‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 19 sur 89 · LA.MART1NE · texte numérisé non relu

LA.MART1NE

d'être le principal objet de ses pensées, son Egérie, son ang-e gardien. C'est elle qui lui donna sa femme, puisque c'est par \es Méditations qu'il prit le cœur de M"® Birch et qu'il n'eût pas fait les Méditations sans Julie. En tout cas elles n'auraient pas eu le même caraclère (i). C'est à elle qu'il dédia sa tragédie de Saiil(2), dont il attendait la gloire, en 1818, et que le grand succès des MéditationsHircnlTcrdsins son portefeuille (3). C'est par Julie aussi et sous ses auspices

ces prodigieux et sont déjà à leur seconde édition. Il se trouve dans celle-ci une ode à votre serviteur (l'Ode an génie) que je connaissais depuis lonc^temps n et que je n'avais pas voulu qu'il publiât, et qu'il a publiée sans mon aveu. La gloire me touche très peu, et, si je ne m'étais pas proposé un autre but, j'aurais gardé le silence. Ce jeune homme d'une figure intéressante, d'un caractère mélancolique, d'une faible poitrin e.aété attaché à l'ambassade de Naples où il a été longtemps et dont le climat lui convient...» (Communiqué par le vicomtcdc IJonald.)

Lamartine subissait donc, en i8i 7, à travers les conseils de M'"" Charles, l'influence morale du philosophe par qui elle se conduisait à cette époque.

.\ ce point de vue, cette lettre de ]\L de Donald est un document de premier ordre. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul intérêt qu'elle présente : elle nous donne encore, à quelques jours près, la date de la seconde édition des Méditations poétiques que l'on fixait jusqu'ici au i5 avril i8ao sur la foi de la Dibliof/raphie de la France.

f i) On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les deux pièces que Graziella lui avait inspirées et qui ont pris place dans les Méditations sous le titre: ^1 Elvire et le Golfe de Baïa. Elles sont d'inspiration païenne, comme l'étaient évidemment les quatre livres de poésies qu'il brûla après la mort de .Julie.

(2) (I Je tenA^oie la dédicace de .Sau/.écrivait-il à de "Virieu le 11 mai 1818, il y a longtemps qu'elle t'était destinée (en cas de succès), ainsi qu'à M^<' G... Je vous unis tous deux dans ce petit hommage : vous n'en seriez fâchés ni l'un ni l'autre, si elle vivait encore. .. » — Et dans la dédicace qui suit, il ajoutait : Je le composai pour toi et pour cette autre moitié de moi-même.. .« Je ne puis plus le dédier qu'à son ombre. Mais comme chacun de mes sentiments lui fut rapporté pendant sa vie, que chacune de mes actions lui soit consacrée après sa mort! Elle ne s'ott'ensera pas de partager ce faible, mais ardent hommage, avec un ami pour lequel elle partagea tout mon attachement ici-bas. » [Corresp., t. I, p. 302.)

(3j Ainsi qu'une J/eV/eV qui est du même temps. Car il se croyait un tempérament dramatique et il écrivait alors à Aymon de Virieu : « Jusqu'à trente ans je donnerais des tragédies et, si Dieu me donnait la vie et la santé, de '60 à t\0 ans j'enfanterais Clovis. »

qu'il (Milradaus la di|>lomatie, puisque ce fulpar la jirolectioiideM. Rayneval à qui Julie et le haron INIouiiier l'avaient présenté (i). C'est par elle qu'il connut M. Laine, son conseiller et s(in modèle en matière politique. C'est elle qu'il a mise en scène dans Jncplijn sttus le nom de Laurence : ou n'a qu'à lire l'épisode de la confession, après celui de la grotte, et qu'à rapprocher la scène du balcon du paragraphe XL VIII de Ii(ipliat"l^ pour être fixé définiliveujent sur ce point (2). Quand il fut présenté à M'"« Récamier, « sa voix, ce timbre de l'àme, l'émut plus encore que sa beauté. Lu frisson lui courut sur la peau. Cette voix lui eu rappelait une autre pareille, depuis peu à jamais éteinte ». C'est encore en souvenir de Jidie et du pays qu'elle habita après sa naissance que, lorsqu'il s'agilde l'afVran'^hisscment des noirs, il composa son drame de Toussdinl-Loiiverture. C'est elle enfin qui, après les événements de i848, quand il fut tombé du pouvoir, lui inspira ce quatrain désolé :

