I.AMAUTINE
et 5 mois, décédée à l'Institut, pt lui ont été rondus les honneurs funèbres prescrits par la religion calliolique, en présence de... »
C'était la première fois que je lisais pareille formule.
Interrogé par moi, le curé de Sainl-Germain-desl-^rés parlag-ea mon opinion, à savoir que le corps de \jmeQ|jailes, après avoir traversé celle église, avait dû être transporté en province (i).
Or, quelque temps après, mes yeux tombèrent sur !e passage suivant des Souuenirs et Portraits de Lamartine.
«... Cette belle personne mourut... Je n'étais pas à Paris, j'y revins deux ans après (2). Je parvins avec l)ien de la peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de village, loin de Paris. J'allai seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiiler sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies : il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil, comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant,
(1) Il est certain qu'elle n'est pas enterrée avec son mari, dont on peut voir le caveau au Père-Lachaise.
Comme il est dit ci-dessus, Charles mourut le 7 avril ï823. Il résulte de son acte de décès, que j'ai relevé également sur les registres de sépultures de Saint-Germain des-Prés,qu il habitait alors l'hôtel de Bouillon, sis quai ]SIalaquais, n" 17. Cet hùtel, connu aujourd'hui sous le nom de Caraman-Chimay, tirait son nom de la duchesse de Bouillon, née Mancini, qui l'habita sous le règne de Louis XIV.
(2) Ce n'est pas tout à fait exact. Lamartine revintà Paris au mois de septembre 1818, soit neuf mois seulement après la mort de M™^Charles.
A TOMBE D'EL\nnE l5l
priant, invoquant, dans le senlimenld'iino union surniturrlle qui ne laissait plus à mou àuie la crainte de la séj>aratiou ou de la douleur de l'absence. L'éternité \ne semblail avoir commencé pour nous deux, et, quoique mes yeux fussent en larmes, la plénituile de mon arnfpur, désormais éternel comme sou re[)OS, était lellemenl sensible en moi pendant celle demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon I \istence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété ( I ). »
Celte pas:e pois^nanle, la seule où Lamartine ail ^amais parlé de la sépulture d'Elvire, vérifiait mes pressentiments, mais je n'i'tais ci'uère plus avancé pour «ela, le poète ayant omis volontairemcnl et à dessein de désii^ner le cimetière de villag-e où reposait celle qu'il avait perdue.
.le me posai alors celte q^ioslion qui depuis six mois ne cesse d'occuper mon esprit : sur quel lieu fut dirii^é le corps de cette femme céleste?
Si l'administration des Pompes funèbres avait existé en 1817, peut-être aurais-je pu trouver dans ses archives la trace de ce transport. Mais il n'y avait dans tout Paris à celle é[)oque qu'un entrepreneur particidi«'r du nom de Léonard — parent du coiffeur de Marie-Auloinelte — et nul ne saurait dire ce que sont devenus ses papiers. Donc il n'y avait rien à attendre de ce coté. Restaient les derniers représentants de la famille liouchaud des Ilérelles. Je les interrogeai l'un après l'autre : ils en savaient encore moins que moi. Ouaul aux de Bertjey, qui composaient la famille maternelle d'Ltvire, ils ont disparu depuis longtemps.
(i) Souvenirsel Porlrail*. l. III, p. ia8.
Cependant il est hors de doute que M'"^' Charles fut enterrée en province dans quelque caveau de famille. Autrement elle aurait été inhumée dans un cimetière parisien où son mari lui aurait élevé un mausolée et aurait retenu sa place auprès d'elle. Quand elle mourut, elle avait encore son père. Tout vieux et ruiné qu'il était, peut-être avait-il réclamé le corps de sa fille. Peut-être avait-elle demandé ellemême à reposer, en terre nantaise, dans la tondre des parents qui l'avaient hospitalisée, elle et son père, au manoir du Plessis-la-Musse, à la suite des événements de Saint-Domingue. Peut-être enfin avait-elle exprimé le désir d'être ensevelie à côté de son oncle et de sa tante de Berg^ey qui l'avaient élevée et mariée à vingt ans au physicien Charles. Dans le premier cas, sa dépouille mortelle avait été dirigée sur Chantenay, près Nantes; dans le second, sur Saint-Paterne, près Tours, à supposer que M. et M"*^ de Berg-ey, qui avaient une belle propriété sur celte commune, aient eu une concession dans le cimetière local.
J'ouvris donc une enquête et j'appris que les Bouchaud avaient une épulture dans l'ancien cimetière de Chantenay, mais que, lors de la création de la paroisse Saint-Clair, vers i85o, leur sépulture avait été transportée dans le cimetière de cette paroisse où chacun peut la voir encore à l'entrée de la grande allée. Elle était entretenue autrefois par Laurent-Florian Bouchaud de la Pignonnerie, dernier du nom, mais depuis sa mort, arrivée le 3o juin 1888, elle est complètement abandonnée. Il n'y a aucune inscription, aucune date, et comme les herbes poussent à même dans l'enceinte que protège un entourage de fonte, seul le concierge peut dire quelle famille repose sous cette flore naturelle.
I,A TOMllt: I) ELVIIIE
Peut-être Elvire est-elle là! mais comment le savoir?
Je pensais que, lors de la translation des corps dans le cimetière de Saint-Clair, on avait rédigé un procès-verbal en présence du commissaire de police, et ipie dans cette j»ièce on avait lelevé les noms des personnes exhumées. Mais il j)araîl qu'en ce tempslà ces sortes de cérémonies funèbres avaient lieu, dans ce coin de I3rela^ne, avec une sim[)licilé toute villa^•eoise. Le fossoyeur de Clianlenay, a[)rès avoir ouvert une tombe, jetait pèle-méle dans une charrette à bras les ossements qu'il y avait trouvés, et le fossoyeur de Saint-dlair, à (]ui ils étaient remis nuitamment pour plus de mystère, les enfouissait sans témoin dans la fosse nouvelle, disant à part lui, comme l'antre : u Dieu saura bien reconnaître les siens ! » — Sans doute, mais nous ?
11 y a donc bien des chances pour que nous né sachions jamais si les cendres d'Elvire sont là à moins que.... Mais quelque chose médit qu'elles n'y sont pas, qu'elles n'y ont jamais été. La vieille église de Clianlenay a beau être isolée sur un tertre, comme celle dont parle Lamartine, elle me semble trop loin de Paris, et je doute que le père de M""^ Charles ait fait revenir son corps à Nantes. Je crois plutôt qu'il fut transporté en Touruine et qu'elle i"e[)Ose à l'onjbre de la \ieille église historique de Saint-Paterne. C'est tout près de là, en effet, sous les ombrages de la Grange- Saint-Martin, que Julie Bouchaud des Ilérettes passa les plus beaux jours de sa jeunesse; c'est là, dans l'air si doux de la vallée de la Loire, que son cœur s'épanouit comme une fleur des tropiques; c'est là qu un matin de thermidor an Xll un des [)lus grands savants de France lui passa l'anneau au doigt; là