‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 54 sur 89 · io · texte numérisé non relu

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parce que, pour \c moment, il avait intérêt à mt-na^er lo'^ derniers représentants de l'école classique :

t Je reçois quehpiel'ois cette muse française qui \i)us amuse tant, écrivait-il de Màcon, le 22 mars 182/1, à M. Eugène de Genoude ; elle est en vérité fort amusante. C'est le délire au lieu du çénie. Mais je trouve qu'avec votre autorité en littérature vous dites des niaiseries aussi. L'autorité est bonne en matière de foi, mais, en matière de çoilt, le ui-oùt est à lui-même son juge. 11 faudrait donc parler comme parlaient nos bons pères, en Gaulois, penser et sentir comme pensaient et sentaient nos barbares aïeux, et chaque mot, chaque idée, chaque sentiment, apportés par les temps et les hommes nouveaux, auraient été autant de crimes contre l'autorité précédente, absurdité digne des doctrinaires de la poésie, qui siègent sur le canapé de la rue Cherche-Midi. La sottise suffisante de leurs risibles adversaires va faire prévaloir quehpies jours ce bizarre système; mais amis et ennemis disparaîtront bientôt et les deux absurdités rivales, en s'écroulant, feront place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et silreté dans l'expression (i). »

Si le canapé des doctrinaires de la rue du Cherche- Midi avait eu connaissance de cette lettre quasi prophétique, je crois qu'il aurait sursauté de colère, mais M. de Genoude eut le bon esprit de la garder pour

roiivcris et au delà par les bént-fices de rouvraere. Vous concilierez ainsi toute convenance et vous resterez h. portée d'uliliser pour l'avenir 1rs avantatres peut-^-tre considérables qui résulteront de l'eiilrcprise. S<>nL'<"z ipie nous sommes des frères en poi'sie, en doctrine, en religion, et j'<sf><Te en sentiments. Ce serait d'un mauvais cœur de reTiiser. R<'iMindcz-moi. ■> — Victor Huiço ne répondit pas. (Lettre publiée par la /!'-L<ar de l'iiris, du i5 avril 1904.)

|il C.orrfsp. de Laninrlinf, t. IF, p. sOô.

lui, et Victor Hugo, qui était très fier de se dire l'ami de Lamartine, bien loin de lui tenir rig-ueur de son attitude expectative, se multiplia dans le même temps pour assurer le succès de sa candidature à l'Académie française.

L histoire de cette candidature n'offre rien de bien remarquable : on y vit se nouer les mêmes intrii^ues que dans toutes les élections académiques et la médiocrité, suivant un usage qui est devenu une sorte de tradition de famille, l'emporta une fois de plus sur le talent. Je pourrais donc passer cette histoire sous silence, d'autant qu'elle vient de nous être contée tout au long- par un jeune écrivain qui poite précisément le nom de l'académicien qu'il s'agissait de remplacer et de celui que Lamartine rendit responsable de son échec. J'ai nommé M. de Lacretelle (i); mais j'y ai relevé quelques particularilés qui m'ont paru dig-nes d'intérêt. La Correspondance du poète nous avait appris qu'il n'avait posé sa candidature que poussé par les siens et pour faire plaisir à sa mère. Nous voyons, en effet, dans les documents qu'on a mis tout récemment au jour, que sa mère avait sollicité en cachette le patronag"e de Lacretelle, l'historien, et que celui-ci, après avoir conseillé à Lamartine de « songer à l'Académie », lui avait fait savoir, une fois sur les rang-s, qu'il était engag-é moralement vis-à-vis de Droz, lequel, sans avoir ses titres littéraires, avait cet avantage sur lui d'être l'ami personnel du défunt. D'où la colère d^ Lamartine et les deux ou trois épîtres malsonnantej^ qu'il se permit d'adresser à Lacretelle pour désavouer les démarches secrètes de sa mère. >

(i) Lire dans la Grande Revue du lô mai igo5 l'article de M. Pierre de Lacretelle sur la Première candidalure de Lamartine à l'Académie.

