‹ Lamartine de 1816 à 1830Chapitre 68 sur 89 · HYMNE A LA LUNE · texte numérisé non relu

HYMNE A LA LUNE

Salut, astre des nuits. Tandis que dans les cieux,

Suivant ta course irréifulière.

Tu ffuidos lentement ton char silencieux, Laisse-moi t'adresser ma nocturne prière,

Et du charme mystérieux Que répand dans ces hois ta paisible lumière, Anime doucement mes chants reiii^ieux.

Déjà sur la hauteur voisine, Tu ne me montres plus ta rnuo^oàtrc clarté, Comme un ij^rand ijouclier dont l'orbe ensanççlantc S'élève et s'arrondit au haut de la colline. Mais loin de l'horizon t 'élevant par deijré. Plus pAle et plus étroit, tu luis sur la nature,

Comme une flamme blanche et pure

Suspendue au ciel azuré.

.\slre sacré des nuits, je te salue encore.

Soit (pi'un riche et brillant anneau.

Etale autour de toi les couleurs de l'Aurore, Soit que sous des vapeurs que ta s|)lendeur colore Tu pluntfes à demi ton céleste flambeau; Soit enfin que toujours inmiobile à ta place, A mon œil qui te suit dans les airs transparents, Tu send)les, au-dessus des nuasres errants. Précipiter ta course et voler dans l'espace.

I^es reiçards élevés vers toi.

Je crois voir que les tiens vers la terre descendent, Que nous nous contemplons, que nos Ames s'entendent.

Et que tu rêves comme moi.

M'apprendras-tu quels sont ces pensers ineffables. Ce vague enchantement, triste à la l'ois et doux,

Que ton aspect fait naître en nous, Et que l'antiquité consacrait dans ses fables.

Lorsque le crédule Univers

Adorait ton g-lobe d'albâtre,

Et dans son respect idolâtre Divinisait en toi ses sentiments divers? Tu régnais dans l'Olympe, aux Enfers, sur la Terre. L'épouse en ses douleurs, au moment d'être mère, T'implorait, ù Lucine, et t'appelait trois fois. Hécate, tu portais, dans les royaumes sombres, Et les clefs du Ténare, et le sceptre des ombres ; La nature à Ion ordre interrompait ses lois, Et la Thessalienne, au sein des nuits profondes. Dépouillant les tombeaux de leurs herbes immondes, Les cheveux hérissés, l'œil hagard, le pied nu. T'adressait un langage aux humains inconnu, Mais son arc à la main le chasseur, ô déesse. Invoquait dans les bois Diane Chasseresse, Diane au pas agile, à l'air fier et hautain. En tunique légère, en léger brodequin.

Le carquois sur l'épaule, errant par les montagnes, La plus belle au milieu de ses belles compagnes, Diane redoutable aux monstres des forêts, Plus redoutable encore au mortel téméraire Dont l'œil eût profiiné ces pudiques attraits;

Car sous tes invincibles traits, L'esprit, dit-on, s'égare et la raison s'altère, O détourne de moi, détourne ta colère.

Viero-e, mon âme est chaste et mes regards discrets Plus indulgente au ciel, la lumière tranquille Eclairait les bosquets de la céleste cour.

Et parfois propice à l'Amour, Tu jetais un regard jusque dans son asile,

Lorsque loin de son triste époux, Vénus menait en chœur les nymphes bocagères. Les faunes pétulants et les sylvains jaloux, Tu souriais, déesse, à leurs danses légères. Protectrice des champs, vois aussi sans courroux Folâtrer nos bergers et nos jeunes bergères. On dit que de ton char, sur un pâle rayon. Dans l'ombre sans flambeau te glissant demi-nue. Tu viens d'un pied furtif, tremblant d'élrc connue.

IléviMllor iliins les bois lo jtMiin* Kndyinion.

A croiro ct' récit on to ferait iiijiiro.

Oui, ) on nremls à témoin dv ton Iront railioux,

L'inaltéranlo éclat et la hlanclicnr si pure,

Nul ilcntrc les mortels, mil d'entre tons les dieux,

N'osa toucher au nœuil de ta chaste ceinture,

El ta pudeur sans tache est l'ornement des cicux. .

Mais le Temps, dont les mains sévères

De ses parures mensonscèrcs

Vont dépouillant la vérité, Le Temps a ilissipé ces profanes images; Itrillant flambeau des nuits renonce à nos hommages. Et dénradé du ransT l'c la divinité.

Retombe au rani; de ses ou^Ta£çes.

Eh bien! tu ne perds point tes anti(|ues vertus, L'ànic rêveuse encore éprouve ta puissance :

tiomme autrefois en ta présence

Les cœurs des mortels sont émus.

Quel est donc le secret de cette svmpathie"?

Que me veux-tu, globe argenté?

Qu'ont, dis-moi, de commun ton errante clarté.

Et ces mystères de la vie, L'inflexible destin «pii la lient asservie, La naissance et la mort, l'amour et la beauté. Et la stérile fleur île la viri^inile,

Et cette tristesse intinie.

Le titre des mortels à l'immortalité!

Qui fait couler en moi, cpiand mon o'il te contemple, Je ne sais (luoi de pur et de religieux?

On ! que les rais silencieux Sont beaux à voir briller sur le faite d'im temple ! Qu'ils sont beaux dans le cloître, au milieu des déserts, El sur le front blanchi du vieil anachorète. Qui fait monter au ciel sa |)rière secrète. Comme un suave encens exhalé dans les airs ! O puissance inconnue! ô charme involonlairel Je crois m'associer à ton cours lumineux. Comme loi, créature, errante et solitaire, D'un éclat étranger obscur dépositaire, Je roule et vais cherchant dans ces mondes nombreux Le soleil inconnu <|ui m'a prêté ses ftnix. Mais tout à couj), parmi ces brillantes merveilles, Quel son majestueux a frappé mes oreilles!

Sous ces dômes resplendissants, J'entends une parole, incréée, éternelle.

3/j2 LAMAKTINE

Ce Verbe, liJa de l'Etre, et vie universelle. Flambeau de vérité, (jui brille avant les temps : Dieu présent à l'esprit, Dieu caché pour les sens, Ton silence, ù nuit sainte, est sa voix solennelle, El tes astres muets répètent ses accents. O terre, ù ciel, ù monde, ù réa^ion nouvelle. O de l'intelligence immuable cité !

Poursuis ton vol, âme immortelle.

Ton domaine est l'immensité.

Vois-tu de là les cieux, les cieux encor s'étendre, Et ces siècles sans fin que lu ne peux comprendre ".' Que dis-je ? l'univers, ô spectacle d'effroi ! Les espaces, les temps, hors de moi tout s'abîme.

Et (qui suis-je, insecte sublime ?)

