‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 57 sur 89 · I.\MKr\TINF, KT l'iÏCOI.E nOMANTtQTE · texte numérisé non relu

I.\MKr\TINF, KT l'iÏCOI.E nOMANTtQTE

surtout dans l'arène politique, au milieu et au-dessus des partis, pour l'ordre, pour la patrie, pour la civilisation, pour la liberté.

On a reproché à V^ictorHuçode s'être laissé déroyaliserpar Sainte-Iknive, dès le mois d'août i83o (i), et d'avoir célébré les héros de Juillet dans une cantate fameuse, à peine si le vieux roi, son bienfaiteur, avait mis le pied sur la terre d'exil. Il est certain qu'il aurait pu accepter le fait accompli avec un peu plus de discrétion et de dignité. Lamartine a dit quelque part que « la décence est la vertu des changements de scènes politiques (2) ». Sous ce rapport, il donna à Victor Hug-o une belle leçon et un noble exemple. Royaliste de naissance et d'opinion, il n'aimait pas les d'Orléans à cause de leur conduite tortueuse sous les derniers reçues, mais comme il était convaincu que les royalistes avaient « librement, paiement et volontairement perdu la France et l'Europe, et que le bon Dieu la leur remît-il dix fois dans la main, dix fois, et mille fois ils la reperdraient w, il n'avait aucune raison de se solidariser plus longtemps avec eux. Il donna donc sa démission de diplomate pour ne pas manquer à la reconnaissance et à la convenance, et puis il se rallia sans bruit au g-ouvernement du roi Louis-Philippe, irce que « les devoirs de l'homme et du citoyen ne >sent pas pour nous le jour où un trône s'écroule et 1 une famille s'écarte (.3) » et que sans Louis-Philippe la France allait à l'abîme. « Je le sers comme citoyen, écrivait-il au comte de Sercey, mais je n'ai pas voulu le servir comme salarié (4j. w

it L'article de Sainlc-Reuve parut dans le Glohe dti \() août i83o.

Souvenirs et portraits, t. Il, p. 96.

;; Corresp. de Lamartine, t. III, p. ai6-3a5. \) Id. p. 236.

Encore, pour bien marquer jusqu'où il entendait aller dans la voie du ralliement, voulut-il s'expliquer dès le mois de novembre avec le peuple des Trois Glorieuses. Victor Hug-o, dans sa cantate, ne lui avait parlé que du sang- versé, de ses héros, de ses martyrs. Lamartine lui adressa une Ode, non pour le flagorner ou pour lui prêcher la haine, mais « pour l'encourager au bien et à la vertu ». Et il faut lui rendre cette justice qu'il ne se départit jamais de cette attitude. Comme il n'avait aucune ambition politi(|ue, il ne fit aucune concession de principes, aucune bassesse, pour se ménager l'accès du pouvoir, de même que, dans son opposition contre le gouvernement, il eut toujours soin de se tenir éloigné de tous les partis extrêmes, de Chateaubriand qu'il méprisait (i), comme de Lamennais, son ami, dont il garda un mois sous clef le manuscrit des Paroles d'un croyant « pour l'empêcher de paraître ainsi », estimant que ce livre, malgré ses beautés de style, était l'évangile de l'insurrection, Babeuf divinisé, et qu'il était à sa politique ce que la Saint-Barlhélemy était à la religion (2) «.

Sous Charles X^ il n'admettait pas qu'on attribuât aux Jésuites le moindre privilège et qu'ils ne fussent pas soumis à la loi commune. «Il n'est pas d'article de foi, disait-il, qui défende de bien élever la jeunesse en

(i) Il écrivait le i8 février 1827 : « Chateaubriand est un intrigant en

déroute; transfuge de deux camps, thersite politique, il faut lui fermer

la Louche avec un sceau d'or; il ne s'est montré digne que d'une telle

récompense. 11 pouvait mériter le pouvoir et la gloire, il les a sacrifiés

■ à une haine puérile. Je le méprise. »

Et encore, le 12 avril 1828 : « On dit M. de Chateaubriand premier ministre. Tant pis pour lui et pour nous. Il y a des manières de monter qui rendent la chute inévitable (juand on arrive au sommet. Mal entré, mal sorti, mal rentré, avec cela il ne peut que mal faire et faire mal. » (Corresp. — Lettre à (Virieu,)

(2) Corresp., t. III, p. 337.

