‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 23 sur 89 · LES SOURCES I.ITTKH AIHKS DES « MEDITATIONS )) I .XJ · texte numérisé non relu

LES SOURCES I.ITTKH AIHKS DES « MEDITATIONS )) I .XJ

H élail toul aussi naturel (ju'il le publiât sous un litre njoins «général et suiIduI plus caracléristiciue. La chose n'était pas, d ailleuis, sans précédent dans riiisloire de la littérature française. Au xvi^ siècle, par exemple, les poètes de la Pléiade, leurs précurseurs et leurs disciples, avaient coutume de donner à leurs volumes de vers le nom de la maîtresse réelle ou imaiijinaire qui les avait inspirés.

C'est ainsi qu'ils les inlilulaient : Délie, iOliue, /'AmalfiéCy les Amours de Cassandre, de Marie, de Frdncine, etc. Quelquefois aussi ils prenaient des litres qui donnaient davanlag-e à penser, comme les Erreurs amoureuses, les Antiquités, les Jeux rustiques, les Hegrets, les Soupirs, les Mimes, — suivant en cela rexemj)le de Pétrarque, qui avait fait les 7'riom/jlies de l'umouret de :i mort, et de certains poètes latins du siècle d'Auguste, d'Ovide, entre autres, dont tout le monde connaît les Amours et les Tris/e.s.

Lamartine, en choisissant le litre de Méditations poétiques, ne faisait donc que reprendre une trarlition ancienne. Cependant je m crois pas que ce soient les latins ni les poètes de .la Pléiade qui lui en aient su^'içéré l'idée. Ce seraient plutôt les poètes any;^lais (pj'il possédait à fond pour les avoir étudiés d'abord dans les traductions de Lelourneur et [)uis dans le texte original.

On lisait beaucoup en France les écrivains d'Outre- Manche, dej)uis la seconde moitié du xviii'^ siècle, c'est-à-dire dejiuis que Suard avait fondé le Journal étranger avec l'abbé Arnaud, l'abbé Prévost et l'avocal Gerbier. Edward Youny surtout avait des lecteurs passionnés dans la société bourgeoise et lettrée.

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Le comle Claude Thiard de Bissy, membre de l'iVcadémie française et descendant de Ponlus de Thiard, avait fait paraître, dès 1762, une version en prose de la première de ses Ahiits, et Letourneur avait achevé de les mettre à la mode par ses adaptations plus ou moins fidèles. Fontanes qui, sur la lin du règne de Louis XVI, était allé chercher des abonnés à Londres (i) pour une revue qu'il rêvait de publier à Paris avec Joubert, Fontanes connaissait Young aussi bien qu'Ossian dont il rapporta en France divers airs notés , que Pope dont il traduisit l'Essai sur l'Homme, et que Drjden et Gra}^ dont il imita le Barde el Thimothée. Les A'?///^- de Young- jouissaient chez nous d'une telle popularité, pendant la période révolutionnaire, que Robespierre les portait généralement sur lui. C'était sa façon de se familiariser avec la mort... des autres. On dit enfin que Camille Desmoulins les méditait quelques heures avant de monter dans la fatale charrette, et que Westermann l'en plaisanta en s'écriant : « Tu veux donc mourir deux fois! « Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une des plus nobles victimes de Robespierre — était-ce un pressentiment? — protesta publiquement contre l'influence des Nuits de Young, dans son travail sur la perfection des arts. Oui, tout en admettant que ce poète anglais avait souvent parlé le vrai langage de la passion, André Chénier se plaignait de ce que, chez lui, la douleur était un désespoir frénétique, et ses images sans modèle dans la nature. Par contre, le

(i) Cf. les Correspondants de Joubert, par Paul de Raynal. Lettres de Fontanes à Joubert, 1785-1786. — Chose curieuse, à cette époque, Shakespeare n'était qu'à moitié goûté en Angleterre, où l'on ne comprenait pas, au dire de Fontanes, l'enthousiasme forcené de Lelour^ieur pour l'auteur à'Hamlet et de Roméo et Juliette.

LES SÛLRCES LITTEftAinKS DES « MÉDITATIONS » l6l

doux Ballanche esliniail, en iSor, (jii'en nous mou- Irant les uiiscres luimainos Ed. Voung nous faisait soupirer après rimuiorlalilé (i).