L'infini tout entier semble rentrer en moi. Moi-même, à mon principe, ù ma suprême loi, O Roi de l'infini, de l'espace et des âges. Force, vie et lumière. Océan sans rivages. Je me perds à mon tour et me retrouve en toi !

Mais sur quelles hauteurs sacrées Vas-tu porter ton vol, esprit ambitieux?

Retiens tes ailes égarées.

Et loin des voûtes azurées Viens jouer sur les fleurs qui parfument ces lie.ix. Salut, astre des nuits. En tes belles demeures, Goûtant ainsi que moi de solitaires heures.

Peut-être un de tes habitants Sur ce globe où je suis attache aussi sa vue.

Et l'œil plongé dans l'étendue De ces champs lumineux peuplés d'astres flottants, Sondant de l'Univers l'immensité profonde. Célèbre la nature et le maître du monde!

Tel est cet Hymne à la lune qui parut dans le Lycée français, au commencement de l'année 1820, c'est-à-dire dix ans avant les Harmonies dont il semble vraiment avoir été détaché (i). Que si l'on compare à présent VUde à Byron, de Lamartine, aux épîtres de Lojson à Victor Cou-

(i) Mais le souvenir de Lamartine n'est pas le seul qu'évoquent les éléçies de Charles Lo3'son.

J'y ai relevé, la plume à la main, plus d'un vers dont Victor HusfO semble s'être inspiré, celui-ci entre autres, extrait du Poète sur le point d'aimer :

Al'l'H.NDK K 3^3

-iii ' ! '. .1 Uover-Collaril (^2), à Maine de liiran ([V), il est

Chasles déesses de la lyre, [ui rappelle le début de la pièce du Mantfaa impérial des Cliùtiinents : Chastes buveuses de rusée.

El cet autre, tire de l'Ode ù (^asintir Drlnvigne : O îcloire, ô triomphe ! o promesse D'heureux et d'immortels sucrés!

Qui fait soneer à la |)rcmière strophe de l'auteur des Odes et Ballades, sur la Xaissnnce du duc de Burdeauj-. :

O joie, ô triomphe, ô mystère!

Qu'est-ce à dire? Tout simplement que les poètes, comme les beaux esprits, sont sujets à de ces rencontres.

(i ) Tandis «pie devers l'hlbc en des climats lointains Tu vas interroger le savoir des Germains Et que, Solon nouveau, tu cours les grandes roules. Cherchant la vérité pour rapporter des doutes.

[u) Des systèmes menteurs laissons donc l'imposture, Pour consulter en nous la voix de la nature. J'inlcrri £je mon cu-ur. Hors de lui, comme en lui, Mon cœur trouve partout, un éternel ennui; Soit que cherchant un bien dont l'imai^e m'abuse. Que tout semble m'olTrir et que tout me refuse. Rassasié sans cesse et jamais satisfait, Il ne me reste enfin qu'un impuissant reçret D'avoir été trompé tant de fois, et peut-être Un resjret plus cruel de ne pouvoir plus l'être; Soit qu'après tant d'erreurs seul je revienne à moi, Et que. me conlcruplant d'un reijard plein d'effroi, De mon vide infini je sonde l'étendue, C'est ainsi, malheureu.v. <pie mon ;ime éperdue S'égare sans secours dans une épaisse nuit, Et se lasse à poursuivre une ombre qui me fuit.

(3) Pensers mystérieux, espace, éternité. Ordre, beauté, vertu, justice, vérité, ■ Hérilas^e immortel dont j'ai perdu les titres. D'où m'éles-vous venus? (piels témoins, <[uels arbitres, Vous feront reconnaître, à m<'S yeux incertains, Pour de réels objets ou des fantômes vains? L'humain entendement serait-il un menson^çe, L'existence un néant, la conscience un songe? Fier sceptique, réponds : je me sens, je me voi ;

8ui peut peindre mon être et me rêver en moi? onfessedonc enfin une source inconnue, D'où jusqu'à ton esprit la vérité venue S'y peint en traits brillants comme dans un miroir El pour te subjuguer n'a qu'à se faire voir. Que peut sur sa lumière un pointilleux sophisme'^ Dcscarle en vain se cherche nu bout d'un syllogisme. En vain vous trouvez Dieu dans un froid argument: Toute raison n'est pa> dafis le raisoimement.

aisé de se rendre compte qu'ils sont tous deux de la lig-née des poètes philosophes. Par malheur, c'est le destin des intermédiaires, des types de transition, d'être éclipsés par ceux dont ils furent les précurseurs. « Ils ne sont rien en un certain sens, dit M. Fernand Brunetière, puisqu'ils n'ont d autre utilité que de se rendre eux-mêmes inutiles : ils travaillent, pour ainsi parler, à leur propre élimination. Mais, en un autre sens, ne peut-on pas soutenir qu'ils sont tout, puisque si nous les nég'Iicç'eons, si nous ne leur prêtons pas l'attention qu'ils méritent, c'est la succession des faits qui nous échappe, c'est la g-énéalog-ie des formes, c'est la continuité du mouvement intérieur qui vivifie l'histoire (i). » Eh bien, si Charles Lojson n'avait pas doté la poésie française des éléiï-ies qui ont pour titre : l'Air natal, le Lit de mort, le lie tour à la vie, les Souvenirs de l enfance, il manquerait à la chaîne d'or qui unit Millevoye et Lamartine un anneau dont, historiquement et littérairement, elle ne saurait se passer. Et l'on dirait vraiment qu'il s'analysait lui-même, lorsque, saluant les Méditations qui venaient de paraître, il s'exprimait ainsi dans le Lycée français ■^nv le compte de leur auteur :

... Oo aurait beau revêtir les plus jolis lieux communs de boudoir de la friperie mythologique la plus proche et la mieux conservée, orner d'hémistiches pompeux et sonores un grand événement ou des sentiments élevés, étaler dans des vers artistement tournés une sorte de panorama de la nature, prés, ruisseaux, forêts, montagnes, et le ciel et !a mer, et le jour et la nuit, les mœurs et les paysages des quatre parties du monde; avec de Tesprit, de la mémoire, de l'élégance, on ferait ainsi des tableaux agréables, on ne ferait pas de la poésie. Ce n'est point l'esprit qui est poétique, ce n'est point la nature, il y a dans le pacte un senti est une clarté plus prompte et non moins sûre, Qu'allume à notre insu l'infaillible nature, Et qui de notre esprit enfermant l'horizon, Est pour nous la première et dernière raison. (i) Ferdinand Brunetière: Un précurseur de la Pléiade, Maurice Scève.

