L.VMAnTiNc (strophe XIX
Oh ! qui m'aurait donné d'y sonder ta pensée, Lorsque le souvenir de ta grandeur passée Venait, comme un remords, t'assaillir loin du bruit, El que, les bras croisés sur ta lari^e poitrine. Sur ton front chauve et nu que la pensée incline. L'horreur passait comme la nuit !
{Siit'i l'admirable vision qui remplit les strophes XX, XXI, XX/J et XXIII. )
MVNzoM (strophe IX).
Belle, immortelle, bienfaisante foi, accoutumée aux triomphes, inscris encore celui-ci; réjouis-toi. jamais grandeur plus superbe n'humilia son orgueil devant l'opprobre du Golii^otha.
.Maintenant de ces cendres l'alit;-uées détourne toute parole anière; le Dieu qui précipite et relève, qui afflit^e et console, sur sa couche déserte, ce Dieu est descendu près de lui.
LAMARTINE (strophcs XXVIII, XXIX et XXX).
On dit qu'aux derniers jours de sa longue agonie
Devant l'éternité seul avec son génie.
Son regard vers le ciel parut se soulever,
Le signe rédempteur toucha son front farouche,
El même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom qu il n'osait achever.
Achève! c'est le Dieu qui règne et qui couronne, C'est le Dieu qui punit ; c'est le Dieu qui pardonne; Pour les héros et nous il a des poids divers, l'arle-lui sans effroi : lui seul peut le comprendre, L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre, L'un du sceptre, l'autre des fers.
Son cercueil est ferme : Dieu l'a jugé. Silence ! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance : Que des faibles mortels les mains n'y louchent plus !
Telle élait la faron d'imiter ou de s'inspirer de La-
I/tJ LAMARTINE
marline. On voit qu'elle n'a rien de commun avec celle des traducteurs ou des adaptateurs vulgaires. Ce qui frappe le poète ici comme partout, ce sont les images qui font naître l'idée. Quand il en trouve une à son goût, il la note, il s'en empare, il l'enchâsse dans un texte qui lui est propre^ et c'est à peine si, dans le flot de paroles harmonieuses où elle roule, celui à qui il l'a empruntée pourrait la reconnaître.
h'Ocle à Bonaparte est une des rares Méditations dont la source soit italienne, si l'on peut appliquer ce gros mot de source à un aussi mince filet d'eau. On a supposé que le Crucifix pourrait bien avoir été, lui aussi, inspiré par un poète italien, mais on n'a appuyé cette hj'pothèse d'aucune preuve digne d'être retenue( i ). Rien ne prouve, en effet, que le canevas en prose de cette Méditation soit une traduction ou une adaptation d'un poète italien, et nous verrons plus loin que Lamartine, tout improvisateur qu'il était, fit, dans deux ou trois circonstances, des esquisses en* prose très courtes, mais dont les grandes lignes étaieiit très arrêtées. Quant au titre // Crucifisso, qu'il donna, on ne sait pourquoi, au canevas du Crucifix, il ne prouve rien non plus, Lamartine^ à dater de son voyage en Italie, ayant pris l'habitude de mêler à sa prose des expressions italiennes.
Enfin s'il ne fit pas entrer cette élégie dans le recueil des premières Méditations , on aurait tort d'en conclure qu'il ne la composa que beaucoup plus tard, attendu que le recueil des secondes Méditations contient quelques pièces qui sont du même temps que les premières, notamment Sapho et la pièce A Elv.
(i) Revue universitaire du ifi mars 1900 : Noies sur la composition du Crucifijc, par Pierre Martine.
LES SOURCES I.ITTERAH\ES DE9 « MtDITATIONS )) l-J-J
Je sais bien que telle stance du Cniciji.v (i) contredit sur un point essentiel le commentaire même du poète, mais il ne faut pas ajouter trop de foi à ses récits, qui sont presque {o{\\ct\xrs romancés. Qu'il ail repris et parachevé le Criici/l.v, en Italie ou en France, quel(}ues années après la mort de M'"*^ Charles, la chose est parfaitement admissible, et ce ne serait pas la première pièce (ju'il aurait retouchée, remaniée, refomlue, lonijtemps après l'avoir faite {2). Mais une tradition donlilconvientde tenir compte, parce qu'elle est conforme à la vraisemblance, une tradition qu'on a gardée j)armi les siens, veut qu'il ait composé cette Mt'ditalion quelque temps après la mort de Julie, sous le coup du j^rand chaq^rin que lui causa celte perle et en recevant des mains de M. de Parseval le crucifix (ju'elle avait baisé agonisante. Jusqu'à preuve du contraire, je tiens cette tradition pour vraie et je laisse à d'autres le soin de pénétrer les raisons pour lesquelles Lamartine ne publia le Crucifix qu'en 1823 (3).
f;i (jii.- sLance est la suivante :
I »iii, tu me resteras, ô funèbre Iiéritae;e ! Sept fois depuis ce jour, l'arbre quf j'ai planté Sur sa lonnbe sans nom a chance de feuillage : Tu ne m'as pas quitté.
