II. MUE Il
minée. l*uis, au couji île luiiuiil, Laniarliiie se levait pour rentrer à son hôtel, mais il n'était pas parti (|ue Julie lui éerivait pour qu'il eût sou bonjour le lendemain dès la première heure. El lui, dont tout ce mauè^e amoureux ne cessait d'ouvrir la veine poétique, c'était bien rare (ju'il se couchât saus avoir jeté sur le pa[)ier quelques stances comme celles de rEntliniisiasme (i ) et de la Gloire (2), prélude harmonieux des chants cent fois plus beaux que le malheur, en épurant son âme, devait en tirer avant peu.
Le jour était proche, en efVet, où les deux amants allaient être oblig^és de se séparer.
Lorsque arriva le printemps. Julie se plais^nit de nouveau du rualaise indéfinissable qu'elle avait ressenti l'année d'avant. Elle avait par instants des suffocations qui lui faisaient perdre haleine; ses joues, qui an natuiel étaient si pâles, s'empourpraient aux pommelles d'une manière sus[)ecte , et une [)elile toux sèche et quinteuse la prenait parfois à la ^org^e en rendant un son de verre fclé. iiienlôt le médecin qui la soiicnait conseilla à son mari de l'envoyer à la campagne. Nous avons vu (|ue ses amis, les Vindé,
Tnrtafe , chez Ninon de Lenclos, et unt- autre reprcseataiil Ossian, par G(Kl<'froy. Il y avait aussi, suspendues à la muraille, deux flûtes de Prudent : l'une en ivoire, l'autre en f^bène, qui servaient à accompaçner .Iulie <|uand elle chantait, car Lamartine nous a dit qu'elle avait une jolie voix.
(Notes prises sur l'inventaire dressé après la mort de Charles par M' I>esh.iyes, notaire à Paris, le .3i mai iSaS.)
(1) D'ai)rcs la Corresp. de L'imarline, la pièce de l'Enthousiasme fut com[>osi-c partieen 1817 et partie en 1819.
.ji f . ... .i..n,.i,.re pièce lui fut inspirée par les infortunes d'un pau- Tre \,' is, appelé Mariin;!, (jui lui donnait des leçons en 1817.
(Cf. I' .lire de cette Méditnlion.)
Il6 LAMAnTINi;
possédaient une propriété à la Celle-Saint-Cloud. Je suppose que ce sont eux qui l'attirèrent dans ces parages; en tout cas, elle alla s'installer, au mois de juin, entre Viroflay et Versailles, dans une petite maison qui existe encore, et qu'on appelait alors la maison Labé.
Mais Lamartine n'était plus à Paris à cette époque. Il l'avait quitté pour deux raisons : d'abord, parce que sa bourse était à sec, et que sa mère ne pouvait plus lui envoj^er d'argent; ensuite, par raison de santé, parce qu'il était malade lui aussi, et que le médecin de Julie lui avait conseillé d'aller faire une nouvelle cure d'eaux en Savoie. Mais, s'il était parti, la mort dans l'âme, il avait du moins emporté l'espérance de revoir son amie à Aix, au mois de septembre, et c'est cette espérance qui, maintenant, le faisait vivre (i).
Julie, d'ailleurs, n'avait pas cessé de l'aimer et de penser à lui. Nous avons une lettre d'elle au baron Mounier, où elle le remercie de sa bienveillance pour M. de Lamartine. « Je voudrais bien, lui disait- elle, que nous puissions faire quelque chose qui fût agréable à cet intéressant jeune homme et à sa famille. J'aimerais à leur rendre un peu du bien qu'ils m'ont fait {-2). ■» Elle aurait voulu faire entrer Lamartine dans la carrière diplomatique, et l'avait présenté à M. Rayneval, qui était tout-puissant aux Affaires étrangères.
Au mois de juillet suivant, elle mandait encore au baron Mounier :
(ij Dans la première version du Lac, publiée par M™f^ Ytilcnline de Cessia, dans les Poésies inédites de Lamartine, on lit à la seconde strophe :
Et près des flots chéris qu'elle voulait revoir, au lieu de :
qu'elle 6?ei;ai7 revoir.
(2) L'Elvire de Lamartine, par Anatole France, p. 88.
ELVIKE I 17
«Si VOUS voulez qiiej'écrive, soyez assez bon pour me faire faire, chez votre bon papetier, une provision rie jiapior semblable au vôtre, de votre encre bien noire, (le votre cire, de vos bonnes plumes à l'ani^laise. Je n'ai plus rien de tout cela, et c'est comme si je manquais d'eau à boire (i). »
Elle aurait pu remplacer ici l'eau par le pain, car elle avait presque autant besoin d'écrire que de mani^er, surtout depuis que Lamartine était retourné dans son pays, et elle savait qu'il attendait de ses nouvelles avec une inquiétude chaque jour plus vive. Ses lettres, écrites d'une main ferme et légère, sur du papier fin de Hollande, entretenaient sa sécurité.
« Elles dissipaient, a-t-il dit, par l'enjouement et par les caresses de mots, le nuage de pressentiments sinistres que nos adieux avaient laissé sur mon âme. De temps en temps, quelque phrase de décourat^ementetde tristesse, jetée ou involontairement oubliée parmi ces perspectives de bonheur comme une feuille in(jrte au milieu des feuilles vertes du printemps, me paraissait bien un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle me parlait. Mais j'attribuais ces rares dissonnances à quelque ombre de souvenir ou à quelque impatience delà lenteur des jours, ombres qui auraient apparemment traversé la page pendant qu'elle écrivait (2;. »
Il était donc à peu près rassuré sur son état, <]uand, à la mi-septembie, il apprit tout à coup à Aix, où il était allé l'attendre, qu'elle ne le rejoindrait pas (3j. Etait-elle si malade qu'elle n'était pas trans-
{i) L'Elnire de Lamartine, par Anatole France, p. 88.