APPENDICE 3/j5

liment sini^ulior, tiii vrai iléinon ou a^énic, comme les anciens l'apiu'laionl; Tesprit lui sert d'instrument, la nature lui fournit (les matériaux ; mais il est lui-même la partie essentielle de ses 'l'uvres, et si elles plaisent, si elles intéressent, c'est (ju'il y respire, qu'il les anime, ijue par leur moyen il pénètre et descend

|iis«]u'au fond de nos âmes. Je ne puis rac figurer un poète alignant des syllabes et tenant son lecteur en vue. Le propre de la poésie est d'avoir des ert'ets et point de but. Le poète chante comme l'oiseau, sans songer qu'on l'écoute, mais parce (ju'il en (•prouve le besoin, et qu'il est l'ait pour chanter. Tous ses travaux

et ces travaux sont «j^rands et pénibles plus qu'on ne pense,nièmt; •lans le moment de rins|)iralion), tous ses travaux tendent à le -atisfaire lui-niènie intérieurement, en répondant à un modèle idéal d'harmonie, de sentiment, d'images (ju'il se sent pressé (l'exprimer fidèlement . Il ne fiiut pas croire que le caractère du démon p(jeti<pie soit la fureur, les éclats extraordinaires. L'enthousiasme est souvent doux, tendre, paisible et notre bonhomme La Fontaine est mille fois plus profondément possédé que le pindari(pie Lebrun. Mais de toutes les sources de l'enthousiasme, la plus élevée comme la plus féconde, c'est incontestablement le sentiment de la reliici'J", parce (pie c'est celui qui est le plus intime à la nature humaine, et (ju'il lui parle éternellement le même laniçage à travers toutes les formes dont Tii^norance, les préjugés et les erreurs des hommes l'ont revêtu depuis l'origine lies siècles. Orphée, Homère, Hésiode furent des prêtres plut(jl (|ue des poètes; l'Ame de Virgile était pieuse, et les chceurs d'^s- (her et d'Alhdlie sont les plus beaux morceaux de noire poésie iiiodtTne, parce que cène sont point des enfantements de l'art, mais les saints mouvements, et comme de véritables prières d'un ' >prit religieux qui se sent en présence de la divinité. Rousseau

tait doué d'un vrai génie lyriipie : il a puisé à la même source (pie f\acine; toute la pompe et la magnificence des divines Ecritures |)asse dans ses sublimes et harmonieux cantiques. (Ju'cst-ce donc qui lui mainpie, et tjue nous saisissons avec un |)laisir si inexprimable dans les chants de l'auteur d'Afhalie? l'onction l'un cœur inlimcmeat pénétré !

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semljlo fjue je viens de lire un des commentaires élocjucnts des Méditations ou Lieu quelque frai^ment de l'Avenir de la poésie par

S/fO LAMARTINE

Lamartine. Il n'y a en trop que la phrase sur La Fontaine, auquel Lamartine n'a jamais rien compris.

On dira peut-être qu'en citant ce morceau remarquable. daté de 1820, je ne tiens aucun compte de la chronolog-ie de l'œuvre poétique de Charles Loyson. Mais pourquoi m'en embarrasserais-je, quand lui-même a mis dans sou second volume de vers, paru en 18 19 (i', les élégies qui fig-uraient dans le premier, pour lui donner plus d'unité. Entre ces deux volumes, publiés à deux ans de distance, il n'y a, d'ailleurs, aucune différence au point de vue de la forme; et c'est tout au plus si dans l'épître, qu'il affectionnait et où il excelle, la pensée s'est élevée de quelques de^-rés, de son épître à Ducis à celles qu'il a dédiées à Victor Cousin et à Royer-Collard. Toutes ses élégies doivent être du même temps; en tous cas, elles lui ont été toutes inspirées par la vue du pays natal, par ses souvenirs d'enfance et par la pensée de la mort. Cette dernière pensée est même celle qui domine toute son œuvre. Evidemment Loyson avait le pressentiment de sa fin prochaine (2). Et c'est parce qu'il S9 sentait mortellement atteint qu'il avait hâte de dire tout ce qu'il avait dans la tête et dans le cœur, en prose et en vers, dans le journal comme dans le livre.

Grande nouvelle, écrivait-il en 1818 à son ami Papin, j'ai eu

(1) Epitres et Elégies, Paris, chez P. -F. Delestre, libraire, rue Neuve-de-Seine, n" 79, i8ig. — Un vol. in-12 de vi-96 paçes.

(a'Il l'avait si bien que, sur le frontispice du temple qu'il rêvait d'élever aux poètes morts jeunes — pensée touchante et digne d'un fils des Muses — 11 avait gravé l'inscription que voici : Dormez sous ce paisible ombrage, O vous pour qui le jour finit dès le matin. Mes hôtes, mes héros, mes semblables par lâge, Par les penchants, /)ea/-(?/re aussi par le destin. Dormez, dormez dans mon bocage.

Et si la Parque sans pitié Tranche aussi de mes ans l'écheveau délié, Que dès longtemps déjà son noir ciseau menace, Permettez, ô mes bons amis.

Que, comme maître du logis, J'ose au milieu de vous venir prendre une olacr.

APPENUICE 3^7

une consultation de médecin, assiste d'un très habile chirursfien. 1^ résultat de celte conférence, c'est que mon état est alarmant, (ju'il est rare (|u'à vingt ans un homme de cabinet soit aussi avancé que jo le suis dans l'hypocondrie et (juc si je ne me déciile à faire résculit'rcnient six heures d'exercice par jour, moitié à pied, moitié à rheval, ajournant tout travail littéraire, j'irai toujours m'enfoiiraiil dans ma lamineur, et (jue j'arriverai à un marasme aflVeux doù rien ne pourra me tirer. Mes intestins sont pres<pie aussi paresseux que vous ; s'ils le sont d'une manière aussi incurable, je me regarde comme un homme perdu sans ressource (i).

Il avait beau rire de son mal et en prendre stoïquement son parti, ses amis et ses proches n'avaient pas sa lésig-natiou et le pressaient d'écouter ses médecins et de se retirer à la campagne. Mais quoi ! six heures d'exercice par jour et ne plus toucher à une plume. Autant valait mourir tout de suite. Et comme son cerveau était sans cesse en él)ullition, comme la lettre moulée l'attirait de plus en plus, il ne tint aucun compte des prescrij)tions de ses médecins et se laissa aller à son penchant naturel.

En moins de trois ans, il publia à droite et à gauche, dans les Débats, les Archives p/iilosophif/ues, poétiques et littéraires, le Spectateur elle Lycée /'ranrais,la matière de plusieurs volumes de prose et de poésie. Odes, élégies, épitres, bouts rimes, madrigaux, imitations et traductions, articles de critique (2), récits de voyages, tout lui était bon pourvu que son esprit filt en campagne. Et c'est à cheval •-ur Pégase qu'il faisait les six heures d'exercice par jour

(1) Lettre inédite.