Est-ce pour celte raison que Lamartine lui avait voué une sorte de culte? Peul-ètre. En tout cas il est hors de doute qu'il le traduisait dès 1808, en même temps que Pope, Dryden, Addison, Gray et Shakespeare (a). Or, comme /es iXitifs de Younç, qui sont des méditations sur la mort, étaient g^énéralement suivies, dans les éditions de Letourneur, des Méditafi'tns fU Contem/)fations iV\\^'^\■^'\\, je [)ense que c'est à ce dernier poète an^jlais qu'il emprunta le titre de son premier recueil, comme je pense que c'est à Ossian qu'il emprunta le nom d'Elvire. On se souvient (pi'Ossian avait épousé une fille de Braiino nommée Evirullin. Or, au mois de janvier 1808, Lamartine écrivait à son ami de Virieu : « J'ai lu Ossian ces jours-ci, et, ne sachant que faire, j'avais commencé à en mettre en vers un épisode rpii m'avait touché. C'est celui d'un vieillard qui pleure son chien mort. Je veux que mon premier chien s'appelle Gorbancommc le sien ; ça ressemble à (iorgo. » Si Gorhan ressemblait à Goriro auv veiiv de Lamartine, on m'accordera

(i) Cf. NùD ouvrai;c : Du. sentiment considéré dans son rapport avec la littérature et les arts.

{t) Il f'crivail à Aymon de Virieu, !'■ .3 in.ars 1809 : " Je lis Pope et j'en suis on ne peut [)lus conlenl. Voil;i un homme à qui je voudrais ressembler, bon poclc, bon [ihilosophc. bon ami, lionnèle homme, en un mot tout ce que je voudrais être. Je le préfère de beaucoup à Boileau pour la po/sic. Quand pourrai-je le lire en antçlais? J'ai lu ces joursci I ' ' ' Hichardson, et tous ces trens-là me donnent une furieuse e: ndre Ifur lan(;uc. Je crois la poésie an-jclaise supi'ricure à '•'i . ■ t à l'ilalicune : au reste, j'en parle sans rien savoir et sur des Irai^iiients de Drjdeu et d"autres. »

Le ."îo septembre iSio : « Je traduis de l'anglais : quelques Nuits de Younç il la su[>crbe trai^t'die dAddison : la Mort de Caloii. »

Le a4 mars 181» : « Plonijc tous les jours dans les idées les plus soni

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bien, j'espère, que la distance n'est pas plus grande d'Evirallin à Elvire (i).

Cependant Lamartine paraît avoir hésité à prendre !e titre de Méditations (2). Je relève, en elFet, dans une lettre qu'il adressait, en jiinvier 1809,4 la marquise de Raigecourt le passage suivant : « Voici quelques vers... c'est la fin d'une Contemplation poétique surla foi.» Contemplations ! Méditationst Le premier de ces titres est plutôt objectif et le second plutôt subjectif. C'est probablement après mûre réflexion que Lamartine choisit ce dernier et laissa l'autre. .. à Victor Hugo qui le prit, en 1806, sans se douter qu'il avait autrefois tenté Lamartine, et qui ne l'aurait

hres, ou me recréant avec quelques auteurs anglais comme Ossiau, Young: et Shakespeare .. » (Corresp ., t. I.)

(i) Ces lignes étaient écrites quand je découvris dans Ecouchard- Lebrim une poésie légère intitulée : Elolre et Azor. Lamartine l'avait-il lue? c'est possible, car il connaissait son dix-huitième siècle sur le bout du doigt, mais je doute que ce soit là ou dans le Don Juan de Molière qu'il ait pris le nom d'Elvire ; à moins qu'il n'y ait vu une heureuse traduction du nom d'Evirallin. Chez Lamartine comme chez la plupart des grands poètes, les sons éveillaient souvent les idées ou les images. Un exemple caractéristique : Dans sa réponse à Néinésis,(in\ parut dans le Mercure de France du g juillet t83i, la strophe lo se terminait par ces deux vers :

Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage

Aux élus de la liberté ?

En se relisant. Lamartine, frappé par la consonnance des mots aux

élus, pensa à Esaû qui. tout en rendant le même son, avait le mérite

de faire image, et quand il imprima cette pièce dans les Recueillements

il écrivit :

Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Esaii de la liberté?

