‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 67 sur 89 · CHARLES LOYSON · texte numérisé non relu

CHARLES LOYSON

Né à Chàleau-Gonlicr, le i3 mars 1791 (i), dans une petite ruo qui porte aujourd'hui son nom (2), Charles Lojson était l'aîné de quatre frères dont l'un, Louis-Julien, devenu successivement inspecteur d'Académie et recteur d'Orléans, de .Metz et de Pau, fut le jiére du ijfrand orateur qui, sous le nom de P. Hyacinthe, illustra la chaire de Notre- Dame, et de l'ahbé Théodose Loyson, ancien professeur de théoloyie à la Sorbonne, mort aumônier du lycée Lakanal, il qui l'on doit un livre excellent sur \' Assemblée du Clergé de France de 1G82. Mais c'est encore Charles qui a fait le plus pour la g-loirc de sa maison.

Il venait d'entrer dans sa douzième année, quand, sur

(1) Voici son extrait de bapli'iiif :

• Le treizième jour de mars mil sept cent qualre-vinçl onze, a été tnlisi'par nous, vicaire soussitrne, Cliarles, m- de ce jour, fils de Julien Loison, sellier, et de Th<'odûse-Saieitc-l>ùnalieniie Lesuc, son ('pouse. Parrain. l.otiis-Kcne Lesuc, secn'tairc tçrcl'licr de la municipalité de Craon, onde de l'cnfunt ; marraine, (Iliarlolte Guion, cousine de IVnfanl ; le itère ab;ent [tour cause du iiinla<(ie. (SigU'.'} : Lesuc, secrétaire de la municipalité de Craon, Charlotte Guion, Louise Cocu, Girault, ricairc de Saint-Jean-Bafitiste de Chàlcau-Gontier. » — Avant iXocj, on ne ba|>tiàaii pas a Saint-Homy de Cli.Uraii-lîonti'-r ; une >c\\\k é^^lisc de la ville possédait des -fonts baptismaux : l'cçlise Saint-Jean-bapliste. (Gommuninué par M. Gadbin, de (Ji.ii(!au-(joiitier.)

al Celle rue s'appelait alors la rue du l'élican. Ce fut dans sa séance du 27 avril 1887 que le conseil municipal lui donna le nom de Cbarles- LoysoD.

3o/f LA.MAUriNE

les instances de l'abbé Blouin (i }, chapelain de l'hospice Saint-Joseph à Chàteau-Gonlier, qui lui avait fait faire sa première communion et lui avait appris les premiers éléments du latin, son père le confia à M. Monçazon (2), supérieur du petit collège de Beaupréau. 11 y fut un si bi'illant élève que* le cours auquel il appartenait était désig-né couramment sous son nom (3).

M. Boutreux (4), jeune poète de talent, qui périt dans la

(1) Blouin (Josephi, né le 6 janvier 1748 à la Jumellière (Maine-et- Loire), étudia au collcçe de Chàteau-Gontier, dont le principal était son çrand-oncie ; il y professa pendant quelque temps, puis vint enseigner la rhétorique au collège de Beaupréau en 1784. H mourut le 10 août i8i4- — Voici en quels termes Charles Loyson recommandait, au mois de novembre iBig, ce vénérable ecclésiastique au ministre des Cultes, qui lui accorda un secours de 3oo francs:

« Son Excellence a bien voulu promettre d'accorder quelques secours à M. Blouin,- prêtre résidant à Saint-Laurent-sur-Sèvre, dans la Vendée. M. Blouin a professé la rhétorique pendant près de vingt ans dans les deux collèges les plus renommés de l'Anjou, avant la Kévolulion ; Chàteau-Gontier et Beaupréau ; il est auteur de quelques ouvrages sur la religion et l'éducation, qui ont été utiles. II n'a point émigré à l'époque des proscriptions. 11 est resté caché dans sa province, portant au péril de sa vie les secours de son ministère à ceux qui les réclamaient. Il est le premier qui ait rouvert les temples en Anjou. Il s'est occupé depuis ce temps de catéchiser les enfants, sorte de ministère pour lequel il a un goût et un talent particuliers. En un mot il est un des prêtres qui ont rendu !e plus de services à la religion dans le pays. Il est d'ailleurs excellent citoyen.

ft Aujourd'hui, âgé de soixante-douze ans, il se trouve sans aucunes ressources. Il n'a point de pension comme prêtre, n'ayant exercé aucune fonction dans le ministère, avant la Révolution. Il n'a point de pension comme membre du corps enscis:nant, parce que les collèges où il a été professeur n'étaient point considérés comme collèges de plein exercice. Il n'a de son cc)té aucune fortune.

« Il me serait bien agréable de pouvoir annoncer moi-même à ce bon vieillard à qui je dois ma première éducation, la décision que Son Excellence daignera prendre en sa faveur. »

lA'ote /'émise à Son Excellence par M. Loyson. — Appartient à la bibliothèque de Chàteau-Gontier.)

(2) Après avoir dirigé pendant lonulemps le collège de Beaupréau, M. Mongazon fonda à Angers l'établissement qui porte son nom.

(3' Il remporta en rhétorique (i8o4-i8o5) les premiers prix d'excellence, de version latine, de discours français et de discours latin. (Note de M. l'abbé JMoreau, supérieur actuel du collège de Beaupréau.)

(4) Charles Loyson a chanté son ancien camarade dans son ode sur la Conjuration de 1812 :

0 triste et cher objet, de deuil et de tendresse, Infortuné Boutreux, tes vertus, ta jeunesse.

APPENDICE 3or>

conjuration de Malet, >fgT Ang-ebault, évoque iTAng-ers, l'abbé Gourilon, qui mourut curé de la cathédrale de cette ville, après avoir été vicaire i^énéral du diocèse de Nantes, et l'abbé Duchesnay, qui fut secrétaire de l'archevôché de Paris, avaient Fait partie de ce cours demeuré lég-endaire dans ce collèg-e ecclésiastique.

Il en sortit à dix-sept ans pour cnseiîçner la rhétorique au collèg'e de Doué; mais l'ambition l'ayant pris de continuer ses études à l'Ecole normale qui venait de s'ouvrir, il y fut rc<;u en 1809, et s'y rencontra avec Patin, Victor Cousin, Th. Gaillard, Vig-uier, Pouillet, Larauza, Dubois (du Globe), qui tout de suite lui furent attachés par des liens que sa mort seule devait rompre.

Trois ans plus tard, il passait sa thèse de doctorat ès-let- Ires. 11 avait pris pour sujet : l)i' la manière de traduire les poêles anciens, (iravc question qui est toujours pendante depuis que Joachim du Bellay la posa dans sa Def- J'ence et Illustration de la Langue Françoyse. On se souvient tju'à cette époque Joachim n'admettait pas qu'on traduisît les poètes anciens; il chani^-ca d'avis plus tard en traduisant deux livi-es et plus de VEnéide. Moins révolutionnaire que son compatriote, tout en estimant que les poètes anciens pouvaient se traduire, Charles Loyson soutenait que les uns devaient l'être en vers et les autres en prose. Et voici ce qu'il écrivait sur la question à M. Papin, réî^f'nt de rhétorique au collège de Saumur, son correspondant haiiituel, son Mentor et son ami le plus iiitime :

... Je vous ai promisse vous envoyer la suite des propositions (jiie je veux (iévcIo|)pcr et soutenir dans ma thèse. Mon plan n'est point encore arrêté. Je vais cependant vous exposer ce qu'une première vue de mon sujet nie présente.

Pour«|uoi s'est-on si peu entendu ipiand il s'est as^i de décider si les poètes doivent èlre traduits en vers ? lf> Parce <|ue ne con-

De tes assassins nn'me ont ému la pitié !

.Mais je dois consacrer d'autres chants à ta gloire :

Au temple de mémoire Puissc-je unir nos noms unis par l'amitié!

3o6 LAMAHTINE

venant pas de la tâche que devait se proposer le traducteur, du but vers lequel II devait tendre, on ne s'est point accordé sur le sens du mot traduction ; 2° parce que la question était posée d'une manière trop s;énérale. Faut-il traduire les poètes en vers? Mais les raisons que l'on donnera pour traduire les poètes épiques et tragicpies de cette faeon, rcstera-t-il prouve que l'on doive traduire de la même manière les poètes comiques? etc., etc. Voilà deux écueils qu'il faut que j'évite. Commençons donc par bien fixer nos idées sur le sens du mot traduction.

SI les langues n'avalent point chacune leur génie, et qu'on trouvât dans chacune des mots correspondants à tous les mots d'une autre, on traduirait en substituant le mot correspondant à son correspondant. Un dictionnaire français-latin renfermerait des traductions parfaites de tous les chefs-d'œuvre de la langue de Virgile et d'Horace. Il faudrait exiger du traducteur une exactitude rigoureuse, et elle serait facile à obtenir, mais il n'en est pas ainsi. Chaque langue a son génie; une traduction [)arfaltement exacte n'est donc pas possible . Il faut se résoudre à sacrifier beaucoup pour conserver le reste. Voyons ce qu'il est le plus important de rendre et si c'est en vers ou en prose que l'on parviendra à le rendre. Qu'est-ce qu'il y a de plus important à rendre dans un poète? Ne sont-ce pas les images, les tours vifs et poétiques, l'harmonie et surtout l'harmonie imitative, et n'est-ce pas seulement en vers qu'on parviendra à rendre tout cela? Cependant gardons-nous de trop généraliser nos décisions. Entrons dans l'examen de chaque genre et presque de chatpie poète. L'ode, l'épopée veulent des vers ; les épîtres d'Horace des vers. Las ouvrages dramatiques souffrent la prose. Les comédies surtout. Nous avons dit que les poètes épiques veulent être traduits en vers. Malgré le paradoxe apparent, nous ne craindrons point d'excepter de cette règle le premier des poètes épiques, Homère. En voici la raison, que j'aurais dû placer plus haut et qui sera peut-être le principe de ma thèse : La poésie est faite pour plaire; elle plait par ce qu'on appelle le beau. Or il y a deux sortes de l)eau: l'un, qui, se trouvant dans l'expression de certain grand poète de la nature et du cœur humain, n'efface ni n'altère, est le beau universel, le beau de tous les siècles et de tous les pays. Dans quelque poésie (jue ce soit, on est toujours sûr de plaire aux hommes en le reproduisant. L'autre beau est le beau de tel siècle, de tel pays; il dépend des moeurs, des degrés de civilisa-

lion cl il ni> p<Mil se transformer d'iiiie lanyuc dans iiiio autre. Or, qu'on lise Homère, on y retrouve partout cette espèce de Ix^au. Homère est donc intraduisible en vers. Eh bien! j'ajouterai, si vous voulez, la \wo^c /ranraise . Et je crois que p<iur le rendre il faut une traduction prestpie interlinéiiire.une traduclinn qui serait un monstre, consiib'ree connue un ouvrasse oiininal, semblable, enfin, à ces traductions latines si barbares, qu'on lit avec |>lus de plaisir que la j)rose travaillée et brillantée de M. Lebrun, parce (juVIIes nous donnent au moins une idée d'Homère el des mœurs de son temps. Tout cela seul une peu le paradoxe.