(a) On lit àce sujet dans les Porlrails contemporains de Sainte-Beuve, I. I, p. asa :

« l'armi les morceaux de liilérature classique quo Charles Lojson donna aux Archives, il en est doux sur Pindare qui sont à mentionner: M. Cousin en fait grand cas, et, en ctrel, Loyson a le mérile d'avoir, sans appareil d't'rudition ni, comme on dit, d'eslh<'tique, di'mrlé la poétique (le l'indarc et comjiris l'espèce d'unilc vivante qui animait ses odes. Il voudrait qu'en l'-te de chacune le traducteur mit un avant-propos ou argument qui préparât le lecteur : précisément ce qu'a si Lien fait .M. Cousin en lêle de cha(|uc dialogue de Platon. «

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que lui avaient ordonnées les médecins. Quand il était lassé, quand il n'en pouvait plus, il empruntait la main de son jeune fi'ère, qu'il avait fait venir auprès de lui pour achever son éducation (i). Plusieurs de ses articles de polémique sont demeurés célèbres et se lisent encore avec un réel plaisir. De ceux-là sont : Guerre à qui la cherche ou Petites lettres sur quelques-uns de nos (/rancis écrivains, par un ami de tout le monde, ennemi de tous les partis, et sa Lettre à Benjamin Constant. Charles Loyson n'était pas de ces poètes que le sort de la patrie laisse iiidiflercnts et qui s'enferment dédaigneusement dans une tour d'ivoire ; il avait le cœur français, comme il le disait dans sa Lettre à Viguier, et quand il voyait

... la Discorde au milieu de nos villes Aller semant la haine et les fureurs civiles. Et déjà, déployant ses cruels étendards, Aux partis désarmés rapporter ses poignards,

son sang- se troublait, il se jetait dans la mêlée, et disait courageusement son fait au ligueur fanatique

Oui, le cerveau rempli de sa chimère antique,

A Coblentz endormi, veut, à peine éveillé.

Que tout à son exemple ait trente ans sommeillé ;

au salon de club, au Brutus de cabaret, tour à tour courtisan, factieux subalterne,

El qui, pour ex-voto, vient à la liberté. Offrir les longs affronts de sa servilité.

Il faut l'entendre parler du rôle de la presse dans Guerre à qui la cherche. On dirait vraiment que les lignes suivantes s'appliquent aux journaux et à la situation d'aujourd'hui :

( i) « Ma santé est meilleure que vous ne l'avez vue, écrivait-il à Papin, mais cependant toujours capricieuse et fantasque. Dans ce moment j'emprunte la main de Jules parce que j'ai sur l'estomac les plaies de douze sangsues qui m'ont été mises hier... » (Lettre inédite.)

Ou lit hcaiiooiip on Fraiici'. Los journaux ot liroclmros politi- <]nos sont tlos ospcccs do tril)iinos i)ul)li([ues, d'où los ocrivains [larlont à la nalion cnliôre ot l'oiMnoiit sos opinions, (lar ooii\-Ià nu-nio i|ui ne lisent pas se raniment insonsihlomonl à l'avis lio ceux «pii lisent: c'est donc aux écrivains principaloniont ilo s'ofl'orcer d'accomplir |)arnii nous l'œuvre île la réconciliation; nohlo lAclie, s'il se trouve quelqu'un qui essaie sincèremonl de la renq)!ir, et, ujaliïré toutes les dilticullés apparentes, t;\cho facile encore au vrai zèle et à la bonne loi. .Mais les journaux mampiont d'autorité, parce que, à tort ou à raison, on ne les croit i>onoraleniont ni assez désintéressés, ni assez indépendants ; et cette idée, juste ou non, n'étant pas de nature à s'évanouir pronipleinenl, mettra lony'temps un obstacle insurmontable au bien iju'ils pourraient faire. Toute la ressource est donc dans l'influence des écrivains politiques un peu accrédités. Avec deux (]uulités, je le répète, sincérité et désintéressement, ils peuvent être les aniçes tutélairos de la nation. .Mais où sont les écrivains sincères cl désintéressés? Où sont ceux qui ont une patrie et point de parti? Je me suis, comnie beaucoup d'autres, laissé prendre à rapparenco ; j'ai cru à la bonne foi dans des homiues d'une réputation honorable et d'un caractère estimé ; j'ai compté sur le besoin du repos après tant et de si oIVrovables asçital ions ; j'ai espéré en la raison dans un siècle éclairé. Eu voyant nos intérêts discutés, aux yeux do la nation, dans de nombreux écrits par dos es|)rits si distini^ués, j'ai cru la France sauvée. On n'est pas d'accord, me suis-je dit, mais le choc des opinions va faire jaillir la lumière, et la lumière montrera la vérité, qui réunira tout à elle. Mon illusion a pou duré. Cette sorte de con^çrès philosophique, que j'avais créé dans mon imagination, s'est tout à coup transformé en champ do bataille, où, à la place de ces prétendus plénipotentiaires de la raison, je n'ai plus aperi;u de tous cùlés que les soldats aveugles de la passion et de res[)ril de parti ; je les ai vus à découvert, ces grands hommes en qui j'avais mis mon espoir, et j'ai été frappé du même étonnement quEnée, lors(|u'unc divinité, a|)rès avoir dissipé le nuage qui ollusipiait sos yeux mortels, lui montra tous les dieux se disputant à l'envi le lalal honneur de porter le dernier coupa la mallieureuse Troie...

Lh encore, stir h- tcnaiii pulilique, il pensait, il agi.s.sait comme Lamartine devait le l'aire vin|;ft ans plus tard, et

quelque chose me dit que s'il était entré à la Chambre, tout en appuyant ses amis Royer-Collard, Guizot, de Serre, il aurait siég-é, comme le poète des Harmonies, au plafond.

