‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 55 sur 89 · AMAKTI.NL liT I. KC.OLE HOMANTKirE · texte numérisé non relu

AMAKTI.NL liT I. KC.OLE HOMANTKirE

avait été prodiï^ieux. Davitl d'An^^ers, qui assistait à cette lecture, écrivait le ientlemaiii dans son journal : « Hier Lamartine a lu des vers chez Huço. II faisait presque nuit; cependant le ciel gardait encore une suffisante clarté. Lamartine s'était adossé à la fenêtre. Sa télé se détachait en silhouette sur le ciel qui lui servait de fond. Il semblait une statue de bronze, et parfois on eut dit qu'il allait prendre place parmi les astres (i). »

David mettait' alors la dernière main au buste en marbre de Lamartine qui est aujourd'hui la propriété de M. Chéramy, et je ne serais pas surpris qu'il l'eût achevé en esprit ce soir-là, carie grand poète a l'air inspiré qu'il devait avoir à la fenêtre du petit salon d'Hugo. Les cheveux ramenés en larges ondes autour (le son front olympien sentent encore la main qui vient d'y courir et le regard est comme perdu dans les étoiles.

Ce buste merveilleux, le plus beau qui, à mon avis, soit sorti des mains du Phidias angevin, a une histoire glorieuse et douloureuse rpTil faut fjue je raconte.

David d'Angers avait été présenté à Victor Hugo par le père de Victor Pavic, qui était d'Angers, lui aussi. Nous avons un billet d'Hugo qui nous donne la date de cette présentation :

« J'ai été enchanté de connaître M. David (d'An- - rs), écrivait-il à Victor Pavie, le 20 mai 1827. C'est un homme de beaucoup de talent et de beaucoup d'idées. Il m'a fait voir son atelier, où abondent les belles choses (2). »

David, malgn'' tout son talent, ne jouissait pas

(r David d'Angers, par Ilfnri .loiiin, l. I, p. iQy. (Sj Corretp. de Victor Hugo, t I.

l.AM VUTINE

encore de Jarcputalion qu'il méritait. C'était un timide qui avait conscience de sa force, mais qui avait besoin d'être poussé. L'amitié de Victor Hugo lui fut un patronag-e incomparable. On sait que le jeune chef du Cénacle était déjà passé maître en l'art de la réclame. Du jour où David fut admis aux réunions de la rue Nolre-Dame-des-Champs, il devint un grand homme. Il faut dire aussi qu'il ne ménageait ni son temps, ni sa peine. Comme il aimait passionnément la gloire et qu il était très désintéressé, il était heureux et fier de travailler à celle des autres. Dès qu'il voyait paraître une étoile, il s'empressait de la fixer au crayon ou de la mouler avec quelques boulettes de terre glaise. La galerie de ses médaillons témoigne à la fois de son activité et de sa maîtrise. C'est vraiment là qu'il faut le chercher et qu'il excelle.

Mais de toutes les figures de poètes qui mirent en mouvement l'ébauchoir de David, pas un ne l'attirait autant que le masque de Lamartine. Pour lui, depuis qu'il l'avait aperçu, rue Notre-Dame-des-Champs, c'était plus qu'un homme de génie, c'était un dieu, c'était l'Apollon du Belvédère animé, devenu vivant par je ne sais quel miracle de la nature. Au mois d'octobre 1 8^8, il écrivait à Victor Hugo : « Je désirerais être présenté à Lamartine,etpar vous, cher ami; j'iraidemain, à 9 heures du matin, savoir si vous pouvez. A vous de cœur (i). »

La présentation aussitôt faite, David se mit à l'œuvre. Malheureusement, Lamartine ne put lui donner que quelques poses, accaparé qu'il était par M'"'' de Montcalm, ses anciens amis de 1817 et les

(i) David d'Angers, par Henry Jouin.