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I AMAUTINE ET L L<:OLE HOMANTIlJUE .'.'.■*

Pendant ce lonips-là tout le faubourg Saint-Germain liait l'u reniuenienl j>our lui. Le baron d'Eksteiu faisait son éloge dans le Drapeau blanc; Eugène de Genoude soignait Augcr et Campenon,qui Itii paraissaient une menace, et Victor Hugo se chargeait de M. de Villars et de François de Neufch;\leau, ([u'il connaissait pour avoir éprouvé plusieurs fois leur bienveillance (i).

Vains efforts! Lamartine, rjui avait contre lui tout le clan libéral de l'Académie et quatre ou cinq royalistes dissidents, se sentait battu d'avance. Il ne le fut pourtant qu'à deux voix de majorité et au troisième tour de scrutin, Lacrelelle ayant eu la délicatesse, dès que l'élection de Droz fut assurée, de porter sa voix sur Lanjartinepour diminuer l'importance de son écliec (2). Cet échec ne fut pas moins sensible au cœur du poète, à cause du chagrin qu'en ressentirent ses parents. Après s'être l)rouillé avec tous ceux qui avaient mené la cabale, il fit contre eux « une ode fulminante » (3) qui malheureusement n'est pas arrivée jusqu'à nous. Je dis malheureusement, parce que j'aurais aimé lire une vraie philippique de la plume qui, dans un jour d'indignation, rédigea la réponse à Némêsis. Mais si "ous n'avons pas cette « ode fulminante », nous avons

quatrain que l'élection de Droz ins[)iraà un homme d'esprit. Nous avons aussi la très belle lettre que Villemain adressa quelques jours après à son concurrent malheureux. Or, étant donné le caractère de Lamartine, je [)ense qu'il se trouva suffisamment vengé par cellt' iiMiri' et par ce quatrain.

1 '.•.riiiip. de Victor Hugo, t. I, p. Sq.

I 'lie l'Iectiori ciil lieu le 'i dcccrnljrc i8a/j. t '^(jrrcsp. de iMinnrIine, I. Il, p. aci^.

Le quatrain disait :

Vous avez nommé Droz? — Oui, c'est un beau génie, Son titre, quel est-il? — Le secret d'être heureux ; Admirable secret; mais pour l'Académie Le secret d'être lu ne vaudrait-il pas mieux (i) ?

Et Yillemain écrivait :

« J'ai eu le regret de ne pas vous voir depuis notre revers, et je m'en accuse autant que je m'en plains... J'en ai souffert pour notre honneur académique; mais j'ai connu cette disgrâce : les talents d'un ordre élevé ont besoin d'expier leur gloire avant d'en recevoir le prix. Ils attendent plus que les autres, parce que, l'indifférence une fois vaincue, il faut encore qu'ils surmontent un autre sentiment; si jeune, si connu dans l'Europe, si souvent cité, vous nous reviendrez, monsieur. .. (y). »

Lamartine leur revint, en effet, mais seulement en i83o, après avoir juré qu'on ne l'y reprendrait plus.

Cinq ans avant, le i6 avril 182.5, il fut décoré par Charles X, en même temps que Victor Hug'o, à l'occasion des fêtes du sacre, mais il n'assista pas à cette cérémonie et fit bien, car le duc d'Orléans était alors très monté contre lui pour la façon irrévérencieuse dont il avait parlé de son père dans un vers fameux de sa Veillée des armes, et il aurait pu lui en cuire, s'il s'était trouvé sur son passage.

Victor Hugo s'est donc trompé en disant qu'il avait

(i) Lcllves à Lamartine. Lettre de la marquise de Montcalm, p. 33. (2) Lettres à Lamartine, p. 3o.

LAMAUTINK F.T l.'ÉCllLE I\OM VN'TIOLE 253

\ Il Lamartine à Keims ; il ne le vit celte année-là qu'à Saint-l\)int, lorsiju'au mois d'aoïit il s'y arrêta, en se renilant en Suisse avec sa femme, la famille de Charles Nodier et le peintre Boulanger.

