I.KS MAMSCUITS DE LAMARTINE ig
reconn;iili(* ilu nièiiie coup la fausseté de la lé^-ende qui le représente comme un improvisateur hîiclanl toutes ses poésies, sans aucun souci des exigences de l'art.
Certes, Lamartine fut un improvisateur merveilleux, le plusirrand peut-être qui ait jamais paru sous le ciel de l'iance, mais avant de composer les Médilations il avait écrit des milliers de vers et savait son métier aussi l»icn que n'importe quel autre. Il disait une fois que la poésie lui avait toujours semblé moins un art que le résultat d'une inspiration. Telle est sa poésie, en effet, mais on se tromperait étrangement si l'on croyait que Lamartine ne connaissait pas le travail de la lime.
Ses manuscrits sont là qui témoignent du contraire avec leurs retouches, leurs ratures et leurs innombrables variantes. La vérité, c'est que, pour lui comme pour tout poète digne de ce nom, la rime n'a qu'une importance secondaire, que la valeur d'un son qui en appelle un autre, d'un écho plus ou moins distant, plus ou moins répété. Il ne la cherche jamais, 'Ile se présente naturellement à son esprit et il use [»eu des chevilles auxquelles se condamnent presque néce.ssairement les ilévols de la rime. Cela ne l'empêche pas, d'ailleurs, de s'amuser et de jongler avec elle, quand il veut s'en donner la peine, comme dans beaucoup de ses llunnonies^ avec autant d'habileté que les bons faiseurs de ballades ou d'odes funambulesques.
Et de même on aurait tort de se laisser prendre à ses négligences : elles sont le plus souvent voulues, j'allais dire systématiques. C'est unesorte de j)rocédé dont l'effet direct est de donner au vers qui porte
la pensée plus de vag-ue et d'abandon. La pensée, chez Lamartine, est toujours la maîtresse souveraine. Elle commande à la strophe et détermine le rythme. Tout le reste n'est que détail et, si Lamartine s'y applique, c'est le pins souvent dans le choix du mot précis, noble, ou qui fait image (i).
Mais voyons quelle était sa méthode, ou plutôt sa manière de composer.
Victor Huço travaillait surtout à sa table et la plume à la main. Cl'est en marchant que travaillait ordinairement Lamartine : il y paraît à ses albums où presque toutes les pièces de vers sont écrites au crayon sans ordre et souvent sans suite. Il me semble le voir d'ici. Il est parti dès le matin à travers champs, avec ses chiens qui sautent devant lui et qu'il ramène de loin d'un coup de sifflet. Le soleil monte à l'horizon, les oiseaux chantent; tout en marchant, il les écoute. Au bout de quelque temps, il s'arrête, il s'assied au pied d'un chêne, il ouvre son album et, d'un crayon rapide, sous lequel son an^^laise naturellement penchée se couche davantage, il fixe la strophe ou les alexandrins accouplés qu'il a trouvés toutà l'heure. Puis il repart, s'arrête de nouveau et, quand il rentre à Saint-Point ou à Milly, la pièce projetée est à moitié faite. C'est assez pour aujourd'hui. Quand elle, sera plus avancée ou terminée, demain, après-demain, il la reprendra,
(i) 11 remplacera, par exemple, le mol piffeon, qui s'était présenté d'abord sous sa plume, par le mot ramier, la vague traînante par la vague orageuse et lourde, le lézard par le serpent^ la mer de tristesse par les Jlots de tristesse.
LES MANUSCRITS PK LAMARTINE IQ7
il écrira loi et toi vers jusqu'à cuk] et six fois sur la même paçe comme pour provofjuer les suivants qui viennent mal ou lardent à venir, il achèvera ceux qui boitent ou qui n'ont pas de rime, il refera certaine stancedonl le balancement ne satisfait pas entièrement son oreille {i).
En attendant, si la pièce doit être lontjue, pour n'en pas perdre le fil, il aura soin de prendre des points de repère, en marine, comme dans le Tombeau d'un guerrier^ qui va nous servir d'exemple.