(a) Hapfiael, p. 201 .
(3) Lainarlioe était arrivé à Aix le ai août, pensant n'y rester qu'une
portable, ou avait-elle quelque raison secrète pour rester à Viroflay? Je crois qu'il y avait de l'un et de l'autre. Elle écrivait le i5 septembre à M. Mounier : « Après avoir couru pour notre affaire pendant quelques jours et après avoir acquis la certitude que vous l'aviez arrang'ée par vos bonnes et pressantes recommandations, je suis revenue ici pour me reposer. Mais j'y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu'on appelle, je crois, un catarrhe suffoquant et de grands maux de nerfs. C'est avec toutes ces g-entiilesses que je vis depuis plus de cinq semaines sans presque avoir quitté mon lit; etc'est tout au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible que j'aye obtenu depuis quelques jours, c'est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin. Le reste du temps je vous ferais pitié. Je n'ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alin (i) a même quitté son lit pen-
quinzaine ; ibj' resta trois semaines, espérant toujours que Julie pourrait le rejoindre. (Cf. sa Corresp .Lcllre au comte de Virieu, p. 2-]<-2-j2. ) (i) 'M. Anatole France, qui a publié pour la première fois cetto lettre de Julie, a lu et écrit Allix. C'est une erreur. Le médecin de Julie s'appelait Alin ou Alain. Il habitait, en i8i7,rue de Seine, 3i.et devint par la suite l'ami de Lamartine qui en parle dans Raphaël et en plusieurs endroits de se.?, Souvenirs . CeSil par lui qu'il eut connaissance de l'opinion flatteuse de M. de Talleyrand sur ses Méditations, quand elles parurent. Il était alors, en effet, et fut pendant dix ans, le médecin et le commensal du prince. « Je le voyais tous les jours, dit Lamartine; il donnait par intén'l de cœur à ma santé encore frêle les soins d'une mère plus que d'un médecin. Hélas ! je l'ai vu mourir avant son malade, à la fleur de ses années, d'une maladie de trois ans, tète à tète avec un crucifix d'ivoire suspendu par un chapelet de femme au bois de son lit. J'ai su le nom de la femme que lui rappelait le crucifi.x et le chapelet de noyaux d'olives ; je ne le dirai pas. Le pauvre malade mourait d'amour contenu, pour ne pas faillir à l'amitié et à la vertu ; que l'éternité lui soit douce ! Il avait ajourné son bonheur au ciel. C'était un de ces hommes qui donnent la certitude d'une autre vie; car si Dieu trompait de telles espérances et de telles privations par un leurre éternel, ce ne serait pas seulement le monde interverti, ce serait la divinité renversée. Le seul hommage dû à un tel Dieu serait le blasphème; il
IINIUI. I IQ
huit \ini^l-(Hiatre heures pour venir aupiès du mien. ^I;us. (hi reste, ma solitude a été complète et, ce qui '•««t jiiiolérahle dans cet étal, je suis sans femme de chambre, faute de pouvoir en chercher une... »
Voilà pour ce j'ai)pellerai les raisons du cor[)s. Certes, elles étaient suffisantes pour l'cmpèchcr de se rendre à Aix; peut-être cependant l'àme aussi avaitelle les siennes. Depuis quelque temps, Julie s'était rapprochée de Dieu, et l'amour qu'elle portait à Lamartine, sans diminuer positivement, était moins ardent et plus pur.
( ;elui-ci,en apprenant la triste nouvelle, n'enéprouva [)as moins une ;(rande douleur.
— « Voilà les huit mortels jours écoulés, Mademoiselle, écrivait-il d'Aix le i6 septembre à M*''' de Canonjje (depuis M""' Duport), qu'il y avait rencontrée et à qui il avait confié ses peines... Je suis anéanti. Pardon pour ma faiblesse. Xe me jugez j)as sur mes lettres, je ne puis pas écrire. . . Aimez-moi encore parce que vous avez bien voulu m'airaer pendant quelques jours, par pitié, par bonté, par tous les motifs que \(jus voudrez, je serai coulent de vous. »
El le 23 du même mois :
<( Voici, Maden)oisplle,un vrai bulletin, carmes forces ne vont pas au delà ; j'ai la fièvre presque contiiinelle depuis quinze jours. Cela va un peu mieux... »
C'est dans cet intervalle du iG au23 septembre (i)
ne mériterait que c«la. » (Souvenirs et Portraits, t. III, p. 307.) — Ji.- ne sais \tas <>n quelle anni-e mourut cri homme de bien, mais il vivait firorc .'1 la tiu de iSa'j.car lorsi|ii<: Lamarlini- perdit sa mère, s.i (emmc cirivail a Aym>in de Virieu : «... Je vous prie de prévenir M. Alain afin qu'il m- quitte pas Alplionse, m jour ni nuit... » {Corresp. de Lamartine, t. IJI p. 17/1.) — Il habitait alors au n" 8 de la rue de-|a Michodiere et flîçure jusqu'en i8,{j inclusivement sur l'alinfluach ro^'al. (t) M. IVhx Heyssie (la Jeunesse fl<- Lamartine, p. 201) est le premier qui nous ait donn-- celle date précise, et je le cite de confiance; cepcn-