Ses petites lettres, au nombre de dix-sept, obtinrent un succès considérable, mais la plus connue, celle qui mit le sceau à sa réputation de polémiste, fut sa lettre à Benjamin Constant. Elle parut dans \cs Débats sous la date du 24 mai 1819, avec cette épig-raphe malicieuse : Solâ inconslaniin constans. Cette fois Loyson passait de l'offensive à la défensive. 11 répondait à l'article injurieux que Benjamin Constant lui avait consacré dans la Minerve et où il l'accusait d'avoir inventé , fabriqué, injarié,el d'avoir écrit ses petites lettres sur commande. Mais la riposte fut à la hauteur de l'attaque. Après l'avoir félicité ironiquement d'avoir perdu cet air étrang-er que nous autres Français désig-nons par le terme de sti/le réfugié, Loyson démontra à Benjamin Constant qu'il n'avait rien inventé, rien fabriqué, et qu'en opposant sa conduite et ses écrits d'hier à sa conduite et ses écrits d'aujourd'hui, il s'était borné à reproduire textuellement les passag-es que lui, Constant, avait jug-é à propos de supprimer dans la réimpression de ses œuvres. Il terminait ainsi :

Je ne sais. Monsieur, si vos occupations vous laissaient dans le temps le loisir de lire le Patriote français, journal très libéral, dirigé par Jacques Brissot. Jacques Brissot s'avisa d'accuser de vénalité l'abbé Morellet, homme imbu, comme on sait, de préjuo'és serviles. Voici la réponse de celui-ci : « M. Brissot ne dit pas la vérité. Je n'ai pas reçu un écu pour trouver J.-P. Brissot bien absurde, et j'emploie ici volontiers l'excellente défense de M. André Chénier contre une semblable imputation, lorsqu'il observe que ceux qui la lui intentent affectent bien radicalement de croire que, pour les mépriser et le leur dire, il faut absolument être payé. » Je trouve comme lui qu'une si bonne œuvre peut être faite sans intérêt. Je ne suis point assez injuste, Mousieur, pour vous confondre avec les adversaires de l'abbé 3Iorellet et d'André Chénier; mais en écartant le reproche d'absurdité,

.\ri"hM>i(jK

(|iic Mius ne mtfrileroz jamais, el le iiu*|>ils, (pii ne saurait être It'iïilime envers un homme comme vous, ([uel(|ue raison, d'ailleurs, qu'on ait île s'en plaindre, j'adopte entièrement, à mon tour, la réponse de l'abbé Morellft.ll n'est point nécessaire d'être payé pour trouver votre invariabilité souvent en défaut. O serait un arijenl trop facile à gai^'ncr, et la conscience y serait doublement engagée.

Le trait avait étô lancé d'une main si silre que Benjamin Constant fit le mort. Naturellement, le nom de Charles Loyson sortit plus g-rand de toute cette campagne île presse et acquit une autorité, un prestige, qui rejaillit sur son cours à l'Ecole normale (i), car il n'avait cessé de mener de front l'enseig-nement et les lettres, sans prendre garde qu'en allongeant sa gloire il accourcissait ses ans, suivant rex[)ression de Joachim du Bellav.

Cependant, dans ses moments de crise, il se sentait pris de nostali^-ie, il aurait voulu partir pour Saunuir, pour Chàteau-(jontier, oii étaient tous ses souvenirs d'enfant et

(i) Un de ses anciens élèves, M. !5orin, iiui fut plus lard proviseur du lycée d'Angers, sa ville natale, et puis inspecteur d'Acadc'mie, nous a laissé de Chnrlrs Loyson ce petit portrait ; « De taille moyenne, environ cin<j pieds un pouce, il avait un certain embonpoint. Son leint était colore; ses yeux expressifs el doux reflélaicnl son in(ellii;ence el la bonlé de sou cœur. Sa prononciation manquait un peu de nellelé. Son orçane voilé laissait déjà pressentir l'alVeclion de poitrine dont il mourut un peu plus tard. » (V. Documents historiques sur Chrileau-Gontier, par l'abbé Foucauld. p. n4o.)

In autre de ses élevés. M. Augustin-François Théry, qui devint recteur de l'Académie de tJaen, a parlé en ces termes de Charles Loyson : «... Parmi ces hommes éminents. il y en avait un, le plus jeune, qui nous appr>-n-nt ;i jnçer la littérature française. La pureté de son g'oiit, la noblesse de ses vues nous sédiiisiiienl. Son dt'vouement, que n'arrè taieni pas les proçrès trop visibles d'une cruelle maladie, louchait nos cœurs, et lorsqu'à la fin d'une confi-rcnre brillante nous le i>o;/ions porter un mouchoir a ses Icvres. et le retirer taché de sanfj, nous éprouvions une lie ces sympathies douloureuses r/u' inspire lu perte prochaine, inéi'ilubi'e d'un ami. (Elude sur Charles Loyson lue dans la séance de l'Académie imp. de Caeo, en i8)j5.)

de jeune homme, mais les devoirs de sa charge et la mission qu'il sY'lait donnée le retenaient malgré tout à Paris.

Non, monsieur et bon ami, ccrivait-il à Papin, le 21 avril i819, je n'irai point chercher la santé sur les bords de la Loire, auprès de vous, dans les soins et les attentions maternelles de M"ie Papin (maternelles sera ici, si vous voulez, une épithète de prudence). Ma mauvaise étoile m'attache à Paris, à la boue, à la fumée, à l'ennui, au dépérissement. Vous conviendrez vous-même que, dans un moment où la fortune est si peu fidèle et à tout moment si prompte à secouer les ailes et à prendre l'envolée, il y aurait de l'imprudence à lui donner soi-même le sig-nal. Je suis cloué ici et j'y reste, non sans regretter les doux entretiens, les courses dans la campagne, cet aimable rien faire, que vous me faites entrevoir pour me séduire, et qui ne me séduisent que trop en effet. Je ne renonce ])as cependant tout à fait à l'espérance de réaliser du moins une partie des projets que votre amitié se plaît à former. Mais je n'en vois l'accomplissement que dans un lointain assez reculé, et il faut pour cela que Dieu me hisse la grâce d'être malade encore longtemps. Mon élat est pire aujourd'hui que vous ne l'avez vu. Je ne puis plus trouver d'aliments qui me conviennent pour le déjeuner. Potage, thé, café, fruits cuits, confitures, tout m'incommode. Lorsque j'ai une demi-once de pain sur l'estomac, je ne suis plus bon à rien qu'à souffrir. 11 me reste un essai à faire, c'est de voir si je pourrai vivre sans manger. Si ce moyen ne me réussit pas, je ne connais plus que les neuvaines qui puissent me tirer d'affaire, mais ce n'est pas à vous que j'en demanderai. Cependant si c'est un bien de connaître son ennemi, je puis me flatter de quelque mieux. Le hasard, à qui nous devons tant de découvertes, m'en a fait faire dernièrement une, qui peut avoir des suites intéressantes pour moi. Je nourris dans mon sein, ou pour parler moins poétiquement, dans le gros infestin, un monstre, qui me ronge, et cause fous les maux que je souffre depuis trois ans. Ce monstre, puisqu'il faut l'appeler par son nom, c'est un ver solitaire. J'en rendais depuis longtemps des anneaux, que je prenais pour des déjections indigestes; enfin je me suis aperru depuis peu que ces petits anneaux, plats et blancs, avaient du mouvement. J'ai communiqué cette remarque à mon médecin, j'ai recueilli et je lui ai fourni plusieurs de ces anneaux, il a constaté que c'était bien certainement des parcelles

APPENOICB 3r>3

tic UPiiia, et l'on a déjà cùinmonoc à nie traiter. Coriioille disait à Louis \IV qui lui ilcnianclait conunent il se portait : Siro, j'ai la t»?(o pourrie. — Couunenl ! s'écria le nionartpie enrayé, la lèlo pourrie"? — Oui, Sire, il en est sorti plus tie quarante mille vers. Hélas ! je n'en ai qu'un, et qui n'est pas dans la tète, mais il n'est pas sorti! I-a plaisanterie du vieil auteur du Cid ne plut pas à la délicatesse de Louis XI\'. Vous n'êtes pas roi de France, mais vous avez autant de a^oùt (ju'un roi pour le moins. Que direzvous de la mienne'?