De l'amour du pays (juand mon âme guérie

• Cherche une île où le sort aurait moins de rigueurs,

1 1) Il écrivait à Virieii le /» mai 1819 : « Je viens d'rcrire à M. Mou- • r... j'cspcre assez une place diplomatique, M. de Rayneval me l'a à p'U près assurre. » Cf. «'iralcmeni ses lettres des 36 juin, ifiet so sept. i8i<), et le Miintisrrit de inn inùi'f, p. siTi.

(9) " .... Elle resta quelque temps dans cette allilude; puis je la vis ouvrir la frnélre, mali^rc le froiu ; regarder un moment la Seine de mon côlé, comme si ses yeux eussent été arrêtés sur moi |)ar une révélation snrnalurplle de l'amour ; puis se détourner et rec'arder lonclemps du côté du nord, une étoile que nous avions l'habitude de contempler s< !;• ■ ' ■ i t (|iic nous nous étions promis de regarder chacun

<î' l'absence, comme (tour donner un rendez-vous à nos

li':\- '-isible solitude du firmament. . An m'*Mne moment

elle ret<rma »a ténétre. n — Ne l'a-l-il pas suflisaminenldcsii^née, d'ailleurs, dans ces vers de Jcx-elyn (3« époque) où Laurence raconte sa jeunesse :

Jusqu'à CCS temps de meurtre il a passé- ses jours l'aos un manoir désert d'une aride canipaçnc Sur les bords orageux de la mer de Bretagne.

Je songe à (oi, Maurice, et je dis : la patrie

N'est ni l'air, ni le ciel, ni le sol, c'est le cœur (i).

Bref, on la trouve partout dans son œuvre et dans sa vie (2), et même elle y .occupe une telle place qu'elle a fini par incarner à elle seule le type idéal et symbolique d'Elvire, qui fut d'abord Grazielia et ensuite sa femme.

Elle mourut le jeudi 18 décembre 1817 à midi. Le lendemain, à l'heure même où l'on présentait son corps à l'ég-lise Saint-Germain-des-Prés (3), Lamartine lisait

(i) Poésies inédites, p. 224. — On se souvient que Lamartine, dans son roman fie Baphacl. a fait naître Julie «prés du pays de Virginie», quand il la savait native de Saint-Domingue.

(2) Son dernier secrétaire nous apprend que, chaque année, au jour anniversaire de la mort de Julie, il faisait dire une messe pour elle dans l'église qui avait abrité son cercueil. — Enfin, pour se conformer au vœu qu'il avait exprimé dans la pièce du Crucifix, quand il mourut, sa nièce lui posa sur les lèvres le Christ eu ivoire que Julie avait baisé en rendant l'âme.

(3) Voici la teneur de son acte de décès que j'ai relevé sur les registres de sépultures à Saint-Germain-des-Prés :

« L'an i8i7et le 19 décembre a été présenté en cette église le corps de Julie-Franroise Bouchaud des Hérettes, épouse de Jacques-Alexandre- César Charles, membre de l'Institut royal de France, âgée de 33 ans et 5 mois, décédée à l'Institut et lui ont été rendus les honneurs funèbres prescrits par la religion catholique en présence de Notai re-Jean-Nicolas- Marie-Fare Bontemps, officier supérieur de l'état-major demeurant quai Voltaire, n" 17, et Ange-F'rançois-Guillaume Saint-Auge, demeurant rue Goquillière, 46, commissaire-priseur.

Signé : sainte-fare bontemps,

GUILLAUME SAINT-ANGE Ct RENAUD, I^"^ vicairC.