.''en ajouterai un autre, je soutiendrai qu'Homère est le plus iand (pii ait existé, el cependant celui (|ui a mis le moins de poésie lie style dans ses ouvrasT^s. ^l'avez-vous compris? Je crains bien «jue non. Je me comprends à peine moi-même. Je n'ai pas encore, comme vous le voyez, mis de liaison entre mes idées. Excusez mon style, je vous écris au vol de la plume, dans une conférence où l'on crie de tous côtés à mes oreilles, et où il faut que je sois aux actuels, de peur qu'on ne s'apert;oive ([uc je m'occupe d'autre chose (pie de la leçon (1)...

Telles étaiept les théories, discutables mais assez neuves, <]ue Charles Loy.son soutint, très éioquemnient du reste, dans sa lhè.se de doctorat sur la manière de traduire les poètes anciens. Et comme pour joindre l'e.vemple au précepte, il entreprit vers le môme temps .sa belle traduction de Tibulle dont, par malheur, nous n'avons que des frag*menLs, le chrétien qui dormait en lui ayant iwjçù à propos d'en faire le sacrifice à son lit de mort, au çrand chiu^riu ses camarades qui l'avaient lue et de son ami Fapiii qui

i\ait eiiLMuniiié dans celle œuvre.

J'ai dit que Papin était son Mentor et son correspondant habituel. C'est une raison pour que je lui fas.se dans cette

i) J'ai drjà pul>lié celle letlro dans mon édition critique de la Deffcnce 'l illuslralion de la Langae frarii^oyse.

3o8 LAMAnTINE

étude la placequ'il occupait dans le cœur de Charles Loyson. Il la mérite bien du reste, car s'il ne lui manqua que de briller sur un plus g-rand théâtre que celui de sa province, on verra que ce ne fut point la faute des circonstances,mais bien de sa modestie et de son peu d'ambition.

Né à Baug-é (Maine-et-Loire), le i3 février 1778, Louis- Guillaume Papin avait à peine terminé ses études au collèg-e de La Flèche qu'il présidait à Angers le club de l'Ouest. C'est dire qu'il avait pris la tête du mouvement révolutionnaire. Il poussa même le zèle jusqu'à écrire aux Affiches, lors du procès de Louis XVI, qu'il abjurait le nom de Louis pour prendre celui d'« un homme dont les vertus privées et publiques étaient l'objet de son admiration, le tendre, l'éloquent Cérutti ». Et quand éclata la g-uerre de Vendée, il suivit les armées de la République en qualité de capitaine quartier-maître. Mais les excès des proconsuls Francastel et Carrier, en révoltant-sa conscience d'honnête homme, le dég"oûtèrent à tout jamais de la politique qu'ils représentaient. Envoyé à Paris, en 1794, par le département de Maine-et-Loire, pour suivre les cours de l'Ecole normale, il fut nommé à son retour professeur d'histoire à l'Ecole centrale d'Ang-ers. Nous avons son discours d'ouverture et celui qu'il prononça le 10 prairial an IV à la fête de l'ag-riculture : ils respirent l'un et lautre une g'rande sagesse et un patriotisme exempt de l'emphase du temps. Mais le coup d'éclat qui porta son nom au pinacle fut un drame en deux actes et en prose qu'il fit représenter à cette époque sous le titre : Les détenus au Calvaire d'Angers ou la générosité récompensée par Vamour (^i). Cette pièce de circonstance où Papin, dans une lang"ue enflammée, ne craig-nit pas de mettre en scène, sous des masques transparents, les bourreaux et les victimes de la Terreur, obtint un succès considérable, que la réaction thermidorienne lui fit payer plus tard de la perte de sa place et, peu s'en fallut, de sa liberté. Il fut obligé de se terrer pendant quelque temps et

(i) I vol. iii-S» de 64 pag'es, chez Marne frères.

APPENDICE 6u\)

sv iv(iii;i;i riiez son ami Grille (i), au llutercau, près d'Angers, où il employa ses loisirs à cultiver les Muses. Vint le Consulat. Après avoir occupé la chaire de législation politique à l'Kcole centrale de la Corrèze, il revint en Anjou et fut nommé, en lan VIII, secrétaire particulier du préfet Desilles, puis, en l'an X, chef de la première division de la préfecture de Maine-et Loire. Mais l'enseiy^nement public ne cessait de l'attirer, et il n'attendait qu'une occasion pour rentrer dans sa carrière favorite. Cette occasion lui fut donnée, en l'an XII, par la municipalité de Saumur. Une école secondaire communale ayant été établie par elle dans l'ancien couvent des Ursullnes, la direction de cette école fut olVcrte à Papin, qui l'accepta (2). Et telle était sa réputation et la considération dont il jouissait dans le pays que cette école, à l'ouverture tles cours, réunit jusqu'à quatrevingt-dix élèves pensionnaires et un nombre à peu près éçal d'externes. Il la quitta cependant au bout d'une année pour épouser la veuve de l'architecte Miet, qui lui apportait une belle fortune, et vint s'établir à Terrefort. Nommé maire delà commune de Saint-IIilaire-Saiiit-riorcnt le i4 novembre i8o5, il renonça encore une fois aux fonctions administratives pour occuper celles de réi^ent de rhétorique au collèg-e de Saumur, dont il avait été charge par un arrêté du sénateur g-rand-maître de l'Université, en date du 27 octobre 1810. Cinqans après, le 17 décembre i8i5, il fut appelé par M. Uoyer-Collard, dans les circonstances que je dirai plus loin, au poste de maître de conférences de philosophie à l'Ecole normale supérieure (3i, mais il déclina cet honneur, par suite du mauvais état de santé de sa femme, et à partir de ce moment il ne songea plus qu'à prendre sa retraite. Vainement, le recteur de l'Université royale d'An-

i) Le p''Te du futur biblioth-'ciire de la ville iJ'Ançers.

(a) Il sciait adjoint comme directeur honoraire M. Uelaroche, qui lui succéda.

(3) M. rdeslin Porl. à qui j'emprunte une partie de ces renseiEçnemcnts bioçraplii.|ni's. ne parle pas de celte nomination, qui fut le grand évc-

3lO LAMARTINE

g-crs insista auprès de lui pour le décider à remplir, en 1818, les fonctions délicates de professeur de philosophie au collèg"e de cette ville, il lui opposa le même refus qu'à M. Royer-Gollard, et se réfug"ia à Saumur, dont il était conseiller municipal depuis 181 4, dans une retraite paisible d'où il ne voulut plus sortir, pas même pour remplir, en i833, le mandat de conseiller g-énéral que lui avaient confié unanimement et à son insu les électeurs des cantons ruraux (i). C'est là que, dix ans plus tard, la mort le prit

(i) Voioi, à titre de document, la lettre que le prt'fct de Maine-et- Loire lui écrivait au sujet de celle élection, à la date du 2G novembre i833:

Monsieur,

M. le Sous-Préfet de Saumur m'a transmis la leUre que vous lui avez écrite le 22 de ce mois. Quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître personnellement, Monsieur, j'ai souvent entendu parler de vous, et cela dans des termes qui ne pouvaient (jne me faire désirer de voir des relations s'établir entre nous. J'ai donc sincèrement applaudiau choix de M.M. les Electeurs des cantons ruraux de Saumur, et j'éprouverais un vif regret si vous persistiez dans la resolution annoncée par votre lettre. Il est rare qu'il s'établisse au sein du Conseil général des discussions assez animées ni assez prolongées pour fatiguer Tattenlion des ])ersonnes qui y prennent part ou qui y assistent. La composition du Conseil général, tel que vient de le former le suffrage des élecleurs des divers cantons du département, est d'ailleurs une garantie de l'harmonie et de l'unité de vues qui régneront dans cette assemblée. Je crois donc pouvoir vous affirmer. Monsieur, que les travaux du Conseil général Aous occasionneront moins de fatigue que vous ne le craignez. Dans tous les cas, rien ne s'oppose, il me semble, à ce que vous en fassiez l'essai, ne fût-ce que pour une session, sauf à vous retirer ensuite, si vous vous apercevez que la tâche soit trop pénible, ce qui ne sera sans doute pas. Ce serait une condescendance pour vos commetlants, dont le suffrage est d'autant plus flatteur que vous n'y avez pas prétendu, et en même temps une chose fort agréable à l'administration. Je dois vous avouer, en effet, qu'une nouvelle élection dans ce moment nous occasionnerait de véritables difficultés et compromettrait peutêtre des intérêts (jui ne vous sont pas moins chers qu'à moi. Permettezmoi de croire. Monsieur, que ces considérations ne seront pas sans influence sur votre détermination ; et que vous voudrez bien, au moins quant à présent, ne pas donner suite à votre lettre du 22. C'est de l'avis de INIM. Fouché et Collet, que je vous fais cette demande, et ils m'ont assuré l'un et l'autre que je n'aurai pas compté en vain sur votre patriotisme et sur A'otre disposition è sacrifier vos convenances particulières à l'intérêt public.

Agréez, etc.

(Lettre inédite.)

VPPENDIOE

\io octobre i843); mais il y cUiit préparé depuis lon^^leiups par toutes sortes d'infirmités et de chag'rins. D'aliord, il avait perdu sa femme et quelques amis très ehers, dont les deux IJodinet l'abbéllany^eartl. ensuite il était devenusourd et presque aveugle; je erois même qu'il avait fini par perdre l'usaire de la parole. La mort fut donc pour lui une véritable délivrance. Elle ne le prit pas au dépourvu. Quand il la sentit venir, il lég-ua tous ses manuscrits et ceux (juil avait hérités tle l'abbé Rangeard à Toussaint Grille, bibliothécaire de la ville d'Ang-crs.Il ne réserva à son neveu, Florent Papin, maire de Baugé, que sa bibliothèque et sa correspondance; et tout cela malheureusement périt «lans un incendie, à l'exception des quelques lettres de Charles Loyson, que je publie aujourd'hui.