Ml"' Charles «'-lant morte le i8 d/cembre 1817, si l'on prenait cette stance au piid de la lettre il s'ensuivrait qu'elle aurait été composée en 181.4, c'est-à-dire après la publh:ntioii du recueil où elle fiijure. Or, Lamartine lui-même déclare dans le commentaire du C'rucijiu: qu'il composa celle pièce en 1818.
(a) Le Passé et l'Entliousiasine sont de ce nombre. Le Passé, qui fut commence en 1831. ne fut achevé qu'en iSa.S, et l'ISntfioiisiasme, dont Lamartine avait cent les premières stances en 1817, ne fut terminé [n'en i8iy. r.ctle .UéUilation était destinée à M. J« se|)li Itoclier qui, dans une jolie épître, l'avait détourné de renoncer à la poi'sie.
(3) En ses notes sur la composition du Cruciji.c {Hcnue universitaire', M. Pierre Martino, s'autorisanl de ce fait, relevi- par lui dans Ha/j/iafl, que le docteur Alin qui avait soiçné Julie était mort quelques années après elle, en tenant entre ses mains jointes sur sa pot-
lyS LAMARTINE
En somme, la part de l'exotisme est assez faible dans les Méditations, si on la mesure aux emprunts directs de Lamartine (i). Je dirai même qu'elle ne répond pas du tout à l'idée qu'on s'en fait en lisant sa Correspondance. Ainsi, lord Byron et Shakespeare, malg'ré tout le prestige dont ils jouissaient alors en France, n'exercèrent sur lui qu'une action à peu près nulle. En 1818, pendantqu'il travaillait à sa tragédie de Saiil, il s'efforçait bien de faire du Shakespeare, mais il ne le comprenait que mélangé de Racine (2). Aussi il arriva ce qui devait arriver avec un tempérament
trine un crucifix, modèle de patience, qu'il embrassait quand il souffrait au-delà de ses forces, RI. Pierre Martino a émis cette opinion que Lamartine avait probablement voulu désif^ner ce docteur par le martyr dont il est question dans les vers que voici : Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore, Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr, Dans mes tremblantes mains tu passas tiède encore De son dernier soupir!
J'avoue ne rien comprendre à cette interprétation. Si le docteur Alin était mort avant Julie, peut-être, en etFet, Lamartine aurait-il soniié à lui dans cette scène; mais comme il mourut longtemps après elle, il n'avait aucune raison de l'y faire entrer, surtout à l'état de marlyr. Ce mot, qui a intrigué et induit ]\L Martino en erreur, 'et M. Faguet après liai (voir la Revue latine du 20 décembre 1905), s'explique tout naturellement par ce fait que 1 : curé de Saint-Germain-des-Prés qui administra Julie était de ceux qu'on appelait communément alors « les martj'rs de la Révolution ». C'était l'abbé de Kcravenant. Il avait été emprisonné et déporté comme des milliers d'autres.
Et voilà comment, à vouloir serrer de trop près les textes, chez un poète aussi peu précis que Lamartine, on risque de chercher midi à quatorze heures.
(i; Elle est encore plus petite dans les Harmonies, Jocelyn et les Recueillements. Cependant, de l'aveu même de Lamartine, la pièce de ce dernier recueil intitulé Un nom est une imitation de Pétrarque.
(2) Il écrivait à Aymon de Virieu, le 28 janvier 1818 : « Je viens de finir à l'instant un acte entier de Saiil; celui-là est du Shakespeare, l'autre sera du Racine, si je peux, et ainsi tour à tour du pathétique au terrible et du terrible au lyrique jusqu'à la fin qui se présente nettement à mon esprit, et le tout sera fait le i^"' mai. » [Corresp., t. I, p. 286. )
LES SOURCES LITTHRAinES DES « MKDIT.VTIONS )) I TQ
éléj;^iaque coinine le sien, Kacine finit par l'emporter.