Nous connaissons toutes les péri[)éliesde ce voyage d'aigrement, mais l'auteur du Victor Iluf/o raconté en a négligé un détail qui a bien son intérêt; il a oul)lié de nons dire que Boulanger avait profité de son passage à Saint-Point pour prendre une vue du château cju'il offrit ensuite à Nodier. J'ai vu tout récemment ce tableau romantique chez la petite-fdle de l'auteur de Trilbij, dans sa retraite Heurie de Fontenay-aux-l\oses. Boulanger a eu le bon esprit de ne pas tenir compte des remaniements fâcheux que Lamartine fit subir à son vieux manoir^ sous prétexte de le rendre moins sombre et plus habitable, et il a vraiment grand air, dans le charmant vallon où il est assis, avec les tours coilfécs d'ardoise dont il est flanqué aux angles. L'autre jour, en le regardant, je ne pouvais me défendre du souvenir de Combourg. Mais Combourg a plus de caractère et plus de style que Saint-Point, et, sous le rapport de la couleur et de l'aspect général, il y a à peu près entre eux la même différence, si je puis me servir de cette comparaison, qu'entre les Confidences et les Mémoires d'Outretonxhe.

Le paysage de Boulanger n'est pas la seule chose qui parle de Lamartine chez M"« Mennessier-Nodier.

Le i8 janvier i8?.5, l'auteur de Trilbij écrivait à l'auteur des Méditations : « Je ne vous ai pas remercié des vers délicieux que vous avez composés pour l'album de ma fille. Ce n'est })as ma faute si on ne peut vous parler de vos ouvrages sans avoir l'air d'un

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LAMAUTINE

flatteur (i). » J'ai vu cet album de Marie et j'ai constaté qu'il s'ouvrait précisément sur les vers de Lamartine (2); ce ne sont pas du reste les meilleurs qu'il renferme. Il y en a de Vigny, de Musset, de Fontaney, de Fouinet et de quelques autres qui valent certainement beaucoup mieux que les siens. Mais Lamartine était « un des deux Alphonse (3) » que Nodier aimait le mieux au monde, et tout ce qui venait de lui était divin. II le préférait même à Victor Hugo qui, accouru l'un des premiers dans le salon de l'Arsenal, s'en éloigna peu à peu quand le théâtre se fut emparé de lui. Un jour que Nodier annonçait à Lamartine le mariage de sa fille, il ne put s'empêcher de lui faire part des craintes qu'il ressentait pour l'avenir de Victor. C'était à propos à'Hernani.

((. Mon amitié pour lui, disait-il, me fait déplorer le hasardeux courage avec lequel il se livre, au péril de son repos et de son bonheur, à toutes les chances d'une publicité orageuse, qui, cette fois, menace de prendre l'aspect d'une petite guerre civile. Quelle que soit la force de son âme, il est difficile d'ailleurs que son caractère ne s'aigrisse point dans cette polémique en action, où la haine des partis passe si aisément

(i) Lettres à Lamartine, p. 35.

(2) Voici ces vers qui, portent la date du i6 novembre 1824. Que pour toi, belle enfant, au printemps de ton âge. Du livre du destin ce livre soit l'image I L'amitié par mes mains à tes j'eux va l'ouvrir; De ses aveux plus tard l'amour va le couvrir; Puissent-ils, de tes jours écartant tout nuage, Confondre encor leurs pleurs à la dernière page ! L'année d'avant, le 3o décembre 1828, Lamartine en avait adressé d'autres au père de Marie, qui ont été autographiés et reproduits dans l'édition de ses œuvres publiée chez Gosselin en 1882, en regard de la préface de Nodier. C'est direque leurs relations remontaient assez haut. Je crois qu'elles furent amenées par M. Michaud, de la Quotidienne. (8) Lettres à Lamartine, p. 35. — L'autre était Alphonse de Cailleux. -r