Nous avons sur la mort de Papin une lettre bien touchante de Toussaint (irille; je suis heureux de pouvoir l'imprimer à la fin de cette courte notice. Elle est précisément adressée au père de M. Paul Pionis (de son vrai nom Louis Papin) :

Angers, le 6 décembre i843.

Monsieur,

Vous avez perdu un oncle et moi j'ai perdu un lils. \'uu.s pleurez et je pleure, mais voire oncle était vieux, infirme et à la fin de la vie. Il s'est éteint dans l'ordre de la nature, et mon fils était jeune, brillant, dans la voie de l'espérance, et il m'a été arraché par une mort cruelle, injuste, qui ne laisse à mon csjirit lu' consolation ni recours.

J'nimais votre oncle. Je le vis beaucoup dans sa jeunesse et dans mon enfance. Je savais ses mérites, ses travaux, puis ses mœurs douces cl son goût délicat et tendre. J'aurais voulu. Monsieur, avoir de ses ou^Tn^es, de ses cahiers, de ses manuscrits, de ses lettres, pour conserver ici précieusement des documents auxquels d'autres, peut-être, ne mettraient pas autant de prix que moi. Je désirerais consacrer une paa^e de mon catalogue à la mémoire d'un honmic (jui était une de nos gloires angevines. .Malheureusement, il paraît que vous n'avez rien trouvé de lui. Tout est briilé, perdu, anéanti. Ah ! cherchez encore. Si vous

trouvez, Monsieur, donnez-moi les débris d'un esprit distingué, afin que j'uie ici du moins quelque trace du passage de cet écrivain que j'ai toujours estimé et chéri.

M. Def'os vous a parlé et je vous écris moi-même, espérant qac vous m'excuserez d'une insistance qui vous prouve le prix que j'attacherais à un don qui ne serait pas pour moi, mais pour hi ville. Je ne forme point de cabinet particulier, je ne veux rien avoir qui ne soit pour l'établissement qu'on m'a confié. Tout aque j'avais, je l'ai donné, et à présent je demande aux autres pour accroître tant que je puis une collection qui sera utile.

Aidez-moi, Monsieur, et comptez d'avance sur toute ma vi\c gratitude (1)...

Tel fut ce Louis-Guillaume Papin, en qui Charles Loyson avait mis toute sa confiance. Nous venons de voir qu'un incendie avait à peu près détruit tous les papiers de ce travailleur modeste. Le hasard, en sauvant des flammes une partie de la correspondance du poète, a grandement servi sa mémoire, car sans les lettres de Charles Loyson, certains faits qui intéressent l'histoire politique et littéraire de la France n'auraient probablement jamais été connus, et le livre de sa vie, qui contient déjà trop de pages blanches, en aurait davantag-e encore.

Ainsi, pour commencer, voici une lettre qui traite exclusivement des ennuis que Chaides Loyson éprouva comme répétiteur de l'Ecole normale, lorsqu'en 1812 il y rentra après les vacances. La lettre est amusante et écrite avec une bonne humeur qui ne laisse pas de cacher un certain dépit: les poètes sont si facilement irritables, et les débuts sont d'une telle importance ! dans une carrière aussi ingrate que celle de l'enseignement !

(i) Lettre inédite.

APPENDii;t: []i'S

Moii-iiMir l't (rôs l)on ami.

Coin luoiiooz- vous à vous l'-tounor do no point rocovoir do nios leltros".' J'avouo quo jo parais dans nionlorl. Il y a plus d'un mois i|uo je vous ai ipiitlo. t.'esl vous ocrire bien (anl et cependani c'est encore trop tôt, puistpie jo n'ai rien à vous dire do certain sur mon sort. Oue diriez- vous si dans un mois, dans (piinzo jours, j'allais vous envoyer une lettre datée do Reims et signée: Loyson, maître élémenlaire, remplai;ant provisoirement le professeur do rhétorique'? mais quo diriez-vous si j'ajoutais à ces titres : exrépétiteur de IKoole normale, ex-suppléant de troisième au lycée l.liarlemaijne, ex-suppléant de troisième, seconde et rhétorique au lycée Bonaparte ! Vous me plaindriez sans doute, et vous me demanderiez |)ar (|uelle faute j'ai mérité une telle disuràco. Jo n'ai point fait do faute, je n'ai point déplu, du moins atix iniluenls; et ce no serait point une distjràce. Vous commencez à vous y |)erdro, vous n'y comprenez rien, et moi pas grand'chose. L'I'niversité est une divinité dont il ne faut pas sonder les conseils; or, écoutez mon histoire, et vous verrez s'il n'y a point làilcssous le doiç^t de quelque malin démon. Pour moi je trouve à tout cela je ne sais <piol air do fatalité qui m'épouvante. Ma fortune est-elle à bout et ne dois-je plus voir de bonheur dans ma vie qu'en regardant derrière moi'? Quand j'arrivai ici, je trouvai d'abord M. Guéroult (I) irrité contre moi. II s'imacfinait ne m'avoir pas fait écrire, de rester jusqu'au 15; j'eus beau produire la lettre, le téraoiiçnaiçc de l'élève qui l'avait écrite, tout fut iimtile. Tout ce qui arriva, c'est qu'à mon tort imasçinaire j'en ajoutai un réel, celui d'avoir raison contre plus fort ((ue moi. C'est à dater de ce moment qu'il faut mettre e.c devant mon titre de répétiteur de l'Ecole. On m'oflrit cependant généreusement ma pension si j'y voulais rester une troisième année pour me perfectionner. Voilà d'abord comme j'ai été puni de n'avoir |)as suivi votre conseil; mais écoutez juscju'au bout. Ne voyant plus do place ni au lycée Charlemasfne ni au lycée Impérial, j'en fais demander une au proviseur du lycée I}ona|)arto. Je me présente moi-même chez lui. Il me reçut avec une politesse assez froide, prit mon nom et dit qu'il consulterait mes notes à l'Université. Il les considta, en cftet, le lendemain el revint satisfait, car en me vovant entrer

(i) M. Gucroult fut le premier directeur de l'Ecole normale. Il fui remplacé en i8ir> par M. Guéneau de .Mussy,

3l4 LASlAiniNE

chez lui le surlendemain, il vint au devant de moi, me prit les mains et m'assura qu'il avait le plus fj^rand désir de m'atlacher à son lycée, et que le lendemain même il verrait le Grand-Maître à ce sujet.

Le Grand-Maître, c'était M. de Fontanes, à qui M'"^ de Chateaubriand disait une fois malicieusement : « L'ennui naquit un jour de l'Université!... »

Deux jours après, je reviens le voir, impatient de savoir la réponse. « L'aiï'aire est en bon train, me dit-il, j'ai vu le Grand- Maître, et, j'ai remis ma demamle par écrit à son secrétaire ; il a dû la lire le soir même. » Je restai pétrifié en apprenant qu'il avait écrit au lieu de demander de vive voix, et en le quittant je me résignai tristement à toutes les lenteurs qui sont inséparables d'une telle marche ; cependant, quand je fus un peu avancé dans la rue, l'idée me vint d'avoir un peu recours à moimême et de voir si je ne pourrais pas décider la chose en allant chez le Grand-Maître. Et de ce pas, tel que j'étais, sans rendezvous, sans lettre d'audience, je vais me présenter, je me fais mettre sur la liste, à la suite de ceux qui avaient rendez-vous et à mon tour j'entre. M. le Grand-Maître me rei;ut de la manière la plus aimable, me dit qu'il avait reçu une lettre du proviseur du lycée Bonaparte, mais trop tard, car un moment auparavant il venait de me nommer au lycée Charlemaa^ne, sur la demande du proviseur pour faire une division de troisième qui venait de Aaquer. Je lui témoignai quelque regret de n'être pas au lycée Bonaparte. 11 me demanda mes raisons, et il m'avait tellement mis à mon aise qu'en lui disant d'abord que ce n'était pas au Grand-Maître, mais seulement à M. de Fontanes que j'allais parler, je lui avouai que je donnais des leçons dans une pension voisine du lycée Bonaparte — ce qui est un grand crime dans l'Université - et que je comptais y demeurer. Je lui dis qu'un des principaux motifs qui m'avaient déterminé à prendre ce parti était le désir d'avoir avec moi mon jeune frère. Il me dit que je faisais fort bien et me promit pour l'année prochaine une bourse dans un lycée de Paris pour mon frère. Je sortis tout ravi d'une si aimable audience, ne regrettant plus que faiblement le lycée Bonaparte. Quel est mon étonnement, huit jours après, d'apprendre qu'on m'a soufflé ma place et qu'un autre fait la division queje devais faire. Je ne suis

APPF.Nl)I<:b

ilonc plus suppléant au lycée Charlomag^nc. .Mais laissez-Jes faire, ils ne sont |kis encore las dénie rouler de place en place Je cours aux iiirorniations et, sans savoir comnieiil se fait le ehangemenl, j'apprends que je sui>^ au Kcée Honaparte, suppléant des classes de rhétorii|ue et d'humanités. Cette nouvelle nie console de l'autre. Mais ma joie n'a çuère été plus lonijue (jue mon cbat^rin. La chance commence à tourner une deuxième fois, et l'on parle de m'envoyer à Reims parce (jue le professeur de rhétorique s'avise d'être malade. Voilà où en sont maintenant mes affaires. Jus- <|u'à présent j'ai le titre de suppléant de rhétorique et d'humanités au lycée Bonaparte. Il n'est même pas question de nie l'ùler jiarce que dans tous les cas je ne serais que provisoire à Reims, mais voyez comme cela romprait tous mes arrangements. Je donne des répétitions dans deux pensions, ^[ais il est temps de tinir ce journal. N'oici le feuilleton : je viens de lire en deux soirées les deux volumes de Corinne ou V Italie. Je trouve <[ue M«ne de Staël est une bien étraniçe créature. Quel talent, mais souvent (picl ridicule! C'est Chateaubriand avec plus dépensée et de mauvais sroùt (1). Klle est parfois ininlellis^ible. Voici par exemple une de ses énigmes : « Quand on entend des sons purs et délicieux, dit-elle, il semble qu'on soit prêt à deviner le secret du créateur et à pénétrer le mystère de la vie. » Devinez si vous pouvez, mais n'attendez pas que je vous y aide. AdieuJ 'embrasse tout !<• inonde et vous surtout... Votre ami.

eu. LOYSO.N (2),

Le mot de la fin, Xcft'uillcloit de ce journal, est d'autant plus piquant qu'il est tout à fait inattendu. Il nous apjjrcnd — ce dont nous nous doutions bien un peu — que Chateaubriand, malgré l'amitié et les éloges officiels de M. de Fontanes, n'avait pas encore l'oreille de la jeunesse universitaire, et que le jeune Loyson n'avait point l'esprit roman-

(0 fjuclqups années auparavant, le i«' juin 1809, Lamartine, après avoir lu Corinne, écrivait à Sun ami de Virieii : " Hier an ^oir je •soutins une tljcse de deux ln.-ures contre les d<'-lracteurs de .M"" d'j Slad. Je soiilins qu'elle avait une imagination aussi riclie que Cliateauhriand, moins de style à la vérité, moins do raison, moins de force, moins de charme... » iCorresp. de Lamartine, t. 1.) 2) Lettre inédile.