(2) C'est le 24 août 1818 que nous vo^'ons paraître pour la première fois le mot de Méditations dans sa correspondance. Il écrivait à cette date à son ami de Virieu : « Je t'ai parlé de mes Miiditations poétiques, je t'en ai même, je crois, récité à Lemps quehjues vers. Comme ces vers-là ne sont que pour moi et pour vous dans le monde, je t'envoie les stances dernières, telles qu'elles sont tombées sur l'album, et sans avoir le temps d'en faire les vers.. Cela n'est que pour toi, ce n'est qu'un croquis. » — Suivait la pièce de V Isolement, qui n'avait alors d'autre titre que Méditation huitième.

Ltb bOLKcha Lillt.HAlUbS DES « MÉDITATIONS 1 lG3

certaineinenl pas pris si les Méiiitutions ne lui en avaient donné l'idée — son bon ou son mauvais génie avant voulu qu'il imitât toujours (juelrju'un dans le [iréscnt comme dans le passé.

Je ne m'explique donc pas qu'un critique de la valeur de Charles Loysonse soit ollusqué du titre des .l/t''(//V///<o//.v (jue justifiaient si bien leur nature et leur caractère. Mais je suis plus surpris encore que, tout en leur rendant justice, il n'ait pas noté, même d'une touche discrète, les ressemblances qu'il y avait entre les poésies de Lamartine et les siennes, car il est impossible qu'il ne s'en soit pas aperçu.

Tous ceux qui savent lire en auraient été frappés. Non seulement on retrouve dans les Méditations les mêmes modes poétifjues que dans les deux recueils de vers de Charles Loyson : odes, élég'ies, épîtres, mais rpielques-unes de leurs élégies à tous les deux ontélé probablement inspirées par les mêmes lectures étrangères. Charles Loyson, qui avait le même âge que Lamartine et avait reçu au collège et dans sa famille une éducation aussi forte et aussi chrétienne, s'était nourri comme lui de la moelle des poètes anglais et du barde gaélique , Ossian , qu'il avait célébré l'année même où il mourut (1820) dans une ode remanjuable (i ). Or, comme ses deux recueils

(1) L'Allée d'Ossian parut dans le Lijré^ français, aonÎH', i8ho, t. III, p. ^t}-bj. L'Hymne <t la lune, qui est inspirée de ce poète et de Young, eil de la mt-rne époque {Lycér, IV. 1820, p. 7-1 1).

« CVtail le moment, dit Lamartine, où Ossian régnait sur l'imagi-

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de poésies avaient paru en 1 817 et en 181 9, qu'ils avaient lait un certain bruit, et qu'il était lié avec les meilleurs poètes du temps, à commencer par Casimir Delavigne, il est permis de supposer que Lamartine, qui passait alors chaque printemps à Paris, avait lu /'/!;'/• natal^ le- Lit de mort, le Bannissement, le Retour à la vie, les é[)îtres à Ducis, Rover-GoUard et Maine de Biran, qui sont les perles de l'écrin poétique de Charles Loyson, quand il composa V Automne, le Chrétien mourant, la Prière, l'Ode à Byron, qui sont parmi les perles du sien.

Lamarline écrivait, le i3 avril 18 19, à Aymon de Virieu :

u Je reçois force cadeaux de livres que les auteurs, mes confrères, me font. Je suis vraiment ici dans un assez joli m.oment pour l'amour-propre. »

Ces quelques lig-nes en disent assez sur ses relations littéraires et sur ses lectures. Nous savons d'ailleurs qu'il entretenait alors des relations d'amitié avec M. Joseph Rocher, lequel courtisait lui aussi les Muses et le mit un peu plus tard eu rapport avec Victor Hug-o. Est-ce à dire que Lamartine ait imité Charles Loyson? Pas du tout (i). D'abord il n'imita, à pro-

nation de la France. Baour-Lormian le traduisait en vers sonores pour les camps de l'empereur. J'étais devenu un des fils du barde... Ossian est cerlairicmcnt une des palettes où mon imagination a broyé le plus de couleurs el qui a laissé le plus de ses teintes sur les faibles, ébauches que j'ai tracées depuis. » (Confidences, livre VI. § VI.)

