‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 53 sur 89 · III. — VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

III. — VICTOR HUGO

En 1862, Lamartine, s'occupant de Victor Hugo dans son Cours fa/nilier (le littérature^ écrivait les lignes suivantes :

« Je me souviens comme d'hier du jour où le beau duc de Roiian, alors mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma caserne du quai d'Orsay : Venez avec moi voir un phénomène qui promet un j^rand homme à la France : Chateaubriand l'a déjà surnommé enfant sublime. Vous serez fier aussi un jour d'avoir vu le chêne dans le gland.»

La mémoire de Lamartine l'a mal servi dans cette circonstance. Si le duc de Rohan lui a jamais tenu ce langage, ce ne fut certainement pas sous l'habit de mousquetaire. D'abord, à l'époque où Lamartine était caserne comme garde du corps au quai d Orsay, il ne connaissait pas encore le duc de Rohan; ensuite Victor Hugo, en admettant que le surnom d'enfant sublime lui ait été réellement donné, ne le reçut qu'en 1820, et à cette date Lamartine avait quitté l'armée depuis plus de trois ans, et le duc de Rohan était au séminaire de Saint-Sulpice.

Nous savons d'ailleurs par le témoin de sa vie que Victor Hugo ne fit la connaissance du duc de Rohan

(i) Lettres à Lamartine, p. 6 et lo. — On trouvera à l'Appendice IV de ce volume une très belle lettre du duc de Rohan à Rocher sur la maladie de Lamartine, en 1820.

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(jM :iii mois d'aoïU 1821 fi ), après la mort de sa mère arrivée le •*- juin de la même année, et que ce fut quelque temps après — très probablement au mois de janvier 1822 (2) — que le duc lui présenta, rue de Mézières n" 10, où le jeune poète habitait alors, et non, comme le dit l'auteur des Méditations, rue du Pol-de Fer, où il n'a jamais habité, « un jeune homme ^•rand, à la tournure noble et cavalière », qui n'était antre (ju'AlpIionse de Lamartine.

Quoi qu'il en soit, du jour où, sur les pasdu ducabbé de Kohan, Lamartine pénétra dans la ruche voilée de crêpe où Victor lluço composa quelques-unes de ses plus belles odes, ils se lièrent tous deux d'une amitié qui dura toute leur vie « malgré l'absurde rivalité que les hommes à esprit court de leur temps se plurent à supposer entre eux (3) ». Pourquoi se seraient-ils brouillés? Si Victor Hus^o fut toujours quelque peu jaloux de la gloire de ses émules, Lamartine, quine le fut jamais, était incapable de lui inspirer la moindre envie. Outre qu'il était son aîné de douze ans et qu'il habitait le plus souvent loin de Paris, il ne lit jamais de théâtre — car je ne compte pas son drame de Toussaint-Louvertiirr ; or, nous savons que ce fut le théâtre qui jeta la zizanie dans le Cénacle de Joseph Di'hn'ino; et puis son tempérament poétiqiie — je dirais son eslhéti(|ue,s'ilen avaiteu — était exactement le contraire de celui d'Hu^^oa L'un ne demandait rien

(i) C'est Joseph Rocher qui le conduisit au château de La Roche- Guyon.

a) Lnmarline, qui avait quitté Paris aussitôt après la mise en vente des premières Méditations, n'y reparut, en effet, d'après sa corrcspondaoce, qu'au mois de janvier 1822 pour le lancement de la liuitième édition de ce recueil, et n'y demeura qu'une quinzaine de jours.

(3) Souvenirs et l'orlraits, par Lamartine, t. III, |>. 3'/).

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qu'au jour qui passe, comme un improvisateur sans lendemain, comme un amateur désœuvré du beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique; l'autre était un souverain artiste, qui força quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa g-uère une de ses pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chef-d'œuvre (i). »

Oui parle ainsi? Lamartine lui-même. C'est dire qu'il se connaissait et qu'il savait aussi le fort et le faible de son grand rival. 11 n'y a que la politique qui aurait pu les séparer et les désunir, car, lorsque Lamartine combattait, la visière levée et avec l'élan qu'il apportait en toutes choses, le gouvernement issu de la Charte de i83o, Victor Hugo était pair de France. Or, nous verrons tout à l'heure qu'après la chute de Louis-Philippe Victor Hugo fut un des premiers à se rallier à la politique de Lamartine; et quand vinrent les mauvais jours, quand lecoup d'Etat de décembre eut fait du poète de l'ode à la Colonne un proscrit et du vainqueur du drapeau rouge un exilé à l'intérieur, ils ne cessèrent de s'aimer et de se le dire par-dessus la frontière.