3l6 LAMARTINE

tique (i). Quant au journal lui-même, il nous reud exactement compte de la situation embarrassée dans laquelle se trouvait Charles Lovsonen iSia.Si nous y ajoutons que, peu de temps avant, il avait célébré la naissance du roi de Rome dans une ode qui avait fait un certain bruit (2), on comprendra qu'il ait conçu quelque dépit de se voir, pour toute récompense, ballotté ainsi decollèg-e en lycée et menacé de perdre le titre de maître répétiteur qu'il avait acquis au prix d'un travail acharné. Mais comme ces ennuis ne furent en somme que passag-ers, nous ne lui ferons pas l'injure de croire qu'il en g-arda rancune aurég-ime impérial. Peut-être, après l'abdication de Fontainebleau, applaudit-il un peu trop bruyamment au retour de la monarchie légitime, mais en cela, je m'empresse de le dire, il ne fît que suivre l'exemple du haut personnel de l'enseignement. Il ne faut pas oublier, en efl'et, que les professeurs de la Faculté des Lettres, comme Royer-Collard et Laromiguière, et les inspecteurs g'énéraux, comme Ambroise Rendu et Guéneau de Mussy, étaient des royalistes d'opinion, qui ne s'étaient ralliés au Consulat et à l'Empire que pour sauver le pays de l'anarchie révolutionnaire. L'empereur ne s'était jamais fait d'illusion sur leur dévouement à sa personne et à sa dynastie, et lorsque Fontanes, en sa qualité de Grand-Maître de l'Université, lui avait demandé une chaire de philosophie pour Royer- Collard, Napoléon, qui savait que, de 1797 a i8o3, l'illustre philosophe avait été l'ag-ent du Conseil royal, institué à Paris par Louis XVIII, l'avait nommé sur la foi de ses principes. Mais l'abdication de Fontainebleau, en les déliant

(1) Cela ne l'empêcha pas, un peu plus tard, d'aller communiquer à M. de Chateaubriand l'exorde du discours qu'il avait été charc^é de prononcer à la distribution des prix du Lycée Bourbon. 11 écrivait à ce sujet à son ami Papin : « ... Sérieusement ce que je vous dis là serait d'un bien sot orgueil si je le disais à tout autre qu'à vous. Puisque je suis dans mes confidences de vanité, j'ai faitvoir mon exorde à M. Lacretelie et à M. de Chateaubriand, qui l'ont trouvé bien. » (Lettre inédite.)

(2) Cette ode, la première qu'il ait publiée, n'a pas été recueillie dans ses œuvres.

du serment de fidélité, avait rejeté tous ces fonctionnaires dans le parti de leurs préférences, et Charles Lovson, qui était le protéiré de Kover-Ciollard, ne pouvait manquer d'y entrer à sa suite. Il acclama donc le retour de Louis XVIII, et comme professeur dans le discours qu'il fut chargé de prononcera la distribution des prix du Lycée Bonaparte, et comme poète dans une ode où le « tyran « n'était point ménaîjré. Voici quelques strophes fie cette pièce de vers (i), qui sont d'un lienu mouvement lyri([ue :

(Ju'est devenu le sceptre iiii(|ut^, Le sccplrc, inslrumenl de forlails.

Sous lt'(jiiel un l)ras dospotique Fil s:émir dix ans les Français "?

Insensé ! i|>i[ crus en esclave Pouvoir traiter un peuple brave, Qu'on ne soumet «|Uf par l'aniour !

Sous tes pieds en vain terrassée, La Liberté s'est redressée, Et te foule aux pieds à son tour.

Heureux, quand le sort l'abandonne, Le tvran ([ui. prive d'espoir.

Perd la vie avec la couronne, Et meurt ainsi (jue son pouvoir!

Du nujins l'éternelle justice Ne lui fait pas île son supplice Subir le plusiillreux lournient; Et ses innombrables viclinies.

Du bruit de leurs cris unanimes, N'insultent que son monument.

Tu vis, despote sans cour."i£fc, Ouc les Français ont rejeté.

Tu vis, échappé du naufrage Où péril Ion autorité.

N'ois tes imaj^es abattues, Vois le peuple sur tes statues Poursuivre cncor ton souvenir; De l'indignation publi({uc,

(i)OdeL — La Restauration.

Ml-

3l8 LAMARTINE

Entends le concert véridique Commencer pour ne plus finir.

Puisqu'à tout prix ton Ame vaine Voulut du bruit et du renom.

Repose-toi sur notre haine, Du soin d'éterniser ton nom.

De l'oubli bravant les ténèbres.

Les noms des criminels célèbres Ont aussi leur éternité.

Nous maudissons encor Tibère; Et Néron, bourreau de sa mère, Subit son immortalité !

Cependant l'enthousiasme de notre jeune poète reçut un coup terrible, et je vois d'ici l'expression de son visag-e, quand il apprit que Napoléon, trompant la surveillance de ses g-ardiens, avait quitté l'île d'Elbe et se dirig-eait à marches forcées sur Paris. Le premier chant politique de sa Muse lui avait ouvert les portes du ministère de l'intérieur : il avait été nommé chef du secrétariat de la direction de la librairie. Le 20 mars, en lui enlevant son emploi, lui fit des loisirs qu'il occupa dans sa province natale à défendre la cause du roi par des écrits divers (i). Et lorsque l'empei^eur eut joué sa dernière carte sur le sombre tapis de Waterloo, Charles Lovson rentra à Paris, derrière Louis XVIII, qui, pour prix de sa fidélité, le nomma chef de bureau au ministère de la justice.

Il faut voir avec quelle sainte indig'nation il s'élevait alors contre les conspirateurs ^et les mécontents qui troublaient encore la rue :

Je vous ai instruit de mon bonheur, écrivait-il à son ami Papin, si telle est la fortune de la France que f[uelques Français puissent se dire heureux dans le malheur public, et l'attente d'un avenir peut-être plus malheureux encore que le présent. Oaod di omen

(i) Il s'était réfugié, pendant les Cent-Joiirs, chez son ami Papin, à Saumur, et c'^cst là qu'il composa sa brochure sur la Déclaration de la Chambre des représentants. (Angers, i8]5.)

rrertdnf! On est sféncralemont inquiet dans ce pnys-ci. On |>arle de conspiration sans qu'il soit possible de deviner ni les moyens, ni IVspérance des conspirateurs. Que veulent-ils? Faire sauter le lisseau public pour entraîner la France dans leur ruine, c'est ;.iut ce «ju'ils pourraient se promettre de leur affreuse tentative, impuissiinte désormais pour rien étaltlir, leur infernale habileté en complots et en conspirationspourrait aller jusqu'à toutdétruire. Que pensez-vous iju'il arrivât en France, s'il était prouvé aux ■ Irançers qu'on eût voulu seulement Jarracher un poil de la mouslohe dun de leurs souverains ou de leurs «çénéraux? Arrêtezvous sur cette pensée, si vous en avez le couraa^e. J'espère que l'exécution éclatante de Labédoyère, que l'on attend de jour en • >ur, abattra l'audace des factieux. Elle est portée à un point \traordinaire. Il n'y a rien au-<lessus que les transports d'amour que ténioijrne l'immense majorité des Parisiens pour le roi. C'est delà fureur de part et d autre, et sans les patrouilles nombreuses de la garde nationale, toujours sur pied, il y aurait chaiiue jour lies scènes saniflantes sous les fenêtres mêmes des Tuileries. J'y tais hier : le roi et la duchesse d'Ançoulême parurent à une •nêlre du château. FisTurez-vous tout ce que vous pourrez imainer d'enthousiasme et de transports, et partez de ce point pour eu imas^iuer cent fois plus encore et vous aurez une faible image de ce qui se passjùt dans cette foule d'hommes et de femmes de toute condition dont le jardin était rempli. Les cris, les chapeaux en l'air, les chants, les danses, les mouchoirs et les drapeaux blancs agités au-tlessus des têtes, tout cela formait un spectacle impossible à décrire. IJi bien, concevez-vous qu'au milieu de celte 1 'ule U se trouve des insensés, des furieux, qui mêlent des cris !•• vive l'empereur aux cris de vive le roi ; c'est ce qui arrive pendant tous les jours, c'est de ce dont j'ai été témoin hier, I It'ureusi'menl, le roi venait de se retirer. Vous ne pouvez vous faire une idée de l'indignation publicpie. Tout le monde se préci|)itail sur les factieux avec des cris épouvantables. Trois ou cpia- Ire |)atrouilles se jetèrent au milieu de la multitude, il parait qu'il y avait parmi les partisans de Bonaparte un ou plusieurs ofKciers. Les sabres furent tirés, les bayonneltes croisées, il fali:iit voir le mouvement de cette foule poussée et repoussée en sens •ntraire, et entendre les cris des femmes effrayées, qui cheriiaicnt à se sauver et ne faisaient (ju'augmenter le désordre. J'étais là avec la petite canne que vous me coimaissez, ayant une

envie dëiiicsurée d'en faire usage et m'égosillant à crier vive le roi. Enfin, une douzaine de misérables furent arrêtés et le calme revint. Ceux qu'on arrête ainsi avouent presijue tous qu'ils sont payés. Payés ou non, je ne conçois rien à cette rage nationale qui cherche à empêcher la multitude d'en faire sur-le-champ justice. Il y en a toujours d'extrêmement maltraités. Une chose fâcheuse, c'est que des innocents sont quelquefois victimes de l'indignation trompée. Je vous avoue que tout cela m'afflige et m'inquiète infiniment. Je ne vous conseille point de venir à Paris (jue les choses n'aient pris une autre figure, non qu'il y ait le moindre danger, mais à quoi bon venir chercher des sujets daifliction et d'inquiétude à quatre-vingts lieues de chez soi?,..