(i, En tout cas, si Lamartine s'inspira un moment de Charles Loyson, il semble lui avoir inspiré à son tour une de ses dernières poésies, celle de l'Enthousiasme, qui parut dans le Lycée fronçais au mois de mai 1820. On n'a pas oublié les belles stances que Lamartine publia sous ce titre dans les premières Méditations . Ces stances n'eurent pas l'heur de plaire à Ch. Loyson : il n'y vit qu'une imitation assez malheureuse de Lebrun et surtout du beau début de l'ode de Rousseau au comte du Luc. Et je pense que c'est avec l'espoir de faire mieux que son glorieux rival, qu'il composa sur-le-champ celle ode de l'Enthousiasme (ju'il

LhS SOLIICKS LlTTliRAlHtS DtS « MEDITATIONS )> J 05

prtMneiil parler, personne à partir du jour où l'amour et la douleur tirent jaillir en lui la source des Mrdilations. Jusque-là il avait fait des vers plus ou moins k\^ers. dans le coût des petits poêles du xviii« siècle, et son iiléal, le modèle qu'il s'edorrait d'égaler, n'était autre que l'auteur de la Guerre des Dieux (i). Moins de trois ans avant de composer le Lac il avait rimé une éléi^ie sur la mort de Parny, qu'il avait lue à l'académie de Màcon : preu\ e manifeste et sans réplique du coup de foudre qu'il reçut, au mois de septembre 1817, en apprenant que M""' Charles mourante ne pcuiriait pas le rejoindre à Aix.

Mais de ce qu'il se dét^atjea subitement de l'imitation directe et des influences diverses qu'il avait subies pendant qu'il se cherchait, il ne s'ensuit pas que, dans les Méditations, l'œil exercé du critique perde tout à fait la trace de ses premières lectures. S'il ne lisait jilus depuis cjuelque temps, s'il avait cessé de traduire à sa façon, en vers ou en prose, Ossian et Young-, le Tasse et Pétrarque, ses poètes favoris, son verbe et sa pensée, comme la brise en passant sur un verg-er en fleurs, ne s'étaient pas moins innjrég-nés à jamais de leur esprit, de leur accent, de leur tristesse, sans qu'on pût démêler nettement dans sa poésie ce qui était au Tasse, à Pétranpie ou à Youn§-. Quel est le u'ourmet assez fin pcnir dénombrer dans un rayon de miel les fleurs multiples dont l'abeille a pris le suc et

dédia à Manzoni. .^^ais quoiqu'elle soit d'un beau mouvement lyrique et qu'elle contienne quelques beaux vers, elle est certainement inférieure à celle de Lamartine.

(li Le 11 novembre i8i5, il écrivait à son oncle qu'il avait donné un petit volume à un irnj)riineur de Paris, mais qu'au dernier moment, le snjel étant exln'memi-nt délicat H de nature à faire çrand bruit, il s'elait dclorminc à le rotir(r et à l'enfermer dans l'obscurité. 'C'or/'cs/)., l. I, p. a5i.)

l6G LAMARTINE

l'arome? Eh bien, c'est à peine si l'on pourrait relever dans les premières Méditations deux ou trois strophes imitées du poète des Nuits (i). Quant à Pétrarque, dont il s'inspira plus que d'aucun autre, à partir du jour où la mort de Julie changea son amour en une sorte de religion, il lui emprunta surtout des imag^es, encore — ces emprunts ayant été faits de souvenir — les imag-es étaient-elles plus ou moins déformées en entrant dans son œuvre. C'est probablement ce qui a trompé Sainte-Beuve. L'illustre critique, parlant de Lamartine longtemps après les Méditations, disait:

« Il ne goûte, il ne vénère que depuis assoz peu d'années Pétrarque, le grand élégiaque chrétien et son plus illustre ancêtre (2). »

La vérité, c'est que Lamartine lisait Pétrarque et le traduisait dix ans avant de publier les Méditations. Au mois de septembre 18 10, il lui empruntait deux vers pour en faire l'épigraphe d'une lettre sur la Nouvelle Héloïse, et, le 28 mars i8i3, il écrivait à Aymon de Virieu :

« Je lis des sonnets de Pétrarque, que je n'entendais guère en Italie et que je trouvais mauvais. Je les

(i) Dans ces vers de l'Immortalité, par exemple : Je te salue, ô Mort ! libérateur céleste, Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur, il exprime la même pensée que Younj^ dans son troisième chant : Et la strophe du Désespoir :

Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? rappelle un des plus beaux passages de la VII° Nuit.