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refonnaissant la suprématie des lois d'un pays et en ^"v soumettant par amour du l)ien (i). »

Sous Louis-lMiilippe,il combattit toutes les Uiesures de rigueur qui avaient pourhut de chasser les Jésuites lie l'enseignement, non ]>ar sympathie pour leurs personnes ou leurs doctrines, mais parce que tous les monopoles lui étaient odieux et qu'il voulait la liberté pour tout le monde.

Et j)enilant quatorze ans, sans se laisser intimider ou séduire parles menaces ou les flatteries des partis contraires, il traita i\ la tribune de la Chambre les plus yrandes atîaires de l'Etat, avec une compétence, une hauteur de vues à rendre jaloux les ministres et les avocats de métier. Mais la politique, si absorbante qu'elle soit, ne racca[)ara jamais entièrement. Après avoir discouru sur la conversion de la rente ou sur les chemins de fer, il aimait à se reposer dans la compai^'nie des Muses; seulement il cultivait moins celle des Mêdifrif ions cl des Harmonies. Depuis que le poète s'était doublé d'un homme d'action, les Muses qui avaient S!*s préférences étaient celles de l'Histoire et de l'Epopée. Dans le court espace de deux ans, il l>ublia Jotzelijn et la Chute d'un ange qui renouvelèrent <'t accrurent sa réputation. Ces deux poèmes furent bientôt suivis de V Histoire des Girondins, qui donna à son nom la grande popularité. Les Girondins secouèrent la France jusque dans ses fondements et vérifièrent, par la révolution de l'Y'vrierqui en fut la suite, la prédiction que lady Stanhope avait faite à Lamartine au cours de son voyage en Orient. Il fut roi. Mais, hélas! la couronne que le 2\ Février lui mit au front

(1) Correspondance de Lamartine, t. III, [>. loa.

lie fut qu'une couronne d'épines. Apres avoir rempli pendant quelques semaines, au péril de ses jours, le rôle g-lorieux de Tyrtée et d'Orphée, le lion qu'il avait d'abord charmé le jeta par terre et faillit le dévorer ; cependant, il souffrit moins, sous cet opprobre immérité, de la griffe du lion populaire que des coups de pieds de l'âne qu'il reçut de quelques-uns de ses amis. Hâtons- nous de le dire, Victor Hug-o ne fut pas du nombre. Sans avoir jamais fait cainpag-ne avec lui contre le gouvernement qui compromettait la monarchie de Juillet, sans partager toutes ses idées politiques, il le suivit dans toutes les manifestations de sa pensée avec une sympathie d'autant plus vive qu'il se savait payé de retour (i).

Et, en effet, chaque fois qu'il avait livré bataille à la Comédie-Française ouà la Porte-Saint-Martin, Lamartine l'avait encouragé de ses applaudissements. Quand il s'était présenté à l'Académie, il avait été un de ses plus chauds patrons, et le seul regret d'Hugo dans cette circonstance était de ne pas être reçu par lui. (( Quel dommage! disait-il à M"^" de Girardin, que j'aurais aimé à dire ce que je pense de lui tout haut et comme je l'aurais bien dit (2) ! » Quand il avait perdu sa fille Léopoldine dans les circonstances tragiques que l'on sait, il avait été l'un des premiers à lui porter ses condoléances. Un peu plus tard, lors de son aventure

(i) Lors de la publication de la Chnle d'un anqe{i%Z%) il lui écrivait: « Vous avez fait un srand poème, mon ami. La Chute d'un ange est une de vos plus majeslueuses créations. Quel sera donc l'édifice, si ce ne sont là que les bas-reliefs 1 Jamais le souffle de la nature n'a plus profondément pénétré et n'a plus largement remué de la base à la cîme et jusque dans les moindres rameaux une œuvre d'art ! Je vous remercie de ces belles heures que je viens de passer lèle-à-tête avec votre génie. » [Lettres à Lamartine, i\ mai. i838, p. 109.)