Il terminait ainsi ce triste et vivant tableau de Paris, en 1810, par les lig-nes suivantes, qui rentrent dans le cadre de sa biographie :

... A propos, je suis redevenu journaliste. Je donnerai do temps à autre quelque article au Journal r/énéral, qui, comme vous savez, s'est soutenu avec courage et noblesse pendant l'usurpation. Je dois en avoir un d'inséré très prochainement. Je ne vous dis point le jour, parce (jue je veux voir si vous le reconnaîtrez ou le devinerez. Il ne portera aucune signature. Je vous prie de ne pas oublier de satisfaire ma curiosité à ce sujet dans votre réponse, si réponse il y a. Je ne puis rencontrer M, Dupuy. Il faudra que j'y renonce. Adieu ! Embrassez tendrement Mme Papin, et priezla de songer à mes confitures . Mes respects et amitiés à Mme Dupuy, au docteur, à l'aimable garde national, croyez-vous que son nom m'échappe en ce moment. Ma mémoire me joue souvent de ces tours, il me reviendra avant que ma lettre soit fermée. Bon, le voici : c'est M. Courtiller. Je l'avais cherché pendant deux minutes. Tout à vous.

Charles Loyson (1).

Qu'auriez-vous fait, à la place de Papin, au reçu de cette lettre? Vous auriez commencé naturellement par recommander à votre femme de songer aux confitures et vous auriez suivi attentivement le Journal général, en quête de la prose de Loyson . C'est ce que firent les amis de Saumur.

(i) Lettre inédite.

APPENDICE 3a I

M™« Papiii, ijut^ le poète aimait comme une sn'ur (i), cueillit les plu-^ Iteaux fruits de son jardin et en fabriqua des compotes pendant que son mari parcourait avec curiosité les pag-es du Journal général . Un jour qu'il avait lu un article de arrande tournure sur le 21 Janvier, il se dit que celte fois cela ilevait »Hre de la prose de Loyson ! Et de prendre sa plume et d'écrire à notre journaliste qu'il l'avait deviné. Je crois même qu'il poussa la malice jusqu'à lui demander s'il n'avait rien emprunté à Thomas ou à Renouard. Toujours est-il que Lovson, piqué au vif, après s'être avoué l'auteur de l'article en question et s'ôtre défendu -de tout larcin, railla l'esprit de i< divination » du Saumurois, qui ne l'avait pas reconnu dans le morceau du Desservant de X'", lequel lui avait attiré deux g-randes colonnes d'injures de la part du Mémorial religieux.

Le Mémorial était, avec le Journal du Lys, l'organe attitré des ultras. Or, Charles Loyson, qui s'était, dès les premiers jours de la Restauration, rançé résolument du côté des Doctrinaires ou des Constitutionnels, avait souvent maille à partir avec ces feuilles intransig-eantcs, qui affichaient la prétention de ramener la France aux mauvais jours de l'ancien Régime.

Cependant il avait été nommé maître de conférences à l'Ecole normale, aussitôt après que AL Guéneau de Mussv en eut pris la direction. Profilant du passag-e de Papin à Paris, il le présenta à M. Royer-Collard qui, d'accord

(i) Témoin le quatrain suivant, qu'il lui envoya un jour en lui offrant une copie de son [lortrait :

L'art a daiçnt- deux fois retracer mon image. Mon cœur, par un partage aussi juste que doux, De ce double portrait dut faire un double hommage : .Ma mère eut le premier, le second est à vous. Ce portrait au crayon appartient aujourd'hui à .M. Paul Pionis.

avec M. Guéneau de Mussy, et en considération de son mérite, lui confia la chaire de philosophie de ladite Ecole. Cet honneur inattendu jeta Papin dans une stupéfaction profonde. A la vérité, quand Loyson était chez ses amis de Saumur, ils avaient parlé ensemble, à plusieurs reprises, du projet de se réunir un jour dans la capitale (i), mais ce projet, vu dans le lointain, n'offrait alors à ]\{me Papin, selon l'expression de son mari, que le côté qui pouvait la flatter, et quant à lui, modeste professeur, il n'aurait jamais osé, malg-ré l'éclat des services rendus, porter ses yeux sur une chaire de l'Ecole normale. Or, en même temps qu'il apprenait sa nomination de maître de conférences de philosophie à cette Ecole, Papin recevait une lettre du pays lui annonçant que la nouvelle avait surpris sa femme dans un état de langueur et de souflrances qui ne lui laissait point assez de forces pour soutenir un coup aussi imprévu. Il demanda donc à M. Royer-CoUard la permission de rentrer à Saumur pour la préparer à un départ qui n'était pas sans lui causer de vives inquiétudes. Mais, à peine était-il arrivé chez lui cju'il adressait la lettre suivante au président de la Commission de l'Instruction publique :

(i) Voici justement quelques A-ers que, le i"' janvier iSiG, Charles Loyson adressait à M"'= Papin :

Quels vœux former pour vous lorsque l'on recommence? Aisance, estime, honneur, hons amis, tendre époux, Les biens que la fortune ici-bas nous dispense.

Ne les possédez-vous pas tous?

De mon juste embarras tant d'abondance est cause. Dans un vase rempH rien ne peut s'ajouter. Je voudrais bien, soit dit sans trop vous irriter, Qu'à ce bonheur parfait il manquât quelque chose, Pour avoir le plaisir de vous le souhaiter. A ce vœu cependant je mets vite une clause.

Ce quelque chose, entre nous deux,

Je voudrais que ce fût moi-même, Que de vous l'accorder vous priassiez les cieux, Et que les cieux bientôt, pour mon bonheur extrême. Sur les bords de la Seine accomplissent vos vœux. {Communiqué par M. Paul Pionis.)

viTEMm;i: SaS

>[oiisieur,

A mou arrivée chez moi, j'ai trouvé ma femme daus l'état de

I ouJ)le t|ue m'avaient annoncé mes amis. Heureusement ma pré-

~ uco et la promesse formelle que je lui ai faite de ne point con-

1 arier son inclination ont rendu un peu de calme à ses esprits

1 écarté le danj;er (pii la mcnaçjail.

Si ma femme ne m'eiU opposé que des objections ordinaires, '.inrais pu facilement les combattre et en triompher. .Mais elle

i>sl frappée de l'idée (jue le séjour de Paris lui serait funeste, et que sa santé <|ui depuis lonçteuq^s, en effet, est très chancelante, succomberait dans ce double cliauii^ement de climat et de n'-i^ime. il me semble que de telles jiréventions, fussent-elles destituées de tout fondement, sont de nature à être respectées, et (|ue je ne pourrais passer outre sans me charger d'une -grande responsabilité.

Il ne fallait pas moins, Monsieur, qu'une considération de cette importance pour me déterminer au sacrifice de l'honorable emploi que je dois à votre bonté. Ce sacrifice est si grand à mes yeux qu'en trouvant dans niun Ame la force d'y souscrire j'ai coumiencé à croire que je n'étais j)as indigne d'une chaii'e de philosophie, et qu'il appartenait peut-être d'en donner leeon à qui savait en donner aussi l'exemple.

Pui*-je me flatter, .Monsieur, que, daignant entrer dans les iiolifs qui m'ont diriiré, vous me pardonnerez d'avoir préféré aux plus brillants avantages la pai.x d'un ménatje délicieux, (juoi t|u'en ait dit La Ilochefoucauld, et le bonheur d'une femme dont je n'ai jamais reru d'autres chajfrins que celui-là V (i'esl moins ici au fonctionnaire public qu'à l'homme et à l'époux (juc j'ou\Te mon cœur et soumets ma conduite.

Il est une autre grâce, .Monsieur, que je vous demande encore plus instamment, c'est de ne pas savoir mauvais gré à M. Loyson de ce qu'il a fait pour moi. Il connaissait depuis longtemps mon désir d'habiter la capitale, et il ne pouvait prévoir la répugnance de ma femme j)Our un séjour si attrayant.

J'ajoute (|ue telle est l'illusion (jue l'amitié lui fait sur mes faillies talens, qu'il a cru de la meilleure foi du monde j)roeurer à l'Kcole normali* une excellente acquisition, erreur étrange sans doute, et dont je sens mieu.x <pie personne toute la gravité, mais dont le principe cl la fin sont bien pardonnables. Voilà ce qui

(loil lui servir d'excuse auprès de vous, et lui conserver votre estime et votre bienveillance.

S'il ne m'est pas donné, Monsieur, de propager parmi nous cette philosophie noble et généreuse qui sous vos auspices et grâce à l'influence de vos leçons, va désormais fleurir dans nos Ecoles, je veux du moins lui vouer un culte domesliciuc et consacrer à son étude toute mon application et tous mes loisirs... (i).

En même temps, Papin écrivait à INI. Guéneau de Mussy que ce qu'il regretterait éternellement c'était de voir rompues aussitôt que formées les relations qu'il lui eût été si doux d'entretenir avec lui :

J'envierai toujours aux professeurs de l'Ecole normale l'avantage d'avoir pour chef un homme aussi éclairé que sage, qui, par l'élégance de ses manières, la douceur de ses mœurs, l'agrément de son commerce, est si digne d'obtenir leur confiance et leur dévouement.

M. Guéneau de Mussy lui répondit le 6 février î8iG par une lettre que je me reprocherais de ne pas publier ici pour deux raisons : la première, c'est qu'elle fait trop d'honneur à son destinataire, la seconde, c'est qu'elle nous révèle l'état desprit du chef de l'Ecole normale en face des difficultés cfu'il éprouvait à recruter ses professeurs.

Vous m'avez donné une triste nouvelle. Monsieur, enm'apprenant que vous ne pouviez revenir à Paris, et que vous étiez o])ligé de renoncer à l'emploi pour lequel je m'étais trouvé heureux de pouvoir vous présenter. J'aurais bien voulu trouver insuffisants les motifs qui vous ont déterminé, mais je suis forcé de convenir qu'ils sont de nature à ne pas admettre d'objection ; et dans l'embarras où je me trouve, manquant de toute espèce de données pour pouvoir diriger mes recherches, je suis réduit à attendre que la Providence me fasse connaître celui qui pourra vous remplacer dans les fonctions dont je comprends toute l'importance et que pour cette raison même je me réjouissais de voir confiées entre vos mains (2)...

(i) Lettre inédite.

(2) Lettre inédite.

APPENDICE 3a5

La Providence y pourvoira!. .. c'est ainsi (|ue raisonne le chrétien, et l'on sait que M. (îuéneau île Mussy était un chrétien de l'ancienne foi. La Providence vint à son aide en lui désignant M. de Cardaillac pour la chaire de philosophie, on remplacement do M. Papin ( i).

