eii t'tl"el,f|iM»|uiis-je placera côté d'Alphonse qui jnU l)alancor un seul instant les sacrifices ipie je suis prête à lui l'aire? S'il se rit des jugements des hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai toujours l>ien un al)ri pour ma lùte, et, quand il ne m'aimera plus, un gazon pour la couvrir (i)!.-. »

Elle exaspérait évidemment, sentant bien que Lamartine n'oserait pas la prendre au mol; et, en elTel, il avait l'àme trop haute pour exiger de celle qu'il aimait un pareil sacrifice, et pour encourir une telle responsahilité. En descendant au fond de sa conscience il reconiuil qu'il n'en avait pas le droit, pas plus qu'il n'en avait besoin pour être heureux, puisqu'il l'était du bonheur de Julie, et qu'elle mettait son bonheur à le voir tous les jours, seul à seul, dans la paix de son creur à présent rassuré.

Oui, pendant quatre mois trop courts, hélas! — du commencement de janvier à la tin d'avril — ce jeune homme à l'àme tendre n'eut d'autre plaisir que de se promener avec Julie une heure ou deux dans la journée, (juand le tem[)s le permettait, sur les quais ensoleillés, aux Tuileries ou dans les bois d'alentour, et de la voir chaf{ue soir tète à tète, au coin de son feu (2).

Les fenêtres de son appartement donnaient sur le pont des Arts. Comme elle avait coutume de recevoir après dîner ses intimes, pour ne pas se com[)romettre ou prêter à la médisance en recevant quolidienne-

{ijLeltPe datée du jeudi soir, a janvier 1817.

(si On lit dans les Suuvenirs de C.h.nrifaul (Récits d'un vieux parrain à son lilleul : « Ouclijuefiiis je le rencontrais (Laniarliiif) au jardin des Tuileries cl Rur les «[uais, donnant le bras à une jeune femme au front [».'il<-, à l'air mélancolique, à la démarrlic lente et molle, que je croyais «ïtrc sa sœur, et que depuis... .Mais alors je m'en tenais à ma croyaoce, et mon ima^^inaiion ne faisait pas plus de frais. » (Œuvres de Ch. Brifautyi. I, p. f\<ji.)

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ment celui à qui elle avait donné son cœur, elle était convenue avec lui d'un sig^nal pour lui indiquer le moment où elle serait libre (i). Mais il aurait pu fort bien s'en passer, car, dès que la nuit était venue, enveloppé de son manteau romantique, il s'acheminait doucement vers la seule étoile qui comptât pour lui dans le ciel, et cette étoile, c'était la fenêtre éclairée du petit salon de son amie. Il traversait le pont des Arts, jetait un sou dans la tasse de fer-blanc de l'aveugle qui lui disait : Dieu vous le rende ! et, sur ces paroles d'action de g"râce, il allait se poster à l'angle du quai. Là, caché dans la pénombre — comme Jocelyn sous le balcon de Laurence — il regardait passer et repasser, sur le fond lumineux de la fenêtre, la silhouette chérie de celle qui l'attendait. Que le temps lui paraissait long ! Dix heures sonnaient enfin à l'horloge de la Coupole. C'était le moment où les amis do Julie se retiraient pour la laisser reposer. Quand la dernière voiture s'ébranlait sous le porche, il montait l'escalier d'un pas aussi léger que Roméo l'échelle de soie de Juliette. Il poussait la porte entr'ouverte, allait droit au sopha où elle était à demi couchée, lui prenait les mains, seblottissait contre elle, comme un enfant contre sa mère, et deux heures durant, quand ce n'était pas plus, ils s'entretenaient de l'unique objet qui remplissait leurs âmes, dans le demi-jour des lampes voilées,aurythme léger du balancier d'or de la petite pendule de Berthoud (2) qui occupait le milieu de la che-

l'ij «Quelquefois je restais de longues heures sur le pont ou sur le quai, marchant ou m'arrêtant tour à tour et attendant vainement que le volet intérieur s'ouvrît en plein ou à moitié pour me faire l'appel muet dpnt nous étions convenus. » {Raphaël, p. 167.)

(2) Outre celte petite pendule -en bronze doré, il y avait dans le salon de Julie quelques belles gravures, dont une représentait Molière lisant

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