(2) Lettres à Lamartine, p. i83.

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scaiulaleiise avec la ft>nime du pcinlre Biard, qui faillit Iaic()ilterlapairio,il ne fut pas deceux qui lui jolcrent la piorre.

'( J'en suis fitcli^, écrivait-il à Aymon de Virieu, mais ces fautes-là s'oublient vite. La France est élastique, on se relève même d'un canapé ( i). »

l^ufin, en iS/jS,!! peine Lamartineétait-il installé au ministère des Allaires étrangères, qu'il prenait comme secrélaireslesdeux filsde Victor IIu;,''0, et c'est chez lui, place Royale, que, le 27 février, pour se dérober aux erabrasscments de la « sainte canaille », il vint chercherun refuge, après s'être échappé de l'Hotel-de- Ville.

« Cher et illustre ami, lui écrivait ce jour-là Victor Hugo, j'étais allé vous saluer sur la place publique pendant que vous veniez chez moi me serrer la main.

<( Ce serrement de main, je vous l'envoie.

« Vous faites de grandes choses. L'abolition de la peine de mort, cette haute leçon donnée par une république nt'e d'hier aux vieilles monarchies séculaires est MU fait sublime.

'< Je bats des mains et j'applaudis du cœur. Vous avez

u'énie du poète, le génie de l'écrivain, le génie de

lateur, la sagesse cl le courage. Vous êtes un grand homme,

" Je vous admire et je vous aime (2). »

Quelques mois plus lard, le 24 mai 18/19, Victor Hugo écrivait de l'Assemblée à Charles de Lacretelle : Cher et vénérable ami,

«Mon cœurrépond àvotre cœur, Ma réélection n'est rien, ce f|ui est une douleur pour la France, ce qui

i.urrfsp. fil- l.'ini(irtin'\ (. IV', p, 20'». ■I Correip. de Vi'tor Uufjo, t. II,

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est une honte pour Mâcon, c'est la non-réélection de Lamartine. Lamartine a fait des fautes grandes comme lui, et ce n'est pas peu dire, mais il a foulé aux pieds le drapeau rouge, il a aboli la peine de mort, il a été quinze jours l'homme lumineux d'une révolution sombre; aujourd'hui nous passons des hommes lumineux aux hommes flamboyants, dé Lamartine à Ledru-Rollin, en attendant que nous allions de Ledru-Rollin à Blanqui (i) !... »

On aurait certainement provoqué sa colère, si on lui avait dit alors qu'un jour viendrait où, par-dessus les ruines fumantes de Paris, il tendrait la main à Blanqui et à tous les échappés de la Commune que le vieux révolutionnaire avait égarés.

La séparation, fille du coup d'Etat, n'arrêta pas les effusions du cœur de Lamartine et d'Hugo. S'ils ne pouvaient plus se voir, ils pouvaient toujours s'écrire. Cependant Lamartine, qui était resté en France, avait un cadenas sur la bouche, cadenas d'autant mieux fermé que le prince-président, et puis l'empereur, en avait en quelque sorte la clef de sûreté dans sa poche. Pour l'attacher à son char de triomphe, Louis-Xapoléon lui avait offert la présidence du Sénat qu'il avait très dignement refusée, et plusieurs fois, sachant au milieu de quelles difficultés matérielles il se débattait, il lui avait fait offrir de payer ses dettes. On sait qu'à la veille de mourir, sur les instances de sa nièce et de ses amis, Lamartine finit par accepter une dotation de

(0 Lettre inédite communiquée par M. Pierre de Lacretelle.

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