Ouant à M. Royor-Collartl, il répondit, le 3o janvier i8i(», au maître de conférences démissionnaire que, tout en étant très fâché de la résolution qu'il avait prise, il devait en excuser les motifs et qu'il ne le trouverait pas moins disposé à faire dans toutes les occasions ce qui dépendrait do lui pour lui être utile. Et, en effet, le 28 octobre 181 7, il l'autorisait à donner des leçons île philosophie au collèg-c de Saumur, tout en continuant d y cnseig"ner la rhétorique.

Est-ce l'ennui de perdre ainsi le compagnon d'étude qu'il avait voulu donner à l'Ecole normale et le chagrin de savoir M""* Papin si souffrante qui jeta soudainement Charles Loyson dans une tristesse nerveuse et puis dans un état d'abattement que 1 on prit parmi les siens pour le commencement d'une maladie de langueur? Toujours est-il qu'au printemps de l'année 181O il obtint, pour raison de santé, un congéde quelques mois qu'il alla passer en Anjou. Mais les natures vaillantes comme la sienne sont incapables d inaction et ne se reposent que dans le travail. Il n'était pas arrivé à (^hàteau-Gontier qu'il s'adonnait à l'étude de la langue anglaise en vue d'une traduction qu'il se promettait de publier du TabU'aude laConslilutioiid' Angleli'rr*\ par (ieorges Custance***. En même temps, il repre-

'1' En 1816, l'Ecole .Normale, qui était iiistallt'erue des Postes, 26, ('tait ainsi composée : Guéneau de .Mussy, chef de l'Ecole ; Villemain et Burnouf.maîtrcs de conférences des élevés de lettres de 3* année; Loyson et Patin, de a* année ; Mablin, V'itjuier et Larauza, de 1" année ; de Cardaillac, philosophie ; (-ousin, histoire de la philosophie ; Guiçniant, histoire ; Leroy, Dulong, Pouillct et Deflers, sciences physiques et mathématiques.

nait le douxcommcrce des Muses et se préparait au concours de poésie que l'Académie française venait d'ouvrir et dont le sujet était le Bonheur de V étude. Il semble que le sujet avait été choisi tout exprès pour lui, car, depuis l'âg-e le plus tendre, il avait mis dans l'étude toute sa joie. Aussi son discours en vers fut-il un des meilleurs que l'Académie récompensa en 1817 (i). D'aucuns même prétendent qu'il valait beaucoup mieux que Faccessit qui lui fut décerné. Telle ne paraît pas avoir été l'opinion de Victor Hugo, qui, si l'on en ci'oit la lég'ende, pour se veng'er de n'avoir obtenu qu'un encouragement à ce concours, aurait décoché à Charles Loysôn ce trait qui est bien dans son esprit.

Même quand l'oison vole, on sent qu'il a des pattes.

Quoi qu'il en soit, si Charles Loyson et Victor Hugo se rencontrèrent pour la première fois dans un concours académique, ce ne fut pas la dernière.

Quand Charles Loyson fonda le Lycée français (2), dont le premier numéro parut le 20 juin 18 ig, Victor Hugo y publia la Canadienne suspendant au palmier le tombeau

(1) Le sujet « Le bonheur que promet l'étude » avait été mis au concours le 5 avril i8i5, pendant les Cent- Jours. Le prix ne fut décerné que deux ans plus tard, le 26 avril 1817. Il y eut quarante-six concuri-ents, dont Félix Bodin, né à Saumur le 29 décemlDre 1795. La bibliothèque d'Angers possède le manuscrit de sa pièce de vers. Le pri.x fut partagé entre Lebrun et Saintinc. L'ouvrage qui obtint l'accessit— c'était celui de Charles Loyson ■ — avait pour épigraphe le vers suivant ;

Me vero primum diilces ante oinnia Miisœ. qu'on retrouva deux ans après sur la couverture du Lycée français.

D'après le secrétaire perpétuel, M. Renouard, c'était le discours où il y avait le plus de verve poétique. Victor Hugo, qui avait pris pour épigraphe.

At mihi jam puero cœlestia sacra placebant, eut un encouragement un peu à cause de son âge qui avait fait croire à une mystification de l'auteur.

(2) Le Lycée français^ qui ne survécut que peu de temps à la mort de Charles Loyson, avait pour principaux rédacteurs : Casimir Delavigne, qui y publia ses deux Messéniennes sur Jeanne d'Arc ; son frère Germain, Eug. Scribe, Brifaut, Patin, Victor Leclerc, Brugnière deSorsum, VioUet-le-Due père, Théry, Avenel, Charles de Rémusat, Delécluze, etc .

de son //o«yt'n//-/it',oharinaiilo jtoôsie qu'il n'a pas recueillie dans ses œuvres, sans doute parce qu'elle n'est qu'une imitation d'une scène cVAlald. Un peu plus lard, ils déplorèrent ensemble la mort trafique du duc de Berry. Plus tard encore, quand parurent les poésies d'André Chénier et les Méditations de Lamartine, Victor Hugo en rendit •ompte dans le Conserualeiir littéraire, après que Charles Loyson s'en fut occupé dans le Lycée français. C'est même ce qui m'a donné l'idée de rapprocher leurs articles. On y verni que Victor Hugo n'avait alors pas plus de goût que Charles Loyson pour les hardiesses « barbares » de la versification d'André, tout en rendant justice à « cet homme si intéressant qui n'avait pas eu le temps de devenir un poète parfait ».

Nous laissons à d'autres, disait le futur auteur de Cromioell,

le couras^e de triompher de ce jeune lion arrêté au milieu du

<lévelo|)|)emenl de ses forces, yu'on méprise ce style incorrect et

parfois liarbarc, ces idées vasques et incohcrenles, celte etlcrves-

rence d'inias:inatiou, rêves tumultueux du talent (jui s'éveille,

ri>tte manie de nmtiler ses phrases, et, j)our ainsi dire, de les

liiler à la g^recque, les mots dérivés des langues anciennes

inployés dans toute l'étendue de leur acception maternelle, des

iupes bizarres, aucune connaissance du véritable mécanisme de

la poésie française ; ces défauts sont grands, mais ils ne sont

point tiansereux; il s'agit de rendre justice à un homme qui n'a

|K>inl joui desîi gloire; (jui osera lui reprocher ses imperfections,

iiirsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante

u milieu de ses travaux inachevés ?...

Kt aprésavoir cité un certain nombre de vers d'une coupe défectueuse, Victor Hugo ajoutait :

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où l>ri]li' le mérite de la difficulté vaincue, tournons la page, car, pour citer, on n'a «jue l'embarras du choix :

Toujours ce souvenir m'attendrit *•{ me touche, Ouand lui-nièine .-ipplii|uanl la tlùte sur ma bouche, [liant et m'asseyaut prés de lui sur son cœur.

l.AMAKilNE

M'appelait son rival et déjà son vainqueur.

Il l'aronnait ma lèvre inhabile et peu sûre

A soui'tler une haleine harmonieuse et pure,

Et ses savantes mains prenant mes jeunes doigts,

Les levaient, les baissaient, recommenraient vingt fois.

Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,

A fermer tour à tour les trous du l)ois sonore.

Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses ouvrages, et cependant nous connaissons peu de poèmes, dans la langue française, dont la lecture soit plus attachante ; cela tient à cette vérité de détails, à cette abondance d'images (jui caractérisent la poésie antique. On a observé que telle églogue de Virgile pourrait fournir des sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses rivaux en arrière; peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare; peutêtre avons-nous lu avec trop de complaisance les premiers essais d'un poète malheureux; cependant nous osons croire, et nous ne craignons pas de le dire, que, malgré tous ses défauts, André Chénier sera regardé comme le père et le modèle de la véritable élégie.

II est hors de doute que, s'il avait vécu, il se serait placé un jour au rang de nos premiers poètes lyriques. Jusque dans ses essais informes, on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par lui-même; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là, des images gracieuses; ici, des détails rendus avec la plus énergique trivialité. Ses odes, à la manière antique, écrites en latin, seraient citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore toutes latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes dont aucun poète fran(;ais ne désavouerait la teinte ferme et originale.

11 n'y aura point d'opinion mixte sur André Chénier. Il faut jeter le livre ou se résoudre à le lire souvent; ses vers ne veulent pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui leur paraissent supérieurs ; peut-être, comme le dit naïvement La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose :

en çriiornl, on lisant r.hénîer, sultstituez aux termes qui vous ('ho(|ueul leurs synonymes latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas (le lieaux vers. Cela ne veut point tlire (ju'il soit un lion ;iuteur, mais cela prouve du moins (pi'il avait tout ce qu'il tant pour l'être, les idées; le reste est ilhabitude.

D'ailleurs, vous trouverez dans Chénier la manière franche et larsfe des anciens, rarement de vaines antithèses, plus souvent des pensées naturelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte de celte sensihililé profonde sans la(|uellc il n'est point de génie et i|ui est peut-être le génie lui-même. Qu'est-ce, en effet, qu'un j>oète".' l'n homme ipii sent fortement, exprimant ses sensations dans une lanifue plus expressive. La poésie, ce n'est presque que -entiment, dit Voltaire.

Vovons mainlenaot ce qu'écrit Charles Lovson :

Respect aux morts! C'est un précepte que je voudrais qu'on suivît à l'égard des ouvrages, non moins que des actions. Lors- (ju'un homme a emporté dans la tombe l'estime ou l'adnu'ration lie ses semblables, acquise par de grands talents ou de grandes vertus, n'y a-t-ilpas (juelque chose de sacrilège dans ce soin laborieux qui va, sous |)rétexte de nous le faire connaître ])lus à fond, rechercher péniblement ce (|ui peut lui être échappé, durant -:i vie, d'indigne de son sfénie ou de son caractère? Je n'ai rien outré en souhaitant, pour la ijloire d'André Chénier, qu'on pût faire rentrer dans l'oubli une moitié des écrits qui viennent d'être publiés sous son nom.