Ce Bontemps, qui signe comme témoin, ayant signé de nouveau et au même titre à l'acte de décès de Charles qui fut dressé le surlendemain de sa mort arrivée le 7 avril 1823, j'ai eu la curiosité de savoir d'où lui venait d'abord ce singulier prénom de Notaire, et ce qu'il était à Charles ou à sa femme, etj'ai appris : i" Que le prénom de Notaire lui avait été donné par la Compagnie des notaires de Paris, la(|uelle, pour reconnaître les services que lui avait rendus son père, doyen des conseillers, avait voulu lui servir de parrain él le tenir sur les fonts baptismaux. (Note de M. Fauchey, notaire à Paris.) — 2° Que ce Notaire Bontemps, avant d'entrer dans l'armée où il devint aide de camp du général Dcjean et plus tard du prince de Neufchàlel, avait été, à sa sortie de l'Ecole polytechnique, nommé professeur de chimie et de physique à l'Ecole centrale du département du Pas-de-Calais et qu'il avait « aidé pendant plu-'

EI.V1I\E l4l

son oilo de Iti Gloire à rAcadciuie de Màron ( i ). Il n'apprit sa mort nue <pielqiies jours plus tard, non par Aymon de Virieu qui, absent de Paris, n'assistait pas à ses derniers moments, mais par une lettre du docteur Alin, qui le tenait au courant de la marciie lie la maladie.

Voici cette lettre :

I^aris2i décembre 1817.

Depuis long^temps, Monsieur, vous partagiez toutes nos craintes, toutes nos anxiétés; mais du moins étaient-elles tempérées quelquefois par une lueur d'espérance qui ne pouvait plus entrer dans notre àmc. Dès la fin d'octobre, le funeste dénouement était prévu ; il était attendu d'un jour à l'autre; et cependant près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuscset des progrès les plus efTrayanlsde Il destruction, La victime si intéressante et si regrettable, a enfin consommé son long et rigoureux sacrifice jeudi dernier à midi. La veille, à huit licuies du soir, elle me serrait encore les mains et m exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu'elle voulait bien appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas ! c't'tait un dernier adieu. Je ne le comprenais que tro[) ; mon cœur était brisé de douleur, mais comment exprimer l'admiration que nous faisaient éprouver sa résignation et sa douceur, dans ces cruels moments où elle s'oubliait tout entière pour ne s'occuper fjue de ses amis ! Ces secours de la religion semblaient en avoir fait un être tout nouveau, et ils pouvaient seuls

sieurs nnmVs le professeur Ciiari.es dans ses cours çém-raux de [ili}'sique ex|i.-rimeiilale ». '.Doi-^ier de ses états de scroices communii/iu' par le Ministre de la f/uerre.)

(!) El .M. de Bonald prononçait le mi^me jour à la Ghatiibrc des d-- (intcsun grand discours sur la liberté de la presse.

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sans doute donner des consolations et ranimer l'espérance dans une situation uniquement propre à exciter le décourag-ement et le désespoir. Elle s'est éteinte en pardonnant et en demandant pardon. Puissent ces pensées, Monsieur, jointes à la certitude de l'impossibilité de prolongerune si douloureuse existence, modérer l'impression accablante que doit faire sur votre âme généreuse et sensible la nouvelle d'un si funeste événement! Notre noble amie a passé de la vallée des larmes dans un séjour de paix et de béatitude. Soumettons-nous comme elle, et, pour adoucir nos reg-rets, songeons qu'une fin douce, paisible, heureuse, a terminé une vie toute de douleurs et d'ang-oisses.

Prenez soin de votre santé, Monsieur, et veuillez conserver une place dans votre estime et voire amitié,

A votre tout dévoué serviteur,

ALIN (l).

Cette lettre, empreinte d'une émotion à peine contenue, parvint à Lamartine le 20 décembre, c'est-àdire un an jour pour jour après sa première visite à M'"*^ Charles dans son salon de l'Institut. Il était à Milly depuis le mois d'octobre, en proie à des souffrances physiques qu'augmentaient encore ses souffrances morales. La pire de toutes était l'impossibilité où il se trouvait de se rendre auprès de sa chère malade, — « Ne venez pas, cela vaut mieux, je le pense! » lui avait-elle dit dans sa lettre testamentaire du 10 novembre. Et il lui avait obéi, la mort dans le cœur. Par un sentiment que l'on comprendra, où la pudeur se mêlait peut-être à un reste de coquetterie, M"^*^ Charles avait voulu lui épargner l'horrible spectacle qui avait fait jadis du comte de Rancé un trap-

(i) Lettres d'EIvire à Lamartine.

ri.vii\F. lf^^S

[liste. Oiiaml il Tuvail (|iiill(.'e, elle était belle encore, elle tenait à demeurer belle et grande au fond de son souvenir. Ainsi avait agi M""^" d'Arbouville niouran.te à l'éiçard de Sainte-Beuve. Combien d'autres victimes de l'amour ont a^'i de la sorte ! Et cependant l'approche de la mort donne souvent au visaijie une surhumaine beauté !