Vous m'avez appris que je ne suis (lu'une bête avec mes sottes délicatesses. Mais (|ue voulez-vous, les hommes de génie le sont bien, connue disait Duclos. J'ai prié M. Cailleau d'acheter (juatre li\Tes de chocolat pour M""' I*aj)in. .l'aurais voulu faire la provision plus forte, mais on m'a fait craindre que ce ne fût trop chariçer la personne qui veut bien vous faire ce petit message. Quand le ruisseau sera épuisé, je vous prie de recourir à la source.

Je me suis acquitté de votre commission chez M. Labitle. Il n'a point de Ueid, et ii'es|)ère guère vous en trouver un aussi promplement que vous paraissez le désirer. Ouant à i'ou\Tage de ^L Ancillon, il n'en connaît qu'un, intitulé, je crois, Histoire de liltéralure el de philosophie, je ne sais si c'est bien là exactement le litre, mais il y a toujours de la littérature. Si c'est celui-là que vous voulez, il vous le procurera. Le deuxième n'étant point imprimé à Paris, il est incertain (pi'il le trouve. M, Maugras a aussi demandé un Reid à votre libraire, il passera avant vous. Vous avez pris mes plaisjmteries pour des reproches, vous avez cru «pie je voulais des louanges, et vous m'en avez donne. Je les aime beaucoup, surtout (juand eJles viennent de vous, mais je ne les demande |)oinl, parce «|ue ce n'est |)oint ainsi qu'elles peuvent être flatteuses. Je suis plus mécontent de la réparation (|ue de l'offense. Je suis bien aise de savoir ce que vous répondrez à ceci (puisfpie vous vous piquez de répondre article par article) cl si vous prendrez cela au sérieux ou non. Nous verrons.

Il y a loni^temps que mes lettres n'ont renfermé de bulletin littéraire, je veux dire poétique, car ma littérature est tout entière dans la poésie, aujourd'hui que je ne suis plus capable d'un travail sérieu.x, el ma poésie elle-même ne consiste (jue dans quelques caprices, (pielques épigrammcs. Je crois avoir fait un poème épi<|uc quand j'ai atteint le dizain. Vous aurez donc aujourd'hui des vers, c'est-à-dire de mes vers. Pour un poète l'explication est

354 LAMAKTINli

inutile. Voici un petit compliment adressé à une personne dont le nom ni le talent ne vous sont inconnus :

Encore une victoire! Il faut, sur ma parole, Il faut bon gré mal gré qu'on devienne jaloux. Pourtant au fond du cœur un espoir me console. Soutirez que j'ose ici vous le dire entre nous. Oui, oui, gardez-la bien, cette illustre couronne. C'est la dernière enfin (pie vous remporterez, Et, si l'Académie aujourd'hui vous la donne. L'an prochain... vous la donnerez.

Le héros de ce madri<yal n'y ayant pas fait de réponse, empêché apparemment par ses nouvelles et importantes occupations, voici une épigramme qui prit la liberté d'aller lui en demander raison :

J'aime à gagner sur tout, et j'attendais Qu'un de ces jours en belle et bonne prose Seraient payés mes méchants verselets.

Me suis trompé, bien vous savez la chose. Or étant donc allé, d'un ton dolent, Porter ma plainte à Phœbus, notre maître, Et m'eu([uérant d'où le cas pouvait naître. Le dieu soudain me fit : Mon pauvre enfant ! Novice encore es-tu sur ce chapitre :

L'adresse était à l'homme de talent.

Mais l'homme en place aura reçu l'épitre.

L'épigramme a été plus heureuse que le madrigal, et j'ai une réponse charmante. N'est-ce pas bien là l'image de ce que nous voyons tous les jours dans le monde? On laisse les bons de côté, et les méchants on les accueille, on les fête, on les recherche.. • Trêve de morale et revenons à nos moutons, c'est-à-dire à mes vers, car je veux' vous en accabler ; et pour vous ramener encore sur le quolibet du grand Corneille, c'est aujourd'hui que j'ai pris mon premier remède, il me semble déjà que j'en éprouve l'effet. Voici donc une petite pièce que j'ai donnée à M. Auger à l'occasion de sa nomination à l'Académie :

Pourquoi, malgré la voix publique, Ton caractère et tes talents, Le sanctuaire académique Te fut-il fermé si longtemps ?

AI'PENDICK i't')

r.Vsl (pie la savante cohorte Voulant iloiil)leniont l'honorer Attendait pour t'v faire entrer Qu'on eût mis Kliennc ù la porte.

.\(ii«'u, vous en voilà quitte. Vous me direz peut-être que mes épiirraiumes sont des madriii^aux et mes madria^aux des é|)inTamnies. Vous me direz tout ce qu'il vous plaira. Vous les avez lus, c'est la première chose que cherche un poète; et c'est ce que de notre temps il n'obtient pas toujours.

-M. Ducis est donc mort ! Ne serait-ce pas là le commencement d'une nouvelle lettre, liien plus lonijueipie celle (jue vous venez de lire'? Vous savez tout ce tpie |)erd la France, tout ce (jue perdent les lettres, et vous savez qu'outre la part cpie j'ai à ce malheur, comme citoyen de lune et ami des autres, j'ai encore droit à une douleur particulière. M. Ducis avait des bontés pour moi, il m'aimait véritablement. Je l'avais beaucoup vu dans ces derniers temps, et j'avais été à portée d'admirer eu lui quelques étincelles de son ancien e^énie, et toute la noblesse de son âme dont la vieillesse n'avait point diminué la hauteur et la fermeté plus que romaine. Car Brutus reçut des présents de César, et Cicérou fit des baranacues à sa louante. C'était Ducis qui disait sans malice à Garât, en lui serrant le bouton où sa mauvaise vue ne lui laissait pas apercevoir le rulian <r/ionneiir : n Ouand je vois la bassesse des misérables (|ue IJonaparte déshonore de ses faveurs, il me prend un sfrand dét^oùt de la vie et ries hommes. Je voudrais me réfugier dans la Lune, en ouvrir la fenêtre et jeter mon pot de chambre sur le irenre humain. » Il y aura, le 2i, à l'Académi"' une séance où .M. Campenon lira une épîlre de Ducis ù Doiijlers- Que de choses ces deux noms réunis nous disent, les derniers représentants du génie et de la çràcc, nous les avons perdus. Il ne nous reste plus, je crois, de l'autre siècle (juc M. Suard. C'est un miroir qui nous en retrace de belles choses : il est bien poli, mais un peu froid. L'é|)ilre de Ducis à liouflers a des endroits dignes des plus beaux temps de l'un et de l'autre.