De bonne foi, s'imasrinait-on servir à l'aifrémont dos lecteurs ou à la ri-pulation de l'écrivain, en imprimant celle foule do fragments imparfaits, d'ébauches informes qui n'avaient peut-être

amais été exposés même au regard indulii:ont do l'amitié; un jioème sur l'invention qui manipic enlièromenl d'invention et n'est que très médiocrement écrit; des odes sans génie et sans feu; des épîtres où quelques beaux vers clairsemés ne rachètent pas la monotonie, la faiblesse et la lonscueur; une espèce de dithyrambe, -nfin, sur le Serment du Jeu de paume, qu'il faut bien attribuer à

\ndré Chénier, puiscpi'il a été trouvé dans ses papiers et vTaisem- Idablemonl écrit de sa main, mais rpn', pour la bizarrerie du style et de la versification, rappelle bien |)lut(jl la manière de Ronsard que celle de I*in<Iare, dont l'autour |)araît avoir recherché l'imitation? «Jue dire, par excn)plc, de vers comme ceux-ci, lorsqu'on

ne peut pas présumcl' (ju'ils aient été faits par gageure '? Le poète s'adresse à un de nos grands peintres :

Un plus noble serment d'un indigne pinceau

Appelle aujourd hui l'industrie.

Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau

Naît aussi pour notre patrie.

Elle expirait : son sang était tari, ses flancs Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A soi-même inconnue, à son heure suprême,

Ses guides tremblants, incertains, Fuyaient. 11 fallut donc, dans le péril extrême.

De son salut la charger elle-même.

Longtemps, en trois races d'humains.

Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance;

Les ministres de l'encensoir,

Et les grands, et le peuple immense.

Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire; On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir

Les représentants de l'empire.

C'est à grand'peine si, en lisant cette prose étrange et saccadée, où toutes les lois du rythme sont violées à dessein, on peut s'apercevoir que l'auteur s'est proposé de faire des vers. Le passage suivant va offrir un exemple plus étonnant encore de celte déplorable et facile hardiesse. L'auteur, non content de déconcerter l'oreille, accoutumée à l'harmonie poétique, par des enjambements qui mettent à chaque instant les vers en pièces, et en renouent tant bien que mal les lambeaux, pousse tout à coup le désordre lyrique plus loin, et, sans respect pour le repos de la strophe, ne craint pas de la faire empiéter sur la strophe suivante. C'était de pareils essais que se vantait notre vieux chantre de Francus, lorsqu'il s'écriait avec un orgueil ingénu :

Et le premier en France J'ai pindarisé.

Voici le pindarisme d'André Chénier :

D'un roi facile et bon, corrupteurs détrônés.

APrENDICE 33l

Hioz; mais \c torrent s'amasse, Riez, mais du volcan les feux emprisonnés Hoiiillonnent. Des lions si loiiiçtomps déchaînés

Vous n'attendez plus tant d'audace !

I>e |»euple est réveillé. Le peuple est souverain.

Tout est vaincu. La tvranuie en vain.

Monstre aux bouches de hronze, arme pour cette guerre

Ses cent yeux, ses vini^t mille hras.

Ses flancs gros de salpêtre, où mu^il le tomierre :

Sous son pied Faible elle sent fuir la terre

Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tours et des murailles

(Jui ceignaient son front (h'tesié.

Déraciné dans ses entrailles.

L'enfer de la Baslille, à tous les vents jeté. Vole, débris infâme, et cendre inanimée ; Et de ces ijrands tombeaux, la belle liberté,

.Mtit're. ('liiiecl.inle. armt'e,

Sort. Comme un triple foudre éclate au haut descieux,

Trois couleurs dans sa main aa^'ile Flottent en loua: drajjcau. Son cri victorieux Tonne. A sa voix, qui sait comme la voix des dieux,

En homme transforme l'ari^ile, La terre tressaillit. Elle ipiilla son deuil.

Le genre humain d'espérance et d'oi'gueil Sourit. Les noirs donjons s'écroulèrent d'eux-mêmes.

Je m'arrête de peur qu'on ne .soit tenté, à une |)areille lecture, d'approuver les plaisanteries de Perrault et de Voltaire sur le chantre des vaintjueurs olympicpies. Et, en cITct, je n'aurais point i\ù citer ces vers, (|ue l'éditeur n'aurait pas dû mettre au jour, si je n'avais pas cru qu'ils pourraient prêter à quelques remarques utiles.

On y retrouve l'application d'un système que s'était fait l'auteur, et <|u'il partai^eait avec Roucher et Lebrun, .ses amis et maîtres; système hjuableà beaucoup d'égards, n)ais (|ui, dans les écrits des deux derniers surtout, est devenu fatal à notre poésie, t'es écrivains, que personne n'accusera certainement tl'avoir manqué de t^dent, nourris des ouvrasses de l'antiipiité classirjuc, cherchaient à nous en approprier les richesses, et ce fut principa-

332 LA^r.ARTINE

lement du côté de la versification qu'ils tournèrent leurs tentatives. Mais ils oublièrent trop qu'en pareil cas ce n'est pas toujours par les mêmes moyens qu'on parvient à produire les mêmes effets. Les eff"ets doivent être uniformes dans tous les temps et dans tous les lieux ; les moyens dépendent du génie des langues et des versifications. Qu'on y prenne garde, le mot génie n'est point ici ime expression vague, qui couvre le manque de raison. Le vers des anciens, fortement distingué de la prose au moyen de la quantité et de l'accent, et terminé de plus par une cadence remarquable, admettait sans inconvénient ces césures, ces enjambements, ces suspensions qui en variaient le rythme, sans le détruire . Il n'en est pas de même du nôtre. Presque entièrement dénué de prosodie, il ne se fait guère sentir que par le nombre des syllables que l'oreille s'accoutume à compter à l'aide des repos réguliers qui partagent l'espace métrique, si je puis parler ainsi, et de la rime qui le termine et le ferme harmonieusement, en rappelant celui qui le précède. Si des césures inattendues déplacent ces repos, si la voix ou l'oreille entraînées j)ar le sens sont forcées de passer sur la rime avec une rapidité qui en détruit l'effet, alors plus d'espace marqué, plus de mètre, plus de rythme, plus de vers; ce sont des lignes de prose, où rien ne fait ressortir la cadence poétique...

Tout le morceau serait à citer, je me bornerai cependant à ce passag-e parce qu'il suffit à faire la preuve qu'en 1819, à la veille des Méditations, si les élégies et les idylles d'André Chénier avaient conquis tous les cœurs par leur douceur, leur grâce et leur caractère orig-inal, les audaces de sa versification blessaient l'oreille et le sentiment de rharmonie des poètes les mieux doués. Et, en effet, le Cénacle de la Muse française, Victor Hug-o et Vigny en tète, tout en s'inspirant visiblement de l'auteur de la Jeune captive, se garda bien de tomber dans ce qu'il appelait sesei'reurs.

Ce n'est qu'en 1828, sous l'influence du Tableau de Sainte-Beuve, que Victor Hugo et ses amis rompirent délibérément avec la facture de Racine et revinrent à celle de Ronsard et de Joachim, sur les pas d'André Chénier.

A ceux qui en douteraient je conseille de méditer les

AfrtNDICE 333

lig-ncs suivantos ccritos par Emile Deschamps dans la prélaco lie SOS Eludes franrnises et étrangères (i).

. . . Beaucoup de personnes s'imasçinent que, hors ilo la facture lie Racine, il n'y a point de salut. La versification de Racine est -ans tioute adnu'raitle, mais celle de Corneille, de Molière et de La Fontaine est admirable aussi par des (pialitt-s toutes ditt'crcntes. Ceux qui ne comprennent pas d'autre mélodie que celle des vers lie Racine, ne sont pas capables même de sentir les beautés de ce Lcrand poète. Ils font leflel de ces latinistes qui sont tout déconcertée» (piand on les sort de VHeœamètre de Vire^ileoudu Pentamètre d'Ovide. Des vers ne sont point durs pour n'être pas l'omposés dans le système harmonique de Racine. L'harmonie de Mozart n'a rien de commun avec celle deCimarosa. Parce qu'une l«artition send)le obscure à des yeux peu exercés, elle n'en sera pas moins belle à l'oreille quand elle sera exécutée avec un sentiment juste. Certains l)eaux vers sont plus difficiles à réciter que certains autres, mais qu'une voix habile vous les lise, et vous serez surpris d'y trouver des grAces et des efl'ets que vous chercheriez en vain dans des vers en apparence plus mélodieux. La période arrondie, les vers sj-métriquement cadencés, l'euphonie continuelle des sons forment les principales qualités de la versification fiacinienne, et cette manière a prévalu jusqu'à l'abbé Delilie, qui l'a outrée au point de la rendre méconnaissable. Cet ibbé, avec tout son esprit et tout son talent, a sinç^ulièrement .ippau\Ti la langue poélifpie, en croyant l'enrichir, parce (|u'il nous doime toujours la périphrase au lieu du mot propre. Il a chan2^é nos louis d'or en iç ros sols, voilà tout. Ll puis tpiel misérable prostrés de versification, qu'un lo£:o2;ri[)he en huit alexanilrins dont le mot est cùrotte ou c/iiendcnt ! ... Ce (pi'il y a de plus triste c'est que beaucoup de nos auteurs ont lrans|)or(é ce faux lanyas^e dans la Irai^édie. Ils dépensent tout ce (pi'ils ont de poésie dans leur mémoire pour faire raconter un détail vulgaire par un personnatçe subalterne, et lorsque arrivent les scènes de passion, ils n'ont plus que des lieux communs à nous débiter dans un style éteint, comme cet avocat des Plaideurs,

Oui dit fort loniçuement ce dont on n'a que faire,

• t qui ijlisse sans qu'on s'en aperçoive sur le point essentiel. (i) Chez Urbain Canel, 1828.

Voilà pouiiant, île dét>Ta(.latiûn en dégradation, où est tombée l'école de Racine. Certes, elle est tombée de bien haut : ne nous étonnons pas si elle en meurt.

André (Ihénier a rompu ce jousf usé. Il a reproduit avec génie la manière franche, l'expression mâle du a^rand poète Régnier ; en remontant au.\ premiers âges de notre poésie, il a rendu à nos vers l'indépendance de la césure et de l'enjandjcnient, et ces formes elliptiques, et cette allure jeune et vive, dont ils n'avaient presque plus de traces. C'est le mode de versification que suit l'école actuelle, qui a repris aussi à nos anciens poètes cette richesse élégante de rimes, trop négligée dans le dernier siècle; car la rime est le trait caractéristique de notre poésie, il faut qu'elle soit une parure, pour n'avoir pas l'air d'une chaîne, et des ^ers rimes à peu près sont comme des vers qui auraient presque la mesure. Cette sorte de vers a le grand avantage d'avoir été beaucoup moins employée, et surtout d'offrir beaucoup plus de ressources et de variété; le récit poétique ne nous paraît même possible que de cette manière. Les repos réguliers et les formes carrées des autres vers sont insupportables dans un poème de longue haleine; l'admiration devient bientôt de la fatigue. Les personnes peu familiarisées avec la versification d'André Chénier et de nos jeunes poètes se perdent dans les déplacements de césure et dans les emjambements, et crient à la barbarie et à la prose; ce sont elles qui sont prosaïques et barbares :

Barbarus hic ego sum (juia non intelligor illis.