L'influence de Pope est encore moins visible. Si Lamartine ne nous avait pas dit lui-même qu'il s'était souvenu, dans le Poète mourant, de quelques sLroplies de cet auteur, qu'il avait essayé autrefois de traduire en vers avec l'aide de son maître de langue, je crois bien que personne ne s'en serait aper(j'u.

(2) Portraits contemporains, t. I, p. 280.

LES SOLnCES LITTKIWIHES DES « MÉDITATIONS I) I O7

entends maintenant comme du français, je ne sais j)Our(|uoi, et j'y trouve des choses ravissantes. H y a un temps pour tout, et telle ou telle disposition de l'âme ou de l'esprit nous donne de la répug-nance ou du u^oût pour un liointne ou pour un livre. Nous sommes vraiment de sinjjuliers instrunienls, montés aujourd'hui sur un ton, demain sur un autre ; et moi suilout qui change d'idées et de g^oiU selon le vent qu'il fait et le plus ou moins d'élasticité de l'air (i). » Or, veut-on savoir comment Lamartine traduisait aktrs les sonnets du poète italien ? Le j)elit Pétrarque de poche qu'il portait toujours sur lui va nous édifier {)leinement à ce sujet (2) Lamartine a, en effet, écrit au crayon, sur les pag-es blanches qui terminent le tome II de cette édition hijou, un certain nombie de vers, en partie inédits, dont cette charmante [)ièce que j'ai relevée à la lou[)e, l'écriture en étant par endroits effacée ou illisible :

Vallon rempli de mes accords,

Ruisseau dont mes pleurs troublaient l'onde,

l'rés verdoyants, loi et piofonde.

Oiseaux (jui cbanliez sur ses bords !

(1) Corresp., t. I, p. 218.

{'>) Ce nelil Pélraniuc en lançiic italienne .npparlienl à M. Emile (illivier, dont on coniiiiît le cullc pour Lainarliiie. Il lui a été lé"^né aNccdcux ou trois aiilns livres du grand poète, dont son G radius du rolWtre de Relley, par .M°" Valeutine de Cessia pour lui niar(jiier fa rcfonuaissance. C'est une édition en 2 volumes in-.'ia, reliés en marociuin cou eiir feuille morte, qui fut publiée en i8of)-io à Londres par G. IJoschini, du Torchj di Voi/tfl el SchuUe, l'i l'olimd Street. Ce Pétrartiue m en rapf>elle un autre, in-folio, sur les marges dur|uel Lamartine avait écrit des milliers de vers de Jwelijn. Qu'est devenu ce F'étranpie infolio ? Edouard Laboulaye disait un jour qu'il préférerait au Honsard offert i»3r Sainte-Beuve à Victor Huiro le Nouveau 'l'estament ijrec qui porte le simple nom d<- Marine. F.h bien, moi, je donnerais volontiers ce Honsard el ce Nouveau Testament pour le IVtraniuc in-folio de Lamartine.

LAMAUTINE

Zéphyr qu'embaumait son haleine, Sentier où sa trace autrefois Me jï-uidail sous l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène 1

Ce temps n'est plus, mon œil glacé, Vous cherchant à travers ses larmes.

Sur vos bords jadis pleins de charmes Ne retrouve plus le passé.

La colline est pourtant plus belle (i), L'air est plus riant que jamais ; Ah, je le vois, ce que j'aimais, Ce n'était pas vous, c'était elle !

C'est déjà le thème de Y Isolement et je ne serais pas étonné que ces quatre strophes en aient été la première version. Lamartine a dit dans le commentaire de cette pièce : « J'avais emporté ce jour-là sur la montag-ne un volume de Pétrarque dont je lisais de temps en temps quelques sonnets. » Eh bien, le sonnet CGLX de l'édition anglaise en 2 volumes, sur laquelle j'ai relevé les vers qu'on vient de lire, est ainsi conçu :

Valle, che de' lamenti miei se' pieua; Fiume, che spesso del mio pianger cresci. Fere silvestre, vaghi augelli e pesci, Che l'una e l'altra verde riva affrena;

Aria de' miei sospir calda e serena; Dolce sentier, che si amaro riesci; Colle, che mi piacesti. or mi rincresci, Ov' ancor per usanza Amor mi mena ;

Ben riconosco in voi l'usate forme, Non, lasso, in me ; che da si lieta vita Son fatto albergo d'infinita doglia.