Bien ijuil y i'ùt préparé depuis longtemps et ({u'il la déxiràl presque « comme un bienfait pour eux deu.v )>, la mort de M""' Charles porta à Lamartine un coup terrible. Comme il n'avait personne auprès de lui à qui il piU compter son chagrin, il erra trois jours et trois nuits à travers les bois pour y pleurer tout à son aise.

Avmon de Virieu était au Grand-Lemps (Isère) et, devant ses instances réitérées, se disposait à partir pour Paris. Il lui avait môme promis de s'arrêter en passant à Màcon, pour pouvoir dire à M""^ Charles iju'il l'avait vu et lui remettre de sa part dilïérentes choses. On sait avec (jnelle impatience M""' Charles elle-même attendait son retour.

Lamartine lui transmit, le 26 décembre, la fatale nouvelle en le suj)pliant de hâter son départ. La lettre du (lecteur A lin étant muette sur les circonstances (jui avaient entouré sa fin, il lui tardait d'en connaître tous les détails, «même les plus futiles ».

Virieu vint donc jjasser (juelques jours auprès de Lamartine et prit la diligence de Paris le 12 janvier. A Sun arrivée, le ifl, sa première visite fut pour M'"" de Urais, qui, avec M'"*' de Saucey (i), son amie la plus intime, avait prodigué à M"^" Charles

(i^ >!""« de Saucey habitait Blois et était apparentée à la famille de Ucrgey.

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les soins les plus tendres et l'avait assistée à ses derniers moments. M'"^ de Drais lui raconta tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle avait vu. Dès le mois d'octobre, quand M"" Charles était rentrée de Viroflay, elle l'avait engagée à appeler l'abbé de Keravenant, curé de Saint-Germain-des-Prés, que connaissait tout particulièrement le docteur Alin. Ce saint prêtre était venu, il l'avait confessée et puis administrée; après quoi le calme et la résignation avaient fait place dans son esprit à l'exaltation extraordinairequi laminait et lui enlevait jusqu'au sommeil. L'arrivée de M. de Donald, qui depuis quelque temps était son directeur de conscience, avait achevé l'œuvre de pénitence et de sanctification commencée par l'abbé de Kéravenant. Il était près d'elle à la Toussaint. Il ne la quitta que lorsqu'elle eut fermé les yeux, et pendant quarante jours, pour lui adoucir le passage de l'une à l'autre vie, il lui lisait quelque chapitre de Vlmltation (i). Bref, elle mourut en chrétienne, et, comme l'écrivait le docteur Alin, en pardonnant et demandant pardon.

Mais avant de mourir, elle avait eu soin de mettre ses affaires en ordre. Elle avait classé et rangé tous ses papiers, et même elle avait scellé plusieurs plis, à l'adresse d'Aymon de Virieu qu'elle n'avait cessé de réclamer jusqu'à la fin. Quel pouvait bien être le contenu de ces plis ? Lamartine, quand son camarade était allé le voir, lui avait bien recommandé de s'enquérir si M°^*' Charles n'avait rien laissé pour lui. Peut-

(i) Cet exemplaire de V Imitation, qui fut remis quelque temps après à Lamartine avec le crucifix que M"'*^ Charles avait embrassé en mourant, est encore aujourd'hui au château de Saint-Point. Lamartine y a écrit ces mots sur la feuille de garde : Julie, morte le i8 décembre

ELvmt: i/,5

être ce dépôt lui élail-il destiné. ElTectivement les deux plis ronferinaient sa correspondance. Après avoir relu ses lettres d'amour, la nuit, à la clarté de sa lampe, après les avoir trempées de ses pleurs, elle les avait mises sous enveloppes, et j)nis — comme pour attester le ciel et la terre que la llamme qui l'avait dévorée était pure — elle avait confié le tout à son mari en le priant île le remettre ù M. de Virieu, quand il viendrait.