Ainsi, en regard de la strophe 1 1 qui commence par ce vers :
Superbe, el déJaigiiant ce que la terre admire,
Lamartine a écrit cette long-ue note en petites lig^nes coupées comme des vers :
Tu ne rêvas jamais
ta pensée alhiit
droit au but
comme la flèche
à travers le sein même
d'un ami !
Jamais la coupe
des festins, ni
les larmes de la beauté !
Tu versas le
sans" comme
une liqueur, etc.
Tu n'aimais que
ton coursier, etc., etc.
Hien d'humain
ne battait en loi !
Tu n'avais comme ton
aiiflc ni pitié ni
amour ! qu'un reî^ard pour
juger le monde
(i) Il irrivait à Viricii. le 3/4 août 1818, à propos de la pièce do 1'/snlentenl : u Je l'envoie les stances dernières, telles rpTellcs sont tomb'es sur lalbum el sans avoir le temps d'en faire les vers. »
igS LAMARTINE
et des serres pour le déchirer.
Et c'est de cette note que sont issues les admirables strophes que voici :
Superbe et dédaig'nant ce que la ferre admire, Tu ne demandais rien au monde, que l'empire. Tu marchais : tout obstacle était ton ennemi. Ta volonté volait comme ce trait rapide (i) Oui va frapper le but où le reçanl le guide Même à travers un cœur ami (2).
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse, La coupe des festins ne te versa l'ivresse; Tes yeux d'une autre pourpre aimaient à s'enivrer (3). Comme un soldat debout qui veille sous ses armes, Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes, Sans sourire et sans soupirer.
Tu n'aimais que le bruit du fer, le cri d'alarmes, L'éclat resplendissant de l'aube sur les armes; Et ta main ne flattait que ton léger coursier (4), Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière Sillonnaient, comme un vent, la sanglante poussière, Et que ses pieds brisaient l'acier (5).
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure. Rien d'humain ne battait sous ton épaisse armure: Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser (6). Comme un aigle régnant dans un ciel solitaire. Tu n'avais qu un regard pour mesurer la terre, Et des serres pour l'embrasser.
En marge de la i4'^ strophe, on lit encore cette note qui ne fut pas utilisée :
Tu répandis le
sang comme l'eau
mais une seule goutte pour toi!
(i) Dans le manuscrit : « comme un trait homicide. »
(2) Dans le manuscrit : « à travers le cœur d'un ami. »
(3) Dans le manuscrit : « Ton cœur d'une autre pourpre.. . »
(4) Il avait d'abord écrit : qu'un sauvage coursier.
(5) D'abord : et que ses fers brisaient i'acier.
(6) D'abord : tu veillais pour penser.
LES MAM SCHITS lU. LAMARTINE
' '.ty
Eu marge de la aO" :
Tu vis la mort venir lenlement, lu la ret;us avec irulifTérence, comme un moissonneur qui après avoir coupé les épis va recevoir son salaire.
Note qui a donné naissance à cette strophe :
Tu mourus cependanl de la mort du vulgaire. Ainsi qu'un moissonneur va chercher son salaire, Et dort sur sa faucille avant d'être payé ; De ton g^laive san^:lant tu t'armas en silence, Kt tu fus demander justice ou récompense Au dieu qui l'avait envoyé (i).
En marge de la 28® :
Déjà le bien, le mal sont dans la balance! Taisons-nous. Dieu le juge! Silence I
Et encore:
Ouc sera-t-il? Qui sait si les^énie n'est pas une de vos vertus?
Repose en paix!
D'où cette strophe qui tiMmine la pièce:
Son cercueil est fermé: Dieu Ta jugé. Silence! Son crime et ses exploits pèsent dans la balance: Que des faibles mortels la main n'y touche plus! Qui peul sonder {■>], Seigneur, la clémence infinie ? Kt vous, fléau de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos verlus?...