(i) Lamartine a écrit aussi belle, faisant un vers faux, comme cela lui arrivait souvent dans le premier jet. — Voir au chap. suivant les variantes de celte pièce.

LES SOIRCES LITTÉUAIRES DES (( MKOITATIONS » 1 0((

(Juinci veilea' I niio bene ; e |ier iiupsl'ormc Torno a veder ond' al ciel mida è i^ita, Lasoiando in terra la sua bella spoçlia.

I raduction littérale :

Vallée qui de mes lamentations est pleine, Fleuve, (jui souvent de mes larmes t'accrois, lîètes des bois, oiseaux vaii;abonds, et vous poissons Que lune et l'autre verte rive retiennent.

Air échauffé et rafraîchi par ma respiration, Doux sentier dont si amèrement je me souviens, Colline qui me plaisais et m'ennuies à présent, El où, par habitude, Amour me mène encore.

Je reconnais bien en vous les formes usitées, Non, hélas! en moi, qui loin d'une vie si heureuse Suis devenu la proie d'une douleur infinie!

D'ici je voyais mon bien ; et sur sa trace

Je reviens voir l'endroit d'où elle est allée nue au ciel

Laissant à la terre sa belle dépouille.

Evidemment les sliophes de Lamartine sont une adaptation de ce sonnet de Pétrarque (i ), mais conihiiMi lart^c et dé^ai^ée du texte italien! C'est ainsi que J. du Hellay traduisait les sonnets qu'il transportait ensuite dans VOlirt\ et tout à l'heure, en transcrivant les vers de Lamartine, je songeais malgré moi au sonnet de l'/clér, que Joachim adapta de celui de Daniello (2). Encore du Bellay a-l-il gardé religieuse-

(1 Cf. noire «'dition de la Delf-'nce cl illustration de la Langue fran-^'^se, par J. du Bfllay. librairie SanxH, ujoô.

(21 Ce n"cRl pas le seul qu'd ail traduit ou adapté. Je lis dans les Souvenirs de Charles Alexandre que Lamartine lui avait donn<', entre antres manus'*rits, nn sonnet de Pi-trarquc traduit à Bniiri:; en i8'j/|. Or, à la paire aa du tome II du petit l'élrarqne qui m'a été ;fracieiis'Mneut cou :iiii;iiiiué jiar .M. Emile Ollivier, au-dessus du sonnet CCXLVII, Laniiiriine a écrit au crayon très lisiblcincnl : Rrucq.iSa^, XX. Druçç est une (jetite localité de la Suisse où il était allé à cette époque faire une cure aux eaux de .Schinznach iArt^ovie;. J'en conclus que le sonnet traduit de Pétrarque qu'il avait offert en manuscrit à M. Alexandre n'était autre que criui-là.

lyo

LAMARTIiNE

ment le cadre et la symétrie du poème original, tandis que Lamartine qui, pour ses compositions, avait besoin d'air et d'espace, brisa l'un et s'alFranchit de l'autre, dès la première version du thème qu'il devait développer plus tard, au g-ré de son génie, dans les admirables slances qui ouvrent le recueil des premières Méditations.

Sainte-Beuve était donc mal renseigné quand il prétendait que Lamartine n'avait goûté et vénéré Pétrarque que tardivement. Il ne l'était pas mieux quand il disait :

« Si les poésies fugitives de Ducis sont tombées aux mains de Lamartine, elles l'ont plus ému dans leur douce cordialité et plus animé à produire que ne l'eussent fait les poésies d'André (Ghénier), quand elles auraient paru dix ans plus tôt (i). »

En effet, Lamartine écrivait, le i5 août i8i4: « Je lis Ducis et je trouve cela bien médiocre (2). »

Gela me rappelle le joli mot d'Alfred de Vrigny sur Sainte-Beuve qui se flattait de l'avoir pénétré :« ... Il ne faut disséquer que les morts. Cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent (3). »

Voilà pour les premières Méditations. Quant aux secondes, qui parurent trois ans plus tard, lorsque Lamartine était en Italie, je n'en vois qu'une qui soit

(i) Portraits conleinp., t. I, p. 280.