Je n'insiste pas sur ce dernier geste, il parle ass 3Z haut de lui-même. A moins d'avoir le sens moral oblitéré, il est impossible d'admettre que M'"* Charles, après s'être réconciliée avec Dieu et à la veille de paraître devant lui, ait eu l'impudeur, si les lettres de Lamartine étaient de nature à la déshonorer, d'en confier le dépôt au bon vieillard qui n'avait jamais douté d'ellp. La prudence, en ce cas-là, et le respect d'ellemême lui auraient fait un devoir de les jeter au feu.

Le lendemain, c'est-à-dire le 17 janvier, Aymon de N'irieu se présenta chez M. Charles qui lui remit en pleurant les deux enveloppes cachetées et écrites à son nom, plus un petit paquet contenant les poésies manuscrites et le portrait de Lamartine. Le 18, il rendit compte de sa mission à son ami qui, cinq jours après, lui accusa réception de sa lettre et le chary^ea de lui acheter, chez le pa[)otier de M'"" Charles, plusieurs cahiers « s'ouvrant à l'italienne ».

M. René Doumic a supposé que ces cahiers étaient destinés, dans la pensée de Lamartine, à recevoir ses lettres et celles d'Elvire. C'est une erreur. Lamartine voulait tout simplement y copier sa Iraijédie de Saiïl. La preuve en est que, dans sa lettre, il recommandait

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à Virieu d'y essayer sa plume avant de choisir tel ou tel papier (i).

Lamartine, en effet, n'avait pas attendu les exhortations de Virieu pour se remettre au travail. Non qu'il fût déjà consolé de la perte de M"'** Charles — il ne s'en consola jamais, il porta son deuil toute sa vie, — mais il savait qu'elle s'intéressait à sa tragédie de Saiil et c'est en pensant à elle et pour la lui dédier qu'il s'était mis à l'écrire. Les poètes ne ressemblent pas au commun des mortels. Ils chantent tandis qu'ils pleurent encore. C'est leur façon d'endormir leur mal — ou de l'éterniser. Quand Lamartine n'eut plus de laimes pour pleurer Eivire, il la chanta et fit pleurer le monde.

Ainsi finit cette douloureuse histoire d'amour.

D'aucuns trouveront peut-être que je me suis trop appesanti sur certains détails et que ma défense eût gagné à être plus légère. Je ne dis pas non. Mais nous vivons à une époque où, pour faire entrer la vérité dans les cervelles capables de la recevoir, il faut frapper à coups redoublés comme sur un clou. Et malheureusement ces cervelles-là deviennent de plus en plus rares, la passion, l'esprit de secte ou, ce qui revient au même, le parti-pris, faussant chaque jour davantage la notion du vrai et du juste. Il suffit, en effet, qu'un membre plus ou moins qualifié d'une congrégation militaire, religieuse ou civile, se mette à éternuer pour que les autres membres, nouveau troupeau de Panurge, lui disent en chœur : Dieu vous bénisse ! Et si, après avoir éternué, ce membre, qualifié par son

(i) Je dois tous ces détails à une bienveillante communication du comte Henri de Virieu, petit-fils de l'ami de Lamartine.

KLVIME lf^■J

lilre ou sou ^rade, s'avise d'accuser ([uekju'uu d'uu crime imaginaire, malliour au profane qui aura le couraire d'élever la voix pour le tlél'endie ! toute la congrégation lui criera haro, au u«jm d'une iliscipline idiole, de la religion qui rougit du rôle qu'on lui fait jouer, ou de la /eft/'e qui plus que jamais lue Veaprit. Cai, j)ar ce temps de liljre examen et de libre 0[)inion, nui n'a le droit de penser autrement que ceux qui l'ont partie d'un grand corps constitué ou qui ont la prélentio!i de représenter l'opinitju pul)li(jue. Et plus l'avocat de l'accusé trouvera d'arguments solides, plus il apportera de preuves en faveur de son innocence, plus il aggravera son cas devant le tribunal chargé de prononcer en dernier ressort. N'a-t-un pas vu tuii;uère un mallieureux israélite inculpé de trahison en haine de sa race, convaincu par deux fois d'avoir écrit un bordereau qui était sûrement de la main d'un antre?

