SUR L'ÉCRITURE ET LE PORTRAIT D'ELVIRE
Le hasard m'ayant fait rencontrer au printemps dernier, dans le salon de M. Ghéramy, M""-' C. Bessonnet-Favre dont on connaît le talent de acrapholo^'ue et les curieuses recherches de psycholoi^ie historique, j'eus l'idée de lui soumettre le portrait de M""' Charles pour voir s'il s'accordait, comme ty[)e, avec lécrilurc de ses lettres à Lamartine qu'elle avait examinée précédemment.
N'oici la très intéressante épître qu'elle m'adresse à ce sujet. — Je la publie ici à titre de document, je ne dis pas à l'appui de ma thèse. La tjrapholog'ie n'étant pas encore une science reconnue de tous, je craindrais de m'exposer aux railleries de ceux qui n'y croient pas, en lui om[)runtanl des ari,'^umenls, dont je n'ai pas besoin, d'ailleurs.
Prémari'-' i Viinnf , c lundi 20 septembre jqo5,
.Monsieur,
L'e.xamcn, chez .M. Cbéramy, de l'écrilure de .M""-' Charles et l'étude du |tortrail ({uc vous avez d'elle luoot couduile à de.s réflexions dont je suis heureuse de vous faire pari.
L'être humain ne se montre t^iicre que comme une ombre fuiçilivc ; mais, quand on l'observe, on arrive à pénclrer sa lumière intérieure. L'èlrc visible ne dit pas toujours la vérilé : c'est dans un être inconnu ou méconnu qu'il faut pénétrer pour contempler la véritahle personnalité. Cet être plane au-dessus ou rampe au-dessous de la (ii^ure humaine, on bien il se cache simplement derrière elle, mais toujours il se dévoile dans le type.
l>c type est celte empreinte naturelle (m acquise cjui révèle les tendances, les aspirations, les sentiments et les instincts d*un
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être qui prétend se dérober. Cet être fait des gestes intérieurs dont l'écriture est elle-même le reflet.
C'est ainsi que j ai communiqué à M. Chcramy les impressions que lecrilure de Mn^e Charles me donnait d'elle et que nous avons pu, Monsieur, échanger ce que nous pensions du portrait que vous avez eu la bonne fortune de découvrir.
Lécriture de M'»e Charles est fine, régulière et serrée : c'est l'écriture d'une femme de forme qui se réserve.
Toutes les lettres à boucles se projettent. Elles aiment à se joindre pour envelopper les autres lettres. C'est autant d'aspirations, d'ailleurs délicates et frêles, à se dévouer. Cependant un être de raison ne permet pas à ces aspirations d'aller trop loin et se refuse au moindre entraînement. C'est ainsi que le geste est soutenu, réfléchi, et que toutes les obliques en deviennent parallèles et les lettres liées.
L'écriture est svelle, mais elle n'est pas souple. A la fois voluptueuse et chaste, elle ondule, mais ne se livre jamais. Pas de vertige, car la femme ne s'abandonne pas. Elle sait ce qu'elle veut, mais elle a toutes les grâces pour le faire vouloir. C'est comme un voile qui flotte sur sa rigidité.
Le portrait de M™« Charles répond à son écriture. Toutefois l'élude qu'on en peut faire conduit aux états d'âme les plus divers, car on commencerait par ne pas l'examiner, rien qu'à voir l'affreux turban dont elle est coiffée.
Quand on a bien voulu se familiariser avec une mode incompréhensible, on commence par voir un type assez vulgaire. Du moins est-il que le premier aspect en est plébéien, et la désharmonie entre la tête et le corps ajoute à cette mauvaise impression. Un examen plus attentif permet d'apercevoir l'être intéressant, enfin l'examen de détail révèle un être supérieur.
Il est, dans ce visage, comme deux hémisphères : le menton, la bouche et les ailes du nez sont de lignes très harmonieuses, et les contours en ont une e^rande finesse. L'ovale parfait va bien avec la chute des épaules et des seins. C'est un type de Greuze, mais d'un Greuze sans coquetterie, ni vice : cela donne 1 impression d'une indestructible jeunesse voluptueuse et très pure.
Le nez et les yeux sont, au contraire, d'un type du grand siècle : raison, volonté, logique. C'est la rigidité de la Muse et la chasteté de l'Egérie.
La différence des deux natures : l'une philosophique et l'autre sensilive, n'était point faite pour que M'"e Charles eût une heureuse santé. La respiration n'est ni assez rapide, ni assez large pour répondre au rythme du cœur. La poitrine est trop étroite
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pour les lèvres et le cou tropIoiirJ pour les yeux. Nature ardente cl lenipérameul froid, c'est une contradiction qui l'opuise. Cela se traduit par une anémie nerveuse et une maladie de cii'ur.