(2) Corresp., t. I, p. 287.

(3) Cf. le Journal d'an poète, p. 76.

LES SOURCES LITTKIIAIUKS l>tS u MtDlTATIONS » I7I

iiiconlcslaMcmenl inspirée de l'italien, c'est VOdr à Bonaptirlc, paraphrase éloquente etsublime du Cinq- Mai, (le Manzoni.

Quelipie temps après la publication du Cinq-Mai , I.ainartine écrivaità Aymonde Virieu (5 février f8->7) :

« Je lis Manzoni, mais non son ode. Envoie-la moi avec un bon Dante et quelque bon Virgile ou Horace latin, s'il en est par là de bon. »

Et le id du même mois:

« J'ai été bien plus content que je ne m'y attendais de l'ode de Manzoni; je faisais peu de cas de sa trag^édie (i), son ode est parfaite. Il n'y manque rien de tout ce qui est pensée, style et sentiment; il n'y manque qu'une plume plus riche et {)lus éclatante en poésie. Car, remarque une chose, c'est qu'elle est tout aussi belle en prose et peut-être plus. Mais, n'importe, je voudrais l'avoir faite. J'y avais souvent pensé et puis le temps présent m'en a empêché (2). ;>

Il brodait donc encore ici — mais sa mémoire était si oublieuse ! — lorsqu'il racontait dans le commentaire de celle Méditation qu' « elle fut écrite à Saint- Point, dans la petite tour du nord, au printemps de l'année 1821, peu de mois après (\) qu'on eut appris ■n France la mort de Bonaparte à Sainte-Hélène ».

La vérité certaine, indubitable — à moins que la date mise en bas du manuscrit ne soit fausse elle

(1) Le Comte de fnrmarjnola, dont l'analyse dans le Li/cée français inspira à Manzoni sa fameuse leilre à M. C (Chauvet) sur 1 unité de (cmii> el <ii> lieu dans la Iraiîf'die.

l'a) Corresp., l. 11. — Rapprocher ces liçnes du commentaire de V Hymne au Christ, i\m (ail parliedes Harmonies poétiques el relif/ieufen, el dans lequel I>amartine, après avoir fait l'eloe^e de Manzoni à qui celte pièce est dédire, écrit en toutes lettres : « J'ai adressé celle harmonie tn iSsy à Manzoni. Je venais de lire ses poésies lyriques où le Errand poète éclate tout entier. ■ 11 aurait mieux fait de dire qu'il venait de les relire.

172 LAMAUTINi:

aussi — c'est que VOde à Bona parle, qui d'abord devait s'appeler le Tombeau d'un guerrier, ne fui écrite ou achevée à Saint-Point que le 24 juin 1823. Et c'est heureux pour Lamartine qu'elle ne l'ait pas été plus tôt, car, s'il l'avait composée sous l'impression fraîche et immédiate de celle de Manzoni, il lui aurait sans doute emprunté davantage.

Stendhal, comparant le Cinq-Mai aux poésies que celte ode avait inspirées en France, s'exprimait ainsi :

(( Il (Manzoni) a fait une ode à Napoléon qui lu assure l'immortalité. Depuis bien des années, rien d'aussi beau n'a été écrit dans ce genre. Les pièces de vers que lord Byron, M. de Lamartine et M.Casimir Delavigne ont publiées sur le même sujet nous paraissent bien inférieures à l'ode de iManzoni. Tout, est grave et l'on peut dire céleste, dans l'ode de Manzoni. Pour trouver quelque chose de comparable, il faudrait chercher dans les oraisons funèbres de Bossuet , et Bossuet serait probablement vaincu. Après avoir rêvé longtemps pour trouver quelque chose à blâmer dans ce chef-d'œuvre de la moderne poésie italienne, je ne vois à reprendre qu'un peu d'obscurité dans deux ou trois passages, et une ou deux tournures de phrases trop directement empruntées du latin (i). »

Je suis fâché de contredire un aussi bon juge que Stendhal, mais si je partageson admiration pour l'ode de Manzoni, je suis loin de la préférer à celle de Lamartine, qui me semble un chef-d'œuvre unique en son genre, Jetrouve même qu'avec ses nobles proportions, ses élans, son mouvement lyrique et le souffle extraordinaire qui Y circule d'un bout à l'autre, VOde à

(i) Cf. Racine et Shakespeare, études sur le Romantisme, par Stendhal, Calmann-ljévy, 1906, p.- 289.