El voilà pour(pi()i j'ai frapj)é si fort et puui(|uoi, malgré tout, le pour expier d'Elvire aura d'ici longtemps — publifpiemeiit loul au moins — aux yeux des lils de VAlina muter- le sens juda'ique que M. Doiimic lui a donné.

M. Ennle laguel niainuse quand il dit le plus sérieusement du monde que je suis seul à ne pas croire à la culpabilité de M""= Charles ! Comment serions-nous deux, (juand la critique — je parle, bien entendu, des journaux ijui comptent — est exclusivement exercée par des normaliens?

Mais, quoi qu'd pense de mon plaidoyer en faveur de celle charmante fennne, j'ai conscience de n'avoir point fait «letort à sa noble et chère mémoire. Lapirrre de s<-andale que j'ai jetée dans la mare auxgrenoudies en a fait réfléchir plus d'un. Je connais un académi-

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cien — et M. Emile Faguet aussi — qui, après avoir lu les articles de M. Doumic, s'était empressé de plaider coupable, et qui, de[)uis qu'il a pesé mes arguments « ridicules ou bouffons », ergote, hésite et n'ose pas conclure. M. Doumic lui-môme a mis une sourdine discrète a son grelot fêlé, et, comme pour se faire pardonner sa hardiesse, s'est réfugié dans l'équivoque.

Non, je ne suis pas seul à croire sincèrement à la vertu d'Elvire. Si jamais je publie le dossier des lettres que m'a values cette thèse, on verra que, bien loin d'avoir prêché dans le désert, ma protestation a trouvé de multiples échos. Il est vrai que c'a été surtout dans le cœur des femmes !

« Quel sophisme absurde, m'écrit l'une d'elles, de prétendre que la question de savoir si M'"" Charles est tombée ou non doit nous être parfaitement indifférente. Cette question, au contraire, intéresse au plus haut point la morale et la littérature, puisqu'elles sont si étroitement unies dans l'œuvre de Lamartine, qu'on ne saurait les disjoindre sans leur causer, et à lui aussi, un préjudice considérable. S'il était acquis, en effet, que M'"'' Charles n'a pas été l'Elvire sans tache que nous avons admirée et honorée jusqu'à ce jour, non seulement cette figure unique serait jetée à bas de son haut piédestal, mais encore les ouvrages qu'elle a inspirés, depuis les Méditations jusqu'à /?<7/)/?0'''7, perdraient la meilleure, part de leur caractère en perdant leur sincérité. »

Conclusion : les professeurs de morale et de littérature devraient y regarder à deux fois avant d'interpréter un texte sujet à controverse dans un sens contraire à la tradition.

EPILOnUE

LA TOMBE D'IXVIRE

C».' seul tilre, j'en suissOr, fera tressaillir plus d'un cœur. On ne saurait croire, en efl'et, combien de personnes s'intéressent à la découverte de la tombe d'Elvire. r)e[>uis plus de six mois que je la clierclie, j'ai reçu des centaines de lettres de femmes me disaiii : « Si vous la trouvez, j'iiai en pèlerinay^e, je m'y jjrosternerai comme au pied d'tui aulel !... w Hier encore, une ijrande tlame mellail à ma dis[)Osilion l'arçent nécessaire pour opérer des fouilles dans le petit cimetière de villai^eoù il y a le plus de chances, selon moi, i[u'Elvire ait été enterrée. -Mais je tremble qu'elle n'y soit pas ou qu'il ne reste plus rien d'elle, et j'attends, pour faire remuer celle terre sainte, que la fortune qui m'a si bien servi jusqu'à ce jour m'apporte une indication plus [)récise.

Au njois demars dernier, (juand je découvris l'acte de décès de M'"*' Charles, sur un registre qu'on croyait perdu de la paroisse Sainl-Germain-des-Prés, je fus très étonné de la teneur de cet acte :

« L'an 1817 elle 19 décembre, a été présenté en celte éi;:lise le corj)S de Julie-Frau«;oise Bouchaud des Héretles, épouse de Jacques-Alexandre-César Charles, membre de l'Institut royal de France, âgée de 33 ans

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