LVMVUTINK ET I.'ÉCOLE ROMANTIQUE
S commissaires-priseurs, si Moïse IMilIniul, l'ancien associé lie Mirés, n'avait été pris de honte et de pitié en apprenant cette calaslrophe et ne s'était porté spontanément au secours du ij^raiid poète. Celui-ci, ne sachant comment lui témoig-ner sa reconnaissance, cherchait partout ce qu'il pourrait bien lui offrir, lorsque ses yeux rencontrèrent l'œuvre radieuse et triomphante de David d'Anu^ers. C'était de toutes les reliques du temps de sa trloire celle à qui il tenait le plus, jl n'hésita pas une seule minute et pria Millaud de l'emporter. Le financier ne voulait pas, alléguant pour raison que dans ces conditions le service qu'il lui avait rendu deviendrait une affaire lucrative, mais devant l'insistance de Lamartine il finit par accepter. Quelques années après, Millaud mourut. Mis en vente avec tout son mobilier, le buste de Lamartine fut adjugé pour six cents francs — un peu moins que la valeur du marbre — à un client de M. Chéramy, avoué, qui essaya de l'acheter à son tour. Mais son nouveau propri('taire ne voulut pas s'en dessaisir. Ce n'est qu'après sa mort et celle de sa veuve, c'est-à-dire au mois de novembre 1900, que M. Chéramy put satis- '■ 're sa pieuse admiration. On peut voir aujourd'hui
iiarbre de David dans la çrande salle où l'ancien ivitué du théâtre français a entassé les chefs-d'œuvre
peinture et de scul[)lure qui composent sa coUec-
1. Il occupe le milieu de la cheminée et y demeurera jusqu'à ce qu'il aille prendre place à l'Institut, dans la salle des séances de l'Académie française, à côté du buste de Victor Hug^o qui, lui aussi, fut taillé par le ciseau de David. Ainsi l'a voulu M.CIu'ramy de qui je tiens tous ces détails. Je n'ai pas besoin de dire que son legs généreux a été accepté avec empressement
par la noble compagnie à laquelle appartint Lamartine pendant près de quarante ans.
Mais revenons en arrière. Nous avons vu que le poète des Harmonies, tout en s'inclinant devant le génie lyrique de Victor Hugo, ne goûtait qu'à moitié son rcmantisme. Cela ne doit pas nous étonner après la lettre qu'il écrivait à M. de M... (i) au début de sa carrière et dans laquelle il soutenait cette opinion, qu'il aurait voulu faire partager à Stendhal, que le siècle ne prétendait pas être romantique dans l'expression, mais seulement dans les idées. Si donc on me demandait quelle influence Hugo put exercer sur la poétique de Lamartine, je répondrais sans hésiter qu'elle n'est pas appréciable, Lamartine ayant trouvé sa forme dès le premier jour et n'en ayant jamais changé. Cependant, si Victor Hugo ne put le décider à pratiquer plus que de raison l'enjambement et le rejet, à substituer à son mètre large et d'une seule coulée, (( ces mètres rompus qui boitent en marchant » (2), il lui apprit à se respecter davantage, à ne pas « profaner la poésie par des vers médiocres (3) )),à serrer davantage son vers. C'est quelque chose, assurément, mais ce n'est rien en comparaison de l'influence que Lamartine exerça sur lui et qui éclate dans les pièces de sentiment et dans celles où il a chanté la nature. Lisez par exemple, dans les Orientales^ la pièce intitulée Fantômes, et dites-moi si certaine strophe n'est pas
(i) Cf. Racine et Shakespeare, par Stendhal.
(a) Epitre de Lamartine à Sainle-Beuve, dans les Harmonies.
(3) Lettre à Ant. de Latour, du 21 mars 1829.
LAMARTINE ET l'ÉCOLF. ROMANTIOfE 265
un écho fidèle des Méditations intitulées le Soir et le Souvenir (i). Dites-moi encore si, dans 1rs Feuilles (Vautomne, Ui Prière pour tous ne fait pas songer aux |)Ius belles pièces religieuses des Harmonies et si, dans les Chants du erépuscule, la pièce XXIV n'est pas manifestement inspirée du Lac ?
Lamartine avait dit :
Que le vent qui çérait, le roseau qui soupire, Oue les parfums léci'ers de ton air embaumé, <^ue tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: Ils ont aimé!
Victor Ilui^o, s'emparant du même thème et le développant à plaisir, comme pour faire éclater sa puissance verbale, s'écrie à son tour:
Que tout ce que tu vois, les coteaux et les plaines, Les doux buissons de fleurs aux charmantes haleines,
La vitre au vif éclair, Le pré vert, le sentier qui se noue aux villages Et le ravin profond débordant de feuillage
Comme d'ondes la mer !
Que le bois, le jardin, la maison, la nuée
Dont midi ronge au loin l'ombre diminuée,
Que tous les points confus qu'on voit là-bas trembler,
Hue la branche aux fruits mûrs, que la feuille séchée,
Que l'automne, déjà par septembre ébauchée.
Que tout ce cju'on entend ramper, marcher, voler,
Que ce réseau d'objets qui l'entoure et te presse,
El dont l'arbre amoureux (lui sur ton front se dresse
Esl le premier chaînon.
Herbe el feuille, onde cl terre, ombre, lumière et flamme. Que tout prenne une voix, que tout devienne une âme
Et te dise mon nom 1
(i) Celle-ci, par exemple :
Doux fanlùmcs! c'est là, quand je rrvc dans l'ombre, •Ju'ils viennent tour à tour m'enti-ndre et me parler! L'n jour douteux me montre el me cache leur nombre ; A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux clioceler.
Puissance verbale, ai-je dit plus haut. Ce mot qu'on répète à tout bout de champ, comme une sorte de cliché, en parlant du style de Huijo, pourrait tout aussi bien être appliqué à Lamartine, car je ne crois pas que le premier, avec un clavier plus riche et plus étendu, ait dépassé jamais l'infinie variété de sons, de nuances et d'images, la virtuosité vraiment extraordinaire que le second déploya dans les Harmonies et dans la partie descriptive de Joceliin. Encore Lamartine a-t-il cette supériorité sur son rival qu'il n'offense presque jamais le goût ni l'oreille (i). C'est même en cela qu'il est plus classique que romantique.
Le 12 juillet i83o, comme s'il avait eu vent de la
bataille prochaine, Victor Hugo adressait les vers
suivants à Lamartine en s'excusant de ne pas l'avoir
fait plus tôt.
Naguère une même tourmente, Amis, battait nos deux esquifs.
C'est alors qu'en l'orage sombre
J'entrevis ton mât glorieux
Oui, bien avant le mien, dans l'ombre,
Fatiguait l'autan furieux.
Alors, la tempête était baute,
Nous combattîmes côte à côte.
Tous deux, moi barque, toi vaisseau.
Comme le frère auprès du frère.
Comme le nid auprès de l'aire.
Comme auprès du lit le berceau.
Ils ne devaient pas cesser de combattre ensemble, mais à partir de la révolution de Juillet, ce ne fut plus seulement pour le triomphe de leurs idées littéraires qui d'ailleurs avaient gain de cause, ce fut encore et
(i) « Adoucissez votre palette, lui écrivait-il le 8 juin i8a3, à propos du terrible Hnn (d'Islande) qu'il trouvait aussi trop terrible, l'imaçination comme la lyre doit caresser l'esprit ; vous frappez trop fort : je vous dis ce mot pour l'avenir. .. » (Lettre publiée par la Revue de Paris du 10 avril 1904 )