LES SOURCES LITTÉRAIHES UES >■ MKDITATIONS » 178

Bonaparte dépasse le Cifiq-Mai en ^^ramleur ci en t'clal;et, puisque Sieiulhal a prononcé le nom de Hossuel, j'estime que l'aig-le de Meaux n'est jamais monté plus haut que Lamartine en ces vers :

Ici a^it.. point de nom : demandez à la lerre ! SoQ cercueil est fermé, Dieu l'a juijé, silence !

et dans la belle évocation qui se termine par la strophe fameuse :

La «rloire efface tout, tout, excepté le crime, El son doiçt me montrait le corps d'une victime : In jeune homme, un héros d'un sanç pur inondé. Le tlol <|ui rapportait passait, passait sans cesse. Et toujours en passant la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé.

Ce sont là des accents d'oraison funèbre, et qu'estce au fond (|ue VOde à Bonaparte^ sinon une oraison funèbre en vers ?

ÎIÏ

A présent, voyons ce que Lamartine a pris à Manzoni. Je n'aime [)as beaucotq) les ra[»procliemeiils dont on abuse dans le monde universitaire, mais celui-ci s'impose :

MANzo.M (strophe I).

Il n'est plus! et, comme après le dernier soupir exhalé, sa dépouille est restée immobile el sans souvenir, veuve d'une si g^rande àrae, ainsi, frappée de stupeur, la terre à cette nouvelle s'arrête.

Muette, elle pense à la suprême heure de l'iiomme du destin, et ne sait f/itaml au pied mortel [oiemira sur sa poussière sanglante imprimer la même trace.

LAMARTINE (strophc III).

Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface N'imprima sur la terre une aussi forte trace, Et ce pied s'est arrêté là !

MAxzoNi (strophe II).

Pendant qu'il rayonnait sur le trône, mon génie le vit et se tut; et lorsque, éternel Jouet du sort, il tomba, se releva, pour tomber encore une dernière fois, jamais, à la voix de mille autres, ma muse ne mêla sa voix.

Vierge des louanges servîtes et des lâches injuries, elle s'éveille aujourd'hui, comme au dernier reflet que jette en disparaissant tout à coup ce grand astre, et elle apporte à son urne un chant qui peut-être ne mourra pas.

LAMARTINE ( StrOphc XXVI).

Et que ton nom jouet d'an éternel orage.

(strophe V).

Ne crains pas cependant, ombre encore inquiète, Que je vienne outrager ta majesté muette. Non, la lyre au tombeau n'a jamais insulté.

MANzoNi (strophe V).

Il se nomma : deux siècles, l'un contre l'autre armés, se tournèrent vers lui, soumis et comme attendant leur sort; il leur imposa silence et s'assit en arbitre au milieu d'eux.

LAMARTINE (strOphc VII).

Ce siècle dont l'écume entraînait dans sa course Les mœurs, les rois, les dieux... refoulé vers sa source, Recula d'un pas devant toi.

(strophe IX).

Ainsi dans les accès d'un impuissant délire. Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire Eu jetant dans ses fers un cri de liberté, Un héros tout à coup de la poudre se lève, Le frappe avec un sceptre... il s'éveille, et le rêve Tombe devant la vérité.

MANZONI (strophe VII).

Ah! que de fois, à la chute silencieuse d'un jour inoccupé, attachant à la terre ses yeux foudroyants, les bras croisés sur la

LES SOIHCES UTTÉRAIRES DES » MKDITATIONS )) 176

poitrine, il s'arrêta, assailli par le souvenir des jours qui n'étaient plus!

Il revoyait et les tentes mobiles, et les vallées pleines de la .tille, et l'éclair désarmes des fantassins, et le flot des cavaliers, r; les ordres vifs et pressés, et l'obéissance rapide.

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