I04 LAMARTINE
<Mifin, car le bonheur se paie lot ou tard avec des larmes, c'est là que ses parents adoplifs l'attendaient depuis des années sous les cyprès du petit cimetière !...
Mais, au fait, est-ce bien là que M. et M"^ de Berg'ey furent inhumés ? Je le crois, mais jusqu'à ce jour rien n'est venu confirmer cette croyance. Voilà six mois que je cherche leur tombe : ce n'est que lorsf|ue je l'aurai trouvée que je me risquerai à dire : Elvire est là, car encore un coup je suis persuadé ([u'elle est avec eux.
Il y a quelques jours j'eus de ce chef une fausse joie.
Le curé de Saint-Paterne m'ayant raconté que, d'après une léi^ende accréditée dans le pays, JNI. de Bergey avait quitté la Touraine après avoir mang-é la plus grande partie de sa fortune, j'avais abandonné mes recherches, quand tout à coup j'appris, de la bouche même du propriétaire actuel de la Grange- Saint-Martin, qu'il était au contraire décédé à Tours le 23 mai 1811, et que le lendemain son testament avait été déposé chez M^ Archambault de Beaune, notaire en cette ville, celui-là même qui avait rédigé le contrat de mariage de M™** Charles.
Fiez-vous donc aux légendes ! Cette nouvelle inattendue me remplit d'allégresse, car elle m'apportait l'espérance que le testament de M. de Bergey indiquerait le lieu de sa sépulture. Je demande communication de cette pièce, on me l'envoie, je l'ouvre : les premiers mots me donnèrent un battement de cœur, ?>I. de Bergey disait :
« Je déclare vouloir formellement être enterré le plus simplement et aux moindres frais possibles. Mon âme, souvent le joiiet des passions, mais qui n'eut
IV TOMBE d'kLVIHI. i55
jani;\is que des erreurs à se reprocher, n'attend pas son re|>i)s du faste des obsèques! »
Assurément ces liy;nes n'étaient pas d'une âme vulgaire, mais ce n'est |)as cela que je cherchais, et la suite du testament était uniquement remplie par des legs. Ma déce[)lion fut |)lus grande encore que n'avait été ma joie...
Depuis lors j'attends qu'une nouvelle découverte me livre entin la clef du tombeau d'Elvire,car j'ai fait trop de chemin pour reculer ou m'arrèter en route, et je n'ai pas joué ma dernière carte. Lorsque j'aurai épuisé tous les movens dont je dispose je me retournerai une fois encore (ij vers les familles de Lamartine, de Parseval, de Vignel et de Virieu, et je leur dirai : « Vous devez [)Osséder le mol de l'énigme que je ne puis déchilFier et qui me tourmente. Fouillez dans la correspondance d'Alphonse, d'Amédée, de Louis et d'Aymon. Il n'est pas possible que ce dernier, qui, le lendemain de la mort d'EIvire, recueillit de la bouche même des témoins tous les détails de son agonie, et qui fit remettre à Lamartine par Amédée de Parseval le crucifix qu'elle avait embrassé en rendant l'àme, il est impossible qu'Aymon de Virieu n'ait (jas écrit alors à l'un ou l'autre de ses amis : IClle a été enterrée là!... Cherehez donc cette lettre précieuse, ce n'est pas moi seulement qui vous en j>rie, c'est la famille même d'EIvire, ce sont tous ses dévots, tous ceux qui la bénissent et qui la glorifient pour tout le bien (ju'à Iravcvsles Médita fions, /{(ip/iaé'l
(i) M. Charles de Monlherol, petit-neveu de Lamartine, el M. le comte Henri de Virieu, [H.'til-fils d'Aymon, ont bien voulu, en eflFel, consulter à mon intention lo-i l'-ttres de jeunesse des deux amis, qui sont entre leurs mains. Par malheur, ils n'y ont trouvé jusqu'ici aucune mention de la sépulture d'EIvire.
l50 UAMAUTI.Mi
et Jocehjn, elle a fait sur la terre. Dites-nous où fut déposé le corps de cette créature de Dieu, afin que nous recueillions ses cendres dans un vase d'or, et que sur son tombeau nous dressions un autel de marbre blanc où puissent communier, en mémoire d'elle, tous les croyants de l'amour pur.
Et si la malchance veut que sa tombe échappe à mes recherches, il nous restera toujours la ressource de l'honorer dans la vallée d'Aix où son esprit n'a cessé de planer depuis cent ans. C'est là, en effet, que les admirateurs de Lamartine iront la chercher éternellement. Elle est « dans le zéphyr qui frémit et qui passe », dans les bois de châtaigniers de la colline de Tresserves et de Saint-Innocent, elle est dans les murs délabrés de rabba3'e de Haute-Combe, dans les rochers, les coteaux, les prairies, qui servent de cadre à cette vallée unique au monde; elle est surtout au bord du lac, où la moindre voile blanche évoquera toujours son souvenir.