Adieu. Mille tendresses à M'»o Papin. Je vous embrasse. Je serais curieux de savoir le sujet de votre correspondance avec ma mère, quoique après tout je n'y sois pas si intéressé que si j'étais encore à faire (1).

(0 Lettre inédite.

Ducis était alors le chef avoué et reconnu des derniers tenants du classicisme. Ils auraient pu choisir plus mal, car en dehors de son talent que personne ne contestait, le silence obstiné qu'il avait g-ai'dé tout le temps de l'Empire pour mieux marquer son opposition au « tyran » lui avait conquis des admirateurs jusque parmi les romantiques. On se rappelle la phrase de Chateaubriand, disant dans son discours de réception à l'Académie française : a Je passe aux nourrissons desneuf Sœurs, et j'aperçois le vénérable auteur à'O'Jdipe retiré dans la solitude et Sophocle oubliant à Colone la g-loire qui le rappelle dans Athènes » Chateaubriand avait appris à l'estimer par Fontanes qui, tout jeune, l'avait fréquenté et se plaisait à raconter à ses amis la rencontre à laquelle il avait assisté de Ducis avec Jean- Jacques. Et j'ai lu dans les souvenirs de M'"'' Ancelot que, pour faire plaisir aux romantiques et aux classiques qu'elle recevait chez elle, elle avait mis dans son salon le portrait de Ducis en face de celui de Chateaubriand.

Cependant quelques jours plus tard Charles Loyson mandait encore à son ami Papin :

Savez-vous bien que je suis capable de résolutions soudaines et de grandes entreprises. J'ai été sur le point de me mettre en route pour Saumur avec mon frère. Je suis encore tenté de l'y aller attendre à son retour, mais je n'en ferai rien et pour plus d'une raison. Que j'aurais pourtant d'envie de vous voir, de vous embrasser, de vous pratiquer, de tirer de celte amitié ce qui m'en doit revenir, et dont vous me rendez si peu fidèle compte ! Me voilà donc, au lieu de cela, seul dans mon bureau (1), égayé de temps en temps par une barbe juive ou un ministre du saint évangile. N'en plaisantons point, je vous en prie, j'ai, en général, affaire à de braves gens, et je les aime en vérité de tout mon cœur.

(i) Hélait alors chef du bureau des cultes non catholiques au ministère de l'intérieur.

Allez, l>iou leur fora miscriconlc, ce qui ne in'enipc^che pas de le i-emeroier d'èliv calholi(|iie (i).

Calhitliquo, il l'était, en cfTet, mais à la fa(;on de Royer- (Jollanl, lie (îuéneau de Mussy,de Mole, de Pasquier,d'Ambroise Rendu, qui se rattachaient à la j™;Tande école de Port- Royal par les liens du corps cl lo sang- de l'âme. Outre qu'il appartenait à une famille foncièrement relig-ieuse, il s'était lié à Paris avec l'ahLté lîurnier-l'ontaiiel, prutonolaire apostolique cl iloycn di.' la Faculté de théologie, dont la nièce, iprès lui avoir inspiré des vers charmants (2), devait épouser son frère Louis-Julien. Celui-ci, quand il était recteur, passait pour unévêque laïque aux yeux de ses subordonnés. Je ne vois donc pas pourquoi Sainte-Beuve dit quelque part ^Slque Charles Loyson aurait été bien surpris, s'il était revenu au monde vers iSOG, d'être l'oncle des deux abbés

(1) Letlri" int'tlite.

(a) Voici la fin de la |)iéce de vers qu'il lui a dcdiée :

A Mlle Pauline X...

Ouand je vous vis pour la première fois Pleine de feu, foiàlrc et sémillante, Voire air, vos yeux, vus Kcsles, votre voix, Tout exprimait une çaîl»' brillante.

Dieu! A ce point avcz-vous pu changer?

Triste aujourd'hui, plaintive, e^^missanle, Nos plus doux jeux semblent vous aftlisçer. Vous n'y p irtez <|u'une àme lani^uissante ; Et si parfois un sourire b'-irer Sur votre bouclie a comnu'ncé d'éclore.

C'est pour se perdre ;iussitot d.nns les pleurs, Comme souvent un rayon de l'aurore Brille cl s'rteint dans d'humides vapeurs. Pauline, enlio, c'est trop longtemps vous taire. De mes chagrins vous savez le sujet :

Il faut repondre, il faut ipie sans m3'stère, A votre tour, de votre ennui secret.

Vous me rendiez aussi dépositaire.

Oh ! que mon sort me paraîtrait heureux, Si même mal nous tenait l'un et l'autre I Mais plut au ciel pour combler tous nos vœux, Que le mien fût le remède du vôtre !

;3) Port-Hoyat, t. I, p. 555.

Loyson. Le poète qui devait appeler M. Frayssinous à son lit de mort et qui connaissait les sentiments chrétiens de son frère aurait trouvé tout naturel, au contraire, que l'arbre Loyson Burnicr-Fontanel ait poussé des racines dans le sanctuaire de l'Eglise. Sa sainte mère et l'abbé Blouin n'avaient-ils pas eu l'arrière-pensée de faire de lui un prêtre quand ils l'envoyèrent au collège de Beaupréau? Et luimême n'avait-il pas gardé une pieuse reconnaissance au vieux chapelain de Saint-Joseph de Château -Gontier, qui lui avait fait faire sa première communion? Nous avons vu plus haut eu quels termes il le recommandait, peu de temps avant de mourir, au Ministre des cultes; qu'on lise à présent ces vers que j'extrais de ses Souvenirs de L'enfance :

L'âge enfin nous mûrit et nous rendit plus sag'cs.

Nous étions, à douze ans, de graves personnages,

Vois-tu ce lieu sacré ? c'est là qu'un cierge en main.

Signe mystérieux d'amour et d'innocence.

Pour la première fois, au céleste festin,

Un pasteur vénérable accueillit notre enfance.

O toi dont la bonté, les vertus, le savoir.

Ont formé mon jeune âge, à mon guide et mon maître,

Le ciel loin de ces lieux t'a conduit, et peut-être

Dans ce mortel séjour je ne dois plus te voir !