Chose curieuse et à laquelle nul n'a pris garde, la destinée, comme pour faire naître entre eux et fortifier la sympathie, avait voulu que le double objet de leur premier amour fût originaire de la même ville de Bretagne et que leurs premières œuvres {Bug-Jargal, et les Méditations) leur fussent inspirées par deux témoins des événements de Saint-Domingue. On sait maintenant l'odyssée d'Elvire et qu'elle était issue

(i) Souvenirs et Portraits, par Lamartine, t. III.

1 AMAIVTINF. ET I.'^COLK UOMANTI(Ji:E 2^"]

June famille nantaise comme M'"" Victor Ilnîro, mais ce (ju'on ne sait pas, c'est que le liéros de Ihirf-.hirgdl, Léopold d'Auverney, n'était autre que le ^rand-pèrc maternel de l'auteur de ce roman, il s'appelait Tréhuchet de son nom et avait fait loui^temps, comme capitaine, la traite des nèi<res, pour le compte de la Compagnie des Indes et d'un armateur de Nantes, mais comme il était natif d'Auverné, petit bourç de la Loire-Inférieure, Victor Ilng-o, qui avait été bercé avec les récits de ses voyages, l'avait ba[)lisé du nom de son lieu de naissance.

Cependant, au début de leurs lelatioiis, Lamartine et Victor llug'o ne se voyaient que de loin en loin, quand le premier, qui était secrétaire d'ambassade, obtenait un congé et venait à Paris, car le second fut très longlem[)s un sédefitaire. Mais s'ils se voyaient peu, ils s'écrivaient beaucoup, et toutes leurs lettres étaient pour s'encourager, pours'excitcr aux jeux oIympi({ues. « Que nos noms confondus, disait Lamartine, a[)[)rennent à l'avenir, si nous allons si loin, qu'il y a des poètes qui se sont aimés ! »

Et dans une l'^pllre familiri-c il invitait» son jeune ami à venir le visiter à Saint-Point :

Oiseau, chantant parmi les hommes, Ah ! reviens à l'ombre des bois ; Il n'est qu'au désert où nous sommes Des échos diicnes de ta voix !

Viens respirer avant l'aurore L'air embaumé qui semble éclore Des baisers des Heurs et du jour, El mêlant ton âme encor pure Avec le ciel et la nature Héver et chanter tour ù tour (i ) !

I) Cf. les Méditations.

Mais Victor Hugo n'avait qu'un goût médiocre pour la vie champêtre. Ayant été élevé dans les camps au son des tambours et des fanfares, il aimait la lutte et le bruit et, avec son âme et ses instincts de conquérant, il ne pensait qu'à ramasser des couronnes. Tel Bonaparte dans le fronton du Panthéon par David. Aussi, pendant que Lamartine demandait ses inspiralions à la nature, Hugo demandait les siennes au tumulte de la place publique, aux affres de la Révolution, aux grandes épopées de l'histoire contemporaine.

Plutôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice. Mais tu le veux, ami ! ta muse est ma complice ; Ton bras m'a réveillé; c'est toi qui m'as dit: « Va ! Dans la mêlée encor jetons ensemble un gag-e;

De plus en plus elle s'engage :

Marchons, et confessons le nom de Jéhova ! »

J'unis donc à les chants quelques chants téméraires. Prends Ion luth immortel : nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique. Toi la lance, moi les coursiers (i).

Ces vers sont de 1820. L'année d'avant, le jeune Hugo avait essayé d'enrôler le poète des Méditations sous le drapeau de la Muse française, mais Lamartine s'y était refusé pour plusieurs raisons : d'abord parce qu'il avait horreur des coteries et qu'il était loin de partager toutes les idées du Cénacle de la Muse française, si peu révolutionnaires qu'elles fussent (2), ensuite

(i) Odes et Ballades. — Ode à M. de Lamartine.

(2) Cependant, pour lui donner une preuve nouvelle de son amitié, il écrivait à Victor Hugo le 8 juin 1828 : « ... Mais si cela ne vous répugne pas trop fort, voilà ce que je vous propose et vous prie, mon ami, d'accepter. Entrez comme fondateur, et moi qui ne puis y mettre ni nom, ni esprit, j'y mettrai bien volontiers les mille francs convenus. Cela restera entre nous deux ; vous me les rendrez quand ils seront

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