I. — LES MÉDITATIONS
Les manuscrits des Méditations sont contenus dans trois albums à dessin, deux de format moyen, l'autre de ^rand format, qui furent achetés chez Giroux, papetier, rue du Coq-Saint-Honoré, n" 7, dans les années heureuses (1818-1820) où Lamartine passait une partie du printemps ou de l'automne à Paris.
L'album n° i, en maroquin violet foncé, se compose de 37 feuillets, dont les 12, iG, 18, 19, 33, 35, 37, laissés en blanc.
Il contient les pièces des secondes Méditations, intitulées le Passé, et l'Esprit de Dieu, le commencement de la Méditation septième, intitulée Tristesse, et le canevas de la Liberté — le tout au crayon.
L'album n° 2, en maroquin vert, se compose de /(.l feuillets, dont les !\, T), 17, 19, 4i, 43, 45 laissés en blanc. Il contient : le Tombeau d'un f/uerrier (l'ode à Bonaparte), le Papillon, la Branche d'amandier, le Poète mourant, Adieu à la Liire,AElv,, la première strophe de Saplio et le plan arrêté des Visions que ^{me Valentine de Cessia a publié dans les Poésies inédites — le tout au crayon également.
L'album n° 3, plus grand que les deux autres, est en maroquin couleur feuille morte. Il se compose de 139 feuillets, dont les 24-2O sont mutilés et les 3, 0, 7, 8, 10, iT) et 16 laissés en blanc. Commencé parles deux bouts, il contient d'un côté le texte
complet et écrit par exception à l'encre, de la tragédie (le Saûl, et de l'autre, en sens inverse, quelques fragments au crayon des secondes Méditations, quelques strophes du Passé, écrites au verso des pages de Saiil, et le canevas du Crucifix recueilli par M'"^ de Cessia dans les Poésies inédites.
Les manuscrits des premières il/e'rfiVa^/ons manquent totalement, et c'est assurément grand dommage, mais la perte est déjà partiellement réparée (i), M'"''Yalentine de Cessia ayant eu la bonne pensée de publier, à la suite des Poésies inédites de son oncle, le premier jet du Lac et de l'Immortalité qui sont parmi les pièces capitales de ce recueil, et la Correspondance de Lamartine contenant la version initiale d'une bonne partie des autres.
Celte Correspondance, si précieuse pour l'histoire de la jeunesse et des idées du poète, nous permet de rectifier, par les renseignements précis qu'elle renferme sur l'ordre chronologique des premières Méditations, les erreurs de date plus ou moins graves que Lamartine a commises volontairement ou non dans la rédaction de ses Commentaires.
Lamartine n'avait pas plus que Victor Hugo la mémoire des dates. Cela surprend, d'un homme qui avait tant lu et tant retenu, mais les mémoires de la nature de celle de Lamartine ne gardent bien que les images, l'aspect des objets, les passages d'un livre qui sont particulièrement propres à frapper les veux, le cœur ou l'esprit. Tout le reste fuit ou ne
(i; Ils ne doivent pas être perdus pour tout le monde, du moins les plus précieux, puisque, en 1881, quand furent publiées les Poésies inédiles, ceux du Lac et de l'Immortalité existaient encore. Cependant Af. Emile OUivier et M. de Rlonlherot, petit-neveu de Lamartine, ignorent ce qu'ils sont devenus.
l.ES MAM SCniTS DE l.AM VHTI.NE I <)3
laisse qu'une trace incertaine. El Lamartine, avec sa nét^lii^ence innée du côté praticpie des choses, ne faisait rien pour conjurer les défaillances de sa mémoire. 11 ne datait presque jamais ses poèmes, ce qui devait le gêner parfois, lorsque, longtemps après, il cherchait à reconstituer les circonstances de tem{)s et de lieu où il avait conçu, esquissé, fini telle ou telle œuvre.
Car,entre la conception première d'une pièce et son exécution définitive, il lui arrivait de mettre l'espace de plusieurs mois, voire de plusieurs années. Cela dépendait du courant de son inspiration, qni changeait comme le nuage qui passe et qu'il se gardait bien de jamais contrarier. Je sais telle Méditation, P Enthousiasme, par exemple, dont il composa deux ou trois strophesen i8i 7, pendant (ju'il Hlaitsa quenouille aux pieds de Julie, qu'il reprit au moisde mars i8i9,pour la dédier à un poète de ses amis(i) qui recevait alors ses confidences (2) et qu'il bouleversa plus tard encore
(1) Joseph Rocher.
(2) En i8i<), elle ne se composait que de (juatre strophes : elle en a K-uf dans le livre. De ces quatre strophes, la première a disparu, la • lici :
Tel quand la flamme qui consume
Les flancs sulfureux de l'Ktna,
Au souffle inconnu (|ui l'allume
Frémit sous les coteaux d'Enna.
Comme une fout^ueusi- bacchante,
On voit la cime haletante.
Déchirer ses flancs entr"ouverts,
Et. parmi des flots de fumée,
Vomir une lave enflammée
Jusqu'au sein bouillonnant des mers.
La scconrle a fourni huit vers à la 3" strophe du livre. La troisième <;l la quatrième sont devenues la quatrième et la cinquième des Méditacions, encore cette dernière offre-l-clle d'heureuses variaates :
On lisait dans le manuscrit :
De sa veine libre et féconde,
Coulent |>our le charme du monde
ig^ LAMAmiNF.
au poiiil de la rendre méconnaissable. Et ce ne fut pas sa gestation la plus longue. Il a porté en lui tout près de trois ans la pièce du Passé, c[n\ ouvre aujourd'hui le volume des secondes JM///a^/o/i5, la reprenant strophe par slrophe, en retranchant, y ajoutant, à la manière des peintres qui ne sont pas contents de leur tableau. Il écrivait d'Aix à Aymon de Virieu, le 3o août 1821 :
«... Je t'avais commencé enfin une ode à toi-même en personne; j'en avais esquissé huit ou dix strophes. Je les ai relues hier en me sentant glacé ; j'ai tout brûlé. Je ne veux plus faire un vers, et je ne rêve que poésie plus que jamais. Le sujet de ton ode, c'était toi et moi. Je te disais que nous touchions à ce moment où il faut s'arrêter dans la vie et regarder ce qu'on a parcouru, ce qu'on va parcourir. Je repassais sur le passé avec toi, et puis, prenant un ton plus solennel, je t'engageais à devenir vertueux, pieux, à la grande manière platonique et chrétienne. C'était chaud dans mon âme, cela se glaçait en traversant mon cerveau fatigué. Cependant je vais encore la reprendre deux ou trois fois (i). »
Il la reprit, effectivement, et l'on n'a qu'à feuilleter l'album où il en a dispersé les vers comme à plaisir, pour apprécier les mille soins qu'il lui a donnés et
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et cet Icare pacifique.
Trahi par l'aile pindarique,
N'est jamais retombé du ciel!
On lit dans le texte imprimé :
De sa veine féconde et pure
Coulent avec nombre et mesure
Des ruisseaux de lait et de miel
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
(1) Corresp. de Lamartine, t. II, p. 172.