Comment ne sent-on pas que le rythme continue sous ce désordre apparent, et qu'il n'y manque rien que la monotonie ! D'ailleurs, un mode n'exclut pas l'autre; c'est tout bénéfice. L'art est de les combiner et de les faire jouer dans des proportions et à des distances justes et harmoniques. Lorsqu'après une page de narration écrite en vers si faussement nommés prosaïques, se trouve une suite de beaux vers d'inspiration, ])leins cl cadencés, comme ceux de l'ancienne école, ils se détachent avec bien plus de grâce et de noblesse, et l'effet en est bien plus puissant. C'est un chant suave et pur qui sort d'un récitatif bruyant et aoité. Que p«ut dire un poète, quand il s'entend reprocher des contrastes comme des dissonnances, et des choses étudiées comme des négligences ou des distractions? Rien; à moins qu'il ne dise avec Voltaire

ArPKNDICE 335

«Jui n';iimo pns les vers a l'ospril soc cl lounl, Je ne veux pas chauler aux oreilles d'un sourd.

C'est une liien a:rande erreur aussi de croire que tels versifieateurs font mieux les vers (jue tels poètes. Le talent suit toujours le ifêuie. Sans doute, avec du travail el une organisation assez heureuse, on parvient, dans le,s vers comme dans tous les arts, à une certaine éléifance vultraire, à une froide correction, à une mélodie molle, que n'ont pas cpielquetbis au même desçré les hommes d'un vrai çénie. Mais les tours variés, les coupes hardies et pittores«]ues, les grands secrets de lliarmonie et de \i\ facture sont interdits au vcrsiticaleur.

Voilà, certes, une belle pag-e de critique et qui n'étonnera pas ceux qui connaissent Emile Deschamps.

Que si d'André Ciiénier nous passons à Lamartine, nous verrons que Charles Loyson et Victor Hui^'o subirent l'un et l'autre au même ilei^ré le charme tout paiticulier des Méditations.

Après avoir critiqué l'auteur sur sa nég-ligence poussée jusqu'à l'excès dans les formes de la versification, et particulièrement dans l'assortiment des rimes; après lui avoir reproché ses locutions incorrectes, ses images dépourvues i'cxaclilude ou de ]trécision,ses imitations peu soigneuses de M- dét,'-uiser et l'abus a de ce vag'ue qui plaît dans la poésie, lont il forme un des caractères essentiels, mais qui doit en être l'âme et non le corps», Charles Loyson disait : « Il est poète, voilà le jjrinripe de toutes ses qualités, et une excuse |ui manque rarement à ses défauts. 11 n'est point littérateur, 1 n'est point écrivain, il n'est point philosophe, bien qu'il lit beaucoup de ce qu'il faut pour ôtre tout cela ensemble; mais il est poète : il dit ce qu'il éprouve et l'inspire en le ilisant. Il possède le secret ou l'instinct de cette puissante \ mpathie, qui est le lien incompréhensible du commerce ■les âmes... -

336 LA.MAUTINK

Et Victor Hug-o, après avoir lu les vers de la Semaine Sainte et de Y Invocation, ne trouvait rien de mieux que d'établir un parallèle, assez risqué d'ailleurs, entre Lamartine et André Ghénier.

Dans tous les deux, disait-il, même originalité, même variété d'idées, même luxe d'images neuves et \Taies ; seulement l'un est ])lus g-ravc et même plus mystique dans ses peintures, l'autre a plus d'enjouement, plus de grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont inspirés par l'amour; mais dans Chénicr ce sentiment est toujoui"s profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est presque toujours épurée par l'amour divin ; le premier s'est étudié à donner à la muse les formes simples et sévères de la muse antique; le second, qui a souvent adopté le style des Pères et des Prophètes, ne dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le premier est romanlif/ne parmi les classir/ues, le second est classique parmi les romantiques .

Classique ou non, ce qui surprend, de prime abord, c'est que, dans l'œuvre de Lamartine, Victor Hug-o soit allé de préférence aux pièces de vers qui étaient les moins neuves sinon comme fond, au moins comme forme. Qu'il ait admiré les stances de la Poésie sacrée et de la Semaine sainte, VEntliousiasme et VEpitre à lord Byron, rien de plus naturel, mais qu'il n'ait pas soulig-ué les beautés du Lac, du Soir, de V Isolement, qui sont les perles et la note orig-inale du recueil, voilà qui est étrang-e, à moins que cela ne prouve qu'à la date où parurent les Méditations Victor Hug-o ne savait pas encore au juste ce qui disting-uait la poésie romantique de la poésie classique.

Charles Lojson avait été plus judicieux dans son choix et dans ses citations. Si la Gloire et V Immortalité lui avaient paru pour le ton, le style et la conduite, à peu de chose près irréprochables, /(' Souvenir, la Foi, la Prière, le Soir, le Golfe de Baïa, le Désespoir, la Providence, le Chrétien mourant lavaient littéralement enchanté —

ce qui 110 saurait étonner J'aillours quand on a lu ses belles éléîï'ies (lu lÀt de mort, du /îetoiir à la Vie, des Souvenirs de l'enfdiice et de l'Air natal.

11 semble, en effet, que ces pièces de vers, qui, ne l'oul)lioiis pas, remontent à l'année 181 7, soient les premières Méditations à\in Lamartine encore novice.

Ecoutez plutôt ce prélude de CAir natal :

Te voili'i, doux pays, témoin do ma naissance; Voilà les champs, tes prés, tes omljraijes épais. Kl ton fleuve si pur, et tes vallons si frais; .Mais, hélas! (pi'as-tu fait des jeux de mon enfance? M'as-tu i^ardé, dis-moi, mes plaisirs, ma ^aité, In cieur exem|>t de soins, ma joie et ma santé ? Beaux lieux où je suis né, me rendrez-vous la vie? Kst-il vrai ipi'en éllét le ciel de la patrie. Oui dans leur tleur naissante a vu nos jeunes ans, Ot air, ces eaux, ces fruits, nos prenuCrs aliments. Cette nature enfin, étransfe sympathie!

Par des liens cachés à la nôtre assijrlie, Lorsipie d'un mal eruel nous sentons la langueur, Puissent ressusciter notre antirpie vitj^ucur, Réveiller ces esprits cpii se meurent à peine. Faire d'un sang; plus pui" houilionner cha(|uc veine, Kl de la vie en nous ranimant les ressorts, Rendre à l'esprit sa flanune et ses forces au corps ?

Ne dirait-on pas le premier halbulicment, le premier jet de Millij ou la terre natale? L'illusion est plus grande encore quand on arrive à ce passag-e :

Dieu, sur les bords lointains ne placez point ma mort ! Kt vous, ô de mes jours puissance tulélaire. Si de mon lieu natal la méuKjirc m'est chère ; Si je ne l'ai jamais, exilé par le sort, Ni i|uitlé sans douleur, ni revu sans transport, ' Lorsrpie les Kers destins auront manpié mon heure, (Et peut-être avant peu je dois sentir leurs coups), Je ne vous prierai point de Héchir leur courroux; Mais né dans ces In-aux lieux, (pie dans ces lieux je meure Dans ec temple sacré oui touche ma demeure, Otic de l'airain plaintil les tristes tintements Annoncent de mon cœur les derniers battements.

A CCS sons entendus dans tout le voisinage,

Plus d'une bonne vieille, oubliant son ouvrage.

Et laissant un moment reposer son fuseau,

Viendra sur mon linceul pencher le saint flambeau.

Mais lorsque sur la porte on aura mis ma bière,

Chaque passant près d'elle un moment arrêté,

Secouant un rameau dans l'eau sainte humecté.

Prononcera tout bas une courte prière ;

iMème les étrangers, en voyant un long deuil

Jusqu'au dernier asile escorter mon cercueil.

Pleureront ma jeunesse en sa lleur moissonnée :

Une mère plaindra ma mère infortunée,

Et quel(|ues vers peut-être iront dans l'avenir,

Gravés sur mon tombeau, porter mon souvenir.

Mais pourquoi m'attrister par ces pensers funèbres?...

Ce dernier vers seul, ce pourquoi qui revient dans les plus belles élégies de Loyson comme un refrain lamentable (i), ne réveille-t-il pas au fond de la mémoire ces autres vers de Graziella, qui semblent, lui faire écho :

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées'? Laissons le vent gémir et le flot murmurer; Revenez, revenez, ô mes tristes pensées. Je veux rêver et non pleurer.

Ah ! sans doute, il y a dans le poète des Méditai ions nu vag-ue, un abandon, quelque chose de flottant^ de nuag-eux, d'incertain, qu'on ne rencontre chez aucun autre et qui fait son charme pi^opre et son originalité ; cependant, Charles Loyson a déjà la phrase chantante, le mouvement, la bouche ronde et le coup d'archet des maîtres; son vers, tout en étant classique, a la souplesse, le balancement, la couleur

(i) Pourquoi vous retracer à ma triste mémoire,

Doux rêves dont mon cœur fut en vain occupé?

(Le Lit de mort.) Pourquoi me renvoyer vers ces rives fleuries, Dont j'aurai tant voulu ne m'éloigner jamais?

[Le Retour à La vie.) Pourquoi vous retracer, ravissantes images. Beaux jours si tôt passés pour ne plus revenir?

{L'Office des morts.)

Ai'i'iiMJici; 339

ilu vers roinanti([iie, car il est romantique sans le savoir, ce qui est peut-t^lre l»ien la lueilleiii'e fa(;on de l'être, et, de tous les poètes du premii'r Empire et du commencetnent de la Restauration, il est le seul, avec Millevove, qui fasse sontcer à Lamartine, en avant le mérite de l'avoir devancé. Encore est-il lieaucoup plus |)rès (|ue l'auteur de la (J/iu/c des Fi'iiillcs de l'auteur îles Médi/alioiis, non seulement " par l'élévation et le spiritualisme habituel des sentiments », suivant la remarque judicieuse de Sainte-Beuve, mais aussi par la relii^ioii tle la nature et une secrète tendance au panthéisme. (Ju'cn lise plutôt son Ilijinne à la Lune qui, pour moi, est son chef-d'œuvre.

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