Quand il composa son ode fameuse sur l'Homme (Septembre i8i9),Lamartinene connaissait pas encore lord Byron — car ce n'était [>as le connaître que d'avoir simplement lu Maiifred. Il ne commença vraiment à l'étudier que vers 182.Î, lorsqu'il songea à écrire la Moi't de Socrate. Encore nel'étudia-t-il ([u'au point de vue de la forme, et tout ce qu'il lui prit l'ut la division de son poème parcou[)lets (i).
Que s'il paraît avoir emprunté si peu aux élranj^ers dont il s'était nourri, cehi tient à ce fait qu'il s'assimilait merveilleusement lesang-et l'àmede ses lectures e( qu'il avait reçu une éducation classique des plus solides. Classiipie il était né, classique il demeura par l'entente de la composition autant que par le style, quoique le sentiment de la nature et l'expression du « Moi )),qui sontles principaux caractères du romantisme, soient aussi accusés chez lui que chez aucun autre. Il écrivait un jour à propos (le Stendhal:
« Il a oublié que l'imitation n'était pas le seul but des arts, mais que le /jraa était, avant tout, le principe et la fin de toutes les créations de l'esprit. S'il s'était souvenu de cette vérité fondamentale, il n'aurait point dit que Pigault-Lebrun était romantique (dans l'acception fa\orable du mot), mais (pi'il était populaire, ce qui est tout autre chose. Il n'aurait [)as dit qu'il fallait renoncer aux vers dans la poésie moderne; car le vers ou le rythme étant le beau idéal
(1) Et le i5 février 183.3 : <' En ce moment, je fais une chose que je m>'ditais depuis six ans : nn cliant sur la mort de notre ami Socrale. Le Vhédon m'y a fait repenser. Cela va tomme de l'eau coiiraiilc, et pour nous deux au moins, cela sera superbe, peut-rtrc m<'me pour Freminville... Cela aura 5 ou i>oo vers. C'est coupé par couplets comme Byron. Je crois qu'il n'y a [>as moyen de soutenir l'épique autrement. » [Corresp., t. II, p. a38.)
dans l'expression ou dans la forme de l'expression, ce serait redescendre que de l'abandonner, il faut le perfectionner, l'assouplir, mais non le détruire. L'oreille est une partie de l'homme, et l'harmonie une des lois secrètes de l'esprit, on ne peut les néglig-er sans erreur... Je voudrais encore que M. Beyle expliquât aux gens durs d'oreille que le siècle ne prétend pas être romantique dans l'expression, c'est-à-dire écrire autrement que ceux qui ont bien écrit avant nous, mais seulement dans les idées que le tem.ps apporte ou modifie; il devrait faire une concession : classique pour l'expression, romantique dans la pensée, à mon avis c'est ce qu'il faut être (i). »
Retenons la fin de cette lettre, tout le secret de l'art de Lamartine est là. M. Ernest Renan, qui l'avait lu beaucoup, aimait à répéter que l'Université aurait été incapable de faire un Lamartine (2). Je crois qu'il
(1) Lettre à M. de î\r., du 19 mars 1823, publiée dans Racine et Shakespeare , de Stendhal.
(2) C'est peut-être pour cela qu'en général les Universitaires de profession l'ont si peu compris. Dans ces dernières années surtout, il semble qu'ils se soient entendus pour le dépouillerde ses qualités les plus solides et de ce qui constitue son originalité propre, en le soumettant à un examen méthodique et minutieux d'où nul écrivain ne sortirait indemne.
Je ne sais pas comment on leur enseigne la critique à l'Ecole normale ou ailleurs, mais on dirait vraiment que pour eux elle consiste uniquement à rapprocher des textes, à passer au crible tous les vers d'un poète, pour en faire tomber les pensées, les expressions et les images qu'on a pu rencontrer précédemment chez d'autres. Comme si, pour exprimer certaines sensations, certaines idées, en vers ou en prose, les mêmes mots, à l'arrangement près, les mêmes figures ne se présentaient pas naturellement à l'esprit, et comme si, pour un Lamartine, la poésie était autre chose qu'un chant, fait de sons plus ou moins harmonieux, plus ou moins vagues, saisis, captés, retenus et puis modifiés en passant par sa lyre!
M. Raoul Rosières, dans un article retentissant publié par la Revue hleue, le 8 août 1891, s'est etlorcé d'établir que, si on ne lisait plus Lamartine, c'est qu'il n'avait apporté au monde aucune pensée nouvelle et que sa lyre n'avait fait entendre que des chants déjà entendus!
Et d'abord est-il bien vrai qu'on ne lise plus Lamartine? M. Emile