Sois heureux, quelque part que t'ait porté ton zèle,

Fais pour d'autres encor ce que tu fis pour moi :

Qu'ils gardent tes în^ons, et qu'en pensant à toi

La vertu chaque jour leur paraisse plus belle.

Pauvre jeune poète! il disait que son destin fut toujours de n'être heureux qu'en songe (i). 11 est certain qu'aucun de ses vœux n'a été exaucé. Il s'était épris de M'ie Pauline Burnier-Fontanel, dont il aurait désiré faire sa femme, et le sort voulut qu'après sa 7iiort elle entrât dans sa famille au bras de son frère. Il avait rêvé de reposer dans le cimetière de son pays, au haut de la colline qui dévale si gracieusement vers la Mayenne (2), et il a été enterré dans une

(i) Epilre à Maine de Biran.

(2) Là je contemplerai celte enceinte où la croix,

APPENDICE 35g

iRcTopole parisienne (i), loin des siens, loin de sa petite ville, >ans avoir eu le temps de construire la maisonnette aux volets verts à la farade Manche, aux tuiles routes, du rêve d'Horace, dans le jarilin de laquelle il se faisait une fêle de dresser, comme dans un campo sanlo, des mausolées k tous les poètes morts jeunes, depuis Tihulle, son poète favori, jusqu'à Maltilàtre et Gilbert (a). Mais son lit de mort, pour n'avoir point été arrosé des larmes de sa mère el de l'eau bénite des bonnes vieilles de son pays (3), n'en fut pas moins très entouré. Ses frères, l'abbé Burnier- Fonlanel, ses meilleurs amis étaient là quand il mourut ; ce fut l'abbé Frayssinous qui l'assista dans ses derniers moments (4). et voici reloue que Maine de Blran fait de lui dans son journal, à la date du 27 juin 1820, qui est celle de sa mort :

2j juin. En revenant du bain à 10 heures.j'ai été frappé conini e d'un coup de foutirc en apprenant la mort du jeune Loyson, qui habitait la même maison que moi (3). C'était un conipai^non, il cultivait les lettres et la philosophie avec succès et une facilité étonnante. Ce jeune homme se nourrissait de sentiments mélancoliques qui présageaient, ce semble, sa tin prématurée. Il me disait dans les |)reniiers jours de sa maladie : « J'ai cru que le phénomène allait disparaître tout à fait », faisant allusion à nos conversations précédentes, où nous appelions phénomène tout ce

Saluéo en passant du pieux villageois, Annonce à mes retanls la demeure dernière Qui lot ou lard de l'homme ciiRluiilil la j)Oussièrc. Le crois-lu, cher ami".' dans ce funèbre enclos, J aime à choisir la place oii m'allend le repos.

[Les Souvenirs de l'enfance.) (1) Le cimcliérc du Père-Lachaise.

(a Cf. son élude sur André Chénier.

(3) Queliiuos jours après sa mort, l'abbé Frayssinous écrivait à la mère du jeune poète : « C'est moi, Madame, qui ai assisté M. votre fils Charles, dans la maladie qui l'a conduit au tombeau; je crois pouvoir vous dire pour votre consolation que j'ai été très content de ses diftposiiions el que tout me porte à croire que Dieu l'aura reçu dans sa miséricorde. " iU-Suures choisies de Charles Loyson, lettre-préface du 1'. Uvacinihc a .M. Emile Grimaud.) '4 'Rue du Bac, 86.

36o LAMARTINE

qui tient à notre sensibilité actuelle, ou qui s'y nianil'esto ininiédialement.

O mon ami ! si, comme nous l'avons pensé ensemble quelquefois, les âmes ont un mode de communication intime et secrète, auquel les corps ne participent pas, votre àme ne pouvant plus se manifester maintenant par ces moyens visibles dont l'usage m'a tant de fois édifié et consolé, doit avoir d'autres moyens de se faire sentir à la mienne et de lui inspirer des sentiments meilleurs, des croyances plus fixes.

Le 28, à neuf heures du matin, j'ai assisté à la cérémonie funèbre de l'enterrement de mon jeune ami. Il est en paix. Sa vie était pleine de souffrances. J'espère que cette àme si belle, n'étant plus empêchée, offusquée par une mauvaise machine, jouit maintenant de la plénitude de la vie de lumière (1).

Enfin, le jour de ses funérailles, quand le corps de Charles Loyson fut descendu dans la fosse, Victor Cousin, qui l'aimait comme un frère et qui lui a dédié un de ses Dialog-ues de Platon, se détacha de la foule, visiblement émotionnée, et prononça les paroles suivantes :

... Tu n'as paru qu'un instant sur la terre, mais pendant cet instant si court et si bien rempli, tu as cru à la sainteté de l'àme, à celle du devoir, à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bien, et tu n'as cessé de nourrir dans ton cœur les seules espérances qui ne trompent point. Ta vie a été pure, ta mort chrétienne. J'ai besoin de me souvenir que c'est là l'unique éloge que ta pieuse modestie voulut recevoir. Mon silence est la dernière preuve de mon dévouement. O le meilleur des fils et des frères, le plus sûr des amis, noble esprit, âme tendre, jeune sage, combien ne faut-il pas que ton ombre m'impose, pour arrêter ainsi le cri de mon cœur et do mes plus chers sentiments !

C'est ainsi que Charles Loyson, qui toute sa vie n'avait travaillé que pour la g-loire, entra dans l'immortalité. Ving-t-sept ans après, quand Paris l'avait oublié, sa ville natale demanda au gouvernement l'autorisation d'honorer sa mémoire en posant une plaque de marbre sur la

(i) Ernest Naville : Maine de Biran, sa vie et ses pensées, p.3o8-3o9.

APPENDICK

façade do la petite maison de ses parents. Et lorsquVn i()oo je courus le jtrojet de luiérii;er un buste à C]hilteau-(îonlier, non seulement la muniL-ipalilé nie seconda dans cette entreprise, mais elle choisit comme emplacement de ce buste la promenade du Bout-t/u-Monde, que le poète a célébrée dans ses vers (i), et toutes les classes de la société castrog'ontérienne se firent un devoir de m'a|)|torter leur olïVande. Les monarchistes se rap[)elèrent que Charles Loyson avait été le défenseur du trône; les républicains, qu'il avait été le champion de la liberté; les catholiques, qu'il avait eu une enfance et une mort chrétiennes; ceux enfin qui mettent au-dessus de tout la relig-ion de la patrie dirent avec Brizeux :

Il aimait son pays cl le faivaii aimer!

Pour moi, j'irai rOvcr sur ce vieux Dout-du- Monde, Superbe promfnoir de nos simples aïeux, Oui depuis deux ceols ans suspend au bord de l'onde Les niarrounicrs plantes sur un roc sourcilleux.

[Les Souvenirs de l'enfance.)

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