I VMVUTINF. ET l.'l'xOI.E Rn>fANTIQUE sSq

muiitlaiiiis de loltivs (jui le niiitin remplissaient son appartement. Le ic' novembre, Victor Ilugo mandait au statuaire qu'une afTaire pressante avait forcé Lamartine de partir inopinément pour Saint-Point, mais qu'il reviendrait au mois de janvier pour trois mois à Paris, et qu'il comptait bien que lui, David, serait toujours dans les mêmes dispositionsàson és^ard. « C'est une chose dure pour moi, ajoutait-il, que Tattendre deux mois un de vos chefs-d'œuvre (.i). » Il .l'attendit plus longtemps encore, Lamartine n'étant revenu à Paris qu'au mois de juin suivant. Mais il ne perdit rien pour attendre, et le buste du g-rand poète, repris et terminé en trois ou quatre • mces, fit l'admiration de tout le monde. (( Il y a quelque temps que je n'ai pu voir David, écrivait Sainte-Beuve à Lamartine, le 29 août 1829. C'est un homme qui fait tout pour l'art et pour ses amis; un cadeau de vous le paierait mal; la seule chose qui lui ferait plaisir à recevoir, ce serait un exemplaire de vos œuvres venant de vous et avec une ligne de votre main. — Entre nous, ce qui le comblerait, ce serait qu'à l'une de vos Harmonies, quand elles se publieront, vous missiez son nom en tôte; c'est 1m votre plus belle monnaie et dont il est digne. Mais tout, je pense, point d'argent, de bronze, ni de cadeau de ce genre, cela pourrait le blesser (i). »

Comment se fait-il que Lamartine, qui a dédié des vers à tant d'inconnus, n'ait pas, suivant le conseil de Sainte-Beuve, dédié une de ses flarmonirs à David d'Angers? On ne saurait dire que, de sa part, ce fut de l'indiirérence, encore moins de l'ingratitude, caril

) David cC Angers, par Henry Jouin.

était aussi sensible qu'une femme aux hommages qu'on lui rendait et il avait au plus haut degré la mémoire du cœur. jNIais son buste lui arriva au milieu de toutes sortes de préoccupations, et les événements de i83o, succédant de très près à sa réception à l'Académie française, l'empêchèrent de donner suite à l'idée de Sainte-Beuve. Ce qui prouve d'ailleurs que cette idée était bien la sienne, c'est que, en tête de l'édition complète de ses œuvres qu'il offrit à David, il avait réservé quelques feuilles de papier blanc. »

« Je serais bien heureux, lui disait David, de posséder quelques lignes tracées par le plus grand poète de l'Europe. »

Il ne les posséda jamais, du moins sous cette forme, car je ne compte pas comme telles le conte arabe que Lamartine lui envoya au mois de mai 1847. Victor Hugo ne s'était pas tant fait prier pour remercier David de son buste et de son médaillon. Tous ceux qui ont lu les Feuilles d^ automne connaissentles admirables stances qu'il a dédiées au grand sculpteur :

Que n'ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps, fait pour souffrir, Du moins sous tes mains magnanimes Pienaîtrait pour ne plus mourir.

Car c'est toi, lorsqu'un héros tombe, Oui le relèves souverain !

Toi qui le scelles sur sa tombe Qu'il foule avec des pieds d'airain !

Rival de Rome et de Ferrare, Tu pétris pour le mortel rare Ou le marbre froid de Carare Ou !e métal qui pense et bout.

Le grand homme au tombeau s'apaise Quand ta main à qui rien ne pèse Hors du bloc ou de la fournaise Le jette vivant el debout !

I VMAUTIM" ET l'fOOI.E lUlMANTIOL'E 261

Est-ce celle oiie de Viclor Huço qui désespéra Lnmarline el l'empêcha d'en faire une pour David : onscrail lente de le croire, mais il n'élait pas de ceux qui redoutent la com[)arais()n, el la preuve qu'il pouvait l'alTronler sans crainte, c'est que lonî^temps après il adressait au comte d'Orsay, qui avait t'ait son buste de <'/iic, quelques-unes des plus belles slro[)hes qui soient tombées de sa plume.