Ce qui reste du type, si l'on ne prend ni le meuton, ni les yeux, est triste et dédaii^neux. C'est comme l'équaleur entre les deux hémisphères : la vie el la raison.
Je ne sais que dire du Iront ([ui est niallieurensement voilé sous les cheveux. I.a hauteur îles sourcils porterait à penser (|u'd est assez serré el fuyant. Dés lors le cerveau, où ne vient (pj'unsang pauvre et rare, doit faire un effort pour percevoir les imac^es et Hxer les idées dont l'œil est avide. C'est ce travail intérieur dont l'aniroisse se marque dans l'élévation des sourcils el la tristesse du milieu du visasse.
Donc un èlre double, sans d'ailleurs la moindre duplicité.
L'être philosophique se fût parfaitement accommodé de M. Charles, si M. (Charles, au moment de son mariasse, n'avait pas eu Oo ans.
Le portrait de M. Charles, que vous avez bien voulu me communiquer, révèle, en effet, un homme d'ordre et d'expérience. C'est un être qui se complaît aux raisonnements élégants. Au reste, une lueur d'iman^ination dans l'œil bleu, mais cela ne va pas jusqu'au rêve et jamais à la fantaisie.
Le front large et pondéré est le signe d'une intelligence à la fois hardie et rationnelle. C'est un type d'encyclopédiste, tians qu'il y ail en lui rien de l'àpreté des philosophes, mais tout s'y trouve de leur esprit de système et de raison.
Le nez indicpie des appétits de dilellanle et de chercheur. Cela peut conduire jusqu'à des sensualités fines de jouisseur délicat.
L'n savant certes, mais en même temps une vieille femme el un adolescent, ("omme une douairière et comme un paire.
Il recueillit Julie des Hérettcs pour rpie rien ne la froissât de la vie, ni de l'homme; et c'est bien plus pour elle-même et contre el!e-mètne que pour lui, qii il l'a grarda.
Lorsqu'elle lui présenta Lamartine comme son frère, il l'accueillit comme son fils. Ce ne fut pas sans avoir longuement examiné le poète; mais il comprit que Lamartine l'aiderait à soutenir, contre la mort, la petite llamme qui s'éteignait.
L'être voluptueux que révèle en M'i"! Charles le bas du visae^e n'a vibré que devant Lamartine. M"ic Charles en re(;oit une vie d'un moment, puis elle meurt.
Heureux événement ! Si elle eût vécu, la contradiction qui
ait en elle ne lui aurait pas permis de trouver le moindre bonheur dans son amour.Cel amour même eût été fatal à Lamartine, car il eût philosophé avec M'"'* Charles: l'Egérie eût tué le poète, Lt si la .Muse, par condescendance, se fût prêtée à l'écouler, la femme de raison ne l'eût pas entendu.
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La rencontre de Mm*' Charles et de Lamartine était d'ailleurs la mise en présence de deux mondes. .Mm" Charles était de ce passé de la raison humaine et Lamartine de cet avenir de la nature humaine qui, déjà, se jugeaient et s'éloii^naient l'un de l'autre. Mme Charles n'avait qu'un idéal philosophique. C'est Lamartine qui lui lit pressentir à la fois Ihomme et Dieu. Mais, en même temps, elle l'obligeait à une contrainte et à prendre le sens d'une forme. Cette forme devient plus grande que M"^'^ Charles; Lamartine eu monte et Mme Charles s'en élève. Cela va jusqu'à la mort.
Au reste, le type de Lamartine, fait de lumière hautaine, dépassait le type philosophique de Mme Charles. Tempérament aristocrate et volontaire, ce n'est pas à l'aventure qu'il va, mais à quelque accomplissement de destinée. Il donne pour qu'on lui ressemble; il éveille pour qu'on l'écoute ; il élève pour qu'on le voie. Sa nature à lui-même est assez froide pour que la rigidité de Mme Charles ne lui soit pas douloureuse.
Il aimait d'ailleurs "Sh^e Charles avant de l'avoir vue et, quand elle fut morte, il continua de l'aimer, car la femme dont un poêle rêve est au-dessus des femmes. Il la fait descendre dans des formes qui s'attirent vers cet idéal. Ces êtres qui se suivent ne sont qu'un seul être ; ils ne se trouvent qu'au-dessus de leur tête et la connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes, c'est le poète qui la leur donne.
C'est ainsi que Lamartine créait Mme Charles en elle-même, et Mme Charles ne se vit femme que dans la création de Lamartine.
Je ne puis envisager sans rire la pensée qu'ont certaines gens que Lamartine trouva, sur les bords du lac du Bourget, l'aventure d'un petit-fils de famille fatigué de prostitution.
Je conçois, Monsieur, l'indignation où vous entraînent de semblables jugements et je suis heureuse de vous témoigner que j'en conçois, pour vous, la plus grande estime.
Veuillez agréer, Monsieur, mes sentiments très distingués.