Mais Lamartine ne suit pas toujours aussi fidèlement les notes qu'il jette en tète ou en regard de ses
) Le manuscrit porte :
Tu ccienis en mourant ton çiaivc sur la cuisse, El lu fus demander récompense ou justice Au Dieu qui l'avait envoy»'.
(a) Le mannscrit porte : Oui \te\\i juger da ciel la juslict inCinie.
pièces. Il lui arrive souvent — comme dans le Cruci- Jix,àoni le canevas par exception foimeun tout divisé en versets — de ne pas suivre l'ordre de son idée première, de mettre au commencement ce qui devait être à la fin, de supprimer certains détails comme inutiles ou nuisibles à l'harmonie de l'ensemble, de développer longuement, amoureusement, ce qui était à peine indiqué. C'est ainsi que des neuf versets en prose d'// Cruci/isso, il a fait vingt-quatre strophes dont une seule figure à l'état d'ébauche dans le manuscrit :
Héritage sacré de celle que je pleure, Toi que j'ai recueilli
Avec son dernier soulfle et son dernier adieu. Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image démon Dieu (i).
Dans V Esprit de Dieu, il a écrit au-dessous du titre, en manière d'épigraphe, ces vers qui résument toute la pièce:
Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, Contre le rival qu'il ignore.
Il combattit jusqu'à l';mrore Et c'était l'esprit du Seigneur.
Pour le Poète mourant, qu'il prétend n'avoir composé qu'en i825 et qui, dans le volume paru en 1828, se trouve mêlé à des pièces de 182 1, il a fait ce canevas:
J'ai jeté un nom aux flots, il abordera où il pourra.
J'ai prié, aimé, chanté, pleuré
je ne me suis point attaché à la vie matérielle
(i) De cette ébauche est sortie la première strophe du Crucifix :
Toi que j'ai recueilh sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Ima?e de mon Dieu!
LES MANUSCHITS UE I.A.MAUllNE 201
comme le lierre î\
j'ai hahité une tenle parmi les hommes
je ne laisse pas de iraces sur la terre.
El c'est tout.
l*ûur la Méditai ion ii\lilu\cG la Liberté on une nuit à Rome, il a été un peu plus prolixe, mais son projel ne lui a pas servi à grand'chose. Voyez plutôt :
Au commencemeut — description d'un clair de lune dans le Colvsée.
Italie, Italie, éveille-toi — mais nou ! Liberté.
Ton nom retentit comme l'airain et
mais où es-tu".' qui t'a connue
n'as-tu pas comme l'amour et la vertu
un souvenir, un débris d'un autre
temps? Oui. Je t ai vue une fois
\'ieri,^e pure sur le sommet des Alpes!
Maintenant ce n'est pas toi, c'est
ton ombre irritée.
Oq ne te voit jamais qu'un poignard à la main !
Italie, Italie, éveille-toi, mais non!
L'écho seul du tombeau m'a renvoyé ton nom (i)!
Deuxième description.
La croix pleure sur ces ruines, etc.
liomme un mal d'un vaisseau battu par la tempête.
Tout frémit, tout s'abîme, moi-môme
avant que ce lierre ne soit séché sur
cette pierre, je ne serai plus ! Les hommes comme
les Ilots se retireront peu à peu de ces rives.
U monde, un seul homme vous a dit la
V'énlé.
Celui qui t'enseigna, quoi donc ? l'humilité .
Description finale.
(i) Ces deux vers sont effacés.
Des cinq ou six vers qui surg-issent et éclatenl parmi cette prose hachée en forme de notes, je n'en vois que deux qu'il ait utiHsés en les retouchant un peu :
Et l'élernelle croix qui, surmontant le faîte. Incline comme un mal battu par la tempête.
Le dernier vers, qui renfermait la moralité du morceau, a disparu comme le reste, et la « description finale » a fait place, dans le texte définitif, à une apostrophe trop long-ue à mon gré.