Oiiand le bronze ccuniant dans ton moule d'argile

Li'i^ucra par ta main mon ituaiife fraerile

X l'œil indift"iTen( des hommes qui naîtront,

Et que, passant leurs doiçts dans ces tempes ridées

Comme un lit dévasté du torrent des idées,

Pleins de doute, ils diront entre eux : De qui ce front ?

Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie V Un poète qui chante, un pontife qui prie ■.' Un orateur cpii parle aux tlots séditieux ? Kst-cc un tribun de paix soulevé par la houle, Offrant, le cœur i^onflé, sa poitrine à la foule l'our que la liberté remontât pure aux cieux?

Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre^ Dans ces lèvres de feu qu'entrouvre un souffle libre, Dans ce cœur qui bondit, dans ce tçeste serein. Dans cette arche du flanc que l'extase soulève, Dans ce bras (jui commande et dans cet œil qui rêve Phidias a pétri sept àmes(;^) dans l'airain !

Sept âmes, Phidias! et je n'en ai plus qu'une! De tout ce qui vécut je subis la fortune, Arme cent fois brisée entre les mains du temps, Je sème de t ronrons ma route vers la tombe El le siècle hébété dit : " Voyez comme tombe •( A moitié du combat chacun des combattants !

(i) Corresp. de Victor IIwjo, t. I.

(2) Lettres à Lnmartini', p. 77.

'3) Sept âmes! Ce cri me rappelle le mot de Sainte-Beuve que pourraient bien lui avoir susî^iTé ces vers au comte d'Orsay : « M. de Lamartine, dans une admirable pièce de sa jeunesse (les l'ndudes', a parcouru six ou sept modes, et montn' ({u'ilcumprenait toutes ces manières d'être et de vivre comme s'il avait sept âmes. » [Lettres à Lamartine, p. a83.j

iG.

2G2 LVMAnTINT;

« Celui-là chan(a Dieu, les idoles le tuent !

« Au mépris des pelils les grands le prostituent.

« Notre sançf, disent-ils, pourquoi l'éparc^nes-tu ?

« Nous eu aurions taché la çrilFe populaire !

« Et le lion couché lui dit avec colère:

« Pourquoi m'as-lu calmé? ma force est ma vertu ! »

Va, brise, ô Phidias! ta dangereuse épreuve; Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve, De peur qu'un faible cœur, de doute confondu, Ne dise, en contemplant ces affronts sur ma joue : « Laissons aller le monde à son courant de boue. » Et que, faute d'un cœur, un siècle soit perdu I

Oui, brise, ô Phid^ias !... Dérobe ce visaj^e

A la postérité qui ballotte une image

De l'Olympe à l'égout, de la gloire à l'oubli ;

Au pilori du temps n'expose pas mon ombre,

Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre :

Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.

Que la feuille dhiver au vent des nuits semée, Que du coteau natal l'argile encore aimée Couvrent vite mon front moulé sous mon linceul. Je ne veux de vos brmls qu'un souffle dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise, J'ai vécu pour la foule, et je veux mourir seul.

Ce sont là des vers superbes, et si David Jd'Ang-ers avait assez vécu pour les lire, je ne doute pas qu'il s'en fût montré jaloux. Ils ne sont pas datés, mais il est facile de voir à quel temps ils remontent. Lamartine à celle époque était oublié à peu près de tout le monde, excepté de ses créanciers. Il en avait toute une meule, et comme du matin au soir ils aboyaient à la porte de son hôtel de la rue de la Ville-rEvêque,il écrivait jour et nuit pour les faire taire — sans pouvoir y parvenir.

Un jour — c'était vers 1860 — l'un d'eux, moins patient que les autres et surtout moins scrupuleux, poussa l'impudeur jusqu'à le faire saisir. Lamartine allait être vendu, comme un vulgaire failli, à l'hôlel

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