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m'aima, que j'aime encore et qui ne m'aime plus : C'est M. Sainte-Beuve. On a raillé ses Consolations, poésies un peu clrann^es, mais les plus pénétrantes qui aient été écrites en français de[)uis qu'on pleure en France. Quant à moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir, n'est-ce pas plus qu'éblouir? Si Werther avait écrit un {)oème la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là. C'est la poésie de la maladie ; hélas ! la maladie n'est-elle pas un état de l'àme pour lequel Dieu devait créer sa poésie et son poète ? Sainte-Beuve fut ce poète de la noslali^ie de l'àme sur la terre. Que les bien-portants le raillent: [uant à moi, je suis malade et je le relis.
« Depuis, il a laissé les vers ; il a donné à la prose i<>s inflexions, des contours, des inattendus d'expresion, des finesses et des souplesses qui rendent son tyle semblable à des chuch(Hemenls inarticulés entre les êtres dont la seule lanji;-ue serait le tact.
rt II a écrit àla loupe, ila rendu visibles des mondes ur un brin d'herbe, il a miniature le coeur humain ; il a été le Rembrandt des demi-jours et des deminuances. Il a efféminé le style à force d'analyser la sensation.
« Puis, tout à coup, il a chancre de plume, comme .)n change d'outil sur l'établi du la[jidaire, selon qu'on veut graver sur l'onyx en lettres illisibles ou en lettres majuscules et il a écrit alors dans un style simple, clair, solide, tantôt en creux, tantôt en relief, sur la vie et les œuvres des hommes et des femmes de lettres, des rtudes qui élèvent la criti(jue littéraire presque à la hauteur de l'histoire. Qui sait quelle métamorphose n'attend pas encore cet écrivain que les années transfigurent au lieu de le pétrifier? M""' Récamicr l'ado-
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rait, je le crois bien; même entre Ballanche, Brifaiit, le duc de Noailles, M. de Chaleaubriand, Ampère, M™® de Girardin, gloires familières de son salon, où aurait-elle trouvé un plus fin causeur pour les commodités ou pour les délices de la conversation. Combien je regrette cette conversation, le plus inédit et le plus inefFaçable de ses livres (i) ! »
Sainte-Beuve que j'aime encore et qui ne ni aime plus! quel plus tendre reproche !... Enlisant ces lignes le critique des Lundis en fut remué jusqu'au fond de son être, et, prenant sa plume des bons jours, il écrivit à M. Jules de Saint-Amour la lettre suivante :
« Ce 24 novembre i856.
« Je reconnais bien là votre bienveillance, monsieur et cher compatriote, et vos affectueux sentiments. Vous avez bien raison de croire que quand on a aimé M. de Lamartine, on l'aime toujours. 11 a été, en effet, l'une des passions de ma jeunesse, ma grande passion poétique, du moment que l'âme poétique s'est éveillée en moi. Au temps où j'étais le plus lié avec Hugo, il médisait: « Vous aimez mieux Lamartine que moi; je ne vous en veux pas, et je suis de votre avis. » L'article que M. de Lamartine m'a consacré dans ses Entretiens m'est allé au cœur : j'ai reconnu là cette indulgence supérieure qui dans ce cas particulier était presque de la clémence. Il a dit de moi ce que j'ambitionnais le plus qu'on en dît ; car qui a été poète l'est toujours au fond du cœur; même lorsqu'il a l'air d'y avoir renoncé.
« Il est bien vrai que lorsque M. de Lamartine est devenu un politique, je n'ai pu me décider aie suivre :
(ij Souvenirs et Portraits, t. III, p, 43-45.
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je l'aimais trop sous sa première forme; je m'élais fait im idéal, il en suhsliluail un autre. .le ne l'ai pas voulu. J'en soutirais. C'est là sans cloute une manière exclusive de sentir, mais les affections vives et premières sont ainsi. Le malheur, c'est qu'obligé à un certain moment, un peu par ma nature et vocation d'esprit, et beaucoup par la nécessité et le besoin de vivre, d'embrasser la profession de critique, de /iiffeiir, j'ai été inévitablement amené à exprimer publiquement mes dissidences et à dire tout haut ce qu'il eût été plus conforme à ma première condition de poète et d' honnête homme de garder pour moi.
« Croyez encore que j'en ai soulVert : j'ai dû violer plus d'une fois ma propre admiration secrète et mon culte ancien; les natures délicates ne réagissent pas sans douleur contre elles-mêmes. Non pas certes que je n'api)récie les éminents services que M. de Lamartine, homme politique, a rendus à certains jours à la société : mais l'avouerai-je ? Est-ce un excès de délicatesse et de puritanisme littéraire? J'aurais encore mieux aimé qu'il ne se mît pas dans le cas d'avoir à les rendre. C'est de l'égoïsme, me direz-vous, que se figurer ainsi obstinément les poètes dans un monde à part, et de leur interdire d'en sortir, parce qu'on les préfère et qu'on les trouve plus à son gré dans cette première forme de jeunesse et avec le nimbe d'or. Peut-être ai-je tort, en effet! J'en viens toujours à Virgile que je ne saurais me figurer comme le compétiteur ou l'antagoniste d'Antoine ou d'Octave. M. de Lamartine, dans une admirable pièce de sa jeunesse {les Préludes), a parcouru six ou sept modes, et montre qu'il comprenait toutes ces manières d'être et de vivre comme s'il avait se[)t àmcs; j'avais fait choix chez lui
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de deux ou trois âmes. Elles me suffisaient; je les notais si bien ! quand est venu le tour des autres âmes à se produire, je me suis détaché. J'ai dit : Ce n'est pas lui ! — bien que, pour ceux qui le connaissaient mieux, ce fût sans doute lui encore.
« Ag-réez, cher monsieur, toutes ces explications et ces excuses. Ce que je sais bien, c'est que le jour où M. de Lamartine passait à l'Arc de l'Etoile cette immense revue parisienne des lilas au bout des fusils (en avril 1 848), je passais moi cette après-midi à relire avec une de mes meilleures amies d'alors (la regrettable et poétique M"'^ d'Arbouville), plusieurs pièces de ses Secondes Méditations, sa pièce intitulée Sagesse et ses Préludes même. On ne fait pas cela quand on n'aime pas un homme, seulement on l'aime autrement que d'autres ne font (i). »
Reste à savoir si cette manière d'aimer est la bonne. Moi, j'en doute. Que Sainte-Beuve ait regretté la première forme de Lamartine, je le comprends, et il y en a d'autres, mais que, sous prétexte qu'il faut vivre, il ait exprimé ses dissidences, quanta la seconde, de la façon injuste et cruelle que chacun peut lire encore, puisque la page est restée dans ses Lundis, voilà qui passe les bornes de la critique, lorsqu'on a la prétention d'être toujours poète et « honnête homme ».
Mais faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on . Montrons-nous aussi généreux que le fut Lamartine envers tous ceux qui l'avaient outragé ou méconnu, et puisque Sainte-Beuve vient de parler des deux formes de son génie, contentons-nous d'exprimer le regret, nous aussi, qu'il ne se soit pas souvenu plus souvenl de la première dans la deuxième forme du sien.
(i) Lettres à Lamartine, pp. 281-284.