l-VMVUTINE KT I. KI.OI.K lUtMAMIijCt: V.).t

de Touvrage à l'homme. Heureux le poète ([ui peut jouir comme vous de ses ins[)iralions sans (îlre obligé deii faire un cliant de comliat ! Je vous dis tout cela parce que c'est une des amèrcs sulliciludcs de mon cœur, et que mon cœur n'a jamais plus besoin de s'ouvrir qu'avec vous. Je l'aurais dit à Victor lui-môme si ma sérieuse amitié avait aujourd'hui le même empire qu'il y a dix ans; mais quand, à vingt-sept ans, on a fait secte, il est bien rare qu'on puisse se rendre encore aux froides représentations de la raison. L'enthousiasme de ses jeunes admirateurs doit produire ^iir lui l'effet des chants de la sirène. C'est un des plus doux prestiges de la gloire. Puisse l'avenir lui en épargner les tribulations (i) ! »

Je ne sais pas quelle impression fit cette lettre de Nodier sur l'esprit de Lamartine, mais je suis sûr que quelques années plus tard il en eût approuvé tous les termes. Lamartine ne comprit jamais les drames de Victor Hugo et s'en accusait volontiers. Celui-ci, qui savait à quoi s'en tenir, disait à <jui voulait l'entendre : « J'ai un avantage sur Lamartine, c'est que je le comprends tout entier et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent (2). »

Cela n'empêchait pas Lamartine d'assister, quand il le pouvait, aux premières rejtréseniations des drames de son ami et d'y applaudir comme tout le monde, mais il applaudissait de confiance-Tout autre était son admiration pour son génie lyrique. Sur ce point-là elle était entière et beaucoup plus grande que dans les premiers jours, car il comprenait mieux en vieillissant tout ce que l'art ajoute à la nature. Cependant il fai-

(i) Lettrée à Lamartine, p. <j3-f|',,

(3) Souvenirs et Porlraitu, parLamartinc, t. II, p. 3'i7.

sait encore certaines réserves sur le style de Victor Hugo. J'ouvre sa correspondance et j'y lis sous la date du i""" août 182g : « Je fais quelques vers, je t'en ai même adressé deux cents d'un nouveau style, moins pompeux, moins solennel, que je tente de me faire d'après ce que j'ai vu et entendu à Paris. Ne t'alarrae point, ce n'est pas du romantisme à la Hugo, c'est quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus dénué d'afïectation de couleur et de style... (r). »

Victor Hugo venait de publier les Orientales, qui avaient mis le sceau à sa renommée, et Lamartine, au cours du voyage qu'il avait fait à Paris, au mois de juin 1829, l'avait entendu lire, dans son petit salon de la rue Notre-Dame-des-Champs, devant une foule enthousiaste qui se répandait jusque dans le jardin, de très beaux fragments àeJMarionde Lorme et à'Hermani. Lui-même y avait lu un soir, en présence des membres du Cénacle, dont les vers voisinaient avec les siens sur l'album de M™'' Victor Hugo (2) et sur les marges du Ronsard in-folio que Sainte-Beuve avait offert à son mari, plusieurs pièces des Harmonies auxquelles il travaillait en ce moment, et son succès

(i) Corresp. de Lamartine. — Lettre à Yirien, t. llf, p. i5i. (2; Voici les vers que Lamartine avait écrits sur cet album : Descends sur ce livre enchauté, Esprit d'amour et d'harmonfe!

Descends des yeux de la beauté, Descends des lèvres du génie.

Voici maintenant ceux qu'il avait écrits sur le Ronsard : Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue; La goutte de rosée, à l'herbe suspendue Y réfléchit un ciel aussi vaste, aussi pur Que l'immense Océan dans ses plaines d'azur.

Lamartine les envoya plus lard — un i3 avril de je ne sais quelle année, car le timbre de la poste ne l'indique pas — i: M™" Emma Leduc, sœur de Boulay-Paty, demeurant à Nantes, i6, rua Saint-Léonard. (Communiqué par M. Chéramy.